AYMÉ VERD. LAS
M’as-tu entendu? reprit la jeune fille; allons, en route ! — Mais, mademoiselle, dit le pâtre, ne pourriez-vous attendre que le soleil fût levé? Je nai pas envie d'aller rejoindre mes chèvres dans la combe où je n’ai pas même osé aller chercher leur peau. — Mon Dieu ! s’écria Blanche hors d'elle-même, le temps s'écoule, et nous devrions dejà avoir fait la moitié du chemin. Tiens, mon enfant, ajouta-t-elle en mettant une bourse pleine dans la main du berger, voici tout ce que j'ai sur moi; mais je L’en donnerai le double et le triple si tu veux me suivre, — Ma foi! dit le berger, gardez votre argent, il pourrait tout au plus servir à m'acheter une place derrière l'église, et une croix de pierre comme on en voit une sur la tombe du feu bailli, et, comme dit Le proverbe : Mieux vaut un chien vivant qu’un seigneur mort. — En ce cas, dit Blanche avec résolution, enseigne-moi seulement le chemin : je vais partir.
Pour le coup, le pâtre n’y comprit plus rien. Mais tout grossier qu'il était, il parut touché de cet héroïsme, quoiqu'il n’en comprit par les motifs.
Allons, belle demoiselle, dit-il en prenant Ja bourse, puisque vous y tenez, il ne sera pas dit que Serpolet vous aura laissée partir seule. Il en arrivera ce qu'il pourra. Souvenez-vous seulement de tout ce que vous m'avez promis. C'est singulier ! ajouta tout bas Serpolet, ces demoiselles de château ont quelquefois de drôles de caprices! Voyez-vous celle-là qui va trotter la nuit sur des rochers, où mon chien ne passe jamais en plein jour sans baisser l’oreille et mettre la queue entre ses jambes?
Cependant Blanche de Sassenage avait endossé la mante grise d’un berger, et s’éloignait à grands pas du chalet.
Le chemin qu’elle allait suivre jusqu’au pic formidable, connu dans le pays sous le nom de Col-del’Epervier, est en effet un des plus difficiles, ou, pour mieux dire, un des plus impraticables où l’homme ait jamais hasardé ses pas. Les âpres vallées au mitieu desquelles il passe offrent aux yeux des voyageurs un spectacle aussi imposant que terrible. Des gorges sans fond, où l’on voit bouillonner des torrents dont le bruit arrive à peine jusqu’à vous, sont encaissées entre des masses de rochers grisâtres, dont les flancs, tourmentés par les eoux ou par le feu, témoignent encore des bouleversements qu’a subis notre globe dans les temps primitifs. Dans les régions moyennes, le sol est couvert d’une végétation sauvage qui semble destinée à cacher les traces des révolutions qui ont déchiré cette terre, et mis, pour ainsi dire, à nu ses entrailles. Des mélèzes, des pins centenaires étendent leurs sombres rameaux sur les rochers et se penchent au bord des précipices. Rien ne trouble la monotonie de ce lugubre paysage, si ce n’est, çà et là, quelques nappes d’eau qui tombent blanchissantes d’élage en étage, et dont quelques-unes descendent de si haut, que les eaux emportées par le vent s’'éparpillent en poussièreavant d’avoir atteint le fond du gouffre, et vont mouiller d’une pluie fine les flancs des montagnes avoisinantes. Mais c’est surtout lorsque, après avoir gravi péniblement les sentiers qui sillonnent les bois, si l'on peut appeler sentier les
AYMÉ VERD. 57 rares vestiges qu'impriment sur la mousse ou sur un sol friable les pieds des bêtes fauves qui vont boire dans les torrents ; c’est, disons-nous, lorsqu'on arrive dans la partie supérieure de ces alpes incultes que le tableau devient plus affreux. La nature se présente alors dans une effrayante nudité. Vu dans son ensemble et d’un point culminant, le paysage pourrait être comparé à une mer orageuse dont les vagues immenses se seraient tout à coup pétrifiées sous la main de Dieu, comme un monument éternel de sa colère. Toute espèce de végétation a disparu, même les lichens rampants et les mousses parasites. Un vent furieux règne presqu’en tout temps sur ces hauteurs, et détache sans cesse quelques fragments de rocher qui roulent à grand bruit et en faisant des bonds immenses jusqu’au fond des vallées. Au milieu de ces scènes de désolation, sous ce climat rigoureux, on se croirait par moment transporté aux jours de la vieillesse de la terre, alors que le soleil aura perdu sa chaleur, et le sol sa fécondité; un sentiment d’effroi religieux s'empare de l’âme. On sent davantage son néant, et l’on est forcé de s’avouer que la planète des enfants d’Adam est une terre frappée de malédiction, car ce n’est pas ainsi qu’elle a dù sortir des mains du Créateur. Cependant cette vue, tout en rapetissant l’homme, l'élève d’un autre côté. Seul être pensant au milieu de ces masses confuses et inertes, il apparait sur les débris de ce vieux monde comme un roi déchu qui visiterait ses palais en ruine.
Telles sont les impressions que fait éprouver laspect des contrées sauvages, connues, dans le Vercors,
sous le nom de montagne de Saint-Chaffrey; mais st le voyageur veut parcourir ces vallées et monter au Col-de-l'Epervier, qui en est la cime la plus haute, le soin de sa propre conservation est bientôt le seul qui l'occupe. Sur un espace de deux lieues environ sont accumulés tous les dangers qu’on peut rencontrer dans une excursion au milieu des Ro dauphinoises. [l faut passer les torrents sur des troncs d'arbre vermoulus, côtoyer les précipices, ramper sur les mains en plus d’un endroit, et se fier à des échelles fragiles que les bergers ont suspendues cà et là, pour pouvoir suivre leurs troupeaux de chèvres. La rencontre des loups et des ours est le moindre. péril qui menace le chasseur ou le botaniste imprudent.
C'était pourtant à travers ces obstacles presque insurmontables que mademoiselle de Sassenage s'élai aventurée sur les pas d’Aymé Verd. La nuit était profonde et centuplait les dangers du voyage. Mais Blanche ne songeait point à elle-même: elle ne pensait qu'à sauver l'infortuné jeune homme dont les jours élaient menacés. Insensible au froid, à la peur, à la fatigue, elle pressait son guide, trop lent à son gre, el le précédait même dans les endroits où le pâtre ne risquait son pied qu’en tremblant.
On comprend quelles devaient être les angoisses de Blanche. Il y avait une forte demi-heure que l'archer et son terrible compagnon s'étaient mis en route. Déjà ils devaient être bien loin: peut-être même le crime était-il consommé. D'ailleurs, en admellant qu’il ne le fût pas encore, comment se flatter d'atteindre, au milieu de difficultés sans cesse renais-
santes, deux piétons vigoureux partis si longtemps avant vous! Cette pensée donnait des ailes à mademoiselle de Sassenage.
Foi de Serpolet ! disait le pâtre qui avait peine à la suivre, elle ne marche pas, elle vole. Elle court comme Nanetle quand elle a quitté ses sabots. Si je ne l’avais vue à la lueur de la lampe, je la prendrais pour une fée, car on dit qu’elles troltent ainsi sur les pics lorsqu'elles vont étendre leur linge sur le mont Aiguille.
Cependant les obstacles se multipliaient à mesure que Blanche et son guide avançaient dans leur route. Au milieu des ténèbres qui l'entouraient, notre héroïne savait à peine où elle posait le pied; mais elle allait toujours devant elle avec cette assurance que donnent les fortes préoccupations, et qu'on ne peut mieux comparer qu’à l'audace effrayante des somnambules. Souvent elle entendait tomber derrière elle dans l'abime la pierre sur laquelle elle venait à peine de se poser : ce bruit effrayant, loin de lalarmer sur ses propres dangers, ne lui rappelait qu’une chose, c’est qu’Aymé Verd avait passe là, lui aussi, et que peut-être il avait été moins heureux qu’elle. D’autres fois elle s’arrêtait glacée d’épouvante, car elle avait cru entendre un bruit semblable dans le lointain, et son imagination pleine de terreurs lui représentait alors l’archer roulant tout meurtri au fond dela vallée, après avoir chancelé un moment sur le bord. Enfin, après trois heures de marche qui lui parurent un siècle, elle se tourna vers son guide, et lui demanda s'ils étaient encore loin du Col-de-VEpervier.
Nous n’en sommes plus qu’à une petite lieue, dit Serpolet en faisant claquer ses doigts ; mais, le diable m’emporte si je n’aimerais pas mieux être couché avec mes chèvres! Il nous reste encore à faire le plus dur de la route. — Mais es-tu bien sûr que nous ne nous soyons pas trompés de chemin? s’écria Blanche. — Je voudrais aller au ciel aussi droit, dit Serpolet; mais, si vous m'en croyez, nous allons maintenant faire un petit détour. Nous ne perdrons pas grand temps, puisque vous êtes si pressée, el nous serons peut-être sùrs d’arriver avec tous nos membres. — Non! non! repartit Blanche en frémissant ; prends le pire des deux chemins; c’est celui-là que je veux suivre! Tu seras riche pour ta vie, si tu fais ce que je l’ordonne.
Serpolet, garçon intéressé comme le sont tous les montagnards des Alpes, ne se le fit pas dire deux fois; malgré le danger auquel il s’exposait lui-même, il renonça à prendre le détour dont il avait parlé, pour s'engager dans une voie qui, depuis longtemps, n’était plus fréquentée, même par les plus hardis chasseurs. Après avoir cheminé encore longtemps à travers une gorge ténébreuse, au milieu de laquelle leurs yeux ne pouvaient leur servir à rien, si ce n’est à les tromper, et où ils étaient obligés, comme les aveugles, d’invoquer le secours de tous leurs autres sens, afin de se diriger dans leur marche, ils gravirent péniblement une colline estarpée. Le sentier qu’ils suivaient allait se rétrécissant toujours davantage à mesure qu'ils avançaient. Enfit il s'arrêta brusquement devant un rocher taillé à pie, et Blanche,
pensant que le pâtre l'avait égarée, crut un moment qu’ils allaient être obligés de revenir sur leurs pas; mais il n’en était rien. En cet endroit, le rocher offrait une saillie de quelques pouces, sur laquelle il fallait s'aventurer, afin d'aller rejoindre, à trente pas de là, le sentier interrompu. Ce passage difficile, suspendu comme une corniche au-dessus d’un gouffre béant au fond duquel on entendait le sourd mugissement d’une eau invisible, était alors connu dans le pays sous le nom énergique de Pas de Miséréré. I n'existe plus aujourd'hui, car des éboulements successifs ont détruit l’espèce de chapiteau qui le formait. Le montagnard, après avoir averti Blanche de raser du plus près possible le rocher qui s'élevait comme une muraille, du côté opposé au précipice, se risqua le premier sur ce pont redoutable, en s’appuyant contre la paroi glissante et en sifflant, pour faire le brave. Mais son souffle était inégal et annonçait une vive émotion. Quant à Blanche, elle suivit son guide d’un pas ferme, comme si elle ne se fût pas doutée du péril. Les voyageurs longèrent ainsi l’abime pendant près d’une minute. Enfin le passage s’élargit, et ils arrivèrent heureusement sur une espèce de plate-forme, où, malgré les instances de la courageuse fille, Serpolet s'arrêta pour respirer.
— Qu'on m'y reprenne! dit-il, Il me semble que je viens de tirer ma tête de la gueule du loup. Ah! foin du métier de guide! J’aime mieux conduire mes chèvres. Elles sont moins têtues et moins fantasques que les belles dames de château.
En ce moment la lune se leva à l'horizon, et sa lu-
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mière blafarde éclaira d’un jour douteux l'immense paysage que la nuit ensevelissait dans son ombre.
Au nom du ciel! dit Blanche, remettons-nous en chemin. Tu dois être content, voici le clair de lune, et nous pourrons aller plus vite désormais. — Ah! bien oui! dit Serpolet, fiez-vous-y au clair de June, s’il y en avait eu tant seulement un rayon tout à l'heure, tous les trésors de M. de Gadagne ne m’auraient pas décidé à franchir ce maudit passage; tenez, avancez-vous un peu, mademoiselle, et regardez s'il est engageant le chemin que vous m'avez fait prendre.
Blanche s’approcha du bord de la plate-forme, et, à la clarté de l’astre des nuits, mesura avec effroi le gouffre au-dessus duquel elle avait marché. Les ténèbres en disputaient encore le fond à la lumière, mais on pouvait apercevoir, à une profondeur immense, des rochers aigus dont la cime était seule-éclairée par une lueur crépusculaire. Mademoiselle de Sassenage se sentit saisie d’un affreux vertige.
— Grand Dieu! dit-elle en se retirant en arrière, si le pied nous avait glissé... — Oh! dit le pâtre, si le pied nous avait glissé, nous ne nous serions pas fait de mal sur les rochers; les corbeaux auraient eu le temps de nous manger en chemin. C’est, ma foi, vrai! ajouta-t-il avec la gaieté d’un enfant qui rit du péril auquel il vient à peine d'échapper; quand on tombe de si haut, il y a encore du profit, ne serait-ce que de pouvoir recommander son âme à Dieu, et réciter son miséréré depuis le premier verset jusqu’à amen.
Mademoiselle de Sassenage était loin de partager l’humeur insouciante de son guide. Ce terrible passage était un lieu trop propice aux desseins du veneur pour qu'Àymé Verd eût échappé à son sort, si, Comme tout portait à le croire, il avait passé là. A cette pensée, Blanche sentit se renouveler ses angoisses. Dans sa douleur elle se pencha de nouveau sur le gouffre, comme si elle eût pu en sonder les rieuses profondeurs. Mais, qui la fit tressaillir de 1 qu’à ses oreilles.
— Par saint Chaffrey! s’écri parler de l’autre côté du Pas.
folles qui sont au ch montagne? — P
mystéen ce moment, un bruit à tête aux pieds arriva jus-
a le berger, j'entends Est-ce que toutes les alet ont pris l’idée de courir la aix! dit Blanche en écoutant.
La jeune fille avait cru distinguer, malgré la distance, la voix rauque de Landry et une mais plus douce, dont l'accent connu avait fait battre Son cœur. Cependant elle craignait encore de se tromper, car durant son trajet elle avait été plus d’une fois le jouet d’une semblable illusion. Ce qui, en cet instant, ajoutait surtout à sa défiance, c'était d’ouir les deux chasseurs derrière elle, tandis que tous ses efforts avaient tendu à les atteindre, et qu’elle désespérait d’y parvenir. Avait-elle donc marché si vite qu’elle les eùt dépassés? Avaient-ils été arrêtés par quelque accident? Ces idées se pressèrent à la fois dans l'esprit de Blanche. Mais une pensée qui fit évanouir toutes les autres frappa aussitôt la jeune fille. Si c'était bien Aymé qui approchait, à coup sûr il se disposait à traverser le Pas de Miséréré, et c’était là sans doute que l’attendait Landry.
voix mâle
ientôt le veneur parut, en effet, au sommet du sentier, à l'extrémité de la corniche. Sa voix se fit entendre alors plus distinctement, quoiqu’elle fût un peu altérée, soit à cause de la fatigue, soit par suite de l'émotion dont ne peuvent se défendre les hommes les plus pervers au moment de commettre un crime.
— Allons, messire! dit-il, dépêchons! nous voilà arrivés. Passez devant et ne craignez rien ; j'aurai les yeux sur Vous. — Croix-Dieu! repartit Aymé Verd en regardant le frêle chapiteau sur lequet il allait marcher, et qui, éclairé par la lune, se détachait assez vivement sur le fond noir de la vallée ; par quel diable de chemin me conduisez-vous, maitre Landry? On dirait que vous avez juré de me faire faire cette nuit les douze travaux d’Hercule. Jamais je ne pourrai passer là, il faudrait avoir des ailes. — Estce que vous auriez peur? dit Landry d'une voix creuse.
Ce seul mot produisit sur le brave archer l'effet d'un talisman. En bon chrétien qu’il était, il fit un signe de croix, et s’avança aussitôt d’un air résolu sur le passage. Cependant Blanche avait écouté avec
effroi ce court entretien. Elle se leva aussitôt éperdue, et voulut se précipiter en avant pour retenir Aymé Verd avant qu'il eût mis le pied sur la corniche; mais le pâtre la saisit par sa robe, et posa en même temps une main sur sa bouche.
— Par saint Chaffrey! dit-il à voix basse, avezvous perdu la tête? Croyez-vous qu’on puisse danser un rigaudon sur le Passet aller y faire la révérence aux cavaliers? Chut! retenez votre langue, si cela
est possible, et laissez faire ces braves gens.
Lorsque mademoiselle de Sassenage se fut débarrassée de l’étreinte de Serpolet, l’archer s’était déjà engagé sur la corniche et Landry le suivait la tête baissée. La plume ne saurait décrire ce qui se passa alors dans l'âme de Blanche. La malheureuse fille eût voulu crier pour avertir Aymé du guet-apens qu'on avait prémédité contre lui; mais elle avait compris, avec cet instinct que Dieu donne parfois dans les grands périls, elle avait compris, disons-nous, qu’un mot, un geste, un souffle pouvait surprendre le hardi jeune homme et lui faire perdre l'équilibre. Et pourtant si elle gardait le silence, qui pouvait arrêter le veneur ? N’etait-elle donc venue jusque-là que pour être le témoin inutile et impuissant de l'assassinat d'Aymé Verd? Dans cette horrible perplexité, Blanche, qui suivait Landry du regard, tremblait à chacun de ses mouvements, et croyait sans cesse lui voir lever le bras pour pousser dans le gouffre sa victime. Ses tempes se couvrirent d’une sueur froide. Elle était immobile, sans haleine, et Jon eût dit qu’elle ne vivait plus que de la vie incertaine de l’archer. Ce dernier, néanmoins, poursuivit bardiment sa route le long de la rampe, en retenant son souffle et en avançant le pied avec précaution. Enfin Blanche laissa échapper un profond soupir. Par un bonheur inexplicable, l'intrépide jeune homme venait d'arriver sain et sauf sur la plateforme : Blanche et le jeune pâtre, cachés à l'ombre dans les anfractuosités d’un roc, pouvaient l’observer sans attirer sur eux-mêmes son attention. Il était
ag
très-calme : après avoir fait un second signe de croix, il se tourna pour voir venir son compagnon. Celui-ci ne tarda pas à paraître. Alors Serpolet, ne croyant plus avoir de retenue à garder, leva la main en l'air pour faire claquer ses doigts et annoncer ainsi sa présence. Mais mademoiselle de Sassenage lui jeta un coup d'œil expressif qui le retint cloué à sa place sous la voûte qu’ils occupaient. Landry s’avança d’un pas lourd et chancelant, comme un homme en proie à l'ivresse. Sa figure était plus päle qu’à l’ordinaire, et ses genoux semblaient vouloir se dérober sous lui. Il eût désiré sans doute de continuer son chemin, mais il n’en eut pas la force et fut obligé de s'asseoir, ce qu'il fit à une faible distance de la retraite de Blanche.
On se tromperait étrangement si l’on attribuait l'abattement du veneur à la seule crainte qu'avait pu lui causer là vue du précipice sur lequel‘il avait marché; cette crainte y entrait pour fort peu de chose, car il était aguerri à de semblables entreprises, et ce n’était pas la première fois qu’il avait franchi ce pas difficile. La défaillance qu'il éprouvait tenait donc à une autre cause.
Il était parti du chalet avec la ferme résolution d'arriver seul au Col-de:l’Epervier.‘Le Pas de Miséréré était précisément le lieu qu'il avait marqué d'avance pour l’exécution de son projet. Là, pensaitil, pas de témoins, pas de résistance possible : un seul geste, et tout sera fini. Tout le long du chemin il ne fit que s’affermir dans cette affreuse-idée, sans avoir un seul instant d'hésitation. Il s’imaginait
qu’en se débarrassant d'Aymé Verd, il allait être délivré tout à coup de ses remords, de ses craintes, et entrer dans une vie nouvelle. Il attribuait à l’existence de ce jeune homme tous les maux qu’il avait | soufferts depuis dix-sept ans Egaré par les tourments que lui causait le meurtre de Ponce (car si le repentir | éclaire, le remords ne fait qu’aveugler), il se prépa- | . rait à commettre un nouveau crime ct à enfoncer le fer dans sa blessure, tout en croyant l'en arracher. Arrivé à l'endroit fatal, il ramassa donc toutes ses forces et s’avança hardiment derrière le jeune homme, la main droite levée sur lui. Il n’avait plus qu’un pas à faire pour l’atteindre. Mais, en cet instant, ses yeux se couvrirent d’un nuage; son bras, paralysé, ne-put faire un seul mouvement, et il faillit tomber luimême dans le précipice.
Lorsqu'on se voit sur le point d’atteindre un but longtemps rêvé, on éprouve parfois d'avance une émotion semblable à celle qui suit ordinairement Paccomplissement du désir. Nous jouissons alors, par anticipation, du bien ou du mal que nous avons | prémédité : l’acte réellement consommé ne produi- | rai{, pas des effets plus sensibles. En cette occasion, le | veneur ressentit en lui, non pas cet effroi salutaire | | |
qui arrête le coupable, mais cette stupeur profonde qui se répand dans l’âme de l’assassin lorsqu'il vient de frapper ua coup mortel. Il arriva, comme nous | lavons vu, pâle et tremblant sur la plate-forme, se maudissant lui-même, mais plus que jamais résolu d'arriver sans son compagnon au Col-de-l’Epervier. Son trouble et son anéantissement ne purent échap-
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per longtemps à mademoiselle de Sassenage. Aussitôt qu’elle s’en aperçut, elle sortit sans bruit de son asile, et, posant un doigt sur ses lèvres, parut tout à coup aux yeux d’Aymé Verd. Nous n'avons pas besoin de dire quelle fut la surprise de notre héros lorsqu'il vit la jeune fille, dont il n’avait pu approcher jusqu’à cette heure, sortir tout à coup du creux d’un rocher et lui faire signe de la suivre, Il va sans dire aussi qu'il ne se fit pas prier, et abandonna sans scrupule le veneur à une méditation dont il était loin de soupconner le sujet.