‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 20 sur 93 · HOGG · texte numérisé non relu

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La chasse aux chamois était, au xvi® siècle, un des plaisirs favoris de la noblesse dauphinoise. De nos jours, ces animaux agiles ne se trouvent guère en France que dans les régions les plus hautes du Briançonnais et au pied des glaciers des Alpes. Ils ne sont plus menacés que par quelques hardis montagnards qui hasardent dix fois leur vie pour le petit écu que le gantier leur donne en échange de la robe fauve d’un de ces légers quadrupèdes. Autrefois la race en était beaucoup plus nombreuse, on en rencontrait des bandes entières jusque dans le Diois, le Tricastin et le Vercors, surtout aux approches de l'hiver, moment où la neige el le froid les chassent du haut des Alpes vers des climats moins rigoureux. C'était alors dans les châteaux de la province une sorte de fête. On se réunissait par troupes, et l’on partait à la chute du jour, car il fallait faire une longue ascension sur les montagnes pour atteindre les vallées qui servaient de refuge aux chamois, et

| ses deux grandes filles, montées sur deux maigres

une des premières conditions d’une bonne chasse élait d'occuper au point du jour tous les défilés, toutes les gorges par où ils pouvaient s'enfuir. Pendant une partie de la route, c'est-à-dire jusqu'au moment de la première halte, la chasse n’était qu’une promenade joyeuse, durant laquelle nulle contrainte n’était imposée aux chasseurs et à la compagnie élégante qui devait assister aux exploits du lendemain. Les gentilshommes chevauchaient à côté des dames, tout en devisant avec elles, et ces conversalions nocturnes n'étaient pas le moindre charme de l'expédition.

On ne se séparait ordinairement qu'après avoir atteint une espèce de grange ou de chalet, dans lequel les femmes devaient passer la nuit, et où on laissait aussi les chevaux et la meute. Quant aux chasseurs, après s'être réconfortés, ils partaient conduits par des guides sûrs, et grimpaient péniblement à travers les rochers et les précipices vers les sommets où ils devaient attendre le jour.

Tel était à peu près le voyage qu'’allait faire la nombreuse compagnie réunie depuis le matin au château de Montmaur, lorsque le pont-levis s’abaissa

| devant elle et lui livra passage. Sept heures venaient

de sonner, et comme la nuit était déjà profonde, des valets portant des flambeaux de résine marchaient en éclaireurs devant la cavalcade. Au premier rang

| des gentilshommes du voisinage qui s'étaient joints,

avec leurs familles, à nos amis, trotlait fièrement sur un petit genet le châtelain de Beauséjour, tandis que

haquenées, allaient lamble à côté de lui. Le digne seigneur qui, dès le matin, avait présenté ses héritières aux archers, ne se sentait pas de joie en voyant Aymé Verd et Gaspard qui cheminaient à quelque distance, et causaient entre eux à voix basse comme s'ils se fussent fait des confidences réciproques. Il aimait à supposer que la beauté de Cunégonde et de Sigolène fournissait le thème d’un entretien si attachant. De semblables illusions sont assez communes aux parents qui se trouvent dans la situation du sire de Beauséjour. Is s'imaginent volontiers que tout le monde a pour leur progéniture les mêmes yeux qu’ils ont pour elle, et voient un galant épris d’amour dans tout cavalier qui les salue avec un peu de courtoisie. On prétendra que M. de Jarniost, après les nombreux mécomptes qu’il avait éprouvés, aurait dû être plus sage. Mais l'Espérance est née, en ce monde, avant sa triste sœur l'Expérience, et les gens les plus sensés, dans toutes les occasions où ils trouvent plus de profit à se laisser conduire par l'ainée des deux sœurs, ne manquent pas de traiter la cadette de petite sotte, d’ignorante et de pataude. D'ailleurs, l'Espérance, si elle ne pouvait plus se faire entendre nulle part, dans ce bas monde, trouverait encore accès à l'oreille d’un père qui à deux filles à marier.

Cependant les jeunes archers, quelques sensibles qu'ils eussent été aux charmes des héritières de Beauséjour, étaient loin de penser à elles en ce moment. Aymé Verd était tout occupé à gronder son ami pour la manière un peu trop leste dont il s’etait

comporté, pendant le jour, à l'égard d'Enoch Barbantane.

— Votre frère, lui dit-il, respecte et honore cet homme qui, malgré ses ridicules et son zèle un peu outré, ne manque pas de solides vertus. — Par saint Hugon! repartit Gaspard, vous voulez que je souffre patiemment un homme qui vient s'installer, lui et sa famille, dans le château de mon père, comme un hibou avec sa couvée dans le creux d’un chêne? Vous voulez que je souffre les airs qu’il se donne visà-vis de ma mère et de ma cousine? Ne l’avez-vous pas vu les gourmander comme un maitre d'école qui châtie les petits garcons du village? Passe encore pour Blanche, qui est un enfant et qui a bec et ongles pour se défendre; mais ma mère! jour de Dieu ! si un homme portant l'épée se permettait de la traiter de la sorte, je lui aurais bientôt fait avaler sa langue. Heureusement, ajouta Gaspard, Renaud nest pour rien dans tout cela; il ne s’en aperçoit même pas; mais je lui ouvrirai les yeux, et alors vous verrez que les choses prendront une autre tournure. Mais, comme dit le philosophe, à une autre fois les affaires sérieuses! Il faut que je demande à Jolyot ce que c’est que cette chasse aux chamois; souffrez donc, bel ami, que je vous quitie un moment.

En parlant ainsi, Gaspard piqua des deux, et laissa Aymé Verd abandonné à lui-même. M. de Jarniost, qui observait les deux amis du coin de l'œil, ne put retenir un mouvement d'inquiétude en les voyant se tourner brusquement le dos. If étail à craindre que cette séparation n’eût d'autre cause qu’une fàcheusc

rivalité entre les archers, dont le choix s'était peutêtre fixé malencontreusement sur l’une de ses filles à l'exclusion de l’autre. Il voulut aussitôt rétablir la bonne harmonie entre les deux rivaux, et se hâta de rejoindre Gaspard qu’il croyait être le moins difficile à conduire.

Aymé Verd, pourtant, s'était rapproché dun groupe de cavaliers, en avant desquels marchaient Blanche de Sassenage et Renaud de Montmaur. Sans qu’il püt bien s’en rendre compte, il éprouvail une contrariété assez vive en voyant l’assiduité du baron auprès de sa belle cousine. On peut croire que l’impossibilité où il se trouvait de percer le mystère de Romans n’était pas la seule cause de ce dépit. Une jalousie secrèle y avait peut-être une part plus grande qu’on n'aurait dû l’attendre du prudent conseiller de Gaspard. Aymé, en effet, sentait son cœur se serrer chaque fois qu’il voyait le jeune baron se pencher vers Blanche, rire et causer avec elle, ou dans les endroits difficiles de la route, lui tendre la main pour lui servir d'appui. Que l’amour eüt fait, en une semaine, ant de chemin dans le cœur d’un sage, c’est ce qui n’étonnera, sans doute, aucune de nos charmantes lectrices, car nous aimons à croire qu’elles sont toutes accoutumées à des triomphes aussi rapides et aussi glorieux. D'ailleurs, en ce qui concerne notre héros, outre les charmes, l’esprit et la grâce que possédait incontestablement mademoiselle de Sassenage, et qui avaient fait sur lui une impression profonde, il avait pour l'aimer une autre raison, si toutefois on a besoin de raison pour aimer.

à La première entrevue qu’il avait eue avec elle dans ! l'auberge du Dauphin avait quelque chose d’étrange D et de mystérieux qui avait fait sur lui une vive im- À pressfon. Il avait souvent songé à l’apparition de N Blanche dans la salle obscure de l'hôtellerie, au trou- N ble de la jeune fille, trouble auquel il lui semblait D parfois qu'il n’était pas étranger, et peu à peu, à comme cela arrive toujours en pareil cas, l’image de ! mademoiselle de Sassenage lui faisant oublier tous N les événements qui avaient été le premier objet de D sa préoccupation, il avait fini par ne plus penser ») qu'aelle.

| Ii suivit donc, le cœur marri, l’amazone et son ! grave compagnon, espérant que quelque incident 2 du voyage viendrait enfin les séparer; mais il eut la | mortification d'attendre longtemps en vain. Ce qui à l’affligea plus encore que l'attente, ce fut de voir que ! l'insouciante amazone riait follement avec son cou- D sin,et n'avait pas daigné tourner une seule fois la 2 tête du côté du pauvre archer. À la fin, cependant, à une légère altercation, survenue entre quelques gen- » tilshommes sur une question de vénerie, attira l’at- D tention de Renaud. Il prêta l'oreille, et entendant professer une doctrine qu’il croyait contraire aux vrais principes de l’art, il salua brusquement sa cou- D sine, et alla prêter aux discoureurs le tribut de son expérience et de ses lumières. Le cœur de l’archer battit aussitôt avec violence. L'occasion tant soubaïtée se présentait à lui : Blanche était seule; il n’en était séparé que de quelques pas. Notre ami lâcha la bride à son coursier, avec l'assurance qu'il allait en-

fin se trouver en tête à tête avec mademoiselle de Sassenage ; mais, au même instant, M. de Jarniost se plaça auprès de lui, et saisit d’une main ferme la bride de son cheval.

— Enchanté de faire route avec vous, mon cher ami! lui dit-il. Les gens sensés m’ont toujours mieux convenu que les jeunes fous qui nous entourent. Ce cher Gaspard, entre autres, a grand besoin que le mariage vienne lui mettre un-peu de plomb dans la tête, car je n’ai jamais vu de cerveau plus léger. Mais qu'avez-vous donc à piquer de la sorte votre cheval? ajouta M. de Jarniost, qui tremblait Ge voir V'archer lui échapper. Est-ce pour montrer à ces dames que vous êtes un habile cavalier? C'est un désir très-louable et que j’approuve fort. Mes filles elles-mêmes, comme vous pouvez en juger par vos yeux, manient à merveille un destrier, et ne se liennent pas en selle à la façon de certaines de leurs compagnes, qu’on prendrait pour de vrais manches à balai ou pour des sacs de mouture que l'âne porte au moulin. Mais, prenez garde; il ne faut pas que l’envie de plaire vous expose à vous rompre le cou. — Je vous demande pardon, messire, interrompit A ymé Verd désespéré; mais je voudrais... — Comme je vous le disais, mon jeune ami, reprit le châtelain, sans prendre garde à la désolation de larcher, il est temps que Gaspard songe sérieusement à prendre femme. Un garçon, voyez-vous, est bien l'être le plus à plaindre qu’il y ait en ce bas monde. Il est comme l'oiseau sur la branche, il ne tient à rien, et le moindre vent l'emporte à tous les diables, comme la feuille

AVMÉ VERD. SAT

sèche tombée de l'arbre. Il n'a point de foyers, de

| dieux Lares, comme parle maître Gaschet, le précep-

teur de mes chères filles ; il est un jour ici, un autre à; son lit est tantôt de plumes, tantôt de pierres;

| tantôt sa soupe est trop salée, tantôt elle est fade:

jamais son diner n’est cuit à point, et le pis de la chose, c’est qu’il ne peut s’en prendre à personne de tous ses ennuis. Par saint Wilfrid, le modèle des

| époux, quand on a une ménagère, on a du moins la | consolation de faire retomber sur elle la colère que

vous causent les contre-temps de la vie. On la gronde à son aise, on la rudoie, quelques-uns même vont jusqu’à lui frotter les épaules avec du bois vert, ce qui, disent-ils, est une grande douceur. Je suis loin, messire, vous l’entendez bien, d'approuver des procédés si peu chevaleresques ; mais que voulez-vous?

| c'est là proprement ce qui s'appelle partager les pei-

nes de l’existence. — Peste soit du bavard! pensa Aymé Verd. Est-ce qu’il n’aura pas bientôt fini? Vous avez raison, messire, ajouta-t-il tout haut avec

| impatience; je suis tout à fait de votre avis. Mais

| ment; chez les garçons, au contraire, tout est silen-

permettez-moi... — Oui, mon cher ami, continua impitoyable châtelain sans lâcher la bride du cheval de son compagnon; comme vous le dites fort bien, il n’y a pas au monde d'état plus déplorable pour un homme que celui du célibat. Tandis que chez les époux le feu flambe toujours, tandis qu’on y rit et qu’on y babille du matin au soir et du soir au matin, tandis qu’on s’y brouille et qu’on s'y débrouille dix fois par jour, ce qui est tout contente-

cieux, tout est morne depuis le jour des Rois jusqu’à la Saint-Sylvestre, car il n’y a que les fous qui parlent seuls et que les savants qui puissent se contredire eux-mêmes. Le pauvre diable de célibataire en rentrant au logis trouve tout froid, la table, le foyer et le lit, révérence gardée. Il mange à la hâte, se chauffe en soufflant dans ses doigts et se couche en grelottant.

Aymé Verd, quelque distrait qu’il füt, quelque dépit qu’il éprouvât, ne put s'empêcher de sourire, ce qui parut de bon augure au vieux gentilhomme qui continua de plus belle.

— Eh! mon cher enfant, dit-il avec chaleur, si ces pauvres garçons se trouvent si mal chez eux, qu'est-ce donc lorsqu'ils mettent le pied chez les autres? Le plus souvent on leur ferme la porte au nez comme à des larrons qui cherchent à dérober le bien d’autrui; car leur espèce, soit dit entre nous, est assez mal famée. Les invite-t-on à diner par hasard, on les place, et pour cause, à côté de quelque douairière qui leur parle du temps passé de manière à leur faire trouver, hélas! bien long et bien ennuyeux le temps présent. Mais c’est le moindre des inconvénients attachés au célibat, mon cher enfant. Un de vos amis se marie-t-il; je dis de ces amis comme il y en a peu, avec lequel on mettait tout en commun, bourse, gaieté, plaisirs et tout ce qui s’en suit; le jour des noces, vous servez de garcon d’honneur, vous faites partie de la fête; il vous semble que vous vous mariez aussi; mais le lendemain c’est une autre chanson. Le cher ami commence par vous faire la

| un oui bien articulé, ils pourraient se procurer le

mine longue; petit à petit il devient froid comme glace; un mois après il ne vous connaît plus. Mais passons ; un ami perdu, un autre de retrouvé; il ne manque pas d’ânes à la foire. Vous en trouvez justement un autre qui vous fait oublier le premier, suivant le cours naturel des choses de ce monde; mais celui-là ne tarde pas aussi à se marier, car c'est par là que tout homme finit et que les sages devraient commencer. Bon! Quand il est en ménage, il n’a pas les mêmes scrupules que tant d’autres, et vous admet

| sans façon sous son toit. Très-bien ! Mais c’est juste-

ment là que je vous attendais, mon cher ami. Vous voyez tous les jours l’heureux couple couler des jours

| tranquilles que la Parque file avec l'or et la soie;

vous les voyez s’embrasser tendrement, se dire de douces paroles, et vous êtes là comme Tantale au milieu des eaux dont il ne pouvait pas même boire une goutte. Que pensez-vous de ce tableau? Etesvous disposé à figurer au coin de la cheminée,

| comme un magot de la Chine, et à être la risée des | époux qui entre eux font des gorges chaudes de ces

pauvres garçons transis ? Croyez-moi, laissez le célibat aux moines qui ont fait vœu de mener une vie pénitente et qui font leur purgatoire en ce monde. Ils veulent expier leurs fautes de jeunesse; pour cela ils restent garçons. Ma foi! la punition est un peu rude, mais après tout elle les mènera droit au paradis ; cela vaut bien quelque sacrifice. Quant aux gens qui restent dans le siècle, benêts sont ceux qui se condamnent au martyr, tandis que d’un mot, avec

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paradis sur terre, à savoir bonne femme, bonne table et bon gite.

Nous aimons à croire que la longue tirade du châtelain n'aura pas fait éprouver au lecteur le même supplice qu’endura en lécoutant notre ami Aymé Verd. Quoi qu'il en soit, le brave archer eut beau éperonner son cheval, faire des écarts à droite et à gauche, il ne put échapper à son tenace interlocuteur, et l’on arriva au chalet avant que ce dernier eùt lâché prise et épuisé sa verve sur les inconvénients du célibat.

Les chasseurs s’arrêtèrent environ une heure dans la grange, où une collation avait été préparée par les ordres du baron de Bouvante, seigneur de ces âpres vallces.

Le moment était venu d’assigner à chacun le poste qu’il devait aller occuper pendant la nuit. Or, ce n’était pas une chose facile, car toutes les positions n'étaient pas également favorables, et quelques-unes même n'étaient pas sans danger. Cependant on finit par s'entendre. Tous les chasseurs furent répartis deux à deux sur les divers points de l'affût, Renaud avec son frère, M. de Jarniost avec Aymé Verd qu'il avait, pour ainsi dire, accaparé malgré lui, et les autres gentilshommes suivant leur convenance et leur goût. Îl ne resta plus bientôt qu’une seule position à garnir. C'était un passage situé dans la partie la plus escarpée du Vercors, et connu dans le pays sous le nom de Col-de-l’Epervier. Les chamois n’y passaient guère que lorsque le poste n’était pas gardé, ce qui faisait que les vieux chasseurs ne se souciaient pas

d'aller faire le pied de grue dans cette embuscade. Ils abandonnaient volontiers la corvée aux jeunes gens, d'autant plus que la route qui menait au Col était regardée comme la plus périlleuse de la contrée. Mais si le danger n’effrayait pas ces derniers, ils n’étaient pas insensibles, comme on peut le croire, à l'idée de passer tout un grand jour de chasse sans brüler une seule amorce; aussi avaient-ils coutume de tirer au sort quels seraient ceux d’entre eux qui iraient faire sentinelle sur ce maudit rocher. Par malheur, quelques années avant l’époque de notre histoire, il arriva que l’un des deux gentilshommes ainsi désignés par le sort fit fausse route, tomba au fond d’un précipice et se cassa les reins. Depuis ce temps, on prit des précautions pour empêcher qu’un pareil accident ne se renouvelât. On décida qu’un seul chasseur irait désormais occuper le Col-de-l’Epervier, en compagnie d’un vieux braconnier de la contrée qui lui servirait de guide, et auquel on accorderait le privilége de choisir lui-même parmi les jeunes gens celui qui serait le plus en état de suivre ses traces.

Les choses se passaient ainsi depuis longtemps, et il y avait lieu de croire qu’elles suivraient, cette nuitla, leur cours ordinaire. Cependant, lorsque les chasseurs élaient arrivés au chalet, ils n’y avaient pas trouvé le braconnier. Cette circonstance n’étonna personne, quoique le vieux Mathurin fût ordinairement plus exact au rendez-vous. On supposa qu'il ne larderait pas à venir, et l’on se mit à table en V’attendant. Mais le souper toucha à sa fin avant que Mathurin eût paru.

Cela est singulier ! dit Renaud. Est-ce qu’on n’aurai pas averti ce bonhomme? J'en avais chargé Jolyot. — J'y suis allé, messire, répondit le valet, et par saint Hubert. ou plutôt, car je me trompe, par saint rien du tout, le vieux drôle avait promis d’être ici avant neuf heures. — Il en est dix, fit observer M. de Jarniost, et il serait temps de partir. — Que faire? dit Renaud ; connais-tu le Col, Jolyoi, et pourrais-tu servir de guide?

Jolyot était un garçon prudent, qui tenait à sa peau de vilain autant qu’un grand seigneur peut tenir à la sienne. Il répondit done qu’il était hors d'état de conduire personne sur celte route, si ce n’est ceux qui auraient envie d'apprendre à faire un saut de carpe dans quelque torrent de la vallée.

Par saint Hugon ! dit Gaspard avec sa présomption ordinaire, vous n’avez qu'à m'indiquer le chemin, et je gage trente écus que j'arriverai au Col-de-l'Epervier avant que vous ayez seulement fait la moitié de votre route. — Ah! mon jeune ami, s’écria aussitôt le châtelain de Beauséjour, je ne vous conseille pas de faire une pareille folie, si vous avez dessein de vous marier cette année. Ce pauvre Tézenas qui s’est tué, il y a cinq ans, était justement à la veille de ses noces. Avez-vous envie de faire comme lui? — Ma foi! dit Gaspard, il a peut-être mieux fait de se jeter la tête la première dans le gouffre que de prendre femme. Il y a bien des gens qui pensent comme lui, s'ils n’agissent pas de même. Quant à moi, pour peu que le voyage en question préserve du mariage, vive Dieu! je veux le faire. — Quelle mauvaise tête! murmura entre

ses dents le sire de Beauséjour. — D'ailleurs, reprit Gaspard en vidant son verre, on dit qu’il y à une aventure à tenter là-haut; va donc pour le Col-del'Epervier! — Et où avez-vous appris à marcher au bord des précipices? repartit Renaud avec vivacité. Avez-vous envie de vous rompre le cou? ou bien n'est-ce que le désir de vous séparer de moi, qui vous porte à abandonner l'affût où nous devions rester ensemble? — Le prenez-vous sur ce ton, mon frère? dit Gaspard. Qu'il n’en soit donc plus question. Par saint André ! je n'avais pas dessein de vous faire la moindre peine.

En ce moment, maître Landry, qui, pendant tout le souper, n’avait pas paru dans la salle, se présenta à la porte du chalet. Il était pâle et essoufflé comme un homme qui vient de faire une longue course.

D'où viens-tu, Landry? lui demanda son maître.

Le veneur, avant de répondre, promena les yeux sur les chasseurs, comme pour s'assurer qu'il n’en manquait aucun ; il sembla éprouver une satisfaction secrète lorsqu'il vit Aymé Verd encore assis entre Sigolène et M. de Jarniost.

Je viens de chez le braconnier, messire, dit-il enfin. — À merveille! dit Renaud ; je reconnais là ton zèle. Eh bien! L’a-t-il suivi? — Non, messire; le pauvre Mathurin a été obligé de partir ce soir en toute hâte pour Grenoble. [l parait que le messager du pays lui a apporté de mauvaises nouvelles de son fils, qui apprend la ganterie, rue des Cordeliers. J'ai eu beau faire, je n’ai pu le retenir. — Tiens! c’est drôle! pensa Jolyot. Maitre Landry chante faux

comme une trompe fêlée. Je gagerais qu’il fait un mensonge. — Qui donc ira au Col-de-lEpervier ? demanda le baron de Montmaur. — Si vous me le permettez, messire, reprit le veneur, je laisserai la meute à Jolyot, et je prendrai la place de Mathurin. — Ah! pour le coup, dit Jolyot, charmé de la confiance que lui montrait le veneur, c’est bien parler, maître Landry! Vous êtes un brave homme ! Vous me demandez toujours un petit louveteau pour l’apprivoiser ; vous en aurez un, maître Landry, et avant qu'il soit huit jours. Que voulez-vous?ajouta Jolyot ense tournant vers ses camarades ; il aime les louveteaux, le veneur. C’est son goût à ce brave homme.

En faisant au baron l’offre de remplacer Mathurin, Landry était sûr d'avance de n’être pas refusé, car savait que le dernier piqueur peut conduire les chiens sur les fumées du chamois aussi bien que le veneurle plus habile. Aussi, personne n’ayant élevé de réclamations contre cette proposition, maître Landry s'avança au milieu de la chambre, afin de choisir son

compagnon de route,

Halte-là ! dit un vieux chasseur sur qui l'œil droit du veneur avait paru s'arrêter, vous savez que les gens mariés sont de droit exempts de cette corvée. — Ce qui prouve, ajouta M. de Jarniost en s'adressant à Aymé Verd, que le mariage est toujours utile à quelque chose. — Malepeste! s’écria aussitôt un Jeune cavalier que Landry semblait contempler de son œil gauche, ne pourrait-on pas, messieurs, mettre tous nos noms dans un chapeau et en faire tirer un au hasard par unc de ces dames? — On voit bien,

Hervé, que vous êtes encore étranger à nos usages, répliqua Renaud. Laissez faire mon veneur; il va choisir le plus leste d’entre nous : ce choix-là vaut mieux que celui d’un sort aveugle. — Sans doute! dit Jolyot : ce sera le choix d’un sort louche.

Pendant cet entretien, maître Landry continuait de passer en revue les jeunes gentilshommes de la compagnie. Quoique sa résolution füt sans doute déjà arrêtée dans son esprit, il paraissait embarrassé et baissait les yeux toutes les fois qu’il approchait d’Aymé Verd. Enfin il s’avança vers Renaud et lui dit, d'une voix sourde, qu'il ne voyait personne dans l’assemblée qui füt plus en étatquel’ami de Gaspard de faire route avec lui.

Et c’est à moi que vous dites cela, maître Landry? répondit le baron étonné. Adressez-vous à lui, ou plutôt nommez-le, et je m'assure qu’il se fera un plaisir de vous accompagner. — Un moment! dit Gaspard, un moment! Y a-t-il vraiment du danger dans ce voyage? Par saint Hugon! j'irais moi-même dix fois, s'il le fallait, plutôt que de le laisser partir. — Ne vous inquiétez pas, messire, dit Landry avec une secrète impatience ; le chemin du Col n’est guère plus difficile que celui du poste où vous allez. Les bergers le fréquentent tous les jours. D'ailleurs, je suis Jà pour prêter la main à votre ami en cas de besoin. — Vraiment! s’écria M. de Jarniost, qui était accouru de l’autre bout de la table, et qui tremblait déjà de se voir séparé de l’archer. Vous n'êtes pas gêné, maitre Landry : vous disposez des gens à votre guise, sans même les consulter. Pour moi, je déclare

ici que je m’oppose formellement au départ de ce jeune gentilhomme. — Et de quel droit, sil vous plait? demanda en riant l’un des chasseurs. — De quel droit. de quel droit!... murmura le châtelain de Beauséjour; que vous importe ? Manque-t-i} ici de gens qui connaissent ce maudit pays, et ne devraient pas altendre qu’on les priât, pour accompagner le veneur? Mais, mon cher monsieur, dit le chasseur, maître Landry était libre de choisir. Il n’est plus temps de revenir sur ce qui est fait. Vous n’auriez pas réclamé si le sort était tombé sur un autre. — Fi! s’écria M. de Jarniost d’un ton animé ; il y a un étranger parmi nous, et c’est lui que vous envoyez au plus mauvais point de l'affût. Est-ce là remplir les devoirs de la vieille hospitalité dauphinoïse, je vous le demande, messieurs? Voudriez-vous qu’on agit ainsi à votre égard, si vous alliez chasser en Vallouisé ou dans le Champsaur ?

Ces raisons, fortement appuyées par Gaspard et par Renaud, auraient sans doute ébranlé la compaguie; déjà même le veneur commençait à craindre que sa victime n’échappât au réseau dans lequel il avait enveloppée, et M. de Jarniost croyait avoir ressaisi sa proie, lorsqu'Aymé Verd, attiré par le bruit de la dispute, s’avança au milieu du cercle, et pria ses amis de vouloir bien le laisser parler.

— Messieurs, dit-il, je suppose que mon avis doit avoir quelque poids dans ce débat? — Sans doute! sans doute! dirent à la fois tous les chasseurs. — Je désire, reprit Aymé Verd, qu’on me traite comme un enfant du pays : c’est Le plus grand honneur que vous

AYMÉ VERD. 57 puissiez me faire. Ne m'’interrompez pas, Gaspard. Le premier devoir d'un gentilhomme est de se conformer aux usages du pays dans lequel il se trouve : c’est, là du moins une vieille maxime du Valgademard. — Mais, mon cher ami, s’écria M. de Jarniost stupéfait, la nuit est noire comme la gueule du loup, et vous ne connaissez pas nos montagnes.—Rassurezvous, messire, reprit Aymé en souriant; j'ai été élevé dans des montagnes plus âpres que les vôtres, el suis accoulumé à braver les dangers qu’un pareil voyage peut offrir. Je partirai donc avec maitre Landry.

Ces paroles concilièrent à Aymé Verd tous les suffrages-de l'assemblée. Les jeunes gens ne pouvaient Jui savoir mauvais gré d’une résolution qui les meltait à l’abri d’un nouveau choix du veneur; les gens plus âgés étaient charmés du respect que notre héros avait montré pour les usages du pays. Quant aux dames, il est rare qu'elles voient d’un œil indifférent le courage uni à la modestie. Aussi applaudirentelles du geste et de la voix. Blanche seule ne dit rien; mais Renaud, qui la regarda en ce moment, crut s’apercevoir qu’elle rougissait.

Cependant l'heure du départ était arrivée. Chacun se disposa à gagner son poste. Aymé Verd lui-même se munit de crampons de fer, s’arma d’un bâton aigu destiné à entrer dans les crevasses des rochers et à servir d'appui dans les endroits difficiles. Il s’enveloppa ensuite dans un bon manteau ct appela le veneur. Mais Landry était déjà sorti. Aymé le trouva à la porte de la grange, discutant d’une manière assez vive avec un jeune paysan, dans lequel notre ami

reconnut avec surprise son domestique Genest.

— Eh bien ! cria-t-il, partons-nous? — A l'instant, messire, répliqua le veneur ; mais faites donc entendre raison à cet entêté montagnard qui veut à toute force venir avec nous.— Par Notre-Dame des Neiges! dit Genest, j'ai promis au baron de Rochelerpt de ne pas vous quitter, messire, et ce ne sera pas un vieux bouc écorné des basses vallées qui pourra me barrer le chemin. — A Dieu ne plaise qu’on vous arrête | répliqua Landry. Tous les chemins vous sont ouverts; ce n’est pas moi qui mettrai mes chiens sur vos fumées pour vous ramener. Vous êtes comme les belettes, dont la peau même ne peut servir à rien. — Tout le monde heureusement ne pense pas comme vous, maitre Landry, riposta le montagnard; tout le monde ne me regarde pas d’un mauvais œil, comme vous le faites en ce moment.

Aymé Verd mit fin à cette dispute en ordonnant à son domestique de rester au chalet.

— Je n’ai pas besoin de vous, lui dit-il; demeurez ici avec Jolyot que vous aiderez demain à conduire la meule.

Genest eut quelque envie d’insister, mais le ton décidé de son jeune maitre lui fit comprendre qu'il n’avait rien de mieux à faire que d’obéir. Il alla donc retrouver son ami Jolyot qui, assis auprès d’un bon feu, contait de joyeuses histoires aux piqueurs, et laissa Aymé Verd s’éloigner au milieu des ténèbres; guidé par le veneur silencieux.

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