‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 19 sur 93 · SHAKSPEARE · texte numérisé non relu

SHAKSPEARE

Tout le monde était déjà couché au château, et le bruit des cantiques avait cessé depuis longtemps, lorsque maître Landry, armé d’une lanterne, regagna son logis après avoir jeté un dernier coup d’œil sur les chiens, les seuls êtres au monde qui partageassent avec Paschale ce que Jolyot appelait les bonnes grâces du veneur. Son appartement était situé dans une arrière-cour, à peu de distance du chenil, à côté d’une grange qui était presque toujours déserte, si

ce n’est lorsque quelque mendiant venait demander l'hospitalité au château. On y montait par un escalier de bois, dont la rampe était depuis longtemps brisée, dont la mousse couvrait les marches; car Landry recevait rarement des visites, et n’aimait pas à voir sa paix troublée par des importuns.

Arrivé dans la cour, le veneur leva les yeux vers la fenêtre de sa chambre, et tressaillit de joie en apercevant une lumière qui brillait à travers le châssis. Depuis longtemps l’honnête Landry pressait Paschale de venir visiter la chambre où il ne tenait qu'à elle, lui disait-il, de devenir un jour reine et maitresse. La malicieuse fille l’avait toujours bercé de promesses décevantes, mais, dans le fait, n'avait jamais paru à un rendez-vous. Cette fois, le veneur vitavec plaisir qu’il avait été plus heureux.

Corps de Christ! se dit-il à lui-même en souriant, elle est donc venue enfin? Ah! les femmes sont comme cela, et il ne faut jamais désespérer avec elles ! Il faut faire comme le vent quand il veut déraciner un arbre. Il souffle, l'arbre tient bon; mais il souffle tant, que l’arbre finit par tomber.

En parlant ainsi, Landry monta les degrés avec la légèreté d’un jeune homme, et, ne trouvant pas la clef à la serrure, se hâta d'annoncer sa venue en frappant deux légers coups à la porte.

Paschale, dit-il, c’est moi! Ouvrez, ma daine farouche; tout le monde dort, et nous pourrons causer ensemble tout à notre aise.

A la grande surprise du veneur, personne ne

répondit.

= cs

Paschale, reprit-il, ouvrez; c'est moi, vous dis-je, c’est Landry.

. Aussitôt que le veneur se fut nommé, un pas louri se fit entendre dans la chambre, et la porte s’ouvrit. Mais, au lieu de la sémillante chambrière, Landry aperçut avec désappointement un homme de haute taille, vêtu de noir, et qu’il était aisé de reconnaitre pour un gentilhomme, à son épée, à ses éperons et à la plume verte de son chapeau. L'étranger était seul dans l’appartement. Il s’y était mis fort à son aise, car il avait déjà fait une brèche assez large à un pâte de venaison que le veneur avait préparé pour tout autre que lui.

Mort de ma vie! dit Landry avec humeur, qui êtes-vous, messire, et que faites-vous ici ?

Le gentilhomme se mit à rire, mais de ce rire sourd qui annonce plutôt le sarcasme que la gaieté.

Hé! hé! hé! dit-il, te voilà aussi attrapé qu'un chasseur qui, croyant prendre un lièvre au gite, trouve un sanglier dans sa bauge. Allons! regardemoi; ne me reconnais-tu pas? Est-ce que quinze années d'absence changent tellement un homme qu’il soit obligé de décliner son nom à ses meilleurs amis ?

Landry, un peu ému, leva sa lanterne et en dirigea les rayons sur la face de l'étranger. Aussitôt il devint pâle comme un mort et laissa tomber le fallot.

Corps de Cbrist! dit-il en balbutiant, c’est vous, monsieur le comte! Je vous croyais au fond de l’enfer. Que venez-vous faire dans ce pays? Avez-vous

envie d’être décapité, comme votre beau-frère, sur la grande place de Grenoble?

Landry venait de reconnaître dans l'étranger le comte François de Sassenage, frère de madame de Montmaur, lequel avait quitté la France quinze ans auparavant, pour échapper à la justice du roi. Nous n'avons pas besoin de dire au lecteur pénétrant que ce personnage est le même qui occupait à Romans la chambre du bachelier, et qui s’est présenté à Aymé Verd sous le nom de capitaine Hartman. La manière dont il s’était introduit dans la chambre du veneur, l'effroi de ce dernier en l’apercevant, indiquent assez qu'il avait jadis existé entre eux des relations plus étroites que celles que les convenances autorisent entre des gens de condition si différente. La suite de l'entretien expliquera quelle était la nature de ces relations.

Tu prends bien de l'intérêt à ce qui me touche? dit M. de Sassenage, je l’en remercie de tout mon cœur. Mais ferme la porte, et si tu as faim, assiedstoi à cette table. Nous avons longtemps à deviser ensemble. Je conçois qu’un tête-à-tête avec une belle eût été quelque chose de plus agréable pour toi, bien que tu aies les cheveux gris et la conscience un peu chargée. Hé! hé! hé! à ta santé, Bombardon mon ami! N'est-ce pas là le nom qu’on te donnait dans le bon temps ? — Messire, dit Landry en restant debout, ce n’est pas ici la place de votre seigneurie. ist-ce que le comte de Sassenage ne férait pas mieux de descendre chez le fils de sa sœur ? Ma maison n’est pas digne de recevoir un pareil hôte. Je loge auprès

des chiens, des chevaux et des bœufs. Ma chambre sent le foin et l'écurie. Si vous me le permettez, je vais vous conduire dans l’appartement que vous occupiez autrefois. — Allons donc! s’écria le comte, tu trouvais bien cette chambre assez belle pour y recevoir Paschale. Ne fais pas avec moi le bon apôtre. Tu sais que je te connais; tu as toujours été un hypocrite, et voilà tout. Tiens, vide ce gobelet, et parlons de nos affaires, entends-tu? de nos affaires, car je suis venu ici pour cela. — Eh! de quelles affaires s'agit-il? demanda le veneur en s’asseyant au coin du feu, et sans oser regarder son interlocuteur. Vous voulez parler sans doute de la cause sainte? — He! hé! hé! dit M. de Sassenage en riant, cela te sied bien, vraiment, vieille chattemitte, de parler de la

* cause sainte ! Passe encore pour moi qui en suis un

martyr, ajouta-t-il en redoublant ses éclats de rire qui semblaient mettre Landry au supplice. Oui, vraiment, je suis un martyr, et il fallait voir comme ces benêts de huguenots m'ont recu dans toutes les villes où j'ai passé. Ils me baisaient les pieds et les mains, et ils eussent volontiers déchiré les pans de mon manteau pour s’en faire des reliques, eux qui se disposent à brûler toutes les reliques des saints. Soit dit entre nous, Bombardon mon ami, les papistes sont de grands sots; mais les prétendus réformés pourraient, ma foi, leur rendre des points. — Vous dites bien du mal de vos anciens amis, messire, répondit le veneur; vous ignorez peut-être qu'ils sont prêts à recommencer le coup qui manqua jadis et coûta si cher à mon défunt maître, Jean de Montmaur.

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ü AYMÉ VERD.

Jacques Bonhomme est pour nous à cette heure; les guisards l’ont tant battu, tant fouaillé, tant muselé, qu’à la fin il commence à montrer les dents. Dernièrement, à Valence, ce poureceau de Lamothe-Gondrin a fait pendre trois dignes ministres el brüler leurs maisons. Croiriez-vous que le populaire a cassé les vitres du gouverneur et a été sur le point de courir aux barricades? — Je sais cela, dit le comte, et voilà pourquoi j'ai quitté le Brandebourg, ear je suppose que, cette fois, les barons du Dauphiné pourront témoigner au roi de France tout l'attachement qu'ils ont pour lui. Hél hé! hé! D'ailleurs, ajouta le comte dont les yeux brillèrent, j'ai une vieille querelle à vider avec messieurs du parlement de Grenoble, et trente châteaux à incendier, comme les miens l’ont été en l'an de grâce 1546. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. À chaque jour sa peine. J'ai à te parler aujourd’hui de notre affaire, — Eh ! de quelle affaire donc? demanda Landry qui faisait semblant de ne pas comprendre la pensée du vieux gentilhomme. — Palsambleu! dit le comte, as-tu donc si peu de mémoire? Faut-il te rappeler ce qui se passait il y a dix-sept ans près de la roche du Loup, par une nuit froide comme celle-ci? N'est-ce pas toi qui avec Bruno... — Assez! assez! interrompit le veneur avec effort, je ne l’ai pas oublié. Donnez-moi à boire, la gorge me brüle.

En disant ces mots, Landry tendit son gobelet au géntilhomme qui le remplit jusqu’au bord, de telle sorte que le veneur, dont la main tremblait, laissa tomber quelques gouttes de vin sur la nappeblanche. Cette vue le fit fremir de la tête aux pieds.

Qu’as-tu donc? lui demanda M. de Sassenage. Tu ne bois pas?

Le veneur montra du doigt la tache qu’il venait de faire.

Regardez, messire, dit-il, regardez! — Eh bien! qu'y a-t-i1? — Cela ne ressemble-t-il pas à du sang répandu sur la neige? — Allons donc, vieux fou! dit le gentilhomme, en es-tu encore là ? N’en vois-lu pas autant chaque fois que tu éventres un cerf ou un sanglier? Sans doute! sans doute! dit Landry ; mais une bête, quelque défense qu’elle nous oppose, n’est pas un homme, après tout. Il y a des moments où, s’il faut vous le dire, je tremble comme la feuille au souvenir de cette heure-là. La nuit surtout, en quelque lieu que j'aille, il me semble que l’autre me suit, et je n’ose tourner la tête de peur de l’apercevoir. Je l’entends qui demande grâce; j'entends son enfant qui crie dans ses bras. D'autres fois, il me semble que les gens du prévôt viennent me chercher pour me conduire devant le juge, et que les rochers mêmes de la vallée portent témoignage contre moi. Vainement j'ai essayé de m'ôter la mémoire en buvant, comme le font nos paysans quand ils ont du chagrin. Le croiriez-vous, messire ? j’ai vidé souvent jusqu’à dix grandes pintes du vin noir de la Côte sans pouvoir m'enivrer une fois! Seulement, quand j'arrive à la dernière bouteille, il me semble que je bois du sang à plein verre. Pouah! — Bon! je vois ce que c'est, dit le comte, Tu es de ces imbéciles qui, après avoir heureusement échappé à la justice, se jugent eux-mêmes et deviennent leurs propres bourreaux.

Moi aussi, j'ai quelquefois des scrupules, comme une vieille dévote qui a oublié de dire son chapelet. Alors je me fais de beaux sermons, je monte sur la sellette et joue, comme toi, le rôle du chevalier de la Triste- Figure. Mais, Pâques-soles! je suis vite revenu de ces accès de stupidité. — Eh! qui vous dit que nous soyons sauvés des longues mains de la justice ? reprit le veneur. On dit qu’elle boite en marchant, mais qu’elle arrive tôt ou tard. J'ai peur que cela ne soit vrai, d'autant plus que nous avons été assez mal avisés dans celte affaire. D’abord, quand l’homme s’est présenté au château, nous aurions. dàù lever le pont-levis et ne pas le laisser sortir. Mais que voulezvous? Jean de Montmaur avait perdu la tête à cette brusque apparition. Il ne songea qu’à mettre son frère à la porte comme un mendiant, en faisant semblant de ne pas le reconnaître, et maintenant le curé raconte à qui veut l'entendre que son ancien maitre est venu frapper à sa porte, juste pendant cette affreuse nuit, — Eh! qu'importe! dit Sassenage en entamant un quartier de jambon fumé. Personne ne le croit, pas même sa servante qui se moque de lui et lui reproche de ne pas dire assez de messes pour l’âme du défunt. — A la bonne heure! reprit Landry. Mais qu’avions-nous besoin d’employer le pontonnier de Confolens et sa mule? — La mule ne dira rien de la chose, je te le promets, interrompit le comte en ricanant. — L’âne de Balaam a bien parlé, reprit le veneur. D'ailleurs, ce Bruno est un bavard qui conte ses affaires à tous les passagers qui entrent dans sa barque. Je ne vais pas le visiter une fois qu’il

ne me mette la mort dans l’âme. Je lai vu il n’y a pas plus de huit jours, et il m’a soutenu, la Bible à la main, que Dieu nous punirait tous un jour ou l’autre, nous et nos enfants si nous en avions.

— C'est un vieux radoteur! dit le comte de Sassenage. Dieu a bien autre chose à faire que de penser à nous qui ne pensons pas à lui. I] laisse aller ce bas monde à l’aventure et ne s'inquiète pas plus que nous ne le faisons de la poussière de nos pieds. D'ailleurs, regarde comme Lout se passe sous le ciel, et dis-moi s'il y a une Providence. L’araignée mange la mouche, le moineau mange la fourmi, le loup mange l'agneau, le feu ne vit qu’en dévorant ce qu’il touche, et l’on appelle le feu l’âme du monde. Qu'est-ce qu'un homme de plus ou de moins sur la terre ? Crois-tu que Dieu les ait comptés'et en sache le nombre? L'enfant qui nait prend la place‘de celui qui s’en va, et tout est dit. Ainsi ne te trouble pas la. conscience, mon pauvre Landry, et dis à Bruno de ma part qu'il ferait mieux de lire Pantagruel et Gargantua que de perdre son temps à lire les Lamentations de Jérémie. Quant à toi, j’ai vu avec plaisir que si tu ne lisais pas le bon Rabelais, (tu pratiquais du moins les sages maximes de Panurge. Ce souper est excellent ; la fille sans doute était jolie? Continue donc, mon brave, je suis sûr que les fantômes ne viendront pas te chercher à table ou troubler tes tête-a-lête avec Paschale. — Sur ce point, dit Landry, vous avez raison, Je sais bien qu’il n’y a de sùr, après tout, que l'heure présente et qu'il faut en jouir. La vie s’en va comme un songe, et les ans passent

aussi vite que la fumée qui sort d’un toit. Il faut donc tâcher d’égayer un peu les courts instants qui nous sont laissés. Aussi, sauf les moments où l’on n’est pas maitre de soi, je vous avoue que j'ai plus peur des gens du roi que de Dieu et de ses anges, et que j'oublierais assez volontiers les fantômes, n’était une autre sottise que nous avons faite. —Et laquelle? demanda M. de Sassenage. — Parbleu! dit Landry, je parle de la frayeur qui nous a saisis au moment où nous entendimes la voix de ce damné voyageur. Si nous avions été d’autres hommes, nous l’aurions envoyé chanter dans le torrent, au lieu de fuir et de lui laisser emporter l’enfant à notre barbe. Qui sait si nous ne les verrons pas reparaitre l'un et l’autre, et si le cavalier n’a pas reconnu l’un de nous? — Ah ! pour le coup, dit M. de Sassenage, voilà qui est raisonner, J'aime mieux cela que tes contes bleus de revenants et tes prétendus remords. Mais puisque nous en sommes à parler de l'enfant, pourrais-tu me dire ce que tu ferais de lui maintenant, si Dieu dans sa bonté le mettait entre tes mains? — Ma foil monsieur le comte, dit Landry, je n’ai pas encore songé à cela. Mais j'avoue que j'ai toujours préféré ma sùreté à celle des autres.

M. de Sassenage parut satisfait de la réponse du veneur. Il quitta la table où il se trouvait, s’essuya les lèvres, et, s’approchant du feu, garda un moment le silence. Enfin, il frappa sur l'épaule de Landry.

— Je vois, lui dit-il, que tu es un homme de cœur et que nous nous entendrons mieux ensemble qu'a-

vec ce rêveur de Bruno. Et pour le prouver la confiance que j'ai en toi, je ’'apprendrai une chose que Lu seras bien aise de savoir. — Quoi donc? demanda Landry avec inquiétude, car l'air satisfait du comte lui semblait de mauvais augure. — Voyons! cherche dans ton esprit. S'il y avait ici un sorcier, n’aurais-tu rien à lui demander ? — Certes, dit Landry après un instant de silence, je ne serais pas fâché de connaitre d'avance l’heure de ma mort. — Hé! hé! hé! dit M. de Sassenage, serait-ce pour déguerpir et ne pas payer la dette, quand madame la Mort, ta créancière, viendra frapper à ta porte? Hélas! mon pauvre Landry, tu aurais beau courir, passer les monts, passer les fleuves, monté sur le cheval le plus rapide de mes écuries, elle marcherait encore assez vite pour arrê- Ler ta monture par la bride et te désarçonner, quand elle en aurait la fantaisie. Tout aveugle qu’elle est, jamais personne n’a pu la duper, même les femmes, qui dupent tout le monde. Aussi, savoir ou ne pas savoir l'heure de sa mort est tout un. On ne peut ni avancer ni retarder cet instant. Tout ce qu’on gagne à une semblable science, c’est de voir blanchir ses cheveux plus vite. Crois-moi donc, reste dans ton ignorance et occupe-toi de choses plus utiles. N'y at-il rien qui pique davantage la curiosité ? — Je vous demande pardon, dit Landry ; je donnerais bien un petit écu à celui qui pourrait me dire ce qui se passe dans l’autre monde, quand on a mis la pierre sur nous. — Pour cela, repartit le comte avec son rire sardonique, je puis te l’apprendre et ne Le demanderai pas même un denier en retour. Je ne suis pas

comme les savants qui font payer bien cher la science qu'ils n’ont pas, et vendent à prix d’or un peu d’air renfermé dans une vessie : je te donnerai, moi, la pure vérité. L'autre monde, vois-tu, ce sont les quatre planches de sapin entre lesquelles on t’enfermera un jour, si tu as le bonheur de n’être pas pendu en plein vent et mangé par les corbeaux. Ce qu’on fait dans ce monde là? On y dort, et d’un sommeil sans rêves. Jamais on n’y a d’insomnies, ni de ces cauchemars qui te font tant de peur. La cloche aurait beau sonner à vos oreilles pendant l'éternité, elle ne vous réveillerait pas. Mais, trève de sornettes! Te voilà retombé dans tes faiblesses de jolie femme, au moment même où je te croyais redevenu homme. Il s’agit bien de savoir ce que nous serons quand nous ne serons plus! Je m'inquiète autant de cela que d’une bouteille qui s’est cassée, et dont le vin s’est répandu à terre. Ce qui me touche, Pâques-soles! c’est bien un autre souci. Ne parlais-tu pas de l'enfant tout à l'heure? — Oui, messire. — Eh bien ! reprit le comte de Sassenage en appuyant sur chaque syllabe des mots qu'il prononçait, j'ai découvert sa trace. — Plait-il ? s’écria Landry en fixant sur M. de Sassenage ses yeux louches, vous dites? — Ne m'as-tu pas entendu? repartit le comte. À quoi bon me regarder avec cette figure qui ferait tourner le lait à une nourrice? Oui, j'ai découvert ses traces, au moment où j'y pensais le moins. Le ciel est si bon! il est venu à mon aide. — Mais êtes-vous certain que vous ne vous trompiez pas? dit le veneur ; nous avons usé nos guétres sur toutes les routes pendant deux ans, sans

pouvoir nous mettre un instant sur sa piste. J'ai peur,

A messire, que vous ne fassiez comme la vieille Diane

qui mord bien quand elle tient la bête par les oreil-

| les, mais qui aboiïe toujours à faux. — Tudieul! dit le | comte, juge par toi-même si je suis un mauvais li-

mier. Connais-tu le maréchal ferrant des Eygallades?

| — Je le crois bien! dit Landry : c’est le vieux Mer-

ley. Jai bu plus d’une fois pinte et chopine avec lui.

à — Eh bien! reprit M. de Sassenage, tu avais sous la | maïn une cornemuse dont Lu n’as pas su jouer. Sans

cela le vieux drôle l'aurait appris ce qu’il m’a appris à moi-même il y a un mois, pendant que je faisais ferrer mon cheval.

Landry secoua la tête d'un air incrédule.

— Et qu’a-t-il pu vous dire, ce vieux sourd? demanda-t-il. Pour moi, j'ai plus de confiance dans le

| bruit de son marteau que dans le bruit de ses pa-

roles. — Vraiment? dit le comte. Mais que penserais-

| tu si ce vieux sourd l'avait raconté que, par une nuit | de décembre, il y a seize ou dix-sept ans, un cavalier

s’arrêla à sa porte pour faire ferrer son cheval ? — Il y à tant de gens qui voyagent la nuit. — Sans doute,

| reprit M. de Sassenage; mais le cavalier portait sous | son manteau un enfant de trois ans à demi mort de

froid et tout couvert de sang. Crois-tu que ce soit là

| une circonstance bien commune, et qu’on voie tous

les jours des gens qui voyagent de la sorte ? — Malédielion! dit Landry, le vieux Merley sait-il quel était

cet enfant? — Pas le moins du monde, reprit le vieux | gentilhomme; il ne connaît pas même le nom du ca- | valier qui est descendu chez lai en semblable équi-

page. — Mais alors, dit Landry, à quoi vous à servi celte découverte? — Pâques-soles! s’écria le comte en riant, j'étais né pour faire un diplomate, comme mon cousin le cardinal de Tournon. J'aurais embrouillé et débrouille les affaires aussi bien que le plus rusé légat de la cour de Rome. À ma place, Lu aurais jeté ta langue aux chiens et te serais contenté de trembler dans ta peau en attendant les événements; mais, Dieu merci! j'ai été plus avisé. Trois ou quatre questions, faites d’un air indifférent, m’en ont appris plus qu’il ne m’en fallait pour découvrir notre voleur d'enfant, eût-il été se cacher sous la robe de Jupiter. — Mais enfin qu’avez-vous su, messire? — J'ai su d’abord le nom du cheval que Merley avait eu l'honneur de ferrer. C'était une vilaine jument à laquelle son maître paraissait fort attaché, et qu’il appelait Rosamonde. — Ensuite? — J'ai su ensuite que le cavalier était une espèce de géant au nez rouge, qui portait de hautes guêtres comme les habitants du Valgodemard, et qui ne prononçait pas quatre mots sans les assaisonner d’un «ventre-ma= hom ! » que Merley croit encore entendre à ses oreilles. — Est-ce tout ? — Non, reprit le comte; l’homme en question, après avoir réchauffe le marmot et avoir partagé avec Rosamonde une pinte de vin chaud, est remonté en selle, a remercié le forgeron, et est parti au galop, sans payer ni le vin qui s'était bu ni les fers qu’il emportait.

— Mais enfin? — Enfin je suis allé dans le Valgodemard. Là, j'ai fait boire les paysans, je les ai interrogés et n’ai pas lardé à découvrir un gentils

à homme à la rouge trogne, dont le cheval s'appelle à Rosamonde, qui jure par ventre-mahom ! et laisse } un créancier dans toutes les maisons où il s'arrête. à Comprends-tu maintenant? — Je comprends, dit À Landry en se levant avec agitation, c’est lui ! Mais 2 qu'a-t-il fait de l'enfant? — Il l’a élevé comme son à propre fils et l’a donné pour tel à tout le monde.— | Et ce fils, où est-il à cette beure? — Ceci, dit le comle, est encore plus étrange que tout le reste. Tu veux savoir où il est? Il est dans cette maison, sous | le même toit qui nous couvre, et nous ne sommes | séparés de lui que par quelques pans de mur et quelques cloisons de bois. — Et son nom ? demanda Landry dont le trouble était au comble. — Aymé | Verd! répondit M. de Sassenage. — Corps de Christ! | S'écria le veneur en se frappant le front, j'aurais dù | m'en douter. Ainsi, poursuivit-il après un moment | de silence, l'enfant de trois ans est à cette heure un B'archer vigoureux, et la main de Dieu l’a amené à jusque sous le toit de ses pères! — Comme tu le dis, D reparlit le comte. — Et que prétendez-vous faire ? b'ourmura Landry en s’accoudant sur la table; je ne | m'attendais pas à me trouver sitôt en face de lui, et à j'avoue que j'aurais autant aimé ne rien savoir.

M. de Sassenage, sans faire attention à la per- D plexité de Landry, lui raconta en détail son entrevue avec larcher dans l’auberge de Romans, et le refus formel qu'Aymé avait fait de s'éloigner de France. DJe ne vois, ajouta-t-il en terminant, qu’un moyen

d'en finir.

Et lequel? demanda Landry en cachant son

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visage dans ses mains. — Lequel! lequel! reprit le

comte, à coup sûr tu me comprends. Tu l'as deviné

avant moi. Ces choses-là se pensent et ne se disent

pas. — Encore du sang! dit le veneur; il y en a

pourtant assez de répandu comme cela ; et je ne vois

pas pourquoi je me mêlerais d’une affaire qui ne me regarde pas. Il m’en a déjà coûté assez d’avoir trempé mes doigts dans votre écuelle. Qu’ai-je à craindre,

moi? Ce jeune homme ne me reprendra pas mes domaines. Madame de Montmaur n’est pas ma sœur. Le baron Renaud n’est pas mon neveu. Et quand on les chasserait du château, que m'importe? Qui que ce soit qui commande ici, il n’en faudra pas moins que je gagne ma vie à mener la meute, à dresser les chiens et à souffler dans la trompe. Quant à vous, c’est une autre affaire; vous avez tué l’autre, afin que vos neveux fussent de grands seigneurs, au lieu de redevenir les fils d’un petit cadet mal famé. Arrangez-vous maintenant comme vous l’entendrez; je ne m'en mêle plus. Si votre soupe vous brûle, c’est vousqui l'aurez faitetropchaude.—Allonsdonc, vieux sépulcre blanchi! dit le gentilhomme; vas-lu recom= mencer Les simagrées? Tu sais bien que ce n’est rien de tuer la louve, quand on laisse vivre les louveteaux. — Mais, dit Landry, faites-en votre affaire ; je n'ai rien à y gagner, moi. — C'est très-bien! Je vois que tu veux rendre à César ce qui est à César, les biens de Montmaur à l’héritier, et ton cou au bourreau, à qui il appartient depuis longtemps. Tu veux attendre patiemment que ce digne jeune homme aille demander au parlement la poursuite des meurs

AYMÉ VERD. 17 triers de son père, que les gens du prévôt viennent 2 frapper à ta porte, et qu'on L’enferme dans quelque | geôle, jusqu’au jour où l’on te mettra à la torture,

car On L’'y mettra, cela est de règle, et ta déposition servira de preuve juridique contre toi-même. Pâquessoles! Bombardon, je te supposais plus de bon sens. et te croyais homme à manger le diable plutôt que de L’en laisser manger. — Vous voulez n’effrayer, messire, dit Landry en pâlissant. Le mal n’est peutêtre pas si grand que vous le faites. Peut-être le chevalier Verd ne connait-il pas le véritable nom du jeune homme et le jeune homme ne se connait-il pas [lui-même.— Repose-toi là-dessus, reprit le comte en 1se versant à boire, et dors sur les deux oreilles. La chose est toute simple ! C'est le hasard qui a conduit {cet archer dans un château où il n'avait rien à faire ; lc’est par un pur désintéressement qu'il a refusé les offres brillantes que je lui ai faites à Romans. Il n’a pas voulu devenir capitaine, mais c’est tout simple- [ment pour rester archer. Çà! maitre nigaud, ajouta le comte, ne perdons pas le temps aux bagatelles de la porte : voici le jour qui s’avance, Où couche cet archer? — Avec son ami messire Gaspard, dit Landry d’une voix sourde ; il n’y a rien à espérer de ce côté-là. Le jour, il est bien armé et se défendrait comme un sanglier.—Eh bien ! voyons, dit le comte, un chasseur comme toi a plus d’une ruse, et ne se laisse pas mettre aux abois par un daguet à qui les lcornes commencent à pousser.

| Landry réfléchit un moment.

— Puisqu’il le faut absolument, dit-il enfin avec

embarras el en s’arrétant après chaque phrase, puisque vous le jugez nécessaire. puisqu'on ne peut pas faire mieux... je sais une occasion propice. où l’on pourrait. où il serait possible... où, si l’on voulait, si l’on était forcé... — Passe, passe, dit le comte en éclatant de rire. À bon entendeur demi-mot. — Eh bien ! oui, reprit Landry, demain nous allons chasser le chamois dans le Vercors. Nous partirons, comme vous le savez, à dix heures du soir, afin de pouvoir prendre nos postes sur les crêtes les plus escarpées de la montagne. Au milieu de la nuit, on n'y voit guère ; les chemins sont glissants. L’archer ne les a jamais suivis, le pied peut lui manquer; el ma foi! quand il sera au fond du précipice… — Je comprends, dit le comte en regardant le veneur, qui était pâle et dont les lèvres tremblaient ; Lu es un homme d’expédients, et c’est merveille d’avoir affaire à Loi. Allons, du courage, Landry, ajouta-t-il en prenant son manteau: c'est notre dernière épreuve. Nous verrons ensuite à régler nos comptes ensemble. Si une de mes fermes près des lacs pouvait te convenir, jé ne dis pas qu'il me soit impossible de te la donner en fief.

En parlant ainsi, le comte ouvrit la porte et descendit lentement les marches de l’escalier. Le ciel était sombre, quoiqu'il fût parsemé d'étoiles. Une gelée blanche couvrait les toits du château et les arbres de la cour.

— Allons! dit ie comte, la chasse sera belle de-= main. Eh! eh! eh! ajouta-t-il avec son rire sardo= nique, nous verrons comment la Providence se tirera de là.

Comme pour servir de réponse à ce défi du scep- } tique vieillard, un éclat de rire plus sonore que le D sien retentit tout à coup à ses oreilles. Il se retourna } vivement, mais ne vit personne à ses côlés, si ce n’est à le veneur qui faisait une assez triste mine.

— Î parait qu'il y a de l'écho ici, dit-il en élevant D la voix.

Au même instant, une femme d’assez haute taille, ! vêtue d’un large chapeau et armée d’un bâton plus D grand qu'elle, passa comme une ombre dans la cour,

et disparut au milieu des ténèbres.

— Qui est cette femme? dit le comte en tressail- D lant. — Oh! ce n’est rien, dit Landry; c’est une vieille folle à qui madame de Montmaur donne l’hospitalité,et qui fait des pèlerinages pour les papistes. Elle à coutume de voyager la nuit, et ril souvent HN tout haut, comme vous l'avez entendue. Je suppose D qu’elle se moque ainsi des bonnes gens qui lui don- } nent des écus pour aller à Notre-Dame de Vienne ou a Notre-Dame des Neiges.

M. de Sassenage se contenta de cette explication et s’éloigna bientôt, après avoir annoncé au veneur à qu'il reviendrait le surlendemain pour embrasser à madame de Montmaur ct ses neveux. Lorsqu'il eut à disparu dans l'ombre, Landry poussa un soupir, 2 remonta dans sa chambre, se coucha tout habillé; mais nous ne saurions dire s’il réussit à s'endormir.

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