II. H
ft4i . AYMÉ VERD.
père. La place qu'elle aurait dû occuper était restée vide.
— Qu'est devenu le portrait qui manque ici? demanda4-il à Blanche avec une agitation qui étonna la jeune fille.
— Mon Dieu! dit-elle, je ne sais. A coup sûr, il n'est dans aucun des appartements du château ; mais il y a tout près d'ici une chambre obscure où je n'ai jamais osé entrer, et où mon cousin a fait reléguer dans ces derniers temps plusieurs tableaux italiens qu'il trouvait trop peu chastes, ou entachés d'idolâtrie. Peut-être le portrait dont vous parlez est-il au milieu de ces débris.
Aymé Verd, guidé par Blanche, fut bientôt dans le réduit où Jean de Montmaur avait en effet caché l'image de son frère, dont la seule vue était devenue pour lui un supplice ; ils eurent quelque peine à la découvrir. Cependant mademoiselle de Sassepage, tandis que l'archer soulevait, d'une main tremblante, de vieux cadres entassés les uns sur les autres, mademoiselle de Sassenage, disonsnous, relira à grand'peine d'un coin ténébreux de la ciiambre un tableau qu'elle dressa contre la muraille, afin que le jour avare qui tombait du haut d'une hicarne l'éclairât plus vivement. ]I
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représentait un gentilhomme armé de toutes pièces, dont on voyait distinctement la cotte de mailles et les brassards, mais dont le reste du corps était couvert de toiles d'araignée et de poussière. Blanche nettoya la peinture avec son mouchoir; mais à peine eut-elle jeté les yeux sur le visage du guerrier, elle recula de surprise. Elle avait cru reconnaître Aymé Verd. C'étaient les mêmes traits, le même port, la même taille; seulement le personnage qui avait posé devant le peintre avait dans la physionomie quelque chose de sévère et de sombre qui n'était pas dans celle de l'archer. Un e:^amen plus attentif ne détruisit pas ces premières impressions, mais il permit à la jeune fille de lire au bas du pdrtrait ces mots à demi effacés :
PONCE IV, SEIGNEVR DE MONTMAVR.
Mademoiselle de Sassenage n'était pas encore revenue de son étonnement, lorsque Aymé s'approcha lui-même. En apercevant le portrait, il sentit son cœur battre avec force; il le contempla longtemps en silence avec une émotion dont il cherchait en vain à se rendre maître. Cette figure austère avait réveillé en lui des souvenirs
tu « AYME VERD.
confus, et il se rappelaitvaguement l'avoir vue sourire. C'était bien son père, c'était bien le même homme qui l'avait bercé sur ses genoux, porté dans ses bras couverts de fer, réchauffé dans les plis de son manteau. Ne l'eùt-on pas averti de la ressemblancefrappantequiexistait entre eux, Aymé l'eût encore reconnu. En considérant cette image, ses entrailles s'émurent, une larme roula le long de ses joues, et il ne put s'empêcher de s'écrier, en tendant les mains : Mon père ! Et aussitôt, sans s'inquiéter de la présence d'un témoin, et s'abandonnantmalgré lui aux sentiments qui l'agitaient: — Réponds -moi! dit-il au portrait comme s'il eût vu son père vivant sur la toile, réponds-moi ! me reconnais-tu? Pourquoi ne me souris-tu pas? pourquoi ton front est-il si sévère? Ah! je comprends, ajouta-t-il d'une voix sourde en portant la main à son épée , tandis que ses traits graves et doux prenaient peu à peu cette teinte sombre qui avait frappé Blanche dans la physionomie de Ponce IV; oui, je comprends, mon père, tu n'es pas encore vengé. Mais sois tranquille! je jure sur mon épée, je jure par mes ancêtres qui m'écoutent, que je punirai les traîtres qui l'ont assassiné. Parle! qui étaient-ils? nomme-les tous, je n'en épargnerai au-
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cun. Dis-moi où ils l'onl frappé; je saurai retrouver la même place sur leurs corps, fussent-ils recouverts d'une triple armure comme cet infâme Sassenage! Ah ! nomme-les-moi, mon père. Combien étaient-ils? qui a porté le premier coup? qui a porté le second? qui a porté le troisième? En quelque lieu qu'ils se cachent j'irai les joindre , dussé-je les poursuivre jusqu'au bout du monde.
Aymé de Montmaur fut interrompu dans ce monologue par un léger cri qu il entendit pousser derrière lui. Il se détourna en tressaillant, et aperçut Blanche de Sassenage, qu'il avait entièrement oubliée, pâle, immobile, glacée de terreur. Placé encore sous l'empire des noires préoccupations de la vengeance, il s'avança rapidement vers la jeune fille, et lui saisissant le bras avec force :
— Que faites-vous ici? lui dit-il d'une voix terrible; qui étes-vous? IN'étes-vous pas la nièce du comte de Sassenage, du lâche qui a trempé ses mains dans le sang de mon père? Où est-il? Répondez-moi! où est-il?
— Ah! s'écria Blanche en tombant à genoux, pardon, messire, pardon!
Aymé, voyant l'effroi delà jeune fille, revint
tout à coup à lui-même; et abandonnant son bras qu'il retenait encore :
— Relevez-vous, Blanche, lui dit-il avecdouceur; c'est moi qui devrais être à vos genoux et vous demander pardon. Ne craignez rien de moi. Quand ma colère déborderait comme un torrent qui a brisé ses digues , elle s'arrêterait encore devant vous, ^'on ! ne craignez-rien. Jamais la haine n'aveuglera mes yeux; je saurai toujours distinguer l'innocent du coupable. Le fatal secret que vous venez d'apprendre, hier je l'ignorais moi-même; mais il n'a rien changé à mes sentiments pour vous , ni aux dispositions de mon cœur envers ceux que j'aimais. Je ne suis pas revenu ici pour troubler la paix des possesseurs de ce domaine, pour invoquer les droits de ma naissance; je m'en irai ce soir comme je suis arrivé, humble et pauvre, n'ayant pour tout bien que mon épée et le nom obscur que m'a légué mon père adoptif. La justice humaine ne sera point appelée pour venger ma querelle; je ne déshonorerai point les cheveux blancs de ma vénérable tante, je ne dépouillerai point mes cousins. Si je regrette l'opulence de l'héritage de mes pères, c'est que cette opulence pouvait me permettre d'aspirer un jour
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à votre main. Mais en renonçant à ce bonheur, je sens que c'est m'en rendre digne;
— Vous êtes un noble jeune homme, messire, répondit Blanche profondément touchée du langage de l'archer; je vous souhaite plus de bonheur que n'en pourront goûter jamais vos ennemis, et, ajoula-t-elle, mais d'un ton si bas qu'Aymé l'entendit à peine, que je n'en pourrai jamais goûter moi-même.
Après ce court entretien, les deux amants sortirent à pas lents de la galerie. Ils étaient trop émus l'un et l'autre pour s'adresser la parole; aussi arrivèrent-ils à la porte de madame de Montmaur avant d'avoir rompu le silence. Là, Aymé Verd saisit en tremblant la main de Blanche, la poi ta à ses lèvres et s'éloigna ensuite avec rapidité. Il ne tarda pas à prendre congé du baron et de son frère d'armes, et, malgré les instances de celui-ci pour le retenir, il quitta à pied le château de ses ancêtres et reprit le chemin de Romans. Il était bien résolu à retrouver les traces du comte de Sassenage et celles de ses complices, quels qu'ils fussent. ïl voulait aussi revoir le vieux chevalier, qui lui avait servi de père, soit pour obtenir de lui de nouvelles lumières, soit pour le déteiminer,
chose plus difficile, à ne pas donner suite au projet qu'il avait forme d'attaquer les meurtriers en justice, soit enfin pour le consoler dans sa disgrâce
Nous ne suivrons pas notre héros dans son voyage. Nous contentant de l'accompagner de nos vœux, nous prolongeronsencore quelque peu notre séjour dans le manoir. Cette antique demeure, qui s'était égayée un instant, après la réconciliation des deux frères, était redevenue en peu de temps plus triste et plus lugubre que jamais. Les cours étaient silencieuses; le pont-levis s'abaissait rarement devant les visiteurs, et l'intrépide châtelain de Beauséjour avait lui-même cessé de paraître, quelque désir qu'il eût d'apprendre des nouvelles d'Aymé Verd, lequel s'était malheureusement éclipsé avec son père juste au moment où Sigolène terminait sa robe de noces. A l'exception du ministre et de dame Bethsabé, tous les habitants du château semblaient éviter de se parler, retenus qu'ils étaient les uns par la crainte que leur inspirait le baron, les autres par l'effroi que l'humeur violente de Gaspard avait répandu parmi eux. Madame de Montmaur gardait toujours la chambre; car elle n'était pas remise de la secousse que lui avait oc-
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casionnée le départ de son vieil ami niaitre Eustache Bénëvenl. départ qu'elle n'avait pu conjurer ni par ses laiines ni par ses prières. Privée désormais des secours de la religion, elle n'avait plus d'autre consolation que de dire en cachette ses prières. Blanche l'assistait d'habitude, et cherchait encore à la distraire, comme autrefois, soit en lui chantant les airs qu'elle aimait, soit en lisant quelque livre pieux, tandis que Paschale faisait le guet pour les avertir de l'approche des importuns. Parmi ces importuns, il faut bien le dire, Renaud de Montmaur était peut-être le plus re- ' douté; c'était celui envers lequel la vieille dame était obligée de garder le plus de ménagements. Telle était la contrainte où elle vivait vis-à-vis de ce fils qu'elle chérissait malgré ses erreurs, malgré sa tyrannie, qu'elle respira tout à coup plus à l'aise lorsqu'elle apprit un soir qu'il allait faire un court voyage. Renaud, en effet, devait aller visiter le lendemain les seigneurs du pays, afin d'aiguillonner leur zèle, et de leur porter la nouvelle de l'acquiescement, encore secret, mais certain, de François de Beaumont, baron des Adrets, aux ouvertures qu'on lui avait faites. La source la plus vive des inquiétudes de la châtelaine était tarie pour le mo-
ment : les deux frères ne se trouveraient plus en présence, car Gaspard n'avait plus que trois jours à passer sous le toit de sa famille.
La chambrière fut une des personnes qui ressentirent le plus vivement la joie de ce départ. Depuis près d'une semaine, elle s'était soumise aux plus cruelles privations que puisse endurer une femme, car elle ne savait rien de ce qui se passait au village ni même à la cuisine du château. Autant eût valu, ainsi qu'elle le disait elle-même, être enterrée toute vive. Aussi, le matin du dépari, à peine Renaud eut-il mis le pied sur l'étiier, elle descendit quatre à quatre les marches du grand escalier pour aller prendre langue à l'office. Elle y trouva, en arrivant, un homme vêtu de noir, portant une trompe en bandoulière et un couteau de chasse pendu à la ceinture, ayant, en un mot, tous les insignes qui distinguaient le veneur de Montmaur.
— Tiens ! dit-elle, vous voilà revenu, maître Landry? Où donc avez- vous passé tous ces jours-ci, qu'on n'a pas aperçu vos beaux yeux?
Le veneur se retourna, et Paschale, en voyant ses yeux droits, son air fin et allure, ne put retenir un éclat de rire. Elle avait reconnu Jolyot. Elle lui demanda avec étonnement comment il
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se faisait qu'il eût quitté ses gros sabots pour endosser la superbe livrée de maître Landry.
— Comment cela se fait? dit Jolyot, vous ignorez donc le malheur qui est arrivé, vous qui êtes toujours la première à tout savoir?
— Un malheur ! dit Paschale.
— Hélas ! oui, répliqua Jolyot en prenant un air contrit, maître Landry n'est plus de ce monde. Il est mort et enterré. Il est allé recevoir au ciel la récompense qui lui était due.
— Le diable ait son âme! dit Paschale. S'il n'arrivait que des malheurs comme celui-là dans le pays, les filles de Ladvieu n'en danseraient pas une bourrée de moins. Ah! maître Landry est mort? Et comment cela est-il arrivé? Satan est-il venu le tirer par les pieds? s'est-il regardé dans un miroir ou dans une fontaine, et est-il mort de peur? ses chiens Font-ils mangé, le prenant pour une bête malfaisante?
— Hélas! dit Jolyot, il est mort de la mort des braves, en défendant vaillamment le cbâteau de Beauséjour contre les brigands qui l'attaquaient. On l'a trouvé percé d'outre en outre par un coup d'épée dans la fondrière de Saint-Pal.
— De profundis! comme disait ce pauvre bâche-
lier qui nous a tant fait rire, répliqua Paschale, et parlons d'autre chose. Voyons! maître Jolyot; car il faudra désormais vous appeler maître, c'est le droit de votre charge; contez-moi des nouvelles, videz votre sac.Ètes-vous devenu muet comme les autres? Il faudra bientôt ici parler avec les oiseaux, si Ton ne veut oublier l'usage de sa langue.
— La vie est une vallée de larmes , répondit Jolyot en baissant les yeux, car il avait jugé prudent de prendre, avec la livrée et le cor de chasse de maître Landry, les allures pieuses qui avaient valu à ce dernier l'estime de son seigneur. On s'étonnera sans doute de cette conduite dans un personnage que la nature semblait avoir doué d'une certaine franchise et de quelques autres bonnes qualités. Mais un des premiers résultats du fanatisme, c'est d'engendrer dans les lieux où il règne l'hypocrisie : ces deux fléaux si opposés et si différents l'un de l'autre, puisque l'un provient souvent de l'cKcès d'une vertu, tandis que l'autre a sa racine dans les plus basses régions du cœur humain, ces deux fléaux, disons-nous, vont presque toujours de compagnie. L'un, plus puissant, plus altier, voit croître l'autre auprès de lui, comme le chêne voit pousser à sa base, et couvre
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de ses rameaux le champignon vénéneux que son ombre même a (ait naître.
Quoi qu'il en soit, Paschale, sans se laisser prendre au ton austère de Jolyot, lui rit au nez, s'assit sur un banc, le fit asseoir auprès d'elle, et se mit ensuite à déplorer le sort des pauvres gens qui étaient nés pour vivre gaiement, et que leur mauvaise étoile avait conduits dans cette vilaine demeure. Une vieille chevrière du château, qui se trouvait là, ne manqua pas de joindre ses regrets à ceux de la chambrière, et, tout en tournant son fuseau, raconta aux jeunes gens la vie qu'on menait à Montmaur au temps de sa jeunesse. Les noms des ménétriers, le son des cornemuses, les rondes, les rigaudons, revenaient si souvent dans son récit, que Paschale dansait, malgré elle, sur son banc. A la fin, n'y pouvant tenir, la chambrière se lev^ et commença à pirouetter autour de sa chambre, en soupirant de n'avoir plus Genest pour cavalier. A. celte vue, Jolyot se sentit pris lui-même d'une telle démangeaison de sauter, qu'il se plaça en Face de Paschale, et, après avoir jeté un regard prudent vers la porte, dérida son front, montra ses dents blanches, et provoqua du geste et de la voix l'alerte chambrière. La vieille fileuse , ragaillardie elle-
même par ce tableau, posa sa quenouille, et entonna d'une voix chevrotante l^ancienne bourrée de Montmaur, tout en marquant la mesure avec son pied et en faisant claquer ses.doigts audessus de sa tète, ce qui produisait un bruit assez semblable à celui des castagnettes. Les deux jeunes gens, oubliant la contrainte où ils avaient longtemps vécu, dansèrent ainsi, sans reprendre haleine, toutes les bourrées de l'évéché, et ils eussent mis la chevrière sur les dents, avant de sentir la moindre fatigue dans leurs jarrets. Mais, tout à coup, une voix aigre se fit entendre à leurs oreilles, et produisit sur eux le même effet que les paroles magiques de l'enchanteur Merlin, lorsqu'il parut, sans se faire annoncer, dans la salle de bal du roi Étherick. Le chant de la vieille, les jambes des danseurs s'arrêtèrent à la fois, et Jolyot même, pétrifié de terreur, demeura la bouche ouverte et le pied en l'air, dans l'attitude où l'on nous peint les faunes folâtrant avec les dryades. Le successeur de maître Landry venait de reconnaître la voix d'Enoch Barbantane, et bientôt il l'aperçut lui-même s'avançant, l'œil irrité, la menace sur les lèvres, vers les impics qui osaient changer ainsi en lieu profane et en lupanar une maison consa-
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crée au recueillement et à la prière. Paschale, retenue de son premier étonnement, eût volontiers répondu aux invectives du ministre; mais elle avait reçu de sa maîtresse l'ordre formel de ne jamais répliquer un seul mot aux discours du docteur. Elle se mordit donc la langue jusqu'au sang, afin de surmonter la tentation, et laissa partir son ennemi, après avoir essuyé bravement une triple bordée d'anatlièmes.
— Quand donc ce vieux bouc sera-t-il installé au village? dit- elle lorsque le ministre fut parti.
— Taisez -vous, fille de perdition! répliqua maître Jolyot qui avait repris sa mine de saint, et qui se repentait de s'être laissé entraîner par le mauvais exemple, ce qui, pensait-il, l'exposait à perdre sa charge avant qu'il eût eu le temps de mener une seule fois les chiens à la curée. Taisez vous! Ne faut-il pas qu'on répare le presbytère, pour le rendre digne de recevoir ses nouveaux hôtes?
— La maison du curé n'était donc pas assez belle pour eux comme elle était? dit Paschale en levant les épaules.
En parlant ainsi, la chambrière s'approcha de la fenèlre, à travers laquelle on pouvait apercevoir,
au bas de la montagne, les toils fumants du bourg de Ladvieu, le presbytère où travaillaient de nombreux ouvriers, et l'église dont les portes étaient fermées. Malgré la récente apostrophe du ministre, malgré la présence du veneur, elle ne put s'empêcher de s'apitoyer hautement sur le sort de maître Eustache et de Monique, sur l'abolition de la messe et des autres cérémonies du culte romain, auxquelles elle tenait autant par piété que par habitude.
— Ah ! dit-elle en finissant, voilà un pays bien gai à cette heure. On n'y entend plus que le bruit des truelles et des aiarteaux. Adieu l'angélus qui nous réveillait le matin et qui nous endormait le soir! Adieu le bruit des cloches! elles sont parties avec le curé, et ne peuvent plus vous dire maintenant ce qu'elles voyaient du haut du clocher à deux lieues à la ronde. Autrefois, du moins, quand on entendait jaser Berlhe, la filleule de madame, on pouvait se dire sans crainte de se tromper : Claudine ou Maguelonne est accouchée, et voilà un enfant qui nous arrive. Et quand le gros bourdon se mettait en branle, on disait : Voilà une ânft qui s'en va, et l'on faisait le signe de la croix. Mais aujourd'hui, on ne sait ni qui vit, ni qui meurt,
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ni qui se marie. Ah ! la vilaine religion que celle de ces hérétiques!
Après cette belle profession de foi, la chambrière retourna auprès de sa vieille maîtresse qu'elle trouva toute bouleversée et à demi évanouie sur son fauteuil. La baronne venait de recevoir la visite de maître Barbantane qui, depuis le triomphe qu'il avait remporté sur le curé, avait pour ainsi dire vu doubler son zèle, et ne gardait plus aucune mesure envers les papistes récalcitrants. Semblable au chien de berger qui, pour ramener ^les brebis indociles, se contente d'abord de les effrayer par ses aboiements ou par quelques ruses que lui révèle son instinct, mais qui bientôt, voyant ses efforts inutiles, mord sans pitié les plus opiniâtres, il avait laissé de coté tout ménagement, et commençait à tenir au baron la promesse qu'il lui avait faite d'employer le fer et le feu pour guérir de mortelles blessures. Il avait demandé impérieusement à la vieille dame de lui remettre ses livres, ses images, ses chapelets, ses reliques, en un mot tout ce qu'il appelait les hochets de l'idolâtrie. Sur la prière que madame de Montmaur lui avait faite de la laisser en repos, il s'était emporté en reproches et en menaces, et avait fini par lui
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doutier \e court délai de quelques heures pour se déterminer sur ce qu'elle avait à faire. C'est sous l'impression d'une pareille scène que Paschale trouva la baronne. Elle se hâta de lui faire respirer des essences et la rappela bientôt à elle-même. Mademoiselle de Sassenage étant survenue sur ces entrefaites, la conversation prit bientôt, grâce à ses efforts, un tour à demi enjoué, et la journée s'écoula d'une manière moins fâcheuse qu'elle n'avait commencé.