‹ Aymé VerdChapitre 8 sur 32 · II · texte numérisé non relu

II

de ce dernier plus d'aifectation que de véritable insouciance. En effet, après quelques minutes de marche, il ne tarda pas à interrompre sa chanson et à prendre un air chagrin qui semblait mieux convenir à son âge et à sa figure que celte joie maligne et goguenarde qui, d'habitude, animait sa physionomie.

— Ainsi, dit-il en poussant un soupir, tu as manqué ton coup !

— Oui, messire, et deux fois, répondit le veneur.

— Maladroit! reprit le comte. Jamais nous ne retrouverons une si belle occasion.

— Eh! dit Landry, que voulez-vous faire contre un homme qui a tous les esprits de la montagne à ses ordres?

— Qu'entends-tu par là, imbécile? Est-ce que tu commences à radoter ?

— INon, non ! répliqua le veneur, j'en suis bien sûr. Lorsque nous sommes arrivés au Pas de Miserere, l'esprit du vertige a soufflé sur les nuages qui cachaient la lune, il a fait tournoyer l'abîme devant mes veux; il s'est mis à bourdonner à mes oreilles, et...

— En un mot, tu as eu peur, dit le comte.

— Non ! mille fois non! s'écria Landry, car j'ai

levé la main, j'ai poussé le jeune homme, je l'ai vu tomber, j'ai entendu son cri dans le précipice; et cependant, lorsque je suis arrivé sur la plateforme, il était là, debout, les bras croisés, me regardant avec le sourire sur les lèvres, commevou s le faites en ce moment.

— Qui donc? l'esprit? demanda le comte en ricanant.

— Le jeune homme, le jeune homme, répondit le veneur. Riez tant que vous voudrez, messire, je ne vous servirai pas d'écho.

— Enfin, reprit le comte, tu prétends que ce bon ou ce mauvais génie a arrêté notre homme dans sa chute, comme l'oiseau arrête une mouche dans son vol, et l'a déposé sain et sauf sur la montagne.

— Oui, messire; et il ne s'est pas borné à cela. Je l'ai vu de mes propres yeux faire signe au jeune homme et l'attirer sur ses pas. Il était suivi d'un nain qui sautait au clair de lune, comme on dit que sautent les gnomes et les farfadets.

— Peste ! dit le comte, tu as vu tout cela par le menu. Mais comment était donc fait cet esprit? Apprends-moi cela , afin que je puisse le reconnaître si jamais nous nous rencontrons.

— Il était plus léger que l'air, et ses pieds tou-

cliaienl à peine la terre. La rosée de la nuit brillait dans ses cheveux, et Ton voyait sous son manteau passer les bords d'une robe blanche.

— Pâques-Soles ! dit le comte, je gage que c'était une femme.

— Une femme ! dit Landry en levant les épaules. Je l'ai cru un moment et me suis mis à leur poursuite; mais au moment où j'allais les atteindre, le jeune homme, l'esprit et le nain, tout a disparu dans la terre.

— Cela est étrange! se dit le comte à lui-même. Quelle pouvait être cette femme?

Tandis que M. de Sassenage cherchait à s'expliquer d'une manière naturelle les événements que Landry venait de rapporter, celui-ci murmurait entre ses dents :

— Vieil incrédule ! vieux damné ! Aussi vrai que tu es le diable en personne, c'était un esprit. Quel autre qu'un esprit aurait pu le sauver? qui aurait pu dire mes projets à ce brutal de Genest et lui aurait conseillé de détourner mon arquebuse? Qui donc enfin l'aurait tiré des griffes de l'ours?

— Ainsi, reprit tout haut le comte, on a transporté l'archer à Beauséjour, et, à part quelques légères blessures, il se porte aussi bien que si nous

n'avions pas pris la peine de nous occuper de lui. Yenlrebleu 1 j'espérais pourtant d'être débarrassé de cette affaire qui me pèse sur le cœur, et m'empêche de songer à des choses plus sérieuses.

— Plus sérieuses? répéta le veneur. Vous ne dites pas voire pensée, messire; mort ou vif, cet enfant vous causera toujours plus de souci que les Guise, l'Italienne et le Parlement. Tenez, si vous m'en croyez, nous le laisserons tranquille. Je lai fait causer cette nuit, tout en cheminant, et je puis vous assurer qu'il ne se doute pas de sa naissance.

— Triple sot! t'imagines-tu qu'il t'aurait choisi pour confident d'un secret de cette importance? Moi, je te dis qu'il en sait assez pour te faire pendre et t'envoyer voir par tes yeux ce qui se passe dans l'autre monde, un peu plus tôt peut-être que tu ne le désirerais.

— Et quelle preuve en avez-vous?

— Plus d'une I dit le comte. Et d'abord ne t'ai-je pas parlé déjà du baron de Rochelerpt?

— Le baron de Rochelerpt? dit Landry en passant la main sur son front. Oui, il me semble que je connais ce nom-là. N'est-ce pas un de vos amis?

— A peu près comme l'ours de la montagne est l'ami du chasseur qui veut lui enlever ses petits, répondit le comte. Mais, ajouta-t-il, à quoi bon te parler de ces choses-là? Tu n'es plus un homme, Bombardon ; tu vis au milieu des fantômes, des apparitions et des fées ; tu es venu au monde sans cœur, et voilà qu'à présent tu n'as plus de cervelle, et que la mémoire même t'abandonne.

— Excusez-moi, messire, dit Landry en regardant de travers son compagnon de route; j'ai encore assez de mémoire pour me souvenir du bien que vous m'avez fait, et assez de cœur pour vous aimer comme vous méritez de l'être ; mais passons ! Où voulez- vous en venir?

— Je te disais donc, reprit le comte, que le baron de Rochelerpt, autrement dit le père du jeune homme, était dans ce pays.

— Dans ce pays! dit Landry en frissonnant. Et que vient-il y faire?

— Voilà la question, dit le vieux gentilhomme. Que vient-il y faire? C'est la première fois de sa vie qu'il passe l'hiver loin de ses vallées. II rôde autour du château comme un loup affamé qui veut entrer dans une bergerie. Avant-hier il a couché dans la hutte d'un paysan, à la Roche-du-Loup.

— A la Roche-du-Loup ? dit Landry en pâlissant.

— Sais-tu qui demeure là?

— C'est un papiste, dit le veneur, un ancien serviteur du château, du temps de l'autre.,,

— Pâques-Soles! il faut marcher avec précaution; le terrain brûle sous nos pieds. Le vieux drôle serait capable d'aller chercher des témoins jusque sous le rocher où l'autre repose. Quoi qu'il en soit, il a couché hier chez Pierre Marcou, qui fut chassé du château, il y a quinze ans, pour avoir répété aux oreilles de Jean de Montmaur la sotte histoire de dame Monique.

— S'il va chez le curé, dit Landry, tout est perdu. Ce vieil Eustache Bénévent, qui n'a que la mort sur les lèvres et qui est toujours prêt à rendre l'âme, semble vivre tout exprès pour m'empécher de dormir; car, outre qu'il a entendu de ses oreilles la voix de i autre, ces maudits prêtres papistes, que Dieu confonde, ont toujours le moyen de tout savoir. On dirait qu'un esprit répète à leur chevet ce qui se dit tout bas derrière les plus épaisses murailles, et leur fait voir ce qui se passe même au milieu des ténèbres de la nuit. Âh ! sans votre bigote de sœur, il y a longtemps que le ba-

ron l'aurait chassé du pays. Vous verrez qu'il sera la cause de notre ruine.

— Sois tranquille, dit le comte, Hugues de Chambéon ne le verra pas. C'est un oiseau de nuit comme moi, quoique d'une autre espèce. Il a tant d'huissiers à ses trousses, qu'il n'ose faire un pas pendant le jour; mais je saurai bien trouver le moyen de le faire arrêter, etlorsqu'il sera en prison, il en sortira comme il pourra. Quant au jeune homme, il n'y a pas de temps à perdre; à tout prix il faut s'en débarrasser.

-^ Et comment faire? demanda Landry. Le voilà installé chez le châtelain de Beauséjour qui veuti dit-on, lui donner en mariage une de ses filles, et qui le garde à vue comme un avare qui tient une pièce d'or.

— Si tu étais un autre homme, dit le comte, la chose serait facile ; mais on ne peut plus compter sur toi. Tu n'aurais qu'à voir un esprit sur ton chemin, et il faudrait encore remettre la partie.

— Maître Gaschet, dit Landry, m'a prêté un livre avec lequel on peut conjurei les esprits. Je le porterai avec moi, et alors...

— Pâques-Soles! dit le comte, quand une escopette a raté dans mes mains, je ne m'en sers plus;

LE MESSAGE DE LA REINE. m

mais, ajoula-t-il ^près avoir réfléchi un iustanf, rien n'est encore désespéré. Le manoir de Beauséjour a-t-il été réparé depuis quinze ans?

— Non, dit Landry; il y a seulement quelques bi'èches de plus aux murailles. Il s'en \a en ruines comme nous quand nous vieillissons.

— C'est bien ! repartit le comte. Maintenant laisse-moi. Cours après cette troupe de braves gens que nous venons de rencontrer dans la foret; dis-leur de ma part de ne pas aller à Romans et de m'attendre ce soir dans la balme du bonhomme Roc. S'ils n'en savent pas le chemin, lu les y conduiras toi-même. Entends-tu ?

— J'entends, dit Landry dont la figure fut enlaidie en ce moment par un sourire. Vous avez toujours été mon maître, messire. Au revoir !

— Au revoir! répéta le comte. Voilà du moins, ajouta-t-il en piquant des deux son cheval, voilà des gens qui n'ont peur ni des esprits, ni des revenants, ni des vivants, ni des morts. Allons! du courage! nous voilà au bout de nos épreuves. Tout va me réussir à la fois.

Quelques instants après, le comte arrivait au pied de la tour d'Ambierle. 11 attacha son cheval sous un hangar et donna un coup de sifflet pour

avertir de sa présence; mais la porte de la tour demeura fermée.

— Ont-ils oublié le signal? dit-il entre ses dents, ou sont-ils si occupés de leur délibération, qu'ils ne m'entendent pas?

En achevant ces mots, le comte siffla de nouveau, mais personne ne vint lui ouvrir.

— Cela est de bon augure, pensa-t-il en s'avançant, à travers les ruines, vers l'entrée d'un souterrain. Il est probable que Renaud, Latour-du-Pin, et tous nos amis sont encore là-haut et qu'on a déjà fixé le jour où nous entrerons en campagne.

Cependant M. de Sassenage avait soulevé une lourde pierre qui cachait l'entrée d'un passage secret pratiqué dans les murs du château et dont il connaissait seul l'existence. Au bout de ce passage se trouvait un escalier noir et humide qui conduisait dans les caves du manoir; il descendit avec précaution et ne tarda pas à arriver dans le souterrain dont nous avons déjà parlé, et par lequel on communiquait avec le premier étage de la tour. En approchant du lieu où il croyait trouver ses amis encore assemblés, il ne put s'empêcher d'être frappé du silence qui régnait sous les voûtes. Il monta rapidement les marches qui le séparaient

de l'entrée, ouvrit la porte avec une clef qu'il tira de sa ceinture, et demeura immobile de surprise en voyant la salle déserte. La lampe brûlait encore, sur la cheminée, mais elle était près de s'éteindre et n'éclairait plus que d'une lueur douteuse les murs de la tour. Les armes suspendues d'habitude autour de la chambre et les provisions rangées sur le buffet avaient disparu.

— Pàques-Soles ! dit le comte, est-ce qu'ils auraient eu quelque alerte de la maréchaussée! Ontils craint d'être trahis par leurs anciens alliés? ou bien ont-ils décidé de brusquer l'affaire et sont-ils déjà retournés dans leurs châteaux pour ouvrir dès demain la campagne? Les imprudents ! ils auraient mieux fait d'attendre la nuit pour se mettre en route. Mais bah ! il parait que le ciel nous protège et se déclare ouvertement en notre faveur.

Comme il achevait cette réflexion, le comte porta les yeux sur la cheminée et aperçut auprès de la lampe quelques objets qui frappèrent vivement son attention : c'était une épée dont la lame était brisée et dont les fragments épars gisaient sur le marbre. A côté de cette arme mutilée, on voyait une plume noire semblable à celle que Renaud et quelques autres protestants avaient

coutume de porter sur leur chapeau. La pointe en était tournée du côté de l'Orient. Une croix l)lanche de Lorraine avait été tracée récemment sur la muraille, au-dessus de quelques ossements, le tout grossièrement dessiné avec de la craie. Après avoir examiné un moment ces emblèmes, le vieux gentilhomme comprit que le complot avait avorté. Le glaiva rompu indiquait suffisamment la division qui s'était mise parmi les conjurés; la croix de Lorraine, placée sur des ossements, faisait sans doute allusion au triomphe des Guise et à la ruine des huguenots. Quant à la plume noire, elle pouvaitdonneràentendrequeles proscrits, en changeant d'asile, avaient pris le chemin de l'Orient. Cette découverte causa, comme on peut le penser, un profond déboire au vieillard qui , depuis plus de quinze ans, nourrissait dans son cœur un si vif désir de vengeance, et se croyait si près de le satisfaire. Il devina aisément que la trahison de Catherine avait effrayé ceux des gentilshommes du pays qui n'étaient pas encore trop compromis, et qu'une défaite pouvait ruiner, conduire à l'exil ou à réchafaud. Atterré parce coup imprévu, il se laissa tomber sur un banc et s'abandonna à une sombre rêverie. Mais un bruit singulier vint bien-

tôt le distraire de ses pensées. Il prêta l'oreille et crut entendre à l'étage inférieur de la tour une voix claire et timbrée qui chantait un refrain bachique. Surpris de cette circonstance, il se leva aussitôt et se glissa à pas muets jusque dans Tappartement que venaient de quitter les aventuriers^ et dont il trouva la porte ouverte. Un jeune homme, d'environ vingt-cinq ans, vêtu d'une longue robe couleur puce, était assis sur un escabeau, auprès du feuj les jambes étendues sur les chenets, et le dos tourné vers l'entrée par laquelle était arrivé le comte. Il avait relevé la table et les débris du fiestin, jeté deux ou trois tabourets sur le foyer pour en alimenter la flamme, et arrosait joyeusement d'un flacon de vin blanc les restes encore appétissants des poulets préparés par madame Cicindelle. M. de Sassenage ne reconnut pas cet homme, et se demanda avec étonnement comment il avait pu pénétrer dans la tour, dont la porte extérieure était fermée. Tandis qu'il l'observait silencieusement, il aperçut sur la table une longue barbe postiche aux poils gris, et, à côté, une large feuille de vélin pliée en forme de lettre. Ce dernier objet n'aurait pas sans doute piqué bien vivement la curiosité du gentilhomme, s'il n'eût

lu les mots suivants traces en grosses lettres sur l'enveloppe : A monsieur le baron des Adrets, colonel général des légions de Daupliiné, Lyonnais^ Auvergne et Provence^

Le premier mouvement du comte fut de s'emparer de la missive, pour en examiner le cachet. 11 y jeta un regard rapide et découvrit, avec un surcroit d'ëtonnement, le double écusson des Médicis et des Valois. C'étaient là les armes de la reine mère. Cependant, le personnage qui s'était mis si fort à son aise dans le réduit des aventuriers, avait aperçu la main furtive qui venait de se glisser sUr la tabls et de lui dérober la missive. 11 poussa un cri de terreur et se leva avec tant de vivacité, qu'il renversa l'escabeau sur lequel il était assis.

— Imbécile que je suis! sécria-t-il. Je me suis laissé surprendre. Mon père m'a toujours dit que la bouteille me jouerait de mauvais tours. Au nom du ciel! messire, ajouta-t-il en se précipitant sur le comte, rendez-moi cette lettre.

M, de Sassenage, malgré son âge, était encore plein de force et de vigueur. Il repoussa rudement le jeune homme, et, tirant un pistolet de sa ceinture :

— Du calme! dit-il, et réponds-moi. Qui es-tu? L'étranger jeta sur sa barbe un regard de regret

et garda le silence.

— Je n'ai jamais l'habitude de répéter deux fois la même question, dit le comte en armant son pistolet; qui es-tu? Parle net et ne cherche pas à me tromper, car je lirai la vérité dans tes yeux.

— Hélas! messire, dit le jeune homme en se faisant petit; foi de Philibert, j'étais autrefois colporteur, mais il n'y a rien à gagner dans ce chien de métier, si ce n'est des coups et des amendes; les villes, les villages et même les hameaux ont des portes à présent, et l'on trouve à toutes les portes des gens qui visitent votre balle pour vous rançonner sous prétexte qu'il y a des taxes établies sur les objets de votre commerce. Les uns me demandaient un florin pour le roi, les autres un écu pour le dauphin ; ceux-ci dix sous viennois pour le seigneur; ceux-là un teston pour l'hôpital ou une livre tournois pour le chapitre, comme si les cha-

^ pitres, les hôpitaux, les seigneurs, les pauvres et le roi n'étaient pas plus riches que moi.

— Pâques-Soles! dit le comte, abrège ; d'où es-tu ?

— De Confolens, pour vous servir. Je suis le

fils à Bruno, le pontonnier qui vous a peut-être passé plus d'une fois sur la rivière.

— Bruno ! s'écria le vieux gentilhomme en pâlissant.

— Vous le connaissez, à ce qu'il paraît, répliqua Philibert.

— Non, dit le comte brusquement. Achève : quel est ton état maintenant?

— Mon état? répliqua Philibert. Mon état? S'il faut vous le dire, je ne connais pas au juste le saint dont je suis la bannière; tout ce que je sais, c'est que depuis deux mois je suis au service d'un seigneur italien oui m'a trouvé quelque entregent, et qui m'emploie pour ses affaires. Mais, de grâce, rendez-moi ma lettre, vous devez être satisfait, et je serai bien sûr pendu si je ne la remets à son adresse.

Le comte, au lieu de répondre, s'assit auprès du feu, et rompant tranquillement le cachet de la missive, demanda à l'ex-colporteur comment il s'était introduit dans la tour. Le frère de Saint- Come ou plutôt le fils du pontonnier raconta alors brièvement la fâcheuse aventure qui lui était arrivée le matin et qui est déjà connue du lecteur. Il ajoula que les seigneurs qui habilaient le premier

étage avaient jugé à propos, en s'en allant, de le mettre en chartre privée pour quelques heures , dans la crainte où ils étaient, sans doute, qu'il ne s'avisât de suivre leurs traces.

M. de Sassenage ne prétait qu'une oreille distraite au récit de Philibert et aux observations philosophiques dont il assaisonnait sa narration; malgré les instances et l'air de désolation du pauvre messager, il lisait attentivement la lettre qu'il avait ouverte. A mesure qu'il avançait dans sa lecture, ses traits se décomposaient et trahissaient une pro* fonde colère. La lettre était effectivement de Catherine de Médicis, et ne pouvait laisser aucun doute sur le revirement qui s'était opéré dans l'esprit et dans la conduite de l'Italienne.

Elle était conçue en ces termes :

Monsieur le colonel général,

Je m'assure que vous n'ignorez pas les complots et les machinations qui se font dans votre province par ceux de la religion prétendue réformée. Ils s'autorisent de notre nom pour entreprendre sans cesse contre l'autorité légitime du roi, notre aimé fils, et contre le pouvoir qu'exercent dans le royaume nos bons cousins de Lorraine, à là grande satisfaction des honnêtes gens. Apprenez que notre volonté sincère est que justice soit faite de ces malintentionnés : si je vous écris ceci, ce n'est pas que je craigne qu'on ne surprenne votre religion, mais c'est à cette unique fin, que vous H. 8

444 4YME VERD.

usiez encore déplus de sévérité à l'égard de ces gens qui ne se font aucun scrupule de mêler les noms des personnes royales dans leurs intrigues. Il faut à tout prix rétablir la paix dans ce royaume et se débarrasser, une fois pour toutes, des remuants, des impies et des séditieux.

Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

Catherine.

Donné à Melun , le deuxième jour de décembre, de l'an de grâce 4564.

— Oh! les femmes! les femmes! dit le comte en froissant la lettre dans sa main : vous attendez quinze ans sur la terre d'exil Theure propice; vous arrivez à travers mille dangers dans le pays de vos pères; vous soulevez le peuple et la noblesse, vous êtes au moment de toucher le but, mais une femme est là; elle secoue sa robe, et vos projets sont renversés.

— En voilà un qui est comme mon père , dit Philibert, il n'aime pas les femmes; mais pour sûr je serai pendu. Je sens déjà la corde qui me gêne la respiration. Messire, ajouta-t-il, rendezmoi cette lettre. Elle vous fait du chagrin, à ce que je vois; et elle m'en causera bien davantage si vous ne me la rendez pas.

— Jamais 1 dit le comte.

En parlant ainsi , il approcha la missive de la flamme et se disposa à la laisser consumer.

^ Brûle, lui dit-il, brûle, et maudite soit la main qui t'a écrite!

Pendant que M. de Sassenage parlait, la flamme caressait déjà le vélin qui commençait à se replier

sous l'action de la chaleur. Mais tout à coup le vieux gentilhomme retira vivement la missive sur laquelle il avait jusque-la tenu ses yeux fixés. Il venait d'apercevoir de nouveaux caractères qui semblaient s'écrire d'eux-mêmes comme par enchantement entre les lignes de la première épître. Il crut d'abord que c'était une illusion, mais il put bientôt se convaincre qu'il ne s'était pas trompé. C'était bien une autre lettre écrite de la même main que la précédente , mais avec une de ces encres qu'on nomme sympathiques, et qui, tant qu'on ne les a pas soumises à l'action du feu ou de quelque autre agent chimique, ne laissent aucune trace visible. La politique italienne en faisait alors un fréquent et secret usage.

La seconde lettre de Catherine disait sa véritable pensée. C'était sans doute la seule à laquelle des Adrets dût ajouter foi. Elle renfermait précisément des instructions tout opposées à celles que la pre-

mière avait données. Lareine mère n'avait pas cessé dehaïr le duc de Guise, et ne s'était réconciliée avec lui en apparence que pour mieux le tromper. Elle sommait le baron de se mettre à la tête des huguenots, et lui ordonnait de tout entreprendre pour délivrer le roi qu'elle disait captif.

— Pâques-Soles ! dit Sassenage en se levant avec transport, voilà un tour de maître. Je vous baise les mains, madame Catherine; vous êtes bien de votre sexe et vous êtes digne de mener le nôtre.

Telle était la joie du vieux gentilhomme, qu'il ne put prononcer d'autres paroles pendant quelques instants. Il se promenait à grands pas dans la tour et donnait tous les signes d'une vive émotion. Cependant Philibert était loin de partager ce contentement. Il jetait de hauts cris et se demandait comment il oserait se présenter devant son maître. Le comte, pour toute réponse, lui jeta une bourse pleine.

— Prends cet argent, lui dit-il, remets ta barbe et va-t'en m'attendre à Pierre-Châtel, près des lacs. J'aurai peut-être besoin de toi. Quant à celte lettre, je me charge de la faire parvenir à son adresse.

Quelques instants après, le comte de Sassenage

ou L'ON RETROUVE, etc. H 7

galopait à travers la foret, emportant avec lui le précieux message, c'est-à-dire la torche qui devait allumer dans le Dauphiné le feu dévorant de la guerre civile.

Philibert ne revenait pas de sa surprise.

— Peste! dit-il, mon père m'a toujours prédit que , si je n'étais pas roué ou pendu , je ferais fortune. Il me semble que cela ne commence pas mal. Me voilà entre le gibet et une sacoche pleine de sequins. Mais bah ! le jeu en vaut bien la chandelle. Je vendrais ma part de paradis à celui qui voudrait l'acheter, pourvu qu'il me la payât comptant, bien entendu^ et que je pusse aller ruiner ces tricheurs qui me gagnent toujours au pharaon î Va donc pour Pierre-Châtel.

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