CHAPITRE XXXIX
r2llerte.
Tantôt une molle bonace Nous laisse jouer sur les flots; Tantôt un péril nous menace
Plus grand que l'art des matelots.
Malherbe.
Pendant que cette pénible scène se passait dans le village, Aymé Verd avait conduit jusqu'au moutier les religieuses de Saint-Bernard. Après avoir posé partout des sentinelles et pris toutes les précautions qu'exigeaient les circonstances, il descendit dans le parloir et attendit avec impatience le retour de son père, car il était bien ..résolu à re-
partir la nuit même pour aller trouver au point du jour le comte de Sassenage. Mais il comptait, comme on dit, sans son hôle, car le vieux chevalier, s'étant attablé avec Placide Gouttenoire devant une dame-jeanne et ayant entamé le récit de ses campagnes, oublia bientôt son fils et les religieuses qu'il lui avait données à garder. Une bonne heure s'écoula sans que le jeune gentilhomme vît paraître le baron de Rochelerpt. Genestet le frère Philibert, lassés de faire le guet, s'étaient endormis tous les deux dans un coin de la salle INotre ami lui-même, cédant à la fatigue d'un long voyage, finit par s'envelopper dans son manteau et se coucha sur un banc de chêne, après avoir recommandé au soldat qui montait la garde près de là de l'éveiller aussitôt que le seigneur montagnard serait arrivé au couvent.
H reposait depuis quelques instants, les yeux à demi fermés, dans cet étal d'espril et de corps qui n'est ni la veille ni le sommeil, lorsqu'un légei* bruit vint frapper son oreille. Il lui sembla en même temps qu'une ombre blanche se penchait vers lui ' et l'appelait par son nom. La voix qui lui parlait ne lui était pas inconnue; il croyait apercevoir au milieu d'un vague crépuscule des traita qui lui
étaient chers, mais il attribua cette double illusion à un de ces lèves décevants qui nous viennent par la porte d'ivoire pendant les premières heures du repos* Dans cette persuasion il n'osa secouer entièrement le sommeil, de peur que la vision ne s'évanouit dès qu'il voudrait en appeler au témoignage de ses sens. Cependant la même voix l'appela de nouveau, et une main légère se posa sur son épaule. Aymé se leva aussitôt sur son séant et apeîçut alors une des Bernardines debout près de lui, les mains jointes et le voile entr' ou vert; mais cette fois le sort capricieux ne l'avait pas trompé ; c'était bien mademoiselle de Sassenage qui venait de lui apparaître. Avant qu'il eût le temps de revenir de sa surprise, la jeune fille jeta un regard inquiet autour d'elle, et, se penchant vers fui, le pria de la suivre ; puis, sans attendre une réponse, elle sortit du parloir, traversa rapidement les corridors sombres et silencieux, et arriva dans une des cours principales du monastère. La lune, à son déclin, éclairait les arceaux du cloître et les dalles couvertes de lianes rampantes et de mousse, car le couvent était abandonné depuis plusieurs mois, les habitantes ayant gagné, dès le commencement de la guerre, une contrée moins dangereuse.
— Messire, dit Blancheavec émotion lorsqu'Ay mé Verd arriva près d'elle, vous devez' trouver bien étrange la démarche que je fais en ce moment, et peut-être m'accusez-vous déjà avant de m'avoir entendue.
— Moi, vous accuser ! s'écria vivement le jeune gentilhomme ; à coup sur, Blanche, vous n'avez pas besoin qu'on vous défende, mais vous pouvez croire que je verserais mon sang s'il le fallait pour punir l'audacieux qui oserait prononcer votre nom sans garder tout le respect qui vous est dû.
— Oh! reprit mademoiselle de Sassenage avec un léger sourire, car elle se rappelait encore les soupçons qu'Aymé avait fait peser sur elle dans la maison du bonhomme Roc, je sais par expérience que vous êtes prompt à accuser et à juger vos amis; mais, ajouta-t-elle aussitôt d'un ton plus sérieux, je ne suis pas venu, messire, pour vous adresser des reproches et vous rappeler un temps déjà éloigné que nous devons oublier tous les deux. Un soin plus grave m'a amenée près de vous, et je dois me hâter de le remplir.
Après avoir parlé ainsi, Blanche demanda au jeune gentilhomme s'il connaissait bien le moine
qui doi'Qi^it en ce moment dans le parloir et qui lui servait de guide.
— Je ne l'ai vu que deux fois en ma vie, répliqua Aymé, et je sais à peine son nom.
— Eh bien ! messire, reprit Blanche^ gardezvous de cet homme. J'ignore pour quelle raison il vous accompagne, mais j'ai lieu de penser que ce n'est pas le simple hasard qui l'a rapproché de vous.
— 11 me sert, en effet, de guide, dit Aymé avec hésitation, car il craignait que Blanche ne pénétrât le but de son voyage.
— Et où vous conduit-il? grand Dieu! demanda la jeune fille.
Aymé fut obligé de recourir à un détour pour répondre à cette question. Il prétexta une mission dans le Viennois, et ajouta que le frère quêteur, connaissant tous les chemins du pays, ne pouvait manquer de lui être utile; mais Blanche ne lut pas satisfaite de cette explication. Sous la robe du moine elle avait reconnu Philibert qu'elle avait vuàMontmaur parnn les gens du comte de Sassenage, et elle ne doutait pas qu'il ne fut chargé par son maître d'attirer le jeune gentilhomme dans quelque piège. Elle supplia donc ce dernier de se séparer de sou
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dangereux compagnon, et de se méfier de ses promesses.
— Ne m'en demandez pas davantage, messire, ajouta-t-elle en se couvrant le visage de ses mains, je n'aurais pas la force de vous répondre ; mais, au nom du ciel, soyez prudent et souvenez-vous que la trahison suit partout vos pas. C'est le dernier avis que vous donnera sans doute une amie qui eût voulu vous protéger toujours contre vos persécuteurs, mais qui , désormais, ne pourra et ne devra protéger personne, si ce n'est par ses vœux et par ses prières.
— Blanche! s'écria Aymé Verd frappé de l'accent avec lequel mademoiselle de Sassenage avait prononcé ces dernières paroles , répondez-moi , de grâce ! que voulez-vous dire ?
— Ce voile que je porte, messire, repartit la jeune fille d'une voix émue , ce voile doit vous instruire suffisamment. Je puis encore le soulever sans crime aujourd'hui, mais bientôt il s'abaissera sur ma tète pour ne plus se relever. Oui, messire, je vais dire adieu au monde, je vais me retirer dans un couvent. Mais ne me plaignez pas, car j'ai bien peur que Dieu ne voie point un sacrifice dans ma résolution. Le monde, ajouta Blanche en rou-
gissant, n'a peut-être pas pour moi tous les charmes qu'il a pour d'autres, et je sens bien que je n'y aurais mené désormais qu'une vie triste et douloureuse. J'étais née, il est vrai, pour être heureuse et contente; ma gaieté allait souvent jusqu'à la folie; mais le temps où je riais de la sorte est bien loin, et je suis sure qu'il ne reviendra pas.
En parlant ainsi, Blanche s'efforçait de retenir les larmes qui roulaient dans ses yeux. Bientôt les sanglots étouffèrent sa voix, et elle se mit à pleurer sans pouvoir prononcer une parole. Aymé Verd, qui la contemplait en silence, ne tarda pas à se laisser gagner par l'émotion ; il baissa la tête, et une larme brûlante vint rouler sur sa joue. Jamais mademoiselle de Sassenage ne lui avait semblé plus belle ni parée de grâces plus touchantes, ja^ mais il n'avait senti pour elle uneplus vive affection.
— Ah! Blanche ! Blanche! murmura-t-il, pourquoi vous ai-je connue?
Notre ami n'en put dire davantage; il sentait son cœur oppressé et comprenait bien qu'il devait renfermer en lui-même sa douleur qui était prête a déborder. Les deux amants gardèrent donc le silence, mais ils n'avaient pas besoin d'échanger leurs pensées pour savoir ce qui se passait dans
l'âme l'un de l'autre. Ils comprenaient tous les deux qu'ils allaient emporter, en se séparant, les mêmes regrets et les mêmes souvenirs. Enfin Aymé, suriiiQntapt so^ trouble, demanda à la jeune fille c,omfW.ent,,elJe,^vait,giii^t;é le château de Montmaur et si elle y f|yait lais&é la vieille baronne. Blanche répondit avec simplicité que son cousin Renaud l'avait pressée avec une telle force d'abjurer la religion romaine, qu'elle avait cru devoir fuir cette persécution intolérable en quittant le manoir. Elle s'était retirée, d'après les conseils mêmes de sa tante, dans un couvent de Bernardines et se disposait à y prendre le voile lorsque le temps de son noviciat serait achevé.
Après avoir donné ces explications qui lui rappelèrent â la fois ses devoirs et les promesses qu'elle s'était faites à elle-même, mademoiselle de Sassenage renouvela à Aymé ses recommandations au sujet de Philibert; puis, saluant le jeune gentilhomme, elle s'éloigna d'un pas rapide comme si elle eut craint de laisser lire davantage dans son cœur en prolongeant encore cette entrevue. Aymé la suivit des yeux sous les arceaux du cloître tant qu'il put apercevoir les plis flottants de sa robe blanche; mais bientôt il la vit disparaître
dans le lointain et se résigna à reprendre le chemin du parloir.
Lorsqu'il arriva dans la salle, son premier soin fut d'appeler le moine afin de l'interroger et de pénétrer autant que possible le mystère qui entourait cet homme. Il se promettait de le faire garder à vue de manière à ce qu'il ne pût s'échapper. A. son grand étonnement, il ne le trouva plus dans le coin où il l'avait laissé dormant, en apparence, d'un bon somme. H éveilla aussitôt Genest et lui demanda des nouvelles du frère Philibert, mais le montagnard ne put rien lui apprendre, si ce n'est qu'il venait de voir en rêve une chèvre noire avec des cornes rouges, ce qui était le plus mauvais présage qui se pût présenter. Aymé laissa son valet continuer ses commentaires sur les songes, et reprit sa promenade silencieuse au milieu de la salle, en remarquant avec une surprise non moins vive et une certaine inquiétude que son père n'était pas encore arrivé au couvent.
Il arpentait ainsi le parquet depuis deux grandes heures, et le jour commençait à blanchir les vitraux de la salle, lorsqu'il entendit tout à coup fi apper violemment à l'entrée principale qui était située à peu de distance du parloir. Il courut aus-
sitôt vers la porte, pensant que c'était le baron de Rochelerpt (jui paraissait enfin ; mais déjà la sentinelle avait tiré les verrous, et une vieille femme \étue en pèlerine, tenant son bourdon à la main, était entrée à la cour. Elle semblait fort agitée et harassée de fatigue; enfin, lorsqu'elle eut repiis haleine, elle s'écria d'une voix forte quoiqu'un peu enrouée :
— Allons! haut le pied! haut le pied, les enfants du bon Dieu ! voilà ces damnés huguenots ! Haut le pied! ils viennent de tous les vents comme les mauvaises maladies. Allons! dépéchons -nous et n'ayez pas peur. Foi de Madeleine! si ces coquins vous assassinent, vous irez droit au ciel et vous y aurez une bonne place à côté de monsieur saint Maurice.
Aymé Verd, en entendant ces mots, franchit le seuil de la porte et aperçut en effet une troupe de calvinistes qui venait de passer le pont; une troupe du même parti, mais beaucoup plus nombreuse, descendait du haut d'une colline située sur l'autre bord de l'Isère. 11 n'y avait pas de temps à perdre. Le jeune gentilhomme rentra aussitôt, ordonna de sonner le boute-selle, et pria ensuite la