LA DUCHESSE
Àhl taisez- vouss enfant :
Le cœur est un prophète, et jamais il ne ment l
Otwav.
Cependant les proscrits, en quittant la tour,
m AYMÉ VERD.
avaient emmené avec eux mademoiselle de Sassenage. Lorsqu'ils furent arrivés au milieu de la foret, Blanche, qui ne pouvait oublier dans quelle situation elle avait laissé Aymé Verd, demanda à être conduite dans la vallée de Chaliol où il lui tardait, de rejoindre ses compagnes que devait alarmer son absence. Mais Montbrun lui répondit qu'il avait appris de Renaud que la chasse était finie, que tous les chasseurs s'en étaient retournés chez eux, et lui offrit poliment de la reconduire dans sa famille. Impatiente de savoir ce qui s'était passé durant la matinée, Blanche accepta avec empressement cette proposition obligeante, et se mit en route sous la conduite du jeune seigneur, k la première grange qu'ils rencontrèrent, ils se procurèrent deux chevaux, et, faisant diligence, ne tardèrent pas à approcher du but de leur voyage. Ils n'en étaient plus qu'à une demi-lieue, lorsqu'ils furent accostés, au détour d'un sentier, par un voyageur qui leur demanda le chemin de Ladvieu-sous-Montmaur. L'étranger était un grand garçon de près de six pieds, à la mine fleurie, à l'air bénin, et qui portait une espèce de costume ecclésiastique. Il avait à la main un vigoureux bâton de chêne,
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dont il paraissait homme à faire bon us^ge si la moindre occasion s'en présentait, et sous son bras gauche, un livre à fermoirs d'argent, qui était sans doute son bréviaire. Blanche, à qui la bonne mine du clerc inspira dès l'abord toute confiance, s'offrit à lui servir de guide, et, après avoir remercié le généreux gentilhomme qui n'avait pas craint de compromettre sa sûreté en l'accompagnant, s'achemina vers Montmaur. Ses inquié* tudes étaient si vives qu'elle pressait le pas de son cheval, sans s'apercevoir que son nouveau compagnon n'avait pas, pour le suivre, le secours d'une monture, Mais celui-ci faisait de telles enjambées, qu'il se trouvait toujours d'un pas en avant de l'amazone.
Le silence que gardèrent d'abord les deux voyageurs convenait trop bien à la situation d'esprit de mademoiselle Sassenage, pour qu'elle songeât à le rompre. Mais il ne paraissait pas être également du goût de l'honnête piéton. Il ouvrit plusieurs fois la bouche, comme un homme qui sent une vive démangeaison de parler, et enfin n'y pouvant plus tenir :
— Par saint Thomas! dit-il d'une voix de lutrin, voilà un beau temps pour voyager. Je n'ai mis
Ji^O AYMÉ VERD.
que deux heures pour arriver de Beauséjour jusqu'ici, et pourtant je me suis égaré plus d'une fois en lisant mon bréviaire. Que voulez-vous? ces chemins sont aussi tortueux que les arguments de mon ami Jacques Sauzéas, de Saint-Etienne en Forez, lequel s'est fait huguenot comme tant d'autres, soit dit en passant.
Blanche,qui, ainsi qu'on le pense bien, s'inquiétait fort peu des opinions de Jacques Sauzéas, de Saint- Élienne en Forez, ne répondit rien à ces aimables ouvertures de l'étranger. Mais Placide Gouttenoire, car c'était lui, et nous espérons que le lecteur ne l'a pas entièrement oublié, était parfaitement en état de faire à lui seul les frais de la conversation. D'autres auraient pu sans doute éprouver quelque embarras de se trouver tout à coup en tête à tête avec une personne de Tâge et de la beauté de Blanche; mais l'honnête Placide ne faisait pas grande différence entre la robe d'une femme et la robe d'un professeur. Il apprit donc à mademoiselle de Sassenage, après avoir au préalable décliné ses noms et qualités, qu'il était parti de Romans depuis huit jours dans l'intention de faire une visite d'amitié à son parrain, Eustache Bénévent, curé de Ladvieu-sous-Montuiaur, qu'il
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n'avait pas revu depuis le jour de son baptême.
— Ah! vous éles le filleul de notre bon curé? dit Blanche avec intérêt. Et comment se fait-il que vous ayez mis toute une semaine à faire un voyage qu'un bon marcheur comme vous pourrait faire en quelques heures?
— Distinguo! répondit le bachelier; cela dépend du chemin qu'on choisit; pour moi, j'ai piis celui que nous nommions à Montpellier via scholce, c'està-dire le chemin le plus long. J'ai voyagé comme la grue, de clocher en clocher, à petites journées, déjeunant ici, dînant là, soupant plus loin, liant ainsi connaissance avec tous les cuiés, tous les prieurs, tous les desservants de l'archidiaconé de Saint-Barnard. Pour payer mon écot, je leur ai laissé à chacun, en partant, un exemplaire de ma thèse, où ils trouveront plus d'un texte et cl'un argument pour leurs sermons.
— Enfin, dit Blanche, qui se croyait obligée de montrer quelque déférence à un clerc, et surtout au filleul de son curé, enfin vous voilà arrivé à votre dernière étape. Je présume que vous passerez quelques jours dans ce pays?
— Comment donc! s'écria le bachelier. J'ai ici de vieux amis, entre autres le cadet de Montmaur,
messire Gaspard, avec lequel j'ai eu le plaisir de jouer du bâton sur la route de Confolens à Romans. C'est une tête un peu chaude, caput fervidum, mais un bon chëtien, au demeurant, et qui sait ce qu'on doit à notre mère la sainte Église.
— Vous connaissezGaspardPdit Blanche étonnée,
— Rie illum vidi juvenem, Melibœe ^ c'est-à-dire, mademoiselle, reprit le bachelier, je connais aussi beaucoup son jeune ami, le fils du chevalier Verd, un beau garçon que j'ai eu la douleur de rencontrer tout à l'heure dans un assez piteux état.
— Que voulez-vous dire, sire bachelier? demanda Blanche en pâlissant. Vous avez rencontré...
— Hélas ! oui, reprit Placide, mais il ne m'a pas reconnu ; il avait les mains couvertes de sang et le visage aussi blanc que mon rabat, comme le bel Adonis lorsqu'il fut tué à la chasse.
En entendant ces mots, Blanche lâcha la bride de son cheval et fut sur le point de tomber.
— Mort! dit-elle en s'appuyant sur le pommeau de la selle.
— Mort? Qui a dit cela? répliqua le bachelier. Dans huit jours il se portera aussi bien que vous et moi, le brave archer!
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— A-t-oiJ arrêté, du moins, l'homme qui l'a blesse ? demanda Blanche.
— Celui qui l'a blessé, dit le clerc en riant, aurait fart une drôle de figure sur la sellette du présidial, entre les avocats et les juges. C'était un ours.
Le bachelier, voyant la surprise de Blanche, lui raconta en détail ce qu'il avait appris du châtelain lorsqu'il l'avait rencontré aux environs de Beauséjour, histoire trop connue du lecteur pour que nous la répétions ici. On comprend quelle fut la joie de mademoiselle de Sassenage lorsqu'elle sut que les blessures de l'archer étaient peu profondes et qu'il ne larderait pas à être complètement rétabli. Tout en écoutant les éloges que prodiguait maître Placide à l'adresse et au courage du jeune archer, elle arriva à la porte du presbytère, salua delà main son compagnon de route, et monta, le cœur plus léger, jusqu'au manoir où son absence avait causé de vives inquiétudes, . Lorsqu'elle arriva sur l'esplanade, elle trouva sa tante qui l'attendait et qui vint toute tremblante au-devant d'elle.
— A.h! malheureuse enfant! s'écria madame de Montmaur en la voyant et en la pressant sur son
cœur, d'où ^enez-vous? Que de tourments vous m'avez fait endurer! Mais, au nom du ciel! où donc avez-vous passé la journée? comment avezvous quitté le chalet? où étiez-vous pendant la chasse ? Répondez-moi donc ?
Blanche fut troublée par ces questions si simples. D'autres préoccupations l'avaient empêchée de s'y préparer. Elle vit cependant d'un coup d'œil qu'il serait inutile d'affliger sa tante par le récit de ses tristes aventures, et surtout par la révélation d'un secret qui touchait de si près à l'honneur du comte de Sassenage. Bien qu'elle eût pris la résolution de ne plus garder pour elle seule le secret qui lui avait déjà coûté de si vives angoisses, et d'employer tous les moyens en son pouvoir pour arrêter la main de son oncle, elle comprit que la vieille baronne avait bien assez de sujets de tristesse dans l'intérieur de sa maison, et qu'il y aurait plus de cruauté que de véritable prudence à l'informer de tout ce qui s'était passé depuis la veillée au chalet. Elle embriissa donc sa tante avec tendresse, la rassura, lui demanda pardon du chagrin qu'elle avait pu lui causer, et la pria ensuite de l'excuser, si elle refusait de répondre à ses questions. — il s'agit, lui dit-elle, d'une affaire assez
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importante qu^on m'a confiée, mais qu*il ne m'est permis de redire qu'à mon cousin Renaud.
— Vous m'effrayez, ma fille! dit la baronne. Assurez-moi, du moins, qu'aucun danger ne vous menace, ni vous ni mes enfants.
— Soyez-en certaine, ma tante, répondit Blanche.
— Je vous crois, ma chère, et ne vous en demande pas davantage ! Allons, rentrons maintenant. Vous paraissez fatiguée, comme si vous n'aviez pas dormi depuis huit jours.
— Je vous suis, ma tante; et je vous demanderai même la permission de me retirer dans ma chambre, car j'ai vraiment besoin de repos. Mais, avant tout, je voudrais voir Renaud.
— Il est allé à votre recherche avec Gaspard et la plupart de nos gens; mais je vais faire sonner la cloche afin de les avertir que vous êtes de retour. Le premier qui l'entendra donnera du cor, et bientôt ils seront tous ici.
En parlant ainsi, la baronne emmena sa nièce dans une vaste pièce du rez-de-chaussée où était allumé un grand feu, et lui fit servir une légère collation en attendant le retour de ses fils. Déjà la nuit était venue; le froid faisait flamber les bûches sur l'àtre, et le vent gémissait dans la che-
minée. De temps à autre on entendait au loin les sons du cor qui annonçaient Tapproclie du baron.
— Vous me voyez, ma chère enfant, dit la vieille châtelaine après quelques instants de silence, vous me voyez en proie à la plus vive inquiétude. Mon Dieu que je souffre! Il faut que je vous parle. Je n'y puis plus tenir.
Blanche fut étonnée de ces paroles, car madame de Montmaur, quels que fussent les chagrins qu'elle éprouvât depuis quelques années, avait coutume de les renfermer dans son cœur et n'en parlait jamais à personne.
— Oui, reprit la baronne, d'un air agité, oui, j'ai du chagrin, j'ai le cœur gros. Je ne sais ce qui s'est passé à cette chasse, mais Renaud et Gaspard, qui étaient partis bons amis, comme vous l'avez vu , ne sont pas rentrés ensemble selon leur coutume; et ce soir, quand ils se sont revus au château, ils ne se sont pas adressé la parole. Renaud avait l'aitencore plus sombre qu'à l'ordinaire. Gaspard, qui est toujours si ouvert et si gai, m'a à peine répondu
Tj^ quand je lui ai parlé. Qu'est-ce que cela veut dire, mon Dieu!
— Mais, ma tante, dit Blanche, il n'y à pas là de quoi vous effrayer. Us auront peut-être eu en-
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semble quelque querelle de chasse, et quand ils auront dormi tout sera oublié.
— Plut à Dieu ! repartit la baronne qui, pour la première fois de sa vie peut-être, ouvrait son âme à un autre qu'à son confesseur. Mais de funestes pressentiments m'assiègent et ne me laissent plus une heure de repos. Maître Bénévent m'accuse d'être superstitieuse et traite mes craintes de folie. Cependant, comment se fait-il que je ne rencontre partout que de sinistres présages? Ce matin encore, en ouvrant ma fenêtre, j'ai aperçu une cigogne qui volait au-dessus de la maison et dont les ailes paraissaient fatiguées par un long voyage. J'ai cru d'abord que cet oiseau de bon augure allait se poser un moment sur l'aiguille de la tour ; mais, après avoir plané quelques secondes au-dessus du toit, il s'est enfui à tire-d'aile en poussant des cris plaintifs.
— Il ne m'appartient pas, ma tante, répondit Blanche émue, malgré elle, du ton delà baronne, de prêcher la sagesse à une personne qui me l'a enseignée. Je me permettrai pourtant de vous dire que vos craintes me semblent reposer sur des baàes bien fragiles, et qu'il y a presque de la faiblesse à se préoccuper si vivement du vol incertain d'un oiseau. Le bonheur de l'homme est sans doute
une chose bien fugitive; mais je ne puis croire que Dieu Tait confié aux ailes capricieuses de la cigogne.
— Ah ! reprit la châtelaine, pourquoi refuseriezvous de croire ce que nos pères ont cru ? Elaientils moins sages et moins pieux que nous? D'ailleurs, ma chère enfant, n'est-ce pas Dieu qui diiige l'oiseau dans sa course? n'est-ce pas lui qui lui a donné cet instinct prophétique qui l'avertit de l'orage, alors que le ciel nous paraît encore pur et serein?
— Sans doute! ma tante; mais après tout, qu'avez-vous à craindre? Renaud, malgré son caractère sombre et son zèle trop ardent, vous aime et vous vénère; Gaspard se mettrait au feu pour vous plaire. Quelques dissentiments passagers doivent-ils vous causer de telles alarmes?
La baronne baissa la tête et garda un moment le silence. Blanche, qui l'observait, vit bientôt deux grosses larmes qui ruisselaient sur sesjoues.
— Pourquoi est-il revenu? murmurait madame de Montmaur, comme si elle se fut parlé à elle-même. Est-ce la main de Dieu qui Ta ramené dans cette maison, pour nous faire expier quelque crime inconnu^
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— De qui parlez-vous donc, ma tante ? demanda Blanche avec effroi.
La vieille châtelaine tressaillit. Elle regarda autour d'elle, comme pour s'assurer que toutes les portes étaient closes ; puis elle prêta l'oreille au bruit du cor qu'on entendait toujours dans Je lointain.
— Ils ne seront pas ici avant une demi-heure, dit-elle. Comme ils tardent à venir! Gela va vous paraître bien étrange; mais j'ai peur, oui^ j'ai peur de les savoir ensemble loin de moi.
— Est-ce possible? dit Blanche.
— Ah ! ce n'est pas d'aujourd'hui que datent mes inquiétudes, reprit madame de Montmaur. Il y a vingt ans de cela, ils étaient encore enfants tous les deux... Un jour d'été que j'étais assise sur l'esplanade, tenant Gaspard dans mes bras, tandis que Renaud jouait à mes côtés, une bohémienne vint à passer... Mon mari, Dieu lui pardonne ! l'appela mal*^ré moi, afin de me faire dire la bonne aventure et de faire tirer l'horoscope de ses enfants. La bohémienne s'approcha, considéra longtemps Renaud avec attention, lui prit la main, et en fit autant à l'enfant qui riait sur mes genoux.
— Eh bien ! lui dit mon mari, parleras-tu, sor-