‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 15 sur 93 · LA MEUTE · texte numérisé non relu

LA MEUTE

— Eh!leurdit Robin Hood, votre nom? Sur ma foi! Vous le prenez bien haut! Gardes-chasse du roi? Nenni ; je n’en crois rien ; quittez ce ton superbe; Battons-nous! Déposez vos habits verts sur l'herbe. Robin Hood el ses compagnons.

— Sur mon âme! s’écria le baron, en considérant les chiens qui descendaient en désordre la colline, je ne me trompais pas. Regarde ces chiens, Jolyot. Ne sont-ce pas les miens? Dieu me pardonne! ils portent mes armes à leurs colliers, et voici Tayau, Briffaut et Tarare. — Votre seigneurie a raison, dit Jolyot en saisissant par l'oreille un des chiens qui, en ce moment, bondissaient autour des chevaux, en redoublant leurs cris. Je tiens la Gipsy ; elle me reconnait, depuis que je l'ai fouaillée l’autre jour; car, révérence garder, les chiens sont comme les femmes : il faut les battre pour qu’elles vous aiment. — Retenez votre langue, pourceau de Bélial, si vous voulez coucher à Montmaur ce soir, reprit le baron. Mais, ajouta-t-il, qui a pu lâcher la meute tout entière? Que fait Landry? que veut dire cela? Braques, Lurquets, basses, lévriers, tous chassent ensemble !

Au même instant parut au détour du bois un jeune homme de bonne mine, tenant d’une main un

fouet et de l'autre un large épieu. Renaud le regarda : en fronçant le sourcil, mais, à sa grande surprise, il ne le reconnut pas. Etonné de voir un étranger à la tête de sa meute, il arrêta son cheval par la bride, et, contenant son déplaisir, interpella le chasseur d’un air d'indifférence : Hola! messire, lui dit-il, voilà de beaux chiens! Mais où les menez-vous de la sorte? allez-vous les vendre à la foire?

Gaspard, car c'était lui qui chassait le plus sérieusement du monde depuis le matin, sans avoir pu approcher de cent pas seulement un chevreuil ou un sanglier, Gaspard, disons-nous, en s’entendant apostropher de la sorte, tourna la tête vers le mauvais plaisant : Vous moquez-vous de moi, messire? dit-il d'un ton brusque qui annonçait le mécontentement d’un chasseur qui s’en revient avec le havre-sac vide et se voit railler par un passant. Ne voyez-vous pas que je chasse à la grosse bête ? — On ne s’en douterail pas, dit Renaud avec ironie. Connaissez-vous bien tous ces chiens par leurs noms? — Par la barbe de saint Hugon! repartit l’archer, c’est justement là ce qui m’embarrasse, Ces maudits chiens ne veulent pas m'entendre; voilà cinq heures que je cours après eux pour les ramener, el ils m'ont fait passer par un chemin d'enfer. Mais n’ayez crainte, je les mène comme il faut et ne leur épargne pas les étrivières. Tenez, ribauds! ajouta-t-il en distribuant autour de lui des volées de coups de fouet. Tenez, bavards ! marcherez-vous? Qu’avez-vous à brailler après’ ce cavalier? — Ils me connaissent plus que vous, à ce qu'il parait, dit Renaud en se contenant toujours,

AYMÉ VERD. 165 mais en prenant un ton impérieux. Je vous prie de les laisser tranquilles, messire, et de m’apprendre comment il se fait que les connaissant si peu, vous osiez vous en servir. — Je n'ai point de compte à vous rendre, répliqua Gaspard; ces chiens sont à moi, et je les conduirai où Bon me semblera. — J'en doute pour deux raisons, pensa Jolyot : premièrement, parce qu'ils ne te suivront pas; secondement, parce qu’il y a là quelqu'un que tu enverrais plutôt à la messe que tu ne lui enlèverais sa meule. Cependant Gaspard continuait à battre les chiens qui ne voulaient pas marcher, et bondissaient en hurlant autour de Renaud, comme pour implorer sa protection. Cette indocilité des chiens, la préférence qu’ils accordaient à un étranger, ne firent qu'irriter la mauvaise humeur de l’archer. Sans écouter les prières ni les ordres de l'inconnu, et tout en maudissant, au contraire, son intervention malencontreuse, il distribua tant de coups de fouet aux pauvres bêtes, qu’il réussit à les faire marcher en avant. Il allait s'éloigner lui-même, lorsqu'il aperçut un

| beau lévrier debout sur ses pattes de derrière, et la

tête cachée sous la main du cavalier. Ce lévrier était le chien favori de Renaud, et son maître le caressait avec tendresse, tout en s’entretenant avec Jolvot.

— Sur ma foil disait le valet, lui laisserez-vous

| emmener la meute ? — La patience est la première

des vertus chrétiennes, dit Renaud en se mordant la lèvre et en regardant le ministre. Mais quel peut être cet homme, te rappelles-tu avoir jamais vu son visage au château ou dans les environs? — Jamais, ré-

pondit Jolyot; je ne le connais ni d'Eve ni d'Adam. * Ï1 m'a tout l'air d’un aventurier.

Ce dialogue fut interrompu par l’arrivée de Gaspard, qui revenait sur ses pas pour emmener le lévrier.

— Lâchez ce chien, messire, dit-il à Renaud. M’entendez-vous ? je vous dis de lâcher ce chien. Je n’ai pas de temps à perdre en conversation; vous m'avez déjà fait manquer la bête que j'étais près d'atteindre.

Renaud, au lieu de répondre, passa un doigt dans l'anneau du collier du bel animal, qui, fier de cette protection, remuait la queue et semblait défier la colère de Gaspard. Celui-ci, déjà irrité par la mauvaise chasse qu’il avait faite et par les railleries dont il s'était cru l’objet, s'avança aussitôt, et donna un violent coup de pied au lévrier, qui se mit à pousser d'affreux gémissements. Renaud fit un bond sur sa selle, lâcha le chien, et s’écria les yeux étincelants : Voilà une scène qui a duré trop longtemps, mon maître! Il faut enfin que cela finisse, ou, corps de Christ! vous aurez affaire à moi. — Je ne demande pas mieux, dit Gaspard, qui était las de n’avoir à se battre qu'avec des chiens. Descendez de cheval, beau sire, et expliquons-nous.

Renaud allait descendre; mais le ministre s'était attaché fortement à son manteau, soit, comme il le dit plus tard, pour empêcher son jeune ami d’obéir aux premières impulsions de la colère, soit, comme le pensa Jolyot, pour prévenir une chute dont le menaçaient prochainement les écarts et les ruades de sa monture. Le jeune baron voulut du moins parler

} à son adversaire, mais il lui fut impossible de se faire } entendre; car Enoch Barbantane, joignant le dis- | cours à l'action, avait entamé une homélie sur le ) pardon des injures : et la meute, ramenée par le piqueur, aboyait avec une telle forcc, que ses cris ébranlaient les échos de toutes les vallées voisines. Enfin le jeune baron réussit à faire taire les chiens, et put s'adresser à Gaspard, qui s'était avancé fière- | ment, la main sur la garde de son épée.

| — Je suis à vous, mon maitre, lui dit-il. A bas, | Hector! laisse-moi ! ajouta-t-il en s'adressant au lé- À vrier qui s’altachait à lui. Je vais châtier cet inso- À lent, et ce soir nous réglerons nos comptes avec mai- 1 tre Landry qui vous a si bien gardé.

| Le digne ministre, cependant, continuait toujours | ses exhortations et ne lâchait pas prise.

| Je suppose que vous êtes gentilhomme, poursuivit } Renaud en se tournant vers Gaspard. — Autant que | le roi, répondit l’archer. — Votre nom? — Je ne | vous demande pas le vôtre. — Le mien? dit Renaud; ) ai-je besoin de vous l’apprendre? et ne voyez-vous À pas que ces chiens lèchent la main qui les a nourris? ) — Plait-1l? s'écria Gaspard, qui crut d’abord avoir ) mal entendu. Que dites-vous là ? — Trève de paroles } inutiles, dit Renaud, et en garde ! Lâchez- moi, doc- } teur! au nom du ciel, lâchez-moi! — Un moment! } dit Gaspard un peu ému et en regardant son adver- | saire avec pius d'attention! N’allons pas si vite. ) Que m'avez-vous dit la? Ces chiens sont à vous? En parlant ainsi, Gaspard sentit battre son cœur avec force. [l n'avait gardé qu’un vague souvenir des

traits de son frère, mais plus il considérait le cavalier qu’il avait sous les yeux, plus il croyait reconnaître en Jui le grave jeune homme qu’il avait quitté depuis quinze ans. Renaud, de son côté, en voyant l'émotion de son antagoniste, le contempla avec curiosité et s’aperçut alors pour la première fois qu’il portait le costume des archers de la compagnie noire. Les deux jeunes gens restèrent ainsi quelques secondes en face lun de l'autre, mais enfin Gaspard n’y put tenir.

Renaud! dit-il, Renaud! est-ce toi? — Juste ciel! dit le baron en ouvrant les bras, c'est Gaspard.

En disant ces mots, il se pencha sur l’étrier et embrassa l’archer avec effusion. Il sauta ensuite à bas de son cheval, dont il abandonna la bride, et les deux frères, qui s’élaient quittés enfants et se revoyaient hommes, se jetèrent en pleurant dans les bras l’un de l’autre. On comprend aisément leur émotion. Ils avaient été élevés séparément; mais il suffit à l’homme de savoir qu’il ÿ a quelque part un être formé dans le même sein que lui, nourri du même lait, issu du même sang, pour que, sans le connaitre, il lui garde en secret dans son cœur une part inaliénable. Cependant Renaud ne tarda pas à reprendre sur lui-même son empire habituel. Il invita V’archer à monter sur le cheval de Jolyot, et les deux frères s'acheminèrent ainsi vers Montmaur, suivis de l’honnête ministre, qui se félicita, pendant toute la route, d’avoir empêché un combat fratricide. Jolyot fut assez fâché de ne pas les suivre et de ne pouvoir entendre la suite de la conversation; mais son maitre lui avait ordonné d’accoupler les chiens et de les ramener au chenil.

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Par sainte Preuve! s'écria-t-il, quand les deux gentilshommes eurent disparu, je n'ai jamais vu deux frères s'embrasser de si bon cœur. Dieu me pardonne ! J'ai vu le moment où notre loup de baron allait s’attendrir et étouffer l’autre dans ses bras. Allons, ça va bien ! Les mauvaises langues de là-bas, comme Paschale et la servante du curé, qui disaient que nos jeunes maitres ne pourraient jamais être ensemble que comme chien et chat, vont-elles être attrapées! [ci, Tayau! ménage tes pattes, mon garcon; Lu auras à courir ces jours-ci, et je n’en suis pas fâché pour mon compte. J'aime mieux souffler dans la trompe et suivre la chasse que de garder les vaches el de mener la charrue. Allons, ca va bien, Ça va bien! Par saint Hubert! Mais te lairas-lu, maudite langue! Voilà la seconde fois que tu jures par les saints, comme s’il y avait encore des saints à présent! Imbécile! Tu veux donc me faire chasser comme un mendiant? Ne sais-tu pas que le baron a l’oreille assez fine pour L’entendre bavarder, quand même il serait déjà sur le pont du Rioussey ?

Le prudent Jolyot continua sa route en faisant tout bas des réflexions aussi sages que celles que nous venons de rapporter, et il arriva ainsi à la porte du château, où l’attendait maitre Landry.

Le veneur avait sans doute consenti à reprendre ses fonctions, car il tenait son trousseau de clefs à la main et semblait guetter l’arrivée de la meule.

Tiens! dit Jolyot en se parlant tout haut à luimême, car c'était là son habitude, voilà ce sournois

de Landry! Il a l'air plus maussade encore qu’hier au matin. Allons! ca va bien! il parait qu’il n’est pas content. Bonjour, maitre Landry, ajouta-t-il en arrivant près du veneur; je vous ramène vos bêtes : elles sont un peu fatigucées, quoiqu’elles n'aient pas fait grand’chose de bon aujourd’hui, si ce n’est, je suppose, de ravager les terres de M. de Jarniost; mais, comme vous dites, c’est un enfant de Baal et de Magon ; il n’y a donc pas de mal à ce qu’on le fasse un peu enrager. — Taisez-vous, bavard! dit Landry. Jamais la meute n’est sortie sans forcer sa bête; mais il faut savoir la conduire, et elle ne sait pas obéir au premier venu. — Vous voulez dire au dernier venu, répliqua Jolyot en ouvrant la porte du chenil. Savez-vous que c’est tout de même un beau cavalier que notre cadet? Notre pauvre dame! Elle va mourir de joie et de contentement en voyant ses deux fils auprès d’elle, comme une poule qui a retrouvé ses poussins.

— Sans doute! sans doute! dit Landry. Voilà la maison sens dessus dessous. Elle s’est remplie d’étrangers ; il y en a depuis le tinel jusqu’à la cuisine. Dieu veuille que tout cela tourne bien! — Auriezvous des craintes, maitre Landry? demanda Jolyot avec curiosité.

Le veneur ne répondit pas. Il était tout entier à sa besogne journalière, attachait les chiens dans leurs niches, et leur distribuait la pitance, tout en leur adressant une verte semonce pour la triste figure qu'ils avaient faite dans les bois pendant la journée, ce qui, disait-il, risquait fort de compromettre sa

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réputation de veneur. Il finit toutefois par se réconcilier avec eux, en pensant qu'ils n'avaient tenu une pareille conduite qu’en raison du peu d’habileté de Vintrus qui avait osé les déchainer sans lui demander ses conseils et son aide. Sa mauvaise humeur se tourna donc exclusivement contre Gaspard. II le maudissait encore, lorsqu'il entendit sonner la cloche qui annonçait l'heure du souper. Jolyot se hâla aussitôt de fermer le chenil et suivit le veneur dans le tinel, où étaient arrivés déjà le plus grand nombre des convives.

Ouais! dit Jolyot en prenant sa place à côté de Genest au bas bout de la table, car c’était alors la coutume dans les châteaux d'admettre les serviteurs au même couvert que les maitres; voilà ce pelican de ministre qui fait un sermon sur la temperance, au lieu de dire le bénédicité? Tiens! messire Gaspard garde son chapeau sur sa tête, et il chuchote avec mademoiselle Blanche, tandis que notre vieille dame fait le signe de la croix ? Allons! ça va bien, ça va bien ! ils s'entendent parfaitement. Bonjour, ma colombe, ajouta-t-il en s'adressant à Paschale qui se trouvait à côte de lui; qu’avez-vous donc fait à maitre Landry? il a l'air aujourd’hui aussi gai qu’un ours qui à mangé trop de raisin. Tiens! Quel est donc ce jeune gars qui me croque mon pain et boit dans les verres de tous ses voisins? [1 m'a l'air d'un bon vivant. Ah ! ah! c’est l'écuyer de ce petit archer de là-haut qui fait de gros yeux à mademoiselle Blanche? J'en suis bien aise. Nous verrons s'il sait souffler dans la trompe. N'allez pas vous aviser de

lui faire les doux yeux, au moins, — Taisez-vous, langue de vipère! répondit Paschale. Ecoutez plutôt ce que raconte notre jeune maître : oui, notre jeune maitre, père Landry, quoi que vous en disiez. Je ne vous crains plus, à cette heure. Portez dont les clefs au baron à présent; vous verrez comme 1l vous recevra : c’est la première fois de ma vie que je le vois rire.

— Rira bien qui rira le dernier ! dit Landry en regardant la camériste de travers, ce qui ne l’empécha pas de lancer en même temps un regard foudroyant sur Genest, car l'honnête veneur étant louche pouvait voir à la fois ses ennemis à droite et à gauche, au sud et au septentrion; oui, rira bien qui rira le dernier, fille à deux visages, dont l’un rit quand l’autre pleure, dont l’un mord quand l’autre flatte, mais qui trompent tous deux ceux qui s’y fient. — C’est donc comme vos yeux, père Landry, dit Paschale; comme vos yeux, dont l’un regarde Claudine, tandis que l’autre regarde Jeanneton. — Allons, ça va bien, ça va bien! dit Jolyot; laissez-nous donc écouter l'histoire de la chasse de messire Gaspard. Il n'oublie rien, ma foi, si ce n’est de parler de l’obéissance parfaite de messieurs du chenil. Oh ! oui, c’est un fameux chasseur que notre cadet : il peut s’en vanter. Dites donc, maître Landry, savez-vous qu’il jure comme un païen ? Si vous laviez entendu, ça vous aurait fait dresser les cheveux sur la tête. Depuis saint Médard, qui faisait tomber la pluie autrefois, jusqu’à saint Barnabé, qui ramenait le beau temps, il n'a pas oublié un seul de tous les saints des

hitanies. L’entendez-vous encore? Quel déluge ! notre pieux ministre en a l'air tout scandalisé.

Mais il est temps de laisser là les serviteurs pour nous occuper des maîtres, et de voir par nos yeux ce qui se passe à l’autre bout de la table.

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