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pèlerine de lui dire en peu de mots ce qu'elle avait vu.
— Ce que j'ai vu, messire? dit Madeleine; j'ai vu l'enfer déchaîné ; j'ai vu deux frères qui marchaient l'un contre l'autre pour se battre comme le grand saint Michel contre Satanas. Si vous êtes allé à Notre-Dame d'Embrun, mon gentilhomme, vous avez dû apercevoir cette bataille sur les vitres, à gauche en entrant.
— Que voulez-vous dire? demanda Aymé. Ètesvous folle?
— Non ! non ! je ne suis pas folle, reprit Madeleine; il est vrai que j'ai porté sur mon dos la folie de bien des fous dans ma pauvre vie, mais le cavalier et la monture ne sont pas la même bétè, quoiqu'ils voyagent de compagnie ; ainsi vous pouvez m'en croire. M. Gaspard de Montmaur, un brave jeune homme, la peste des parpaillots, est sorti ce matin avant le jour pour aller danser une bourrée avec son scélérat de frère qui arrive du côté de la plaine avec toute sa légion de diables. Par malheur, ce digne garçon, que Dieu protège, n'a laissé au village que quelques hommes pour garder les malades, et vous allez avoir sur les bras deux ou trois liandes de parpaillots qui passent
Teau en ce moment. Mais je n'ai pas le temps de m'arréter davantage, mon enfant; j'ai un réméage pour Ghaluzanges; bien le bonsoir!
— Hola! bonne femme, s'écria un cavalier, Cbatuzanges est aux huguenots; vous allez vous prendre aux filets comme une vieille pie qui a perdu ses deux yeux et qui trotte à l'aventure.
— Bah ! bah ! dit la pèlerine, quand le baron lui-même y serait avec ses grandes dents et ses cornes, croyez-vous que mes pratiques aient le temps d'attendre.
A ces mots, Madeleine s'éloigna à grands pas, en répétant son refrain accoutumé. La seule pensée d'une lutte prochaine entre les deux fils de madame de Montmaur avait fait frémir Aymé Verd. Il demeura un moment indécis, car il se demandait s'il n'était pas possible de prévenir un si triste événement en courant sur les traces de Gaspard et en l'arrêtant de gré ou de force; mais le son des trompettes qui arrivait distinctement jusqu'au monastère lui rappela qu'il n'était pas le maître de choisir la direction qu'il allait prendre. Déjà les cinquante cavaliers de l'escorte étaient rassemblés dans la cour. Il se mit à leur tète après en avoir détaché un petit nombre qui devait servir
de garnison au couvent en cas d'attaque imprévue. La première personne qu'il rencontra lorsqu'il eut passé le pont-levis fut le châtelain de Beauséjour qui accourait à toutes brides, suivi de maitre Gaschet monté sur son âne et de trois gendarmes sous la cuirasse desquels il était aisé de reconnaître les trois valets de ferme qui composaient la maison de messire Josserand.
— Où allez-vous ainsi, mon jeune ami? s'écria le châtelain qui, dans le péril commun, oublia noblement sa rancune; où est votre père? Je suis désolé; ce jeune Gaspard de Montmaur, que je n'ai pas voulu suivre dans son expédition criminelle, m'a emmené tout mon monde, et vous voyez ma compagnie réduite à mon porte-lance et à ces trois chevaliers qui seuls me sont restés fidèles. Cependant il serait bon de donner la chasse à cette bande de huguenots qui s'achemine vers le village et va tout mettre à feu et à sang.
4ymé Yerd ne dédaigna point l'avis du vieux gentilhomme. Il avait songé lui-niéiiie à diviser sa compagnie en deux troupes, dont l'uiie défendrait la tête du pont contre le corps de calvinistes qui descendait vers l'Isère, tandis que l'autre irait combattre la bande qui avait déjà franchi le
fleuve. Il donna donc une vingtaine de ses cavaliers à M. de Jarniost qui, malgré tous les travers que lui connaît le lecteur, n'en était pas moins digne de commander h ces braves gens , et se dirigea ensuite en toute hâte vers le poste périlleux qui lui était réservé. Lorsqu'il y arriva et qu'il eut fait mettre pied à terre à ses hommes, les ennemis pénétraient déjà dans le chemin creux qui venait aboutir à la passerelle. Ils s'avançaient en bon ordre et avec précaution, car ils s'attendaient à éprouver une résistance sérieuse. Aymé ordonna à sa petite troupe de les laisser arriver jusqu'à une demi-porlée de mousquet et de les recevoir par un feu bien nourri. Grâce à cette mesure, la première décharge arrêta les calvinistes, mais bientôt ils reprirent leur élan, et, animés parleurs chefs, se précipitèrent, en hurlant un cantique, vers la faible redoute qui protégeait l'entrée du pont. Le combat s'engagea alors avec toute la violence qui signale d'ordinaire une semblable rencontre. La haine profonde que se portaient les soldats des deux partis augmentait encore l'impéluosité de l'attaque et l'acharnement de la défense. Des deux côtés on ne semblait disposé à céder la place que loiscpie le derniei' homme serait tombé sur la terre ensan-
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glantée. Les catholiques étaient, à beaucoup près, moins nombreux que leurs adversaires, mais ils avaient l'avantage de la position, et Genest, tout en distribuant à droite et à gauche de grands coups d'espadon , ne cessait de répéter que si le baron de Rochelerpt et quelque robuste gaillard de la même trempe pouvaient tomber tout à coup du ciel pour aider son jeune maître, les parpaillots seraient bientôt à vau-de-route et décamperaient comme les chiens qui ont fait mauvaise garde, et qui portent en récompense, au bout de la queue, une lanterne ou un bouchon de paille enflammé.
Quoi qu'on puisse penser de cette forfanterie montagnarde , l'issue de la lutte était au moins douteuse lorsque Aymé Verd, qui combattait bravement dans le lieu le plus exposé, aperçut au milieu des huguenots un personnage qu'il ne s'attendait guère à y voir; c'était le comte de Sassenage, le même homme qu'il avait cherché si longtemps et qu'il croyait caché, à cette heure, derrière les murs de Saint-Donat. La vue de l'assassin de Ponce IV produisit sur notre ami un tel effet, qu'il sentit sa main trembler et tout son sang refluer avec violence vers son cœur. Mais ce n'était pas
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la crainte qui lui causait une semblable émotion; car oubliant aussitôt toute prudence, il abandonna le poste qu'il occupait, et se précipita à travers les rangs des calvinistes vers le hautain gentilhomme qui, monté sur un cheval fougueux, commandait l'attaque du pont.
— Par Notre-Dame-des-Neiges ! s'écria Genest, qui ne pouvait s'expliquer la conduite de son maître, arrêtez-vous, messire! autant vaudrait se jeter dans le torrent du haut de la grande tour de Rochelerpt. Allons! le voilà sourd comme notre juge châtelain, qui prononce ses jugements avant que les parties aient seulement ouvert la bouche. IJ va se faire écharper. Sacredieul Je savais bien que cette maudite chèvre noire nous porterait malheur.
En achevant ces mots, Genest s'élança à son tour au milieu de la mêlée afin de dégager Aymé Verd ou de mourir avec lui. Déjà notre héros s'était fait jour jusqu'à Humbert de Sassenage, avait brisé du premier coup le heaume d'acier qui lui couvrait la tête, et le poussait avec une telle vigueur que le comte recula bientôt en blasphémant, tandis qu'une sueur froide couvrait son front. Mais Aymé Verd ne put profiter de cet avantage; il se
vit assailli au même instant par les aventuriers qui accompagnaient le vieux seigneur, et qui, ayant reconnu leur jeune ennemi, s'apprêtaient à lui faire payer cher l'imprudence qu'il venait de commettre. Ils étaient si nombreux et le pressaient de telle sorte, qu'il lui devint impossible de faire manœuvrer son épée. Les uns l'avaient saisi à bras-lecorps , les autres s'étaient jetés sur ses armes, d'autres cherchaient à le renverser. Le valet montagnard, cerné lui-même par une demi-douzaine de calvinistes, essaya vainement de s'ouvrir un passage jusqu'à son maître. Lorsqu'il eut réussi à se délivrer, Gontran et ses camarades entraînaient le jeune gentilhomme loin du champ de bataille en poussant des cris de triomphe, et le comte deSassenage les suivait après avoir ordonné à l'un de ses lieutenants de continuer le combat.
En ce moment le baron de Rochelerpt et Placide Gouttenoire, que le bruit de la mousqueterie était allé surprendre dans la taverne où ils devisaient encore joyeusement, sortirent du village et s'avancèrent au pas de course vers le bord de TLsère. Les deux amis, tout en agitant diverses questions d'art miiilaiie et de tliéoloijie, avaient vu les heures couler aussi rapidement (|ue le vin de Mercurol
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dont ils s'étaient fait servir successivement dix ou douze grandes pintes.
— Venlre-mahoui! s'écriaHugues Verden voyant au loin les deux troupes qui étaient encore aux prises, nous avons bu une bouteille de trop, j'en ai peur, sire clerc. Qu'aperçois-je là-bas? Ne sontce pas mes gendarmes? Vive Dieu! si nous ne nous hâtons, nous arriverons tout juste pour assister à leur déroute.
— Par saint Thomas! criait de son côté le bachelier, comme si les catholiques eussent pu l'entendre, tenez bon, braves gens! nous allons voir si les drôles ont la peau plus dure que les carabins de Montpellier. Mais que dites-vous là, pie pater F Vous vous trompez, les huguenots quittent la partie; n'en voyez-vous pas une troupe qui bat en retraite? /'v^ nunc fagiunt Danai, les parpaillots décampent, j'en suis sûr. Vous pouvez en croire un homme qui s'est toujours fait honneur de réunir trois perfections essentielles au bien-être de l'homme; à savoir : bon pied, bon œil et belle dent, pes , oculus y densque mirabilis,
— Mille tonnerres! interrompit le vieux Hugues, il me semble que j'aperçois, au milieu de la bande qui s'éloigne, une plume blanche et une cotte de
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mailles dorée, sire clerc ? Que la peste m'étouffe ! c'est mon cher fils qu'ils ont fait prisonnier. Ah! tripes du diable ! voilà dix pintes qui vont me coûter cher I
En parlant ainsi, le vieux chevalier enfonça ses éperons dans les flancs de Rosamonde,qui, redoublant de vitesse, arriva bientôt à l'entrée du pont. Mais les catholiques, privés de leur chef, n'avaient pu soutenir plus longtemps le choc de leurs adversaires. Le gentilhomme montagnard les vit accourir à lui à toutes jambes, dans le plus grand désordre. Il se jeta au-devant d'eux pour les rallier, mais il ne put y réussir, quoiqu'il frappât de son épée tous ceux qu'il pouvait atteindre. Enfin, il allait se trouver seul en face des calvinistes qui se précipitaient eux-mêmes sur les pas des vaincus, lorsqu'un choc épouvantable ébranla le pont tout entier jusque dans ses fondements. Deux arches et un pilier venaient de sauter avec un bruit semblable à celui du tonnerre, et en emportant ceu}C d'entre les huguenots qui étaient le plus acharnés à la poursuite des catholiques. Rosamonde effrayée se cabra aussitôt et recula sur les pieds de derrière jusque vers la rive, malgré les efforts de son cavalier.
Celui-ci, voyant que la route qu'il voulait prendre était désormais impraticable, ne sut d'abord à quel parti s'arrêter pour rejoindre son fds. L'Isère gonflée, comme nous l'avons dit, par la fonte des neiges, coulait à pleins bords, et il y avait pour ainsi dire de la folie à songer seulement à la traverser. Le vieux Hugues suivit le cours de la rivière comme s'il eût espéré de trouver de la sorte un endroit guéable. Partout les eaux furieuses offraient une barrière insurmontable au plus hardi cavalier. Cependant la troupe qui emmenait Aymé Verd commençait à disparaître dans le lointain. Le baron n'y put tenir plus longtemps.il tourna bride, et serrant les flancs de sa monture, chercha à la faire entrer dans le courant, bien décidé à braver cent fois la mort plutôt que de se laisser enlèvera sa barbe et sous ses yeux celui qu'il se plaisait encore à appeler son cher fils; mais Rosamonde s'arrêta le cou tendu, les narines ouvertes, avec cette terreur instinctive de l'animal qui devine un danger. Il fallut que le vieux gentilhomme employât toutes les ressources de ses poumons pour la déterminer à se jeter dans les flots. A la fin elle parut se résigner et partit au grand trot en poussant un hennissement. Au même instant le bachelier arrivait sur le bord du fleuve.
— Par saint Thomas ! dit-il, attendez-moi, messire, et prenez-moi en croupe, ou il me faudra aller chercher à tous les diables un bateau pour passer la rivière.
Mais le baron avait trop à faire pour s'occuper de son ami. Grâce au poids qu'elle portait, Rosamonde avait peine à lutter contre le courant, et vingt fois elle fut sur le point d'être submergée avec son maître. Le vieux chevalier, les yeux fixés sur la rive et tenant les brides hautes, la poussait à grands cris à travers les flots et ne la laissait pas respirer. Enfin, après une longue et pénible traversée, ils arrivèrent sur l'autre bord; mais à peine le généreux coursier eut-il touché la grève, il s'abattit des quatre fers et roula sur le sable.
— Ventre-mahom! s'écria Hugues Verd, te lèveras-tu, pécheresse? marcheras-tu, fainéante? veuxtu laisser tuer notre enfant?
A cette voix, Rosamonde essaya de se relever, maïs elle retomba lourdement sur elle-même. Hugues Verd était furieux ; il se dégagea des étriers et asséna deux ou trois coups de lance à l'animal rebelle; mais la pauvre bête ne bougea pas. Elle attacha seulement les yeux sur son maître comme pour lui reprocher sa dureté et resta immobile. A
cette vue le vieux Hugues sentit sa fureur s'évanouir; il se pencha surRosamonde. — Est-ce pour tout de bon, la belle? dit-il; allons ! du courage! Que penserait Flamand, le cheval à Biissac, s'il te voyait reculer à la peine? Ventre-niahom! n'avonsnous pas traversé le Pô et TAdige comme de petits ruisseaux? Y a-t-il un torrent qui nous ait jamais arrêtés quand nous fuyions maître Bonnefoy et ses confrères? Allons ! hop! hop!
Mais Rosamonde ne devait pas aller plus loin. Le dernier effort qu'elle avait fait , en traversant le fleuve, avait épuisé le reste de ses forces. Le baron s'assura bientôt qu'elle n'avait plus que quelques instants à vivre.
— Jour de Dieu ! dit-il, et en essuyant avec son gantelet une grosse larme qui lui échappa malgré lui, voilà mon plus ancien et mon meilleur compagnon qui s'en va. Pauvre Rosamonde ! il faut que je la quitte, pourtant, elle qui ne ui'a jamais quitlé, elle qui n'a craint de sa vie ni \e^ Espagnols, ni les huissiers, ni les huguenots! li faut que je la quitte, mordieu! et que je la laisse mangeipar les corneilles.
En disant ces mots le baron tout ému embrassa la vieille jument comme on embrasse un ami qu'on
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n'espère plus de revoir, et reprit sa course en faisant tout haut le panégyrique de la défunte; mais la pesanteur de son armure gênait évidemment sa marche, et, quoiqu'il ne voulût pas se l'avouer à lui-même, il ne lui était guère possible de rejoindre ainsiles aventuriers. Heureusement il aperçut maître Prunellequi, monté sur un paisiblepalefroi,s acheminait au petit trot du côté du pont de Sorbiers. Le digne apothicaire voyageait ainsi depuis quatre mois pour le bien de l'humanité soiiffrante; pour parler plus clairement, il accompagnait à travers champs les bandes armées, entrait à leur suite dans les villages et vendait aux blessés de tous les partis des onguents et des remèdes « à des prix très-modérés, » disait-il, ce qui, disait-on, ne l'empêchait pas de faire de très-gros profits. Quoi qu'il en soit, ayant appris dans ses voyages que le baron payait ses dettes, du plus loin qu'il le vit il ôta son chapeau, et, l'abordant avec toute la civilité d'un créancier qui espère toucher enfin le montant de son mémoire, lui offrit poliment ses services. — Ventre-mahom ! répondit Hugues Verd en examinant tour à tour la bête et le cavalier, c'est le ciel qui t'envoie. ïu as justement entre les jambes le baume qu'il faut à ma blessure.
— Du baume? dit l'apothicaire en dressant les oreilles; oui, messire, j'en ai du baume, et du meilleur. C'est moi-même qui l'ai composé avec des plantes cueillies avant l'aube, et d'autres cueillies à l'heure de minuit, sur les plus hautes montagnes de la Vallouise et du Champsaur. Il guérit toutes les plaies, excepté celles de l'âme, que le temps seul peut guérir. Quant à ce dernier remède, j'en tiendrais bien aussi, car ma boutique est mieux montée que l'officine de Cîteaux; mais j'ai eu beau chauffer mes alambics, je n'ai pas encore trouvé le moyen de renfermer le temps dans des fioles pour le vendre à mes pratiques. Là, là! ne vous impatientez pas, sire chevalier; l'impatience donne la fièvre; la fièvre brûle le sang et envenime les blessures. Ne vous impatientez pas, je suis à vous.
En parlant ainsi, maître Prunelle, qui croyait fermement que le vieux chevalier était véritablement blessé, douce illusion que pourront seuls comprendre les disciples du centaure Chiron, s'il s'en trouve parmi nos lecteurs; maitre Prunelle, disons-nous, mettait pied à terre et s'empressait de fouiller dans ses sacoches pour en retirer quelque panacée. Mais il n'eut pas plutôt vidé les étriers que le baron sauta lestement sur la selle, saisit la