CHAPITRE XXXVI
(iUtti limt mal.
Si tu n'as pas un cœur aussi froid que la pierre, Punis ce noir forfait... mais épargne U mère. , Shakespeare. Hamlet.
Le voyage de Renaud fut plus court qu'il ne l'avait espère, et eut tout le succès qu'il s'en était promis. Lebaron avait trouve ses amis dans les meilleures dispositions^ armant leurs vassaux, faisant de leurs manoirs autant de forteresses, et prêts à allumer sur leurs tours et sur leurs montagnes les fanaux qui devaient donner le signal de la guerre civile. U s'en revint donc, deux jours après son départ, le cœur plus satisfait qu'il ne l'avait eu depuis longtemps, et le front rayonnant d'un enthousiasme à la fois religieux et chevaleresque. Arrive dans la cour du château, il abandonna son cheval à un palefrenier, et, apercevant Jolyot, il l'appela et lui demanda des nouvelles de la vieille châtelaine. Fidèle à ses habitudes de prudence, le jeune veneur répondit que tout allait bien, quoi-
qu'il eût appris de Paschale que la baronne et sa nièce avaient passé la nuit clans les larmes.
— Dieu soit loué! dit le baron; rhomme qui voyage doit s'attendre à trouver au retour sa maison pillée par les voleurs, dévorée par les flammes, et ses proches en deuil.
— Le ciel nous préserve de ces maux! dit le veneur d'un ton pieux et en s'éloignant, de peur d'être obligé de répondre à de nouvelles questions; mais son maître le rappela aussitôt.
— Jolyot, lui dit-il, as-tu vu le révérend docteur ce matin ?
— Non, monseigneur, répliqua maître Jolyot, heureux de se tirer d'embarras par cette réponse ambiguë, car il pensait qu'un homme sage ne doit jamais être le premier à annoncer une mauvaise nouvelle.
— Eh bien 1 reprit Renaud, cherche-le et dis-lui que je l'attends chez moi.
— Cherche-le ! cherche-le I murmura Jolyot en traversant la cour et en se parlant à lui-même. Par saint Hubert! le seul saint que je regrette de tout le calendrier, cela est facile à dire. Où veut-il que je le prenne? c'est un gibier qui ne laisse pas de piste derrière lui.
Tandis que le veneur faisait ces réflexions, Renaud se dirigeait vers ses appartements; mais, chemin faisant, il se ravisa, s'enfonça dans un corridor sombre, et, après de longs détours, arriva jusqu'à la chambre qu'occupait naguère le ministre. La porte en était fermée, mais la clef était encore à la serrure. Le baron frappa deux légers coups, suivant sa coutume, pour avertir de sa présence; personne ne lui répondit. Il appela tour à tour Enoch, Bethsabé, Reuben, Isacchar, Noémi et tous les membres de la famille ; un silence profond régnait dans ce réduit, autrefois animé par les cris des enfants et les querelles sa-ns cesse renaissantes des époux. Renaud, étonné, se décida à ouvrir. H trouva tous, les meubles dans le même ordre qu'auparavant; seulement les lits étaient défaits, et le foyer était froid. — Gela est singulier, dit-il en fermant la porte derrière lui ; où donc sont-ils allés?
Renaud ne demeura pas longtemps dans l'incertitude; car à peine eut-il mis le pied dans la cuisine, où il s'était rendu pour prendre des informations, que deux ou trois serviteurs , qui ne partageaient pas sans doute les scrupules de maître Jolyot, s'empressèrent de l'instruire de ce qu'ils savaient.
QUI FINIT MAL. '*7h
Par bonheur, ils ne savaient que peu de cliose^ car la scène de la veille n'avait eu pour témoin que la châtelaine, et Bethsabé était partie sans avoir pu faire à personne la moindre confidence. Seulement on avait appris du concierge et des gardiens du pont-levis que, vers neuf heures du soir et par un temps affreux, le ministre, sa femme et ses enfants avaient pris le chemin du village, où cependant ils n'avaient pas couché. Ils avaient, disaitpn, la figure morne et abattue ; Bethsabé était silencieuse, chose inexplicable! les enfants pleuraient , et Enoch, tout en marchant, parlaitavec véhémence des prophètes de l'ancienne loi que les Hébreux chassaient de leurs villes à coups de pierres.
Ces rapports, quelque incomplets qu'ils fussent, firent naître dans l'âme de Renaud un vague pressentiment de ce qui s'était passé. Impatient d'éclaircir ses doutes, il demanda où était Gaspard ; on hii annonça qu'il était parti de bon matin pour aller entendre la messe dans une des paroisses voisines. Aussitôt le baron, sans prendre le temps d'ôter ses bottes de Yoyage, tenant encore son fouet à la main, se rendit chez sa mère.
•—Madame, lui dit-il, après Tavoir saluée grave-
ment, pourriez-vous ni'apprendre ce qu'est devenu maître Barbantane?
|r La vieille châtelaine, en apercevant son fils, avait tressailli d'étonnement : elle ne s'attendait pas à le revoir sitôt. Mais la question qu'il lui adressa acheva de la troubler au point de lui ôter la force de répondre.
— Dois-je croire ce qu'on vient de m'apprendre? continua le baron en observant avec attention la physionomie de sa mère. Est-il vrai que le ministre et sa famille aient quitté contre leur gré cette maison?
— Mon fils, répliqua la baronne avec embarras, si vous vouliez m'écouter un moment...
— Pardon, madame, interrompit Renaud, je ne vous demande qu'une seule chose : le fait est-il vrai, oui ou non ?
— Il est vrai, répondit la vieille dame, comprenant bien que, sur ce point, tous les détours seraient inutiles.
— Ainsi, interrompit Renaud en cherchant à maîtriser les sentiments qui l'agitaient, on les a chassés; le père, la mère, les enfants, on les a mis à la porte sans pitié, au milieu de la nuit, et par
QUI FINIT MAL. 2Tr
un temps où l'on n'eût pas refusé un gîte à son plus cruel ennemi.
— Écoutez-moi! dit la baronne, qui sentait de loin venir l'orage et ne savait comment le conjurer.
— Oh ! je devine aisément d'où part le coup, reprit Renaud; mais, sur mon âme ! quoiqu'on doive s'attendre à tout de la part d\jn jeune homme élevé dans vos superstitions papistes, j'avoue que je ne lui aurais pas soupçonné une telle audace. Pour qui me prend-il donc?
— Renaud ! s'écria la châtelaine alarmée de l'air menaçant qu'avait pris le visage de son fils, n'accusez personne avant de savoir ce qui s'est passé.
— J'en sais assez, madame, et ne vous en demande pas davantage, dit Renaud. En voilà plus qu'il n'en faut pour combler la mesure. Par les mânes de mon père! si je n'y mettais un terme, qui sait où pourrait s'arrêter une pareille insolence?
— Et quels sont vos projets? demanda la baronne.
— Madame, dit Renaud, si je n'écoutais que ma colère, je ferais pendre le coupable, quel qu'il soit, à l'arbre le plus élevé de mes domaines, afin d'ap-
prendre aux voyageurs comment le baron de Montmaur punit un outrage fait, sous son toit, à rhospitalilé. Cependant je m'en tiendrai aux prescriptions de la Bible et n'appliquerai au coupable que la peine du talion. Mais il la subira. Il partira ce soir, a la nuit close, coumie les autres sont partis.
— Mon fils !
— Oui, il partira, quand même les quatre vents du ciel seraient déchainés, quand les torrents des montagnes auraient couvert tous les cbemins, quand l'avalanche devrait l'engloutir au premier
pas!
— Eh bien! s'écria la baronne en se levant, chassez votre mère, mon fils! chassez-la! car c'est elle , elle seule, qui a commis le crime que vous voulez punir.
— Vous, ma mère ! dit Renaud, trompé par le pieux artifice de la châtelaine.
'O: — Moi-même! continua la baronne avec fermeté; et si vous voulez savoir pourquoi, je vais vous le dire. Peut-être en eussiez -vous fait autantà ma place.
— Je vous écoute, madame, dit Renaud en baissant la tête.
Madame de Montmaur raconta alors à son fils la scène de la veille, et, malgré la simplicité et la
retenue de son langage, ne put cacher Tindignation que lui causait encore le souvenir de la conduite de maître Barbantane. Elle eut soin cependant de ne pas prononcer le nom de Gaspard, afin d'assumer sur elle seule toute la responsabilité de celte affaire.
Mais lorsqu'elle eut fini de parler, Renaud, au lieu de témoigner par quelque signe qu'il approuvait sa conduite, garda le silence. Il demeura un moment immobile et pensif à la place qu'il occupait, puis il se mit à marcher à grands pas dans la chambre qui retentissait du bruit de ses éperons. La châtelaine, qui suivait tous ses mouvements, s'aperçut avec effroi que les confidences qu'elle venait de faire avaient produit sur l'esprit de son fils un effet tout opposé à celui qu'elle s'était promis. Il ne pouvait guère en arriver autrement. Ce qui paraissait à madame de Montmaur un acte de violence et de brutalité avait trouvé une excuse dans le cœur du jeune calviniste. Il s'était reproché souvent à luimême de ne pas aimer assez sa mère pour employer à son égard de salutaires rigueurs. Enoch, en s'emparant de vive force des reliques, des croix et des autres symboles de la religion ro
maine, qui se trouvaient encore dans le château, n'avait fait qu'obéir à un mouvement de charité chrétienne plus digne d'être imité que d'être repris. Mais plus le baron était porté à louer le zèle courageux du ministre, plus il se sentait indigné en considérant de quel salaire on avait payé ses efforts. Ne pouvant, comme il l'aurait voulu, punir le coupable, puisque le coupable était sa mère, il se demandait de quelle manière il réparerait l'outrage fait à un ministre du Seigneur. Tout à coup, .après quelques instants d'agitation, il ouvrit la porte et appela un serviteur.
— Peyrache ! dit-il , qu'on selle tous les chevaux de mes écuries; que tous mes gens se mettent en campagne; qu'ils aillent sur toutes les routes, qu'ils s'informent dans les villages du chemin qu'a pu prendre le docteur Enoch. Qu'on suive ses traces; et quand on l'aura trouvé, que celui qui aura eu cet honneur mette un genou en terre et présente au digne ministre les excuses du baron de Montmaur ; qu'on le supplie de vouloir bien venir encore honorer ma maison de sa présence, et qu'on le ramène ici avec tous les égards qui sont dus à mon ami et à mon père.
Une telle résolution dépassait de beaucoup tout ce que madame de Montmaur croyait devoir attendre du fanatisme de son fils. Aussi, à peine Peyrache eut-il fermé la porte : — Je suppose , messire, dit-elle au baron avec dignité, que vous avez mûrement réfléchi avant de prendre le parti auquel vous vous êtes arrêté.
— Oui, madame, répondit Renaud.
— En ce cas, mon fils, reprit la châtelaine, je vous déclare qu'au moment même où cet homme repassera le seuil du château, la veuve de Jean de Montmaur en sortira pour n'y plus rentrer.
— Votre haine vous aveugle, ma mère, dit Renaud. La veuve de Jean de Montmaur aurait dû se souvenir plus tôt de qui elle a l'honneur de porter le nom. Elle n'a que trop oublié que son époux mourut sur un échafaud pour la cause qu'elle persécute dans la personne de ses plus saints ministres, et qu'il y fut conduit au bruit des chants lugubres de ces prêtres dont elle a fait ses conseillers et ses guides.
— Mon fils, dit la baronne en pâlissant, il est des souvenirs auxquels il ne faut pas toucher. Je sais ce que je dois à la mémoire de mon époux, et ce n'est pas à vous de me l'apprendre; mais,
puisque vous parlez de votre père, sachez que, tant qu'il a vécu, il a su me faire respecter, et qu'il eût jeté lui-même du haut de ces tours l'insolent qui se fut conduit envers la baronne de Montmaur comme le ministre insensé que vous rappelez ici pour me braver. En voilà assez, ajouta-t-elle en se levant et en se préparant à quitter la chambre, en voilà assez sur ce sujet, messire. Je vous laisse, vous avez encore le temps de réfléchir; choisissez entre un étranger et votre mère.
— Voilà donc à quel excès d'endurcissement conduit Terreur! murmura Renaud en regardant la châtelaine qui s'éloignait. Mon Dieu, tu sais si j'ai pour elle l'amour d'un fils, lu es témoin des larmes que j'ai versées sur ses égarements. J'ai poussé pour elle la tendresse jusqu'au péché; j'ai cédé au cri de la chair chaque fois qu'il a fallu porter une blessure dans son cœur, et quand tu m'ordonnais d'abattre ses idoles, je me suis senti plus troublé que ne le fut le saint patriarche lorsque lu lui demandas son unique enfant. Donnemoi la force 6 mon Dieu ! d'achever l'ouvrage qu'une main plus ferme a commencé.
Renaud, après avoir achevé cette prière, sortit à son tour de la chambre, et regagna ses apparie-
ments. Il espérait que le ministre, traînant après lui une femme et sept enfants, n'aurait pas eu le temps d'aller bien loin, qu'il se serait arrêté dans quelque bourg du voisinage (il y en avait un grand nombre dont les habitants avaient embrassé la réforme), qu'il y aurait passé la nuit, et qu'on ne tarderait pas à le ramener. Mais la matinée s'écoula sans qu'il eût vu reparaître aucun de ses serviteurs. Pour tromper son impatience, et faire taire les murmures qui s'élevaient dans son cœur lorsqu'il songeait aux dernières paroles de sa mère, il ouvrit la Bible, son conseiller ordinaire, et passa plusieurs heures à feuilleter avec attention ces pages inspirées. Par malheur, il en est des pensées qui sont déposées dans les livres conmie des substances dont la bienfaisante nature s'est servie pour composer les végétaux. De même que certains êtres ne savent extraire que du poison des mêmes plantes où l'abeille puise son miel et d'où les oiseaux du ciel tirent leur nourriture, de même certains hommes, soit par un vice de leur organisation, soit en raison des circonstances qui peuvent influer sur les dispositions de leur âme, ne savent trouver dans les livres que ce qu'ils ont de pernicieux, et changent même souvent en venin
ce qui en soi était bon et salutaire. Le fanatisme en particulier a su trouver, dans tous les temps, un aliment à sa fureur dans les Testaments sublimes que Dieu a donnés aux hommes pour leur enseigner la douceur, la charité et la patience. La lecture que fit le baron n'eut donc pour résultat que de l'affermir encore dans ses projets, de redoubler son zèle envahissant, et d'épaissir, en quelque sorte, le bandeau qu'il avait sur les yeux. Deux heures sonnaient à l'horloge du village, lorsqu'il ferma le saint livre. La cloche du dîner appelait dans le tinel le petit nombre de gens qui restaien*: au château. Il essuya les vitres de sa fenêtre que le givre couvrait de bizarres figures, et jeta son regard au loin sur la campagne. Il crut alors apercevoir sur le chemin montant qui conduisait au manoir une femme vêtue comme l'était Bethsabé, ayant sa taille et sa démarche. Il descendit aussitôt les marches de l'escalier pour aller au-devanl de l'épouse du ministre, espérant qu'elle ne faisait que précéder de peu d'instants le docteur lui-même. Bientôt il la vit entrer dans la cour, car c'était bien elle ; mais, quoiqu'elle marchât avec célérité, son visage était pâle et abattu. Pour doubler sans doute la vitesse de sa course,
elle avait quitté ses sabots et les tenait à la main ; ses pieds, rougis par le froid et gonflés par la fatigue, semblaient annoncer qu'elle venait de faire un long voyage.
— Dieu soit béni! lui dit le baron en approchant; je vous attendais avec impatience. Mais où donc est votre époux?
Bethsabé, au lieu de répondre, se mit à fondre en larmes.
— Qu'avez-vous, madame? s'écria Renaud ému de la douleur de la pauvre femme; qu'est-il arrivé? Ne craignez rien ; vous êtes ici sous ma protection, et personne n'osera vous affliger.
Bethsabé essuya aussitôt ses larmes, et répondit avec autant de précision et de fermeté que le lui permettait sa douleur.
— Messire, dit-elle, j'ai besoin, dans le fait, de compter sur votre protection, car, sans vous, bientôt je serai veuve et mes enfants n'auront plus de père.
— Que voulez- vous dire? s'écria le baron.
— A force d'aller à la fontaine, la cruche finit par se briser, reprit Bethsabé. Un peu plus tôt, un peu plus tard, cela devait finir ainsi, Vous savez,
messire, comment voire frère nous a mis à la porte, hier, à neuf heures du soir?
— Mon frère! interrompit le baron étonne. Vous vous trompez sans doute, c^est ma mère que vous voulez dire.
— Non, non, je sais ce que je dis, reprit Bethsabé. Et plût à Dieu qu'il ne se fût pas contenté de lui déchirer sa robe, et qu'il Feût jeté par la fenêtre, comme il en avait 1 idée !
— Mon frère voulait jeter votre mari par la fenêtre? Prenez garde à ce que vous avancez, madame, car vous ne savez pas tout le mal que pourraient causer vos paroles.
— Oui, oui, dit Bethsabé, plût à Dieu, quand il le tenait suspendu comme une enseigne au-dessus de la cour, plut à Dieu qu'il Teùt laissé tomber sur le pavé! cela eût mieux valu pour ce pauvre homme que de mourir sur la Grand'Place comme un voleur.
— Achevez, madame! dit Renaud qui pouvait à peine contenir son indignation, achevez ! qu'est-il arrivé à votre mari?
— Hélas! le cher homme, dit Bethsabé, je ne lui en veux pas, car, depuis quinze ans, il n'a jamais bien su ce qu'il faisait. Ce matin, comme
noiis arrivions dans un village, transis de froid et mourant de faim, il a vu des paysans qui allaient à l'église, à la première messe : voilà que l'Esprit saint l'a saisi; il est entré dans l'église et s'est mis à prêcher. J'ai eu beau le tirer par sa robe, lui mettre la main sur la bouche, le diable ne l'aurait pas arrêté. Il a si bien fait, que les paysans l'ont lié avec des cordes, et l'ont conduit à Romans.
— Et où est-il à cette heure?
— Où il est? Il est en prison couché sur un peu de paille, au milieu des gens de mauvaise vie. Parmi eux, il s'en est justement trouvé un qui l'a reconnu pour l'avoir vu juger l'an dernier à Poitiers, et qui l'a dénoncé afin d'avoir sa grâce. Je suis allée le voir en prison; pauvre homme! cela vous aurait crevé le cœur, il était aussi joyeux que s'il fût allé à une noce. Il chantait des cantiques, et faisait des sermons au geôlier et aux prisonniers. Si vous ne le sauvez pas, vous verrez qu'il prêchera encore le bourreau sur le bûcher.
— Corps de Christ! êtes-vous sûre de ce que vous dites? demanda le baron ; croyez-vous que ses jours soient en danger?
— Hélas! messire, répondit Bethsabé, en sortant de la prison, tandis que je tenais mes enfants par
la main, j'ai entendu crier sa sentence sur la Grand' Place, et j'ai eu la force de l'écouter jusqu'au bout. Mais aussitôt que ce damne crieur a eu fini, j'ai dit à Reuben de garder ses frères et ses sœurs, je me suis mise en route afin de vous avertir, et me voilà.
— Jeune insensé! murmura Renaud en pensant à son frère qu'il regardait comme l'unique auteur de cette catastrophe. Réjouis-toi! cette œuvre est digne du fils de ta mère. Madame, ajouta-t-il en s'adressant à Bethsabé, vous avez bien fait de venir me trouver. Quel jour a-t-on fixé pour l'exécution ? *^''
— Le premier jour de marché, répondit Bethsabé en attachant un regard inquiet sur le baron.
— Il suffit; nous avons encore deux jours. Votre mari sera sauvé, quand je devrais mettre le feu aux quatre coins de la ville. Oui, votre mari sera sauvé, ou d'autres que vous verseront des larmes de sang. Quant à vous, vous êtes exténuée, vous devez avoir besoin de repos et de nourriture; suivez-moi.
— Non, messire, non, dit Bethsabé, je ne resterai pas ici une minute de plus; j'ai laissé mes en-
fants au coin d'une })orne, et il faut que j'aille les retrouver. Je mangerai après.
Le baron détacha une bourse de sa ceinture, la donna à Belbsabé, en lui conseillant d'acheter au \illage quelques aliments pour se soutenir, et la malheureuse femme s'éloigna à grands pas.
Cependant, averti par la cloche qui venait de sonner, Gaspard s'était rendu dans le tinel. Il s'étonna d'abord du petit nombre de serviteurs qui étaient réunis autour de la table, car il ignorait que la plupart d'entre eux étaient partis à la recherche du ministre. Madame de Montmaur elle-même n'était pas encore arrivée. Pour passer le temps, l'archer prit le long chapelet qui pendait à son côté, et se mit a en dérouler les grains, tout en récitant à demi-voix les prières consacrées, et sans faire la moindre attention à ce qui se passait autour de lui. Il ne releva la tête qu'en entendant résonner sur les dalles le pas de son frère. Renaud, en effet, entrait dans la salle. Il était encore tout ému de la nouvelle qu'il venait d'apprendre, et la vue de Gaspard, en lui rappelant le rôle que ce dernier avait joué la veille, ne fit qu'ajouter aux mauvaises dispositions dans lesquelles il devait se trouver.
— Je suis bien aise de ^ous voir, messire, dit-il II. 4 9
en s'approchant du jeune archer. J'ai deux mots à vous dire.
— Je suis à vous, mon frère ! répondit Gaspard en baisant la médaille de son rosaire et en se levant; de quoi s'agit-il?
— Messire , reprit le baron , qui voulait avant tout s'assurer que Bethsabé ne l'avait point trompé, on vous accuse d'avoir chassé de chez moi le docteur Enoch Barbantane et sa famille. Cela est-il vrai?
— Oui, messire! répliqua Gaspard sans hésiter.
La figure pâle de Renaud s'anima d'une subite rougeur.
— A merveille! dit-il en croisant les bras; mais en attendant que nous ayons à nous expliquer ensemble sur ce point, vous serez bien aise, je pense, d'apprendre quelles ont été les suites de votre folie. Cet homme, messire, était un proscrit. En l'éloignant de l'asile que je lui avais donné, vous vous êtes fait le pourvoyeur du bourreau. Il a été arrêté ce matin, et dans deux jours il périra sur un bûcher.
— C'est là sa place ! dit Gaspard. Mais, par saint Hugon, vous avez bien fait de m'apprendre cette
nouvelle, je veux voir la figure qu'il fera au milieu des fagots et de la funiëe.
— Avez-Yous perdu la raison, jeune homme? s'écria Renaud en regardant avec surprise l'archer qui se mettait à table et remplissait son gobelet.
— A voire santé, mon frère, dit Gaspard en portant le hanap à ses lèvres. Asseyez-vous là, et parlons d'autre chose, car nous ne nous entendrions pas longtemps sur ce chapitre.
— Il faut pourtant que vous me -répondiez, dit Renaud, et que vous m'appreniez de quel droit vous vous êtes permis de porter la main sur un vieillard qui était mon hôte.
— Cela vous étonne donc bien? repartit Gaspard avec vivacité. Palsambleu ! je n'ai qu'un mot à vous répondre : s'il fallait recommencer, je le ferais encore. Et rendez grâce à notre mère, si, en cette occasion, j'ai épargné au bourreau la peine qu'il va prendre.
— Mais, dit le baron, vous avez donc juré de déshonorer le nom que vous portez, jeune homme! Il faudra sans doute que je vous apprenne que cette maison était, avant vous, une retraite sûre pour l'ami et pour l'étranger, et que les plus odieux persécuteurs de ma foi, s'ils avaient
passé le seuil de cette porte, auraient été sacrés pour moi.
— Que parlez-vous de déshonneur? dit Gaspard en se levant, car les paroles de son frère l'avaient profondément blessé. Dans quel pays est-ce un déshonneur que de faire respecter ceux qui méritent nos respects? Quoi! le toit de Montmaur protégera tout le monde, excepté celle qui devrait y être reine et maîtresse? Le déshonneur, mon frère, puisque vous avez prononcé ce mot, voulez-vous savoir en quoi il consiste? C'est à souffrir qu'il y ait quelqu'un ici-bas qui s'imagine avoir le droit d'insulter impunément votre mère. Allez, je vous prie, donner à d'autres des leçons de savoir-vivre.
— Et c'est ainsi, dit le baron, que vous prétendez vous justifier! Le ministre avait insulté votre mère! oui, certes, il l'avait insultée, mais comme Rachel insulta Laban, lorsqu'elle emporta ses idoles, comme Moïse insulta les Juifs, lorsqu'il renversa le veau d'or. Et c'est parce que cet homme a rempli ses devoirs envers Dieu, envers moi, envers votre mère elle-même, c'est pour cela que vous l'avez chassé! Pour sauver un grossier fétiche, vous livrerez donc un homme à la tor-
ture? cela est bien digne d'un papiste, mais non du fils de mon père.
— Vous me rompez les oreilles avec votre Moïse el votre Rachel, dit Gaspard. Si maître Barbantane n'eût été qu'un bavard, qu'un ignare, comme le sont tous vos prétendus ministres, je l'aurais laissé prêcher tout à son aise, sans lui demander même (jui l'avait oint et sacré, car c'est là une de vos belles inventions à vous; un mendiant monte sur une l)orne, et s'égosille à crier contre tout ce qu'il y a de saint au monde, depuis le pape jusqu'aux moines, et aussitôt vous en faites un prêtre. Mille tonnerres! ne parlons pas de cela. En fait de prêtres, nous en avions un véritable dans cette paroisse. 11 avait reçu le sacrement de l'ordre, celui-là, il pouvait confesser, prêcher et dire la messe sans offenser Dieu. L'avez-vous respecté? Par saint Hugon! vous l'avez mis à la poiie conmie un tenancier qui ne pnye pas ses redevances. Et pourquoi, s'il vous plaîl? que vous avait-il fait? Voyons! donnez -moi seulement l'ombre d'un prétexte. Pourquoi a^yez-vous fermé les portes de Téglise et privé les bons cathonques de ce pays, car il y en a encore, gràce^'iiu ciel, de leurs cloches el de leur curé? C'est sans doule afin que les enfants de cette
29i AYME VERD.
seigneurie naissent sans bapléme, que les gens s'accouplent comme des chiens, sans recevoir la bénédiction à l'autel, et meurent sans confession comme des damnés. Voilà votre religion, à vous autres parpaillots , mais elle aura de la peine à prendre dans ce royaume.
— Assez! dit le baron. Je m'étonne de vous avoir écouté si longtemps. Il fallait que vous vinssiez dans cette demeure pour qu'on pût croire qu'il fût possible de parler à Renaud de Montmaur, comme vous l'avez fait. Si je ne me rappelais qui vous êtes, messire, si je ne me rappelais qu'il faut pardonnersepl fois et septantefoisseptfois l'insensé
qui vous outrage ; sur mon âme ! j'aurais arrêté sur vos lèvres lés paroles qui viennent d'en sortir. k\i î jeune homme, ajouta le baron, ne te joue pas ainsi avec ma colère; il serait plus prudent pour toi d'aller dormir dans la caverne où l'ourse a caché ses petits.
— Ne parlez pas si haut, dit Gaspard avec ironie. S'il y avait ici des enfants, vous pourriez les effrayer. Tudieu ! la colère' est une belle chose! Est-ce une des vertus de votre religion? Cela ne m'étonnerail pas, car elle est tout au rebours de l'ancienne. Un homme est devenu tout à coup un
grand saint à vos yenx, pour avoir manqué à votre mère, et je présume que s'il lui eût craché au visage, vous l'eussiez canonisé.
— Ah ! vous voulez pousser à bout ma patience, dit Renaud. Vous avez pris le chemin qu'il fallait pour réussir. Depuis que vous êtes dans celte maison, tout y respire le désordre, la vanité et l'insolence. On se croirait transporté dans une caserne ou dans quelque couvent de moines dissolus. Il est temps que cela finisse. Il est temps que l'on voie que cette demeure a pour maitre un chrétien, car, à vous entendre, on ne s'en douterait pas. Mais, grâce à Dieu, je n'ai pas encore oublié qui je suis, et je vous en ferai souvenir, si vous l'oubliez. Si vous voulez vous faire enclume, je me ferai marteau, et je frapperai si fort, que vous finirez par entendre.
— Et que prétendez-vous faire, monsieur? demanda Gaspard.
— Je prétends que vous vous absteniez désormais de vos blasphèmes impurs et de Vos plaisanteries obscènes. Je prétends que vous cessiez de faire vos sottes prières tout haut devant mes serviteurs. Je veux et j'ordonne que vous qtiittiez à rinstant ces chîipelets qui pendent à vétre cein-
SI96 AYMÉ YERD
lure, et dont le bruit vous charme sans doute, comme le bruit des grelots charme le mulet qui les porte.
— Mon frère ! s'écria Gaspard avec fierté, je garde mon chapelet à mon côté, et il me sert à prier pour ceux que j'aime ; mais j'y porte aussi une épée, et, jour de Dieu! je sais m'en servir aussi, quand on m'outrage. Mais, ajouta-t-il aussitôt en quittant le ton de la menace, et en tendant la main au baron, louchez là, Renaud, et ne traitons plus ensemble de semblables matières. Je vous l'ai dit. Nous ne pourrions pas plus nous entendre ensemble que le vent du nord avec celui du midi quand ils se rencontrent dans une gorge des montagnes.
— INon, dit Renaud en repoussant son frère, ma main ne touchera plus celle du blasphémateur et de l'impie. Encore une fois, je vous ordonne de quitter ces hochets, messire, de les quitter à l'instant.
>,.— Sainte Vierge ! s'écria Gaspard en se contenant, c'est vous qui le voulez, Renaud; vous voyez que je suis calme, vous voyez que je me tais. Laissez-moi tranquille, et je jure par mon saint patron que je ne vous dirai pas un mot.
— Non, répliqua Renaud, pâle de colère et hors
de lui, je ne m'assoirai pas à cette table que vous ne m'ayez obéi. Je veux être le maître, entendezvous! le seul maitre dans ces lieux; et si quelqu'un ne trouvait pas bon de se plier aux ordres que je donne, les portes sont ouvertes, il peut partir.
— Je n'ai pas entendu, dit Gaspard en tressaillant et en rçîgardant son frère. Rcpétez-moi vos dernières paroles. Vous dites...'.
— Je dis que vous m'avez parfaitement compris, leprit le baron , tremblant de colère. Vous n'cles sourd que lorsqu'il vous plaît de l'être. Je vous connais très-bien , monsieur^ et vous ne m'en imposerez pas plus longtemps. Je ne crois pas plus à votre dévotion que je ne crois à l'infaillibilité du pape, à la sincérité d'un prêtre, à la sobriété d'un moine et à la vertu de vos reliques. Vous me faites lever les épaules quand je vous entends parler de votre foi. Tenez! croyez-moi, finissons-en; je suis las de ces stupides simagrées.
— Voilà encore un chef-d'œuvre de maître Barbantane, dit Gaspard; il vous a complètement rendu fou.
— Corps de Clirist! s'éciia Renaud en portant la main à la garde de son épée. Mais aussitôt il
s'arrêta comme effraye de lui-même, et montrant la porte entr'ouverte : Sortez, monsieur! dit-il en grinçant des dents; sortez à l'instant même!
4 ces mots, Gaspard prit son chapeau qu'il avait posé sur un banc, lança sur son frère un regard où se peignait une liaine profonde, et s'éloigna sans prononcer une parole.
Quelques instants après, madame de Montmaur, appuyée sur Blanche, entra dans le linel. Elle alla s'asseoir à la place qu'elle occupait d'habitude, c'est-à-dire à côté du siège que venait d'abandonner le jeune archer. L'absence de ce dernier ne l'étonna pas d'abord. Elle ne savait rien de ce qui s'était passé, et attribuait la pâleur extraordinaire répandue sur le visage de Renaud à l'émotion qu'avait dû lui causer l'explication qu'il avait eue avec elle. Cependant, à mesure que le repas approchait de sa fin, elle ne pouvait se défendre de quelque inquiétude. Elle avait appris de Paschale que Gaspard était rentré au château pour diner, et cherchait en vain à s'expliquer son absence. Enfin, cédant à un sombre pressentiment :
— Renaud! dit-elle à son fils, qui n'avait pas encore touché aux mels qui étaient étalés sur la table, pourriez-vous médire où est votre frère?
— Dieu fit la même question à Caîn, murmura Renaud en lui-même, car il était agité malgré lui d'une espèce de remords.
— Renaud ! répéta la vieille dame alarmée du silence de son fils, où est votre frère ?
Le baron releva la tête; mais l'abattement qu'il avait montré d'abord avait fait place à l'endurcissement du fanatisme.
— Vous voulez savoir où il est? dit-il , avec un sourire de joie et d'orgueil. Il est parti, madame, et je jure Dieu que tant que je vivrai, il ne remettra pas le pied sous ce toit.
En entendant ces mots, madame de Montmaur ne put retenir un cri de terreur qui sortit de ses entrailles. Elle se leva, afin de gagner sa chambre, mais ses forces la trahiient, et elle se laissa retomber sur son siège en poussant un sourd gémissement.