‹ Aymé VerdChapitre 15 sur 32 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

Qu'un messager boiteux soulève de poussière, Et fait courir de gens !

La Maison blanche.

L'impression que l'événement de la soirée avait produite sur le baron n'avait pas été moins profonde que celle qu'elle avait faite sur les autres membres de la famille. Elle fut encore aggravée par les commentaires que firent, à ce sujet, Enoch Barbantane et les autres protestants du château. Le digne ministre avait vu dans la conduite de Gaspard un tel sujet de scandale, qu'il avait, été sur le point de déchirer sa robe, comme le grand prêtre des juifs, et ne parlait de rien moins que

PERIPETIE. m

de se couvrir du sac et de Ja cendre, pour conjurer l'esprit malin. Il accusait hautement le prêtre de Magon et son digne suppôt (c'est ainsi qu'il nommait maître Eusiache Bénëvent et son neveu le bachelier) d'avoir ensorcelé, par des pratiques superstitieuses, madame de Montmaur et son fils. Bethsabë, comme on le pense bien, ne manqua pas, en cette occasion, de venir en aide à son époux. Malgré les efforts du docteur qui lui ordonnait de se taire, attendu, disait-il, qu'elle ne parlait que dans des vues toutes mondaines, elle répéta à plusieurs reprises qu'il n'y avait rien d'étonnant dans ce qui: était arrivé, qu'on devait le prévoir, qu'on ne pouvait rien attendre de mieux d'un jeune homme qui n'agissait que par les conseils de dame Monique, et passait toutes ses journées à comploter au presbytère la ruine de la bonne cause. Maître Landry joignit volontiers sa voix à ce concert; il prétendit même que, depuis l'arrivée de Gaspard, le curé avait repris toute son audace ; qu'il tonnait en chaire contre les hérétiques, et que, semblable à un loup ravisseur, il avait déjà dérobé plus d'une brebis au saint troupeau.

Le baron écouta tous ces discours, et se relira

ensuite dans sa chambre, disant qu'il fallait dormir sur sa colère, afin de prendre une résolution digne d'être approuvée par la sagesse. Le lendemain, à son lever, il passa une heure à lire la Bible, puis, ayant mandé son châtelain, il lui dit d'aller de sa part au presbytère, et d'ordonner au curé de quitter sous vingt-quatre heures la baronnie. Le châtelain, qui était un homme de sens, fit observer à son maître qu'un pareil acte était illégal et arbitraire, et lui attirerait infailliblement une querelle avec l'évéque, le roi et le parlement. Mais Renaud répondit qu'il aimait mieux obéir à sa conscience que d'obéir au roi et au parlement, qu'il avait mûrement réfléchi sur cette démarche, et qu'il était décidé à passer outre, dût-il par là donner le signal de la guerre, ou même avoir à se défendre seul contre toutes les forces du lieutenant du roi. Le châtelain sortit en gémissant, et attendit jusqu'au soir avant d'exécuter un pareil ordre, dans l'espérance que le jeune baron se repentirait de l'avoir donné. Mais, le soir venu, n'ayant pas reçu de nouvel avis, il se vit contraint d'obéir.

Au moment où le curé reçut cette nouvelle , il était seul avec sa gouvernante, car le bachelier

était allé souper chez un desservant du voisinage. Il ne put pas d'abord en croire ses oreilles; mais lorsque le châtelain lui eut répété les propres paroles de son maître, le pauvre vieillard tomba sur son fauteuil et ne put retenir ses larmes. 11 y avait cinquante ans qu'il habitait la même maison et disait la messe dans la même église.

— Eh bien ! Monique, s'écria-t-il lorsque le châtelain fut sorti, c'est donc bien vrai?

La gouvernante n'avait pas été moins frappée que son vieux maître de l'ordre inopiné qu'il venait de recevoir. Dans son étonnement, elle avait même renversé sur le plancher le pot de terre dans lequel cuisait à petit bruit la soupe du soir. Toutefois elle ne prononça pas une parole, s'assit sur un escabeau, et, s'essuyant les yeux avec le pan de son tablier, laissa le curé livré à ses réflexions. Celui-ci promenait les yeux autour de lui et contemplait, les uns après les autres, tous les objets qui, depuis si longtemps, frappaient sa vue, \e^ murs jaunis par la fumée, la fenêtre à petits carreaux, à travers laquelle on pouvait apercevoir encore, à la lueur du crépuscule, les arbres du jardin, le clocher de l'éghse, et plus loin, à l'horizon, l'amphithéâtre des Alpes. Cette vue sembla

produire sur lui une impression pénible; ii détourna la tête, et, prenant une tasse de tisane qui était sur la cheminée, la but jusqu'à la lie, quoique sa main tremblât plus fort encore que de coutume.

Il prit ensuite les pincettes, comme pour tisonr ner le feu , mais il les posa aussitôt sur la cheminée, et brisa, dans ce mouvement, deux belles tasses du Japon, présent que lui avait fait autrefois Ponce de Montmaur. Il chercha longtemps ses lunettes quoiqu'il les eût sur le nez, et enfin se mit à dire tierce au lieu de matines, sans comprendre un seul mot de ce qu'il lisait. Le bonhomme était si troublé, qu'il savait à peine ce qu'il faisait et ne pouvait réussir à rassembler deux idées de suite. Aussi interrompit-il souvent sa lecture pour faire des observations si étranges, que Moni-, que craignit sérieusement que la raison n'eût abandonné son vieux maître.

— Psaume 48, disait-il; c'est singulier, il me semble que je l'ai déjà lu ce matin. — Monique, allumez la lampe (la lampe brûlait sur la table depuis un quart d'heure). Je ne sais, en vérité, ce qu'il y a sur mes lunettes, je n'y vois plus rien. — Mais qu'ont-ils donc à sonner les cloches ce

soir? Je ne dis pas le salut aujourd'hui. Est-ce ua enterrement ou un baptême? J'y vais; donnez-, moi mon étole, Monique. — Ah! je vois ce que c'est, ajouta-t-il, car il croyait toujours entendre le bruit des cloches à son oreille, ils veulent me narguer, ils veulent me crever le cœur. Ils savent que désormais elles ne sonneront plus ma messe. En disant ces mots^ le vieillard, dont la douleur avait entièrement dérangé le cerveau, déjà affaibli par l'âge, se leva d'un air résolu, et s'a- ^ vançant vers la porte :

— Me voilà, dit-il, me voilà, monsieur le châ-

telain; je suis prêt. Laissez-moi seulement empor-, ter mes livres. Vous trouverez les clefs dans

l'armoire. Je ne vous en veux pas, ni à vous ni à

personne. Mais ayez bien soin de mes pauvres, car il n'en manque pas dans la paroisse. Bonnes gens !j ils auront bien froid cette année.

-7- Juste ciel! dit Monique en courant vers le vieillard et en le ramenant vers son fauteuil, tandis qu'il recommandait encore au juge châtelain quelques pommiers qu'il avait greffés la veille. Pour Je sûr, ces coquins vous ont fait perdre la ' tète, monsieur le curé. Là, asseyez-vous, et faites un signe de croixj)our vous remettre. C'est votre

faute aussi, reprit-elle avec humeur au bout dun instant; pourquoi avez-vous fait l'aumône à tous ces hérétiques? Le bien qu'on fait au diable tourne contre vous. Quand on vous a retiré vos dîmes et vos redevances, je vous ai averti, et vous n'avez pas voulu bouger. Au lieu d'aller vous plaindre à votre évéque, vous êtes resté là comme une oie qu'on plume. Maintenant vous vous en mordez les doigts; mais je ne vous plains pas : c'est bien fait. Vous n'avez que ce que vous méritez. Attendez que Ponce de Montmaur revienne pour vous rétablir. En attendant, son neveu va mettre ici un hérétique.

— Taisez-vous , femme , repartit le curé qui commençait à recouvrer l'usage de sa raison. Taisez-vous ; laissez moi passer tranquillement lès dernières heures que j'aie à rester ici.

— Vraiment! dit Monique en mettant les poings sur ses hanches. C'est comme cela que vous le prenez I cela ne vous fait rien que j'aille, à mon âge^ courir les grandes routes; vous souffrirez qu'on nous chasse comme des mendiants; vous souffrirez qu'on tienne le prêche dans votre église, qu'on fasse des huguenots de tous vos paroissiens.

Cette pensée frappa vivement le bon curé.

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— INon, Monique, dit-il, non, non, pour cela je ne le souffrirai pas.

— Eh bien ! que faites-vous donc là, plante dans votre fauteuil, comme saint Odet dans sa niche? Çà, prenez votre bâton et courez au château; je vous donnerai le bras. Nous parlerons à la baronne, à messire Gaspard, qui est un brave jeune homme, et qui ne sait pas un mot de tout ce qui se passe. Laissez-moi faire. Sainte Vierge ! je soulèverai plutôt toutes les pierres du château que de vous laisser mettre à la porte. Allons î venezvous ?

Le curé essaya de se lever, mais un accès de goutte, suite inévitable de i'émotion qu'il avait éprouvée, ne lui permit pas de quitter son fauteuil.

— Il ne manquait plus que cela pour nous achever! dit Monique. Mais n'importe! quoiqu'il se fasse tard et que je n'aime pas à sortir seule, je ^ monte de ce pas au château; vous aurez bientôt de mes nouvelles.

Cela dit, dame Monique ferma la porte et traversa le pont du Riousset avec autant de légèreté que si elle avait eu ses quinze ans. Elle était déjà a la moitié de sa course, lorsqu'elle entendit der-

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