LA CHASSE AUX CHAMOÏS
Pevions-nous, cher cousin, nous quitter de la sorte ? Les deux Griffith.
Le châtelain de Beauséjour, privé, comme nous
l'avons vu, de la société d'Aymé Verd, avait passé une assez triste nuit au poste qui lui avait été assigné. Sa mauvaise étoile lui avait précisément donné pour compagnon d’affût un gentilhomme engage depuis longtemps dans les liens du mariage, et qui, par conséquent, devait goùter assez peu les éloges que M. de Jarniost, par suite d’une longue habitude, ne cessait de prodiguer à l'hyménée. On conçoit donc que le vieux seigneur dut éprouver un vif conlentement, lorsque, au point du jour, il vit paraitre tout à coup, à quelque distance du lieu où il se trouvait, le jeune archer qu’il croyait en embuscade au Col-de-l'Epervier, Aymé Verd, en effet, guidé par le jeune pâtre, s’approchait à grands pas du rocher dans l'angle duquel étaient tapis les deux chasseurs. En apercevant le bon châtelain, il ne put retenir un geste de surprise, If s'arrêta, et, se tournant vers son guide, il lui demanda s'ils étaient bien arrivés au Col-de-l'Epervier. Mais l’agile Serpolet, obéissant sans doute aux ordres secrets de Blanche, avait déjà tiré ses grègues et décampait à toutes jambes à travers la vallée, en sautant comme un chamois sur les cimes des roches les plus aiguës. La première pensée d'Aymé Verd fut de courir après le pâtre, pour lui demander une explication de sa conduite; mais il n’en eut pas le temps. Déjà M. de Jarniost Pavait saisi par une des aiguillettes qui attachaient son pourpoint, et le tenait captif, à peu près comme un pêcheur qui a saisi un carpillon par une de ses na= geoires, et tremble de voir le poisson rebelle lui échapper. Le digne seigneur serrait si fort, que l’ai-
| guillette ne tarda pas à se rompre et lui resta dans
| les mains. Cette circonstance, néanmoins, ne Île
| déconcerta aucunement; il y trouva même un sujet
| d'exorde parfaitement approprié à son genre d’élo-
| quence et à la matière délicate qu'il allait enfin aborder, avec quelque espoir de trouver un auditeur complaisant,
— Je suis désolé, messire, s’écria-t-il en saisissant le bras de l’archer, je suis désolé d'avoir brisé cette attache. Mais ce petit accident vient à l’appui de ce
) que je vous disais hier, lorsque nous causions ensem- L ble des ennuis du célibat. Qui va, je vous prie, réparer ce léger échec qu'a subi votre toilette? Allez- | vous prendre vous-même, en rentrant au logis, du fil el une aiguille, et, mettant habit bas, vous asseoirez- } vous sur vos talons pour recoudre votre aiguillette?
Aymé Verd ne put s'empêcher de sourire de l’observation du vieillard.
— Ferez-vous, reprit celui-ci, le voyage de Romans tout exprès pour aller trouver un tailleur, ou
» courrez-vous de village en village après le couturier ambulant qui ravaude, à trois sous par jour, les bardes de nos fermiers ? Autant vaudrait, sur ma foi, courir après le Juif errant! — J'avoue, dit l’archer, sans trop savoir où voulait en venir M. de Jarniost, j'avoue que le cas est embarrassant. — Eh bien!
reprit le châtelain de Beauséjour avec vivacité, si vous aviez femme au logis, mon cher enfant, vous ne seriez pas exposé à ces extrémités fâächeuses. Ce soir, en rentrant Chez vous, vous trouveriez une personne aimable qui viendrait se jeter à votre cou et qui,
tout en vous cajolant, réparerait, d'une main delicate, l'accroc que j'ai eu le malheur de faire à votre pourpoint. Mais, ajouta le vicux seigneur, sans lächer sa proie et en l’attirant doucement vers le petit recoin où il avait allumé du feu pendant la nuit, suivez-moi; nous causerons ici plus à notre aise, tout en savourant quelques gouLtes du ratafia, dont Sigolène a eu soin de remplir ma gourde. C’est elle, mon cher enfant (comme nous l'avons vu, le châtelain de Beauséjour se plaisait déjà à donner ce nom à l'archer), c'est elle qui a distillé, de ses propres mains, ectte liqueur délicieuse, qui est un merveilleux cordial pour la chasse. Soit dit en passant, il n’y a pas, dans toute la province, de fille qui puisse en remontrer à Sigolène dans tout ce qui regarde les soins de l'office. Vous en jugerez par vous-même, quand vous viendrez me voir à Beauscjour, comme vous me j'avez promis.
L'archer ne se rappela pas le moment précis où une pareille promesse avait pu lui échapper; cependant Ja politesse l’obligea à faire un signe de tête approbatif. I ne prêta, toutefois, qu'une oreille distraite aux éloges que M. de Jarniost donnait à Sigolène, car la conduite du petit pâtre à son égard lui avait paru assez étrange pour qu’il cherchàt à sem rendre compte. Il ne pouvait croire qu'il eùt été sims plement le jouet de Serpolet, et se demandait si Blanche n’était pour rien dans celte nouvelle aven= ture. I l'avait vue parler tout bas au jeune pâtre, et avait même cru remarquer un léger sourire sur ses
lèvres, au moment où il lui avait dit adieu en Jui
AYMÉ VERD. 95 annonçant qu'il allait regagner au plus vite le Colde-l’Epervier. Quel dessein pouvait-elle avoir en l’égarant ainsi? Cette question était aussi difficile à résoudre que toutes celles que notre ami s’étaient posées depuis la veille. Aussi fit-il de vains efforts pour percer ce mystère. Il ne trouva dans son esprit que trouble et incertitude.
Cependant le jour se faisait peu à peu. Bientôt le soleil parut à l’horizon. La matinée était froide, l’air vif; aucun nuage, aucune vapeur n’obscurcissait la sérénité de l'atmosphère. De l'endroit où se trouvalent les trois chasseurs, on pouvait voir une grande parlie de la vallée dans laquelle étaient renfermés les chamois. C'était un vaste bassin, dont les flancs étaient couverts d'a/ps ou pâturages, tandis que les hauteurs n’offraient qu’un assemblage bizarre de rochers informes.
— Eh bien! mon cher enfant, dit M. de Jarniost en contemplant l’astre du jour qui montait resplendissant à l’autre extrémité de la vallée, voici, comme dirait du moins maitre Gaschet, le savant précepteur de Sigolène, voici le blond Phébus qui sort radieux de la couche de Thélis, sa femme légitime, son epouse en tout bien et tout honneur. Aussi, vovez comme il est rouge et fleuri, comme il a l'air bien portant. Vous nous êtes apparu à peu près à la même heure, mon jeune ami, mais avec une mine bien diflérente, Ah! voilà ce que c’est que d’être garçon : on porte les ennuis du célibat écrits sur son visage. On n'a personne qui mette la main à votre toilelte, peigne votre chevelure et rappelle les roses sur votre
teint, soit en vous donnant un gros baiser, soit en vous préparant, chaque matin, un julep fortifiant ou un lait de poule. Mais il me semble que j'entends làbas les chiens qui se mettent en route. Alerte! à notre poste et l’œil tendu! Je suppose, voisin Charrost, ajouta-t-il en se tournant vers son compagnon de nuit qui s'était dressé sur ses jambes dès que les aboiements de la meute s'étaient fait entendre, je suppose qu’il y a assez de feu sous la cendre pour allumer nos mèches. Allons, c'est bien! Couchonsnous ventre à terre, et si vous voulez voir le museau des chamois, ne failes pas un mouvement. Ils seront là aussitôt que la bise qui agite là-bas les mélèzes. Surtout ne tirez pas avant de pouvoir distinguer nettement la cambrure des cornes, et visez les robes noires : ce sont les bêtes les plus grasses.
Les chasseurs virent bientôt, en effet, déboucher dans la vallée la troupe éperdue des fauves, qui avait laissé les chiens bien loin derrière elle. Elle s’avançait le nez au vent, espérant trouver un passage dans le défilé étroit que gardait M. de Jarniost. Mais elle fat accueillie par trois coups de feu, et se vit forcée de rebrousser chemin, à peu près comme un escadron de mousquetaires qui, n'ayant pas réussi à forcer les lignes de l'ennemi, tourne bride et s'enfuit ventre à terre pour échapper à la fusillade. Un seul des chamois était resté sur le champ de bataille, et gisait sans vie au milieu de l'alp où la veille, peutêtre, il errait encore en liberté. Le sire de Beauséjour et son voisin Charrost furent en même temps l'un que J'autre au fond de la gorge où était tombée la pauvre bête.
— Mais, voisin, dit M. de Jarniost, à quoi bon vous déranger? Cela ne vous regarde pas. Dieu merci! je n'ai pas besoin de votre aide. — Comment l’entendez-vous? s’écria Charrost d’un air de mauvaise humeur; est-ce que vous prétendriez avoir tue lPanimal? Vous savez, voisin, que vous n'avez pas la main plus heureuse à la chasse des chamois qu'à la chasse des gendres. [ls passent devant votre nez, sans que vous ayez jamais pu en attraper un par les cornes. Ainsi, remontez là-haut, je vous le conseille, si vous ne voulez pas que l’etourneau qui est tombé dans vos filets prenne sa volée.
À ces mots de fâcheux augure, M. de Jarniost jeta un regard inquiet vers le point élevé où il avait laissé Aymé Verd; mais, voyant que l’archer était assis paisiblement sur la cime du roc, il reprit son assurance et apostropha vivement son compétiteur. Celui-ci n’était pas homme à abandonner ses prétentions. Il tira de sa ceinture un lingot, et, le montrant à M. de Jarniost : Puisque vous êtes si sùr de votre fait, voisin, lui dit-il, montrez-moi votre plomb; nous allons ouvrir la bête, et nous verrons bien qui l'a frappée. — Soit! dit M. de Jarniost, en exhibant de son côté un lingot marqué à ses armes; nous allons voir.
Quand le chamois fut éventré el qu’on eut retiré de ses entrailles le projectile qui l'avait arrêté dans sa course, les deux chasseurs se regardèrent d’un air stupéfait. Le lingot n’appartenait ni à lun n1 à l’autre. [1 était marqué aux armes de Montmaur; c'était elui qui chargeait l’arquebuse d'Aymé Verd. Après
celte découverte, il ne restait plus qu’à emporter Île fauve, ce que les gentilshommes firent d'assez bonne grâce, mais en niant tous les deux qu’ils eussent eu la moindre prétention à l’honneur de l'avoir tué, et chacun se moquant de la vanité de son voisin.
Cependant la chasse continuait sur les autres points de la vallée. On entendait toujours les chiens donnant de la voix sur la piste des fauves, et de temps à autre des coups de feu qui annonçaient que partout les chasseurs faisaient leur devoir. Mais tout à-coup, comme par enchantement, les aboiements de la meute, le bruit des arquebuses et le sifflement aigu des chamois cessèrent d’arriver jusqu'aux oreilles de nos amis.
— Que signifie cela? dit M. de Charrost en tendant sa tasse de cuir pour recevoir un coup de ratafia, gage de réconciliation entre lui et le sire de Beausejour ; que signifie cela ? les chiens auraientils fait defaut? Hé! hé! hum! hum l'ajouta-t-il, après avoir savouré la précieuse liqueur, quoique les fumées des chamois soient fortes et tenaces, et qu’un chien de garde püt les suivre, cela ne m'élonnerait point. Nous n'avons jamais su chasser cette bête-là dans le bas pays. Parlez-moi des gentilshommes du Gapençais! Ils partent tout au plus au nombre de trois, laissent les chiens au chenil et les femmes à la maison, d’où elles ne devraient jamais sortir. Ils s'approchent à petit bruit des glaciers et luttent | d'adresse et d’agilité avec les fauves pour les surprendre, tandis que nous courons ici le chamois avec la trompe et la meute, comme s’il s'agissait de daims
ou de chevreuils. Il est vrai que cette chasse ne vous plairait guère, voisin; le plus grand silence doit ré- | gner pendant toute la poursuite. A cinq cents pas de distance, le chamois entend une parole qui se dit à voix basse, et la femelle qui est en vedette donne l'alarme à tout le troupeau. — Ah! oui, dit le chà- | telain de Beauséjour avec ironie, oui, voilà une belle chasse, et qui fait honneur à la galanterie des genlilshommes gapencais! Vraiment, voisin, on voit | bien que vous avez habité longtemps ce pays-là, car [je n'ai pas aperçu hier madame de Charrost parmi les dames. Je ne sache pas que son absence vous ait rendu l'œil plus juste et la main plus sûre, ‘et que | vous en abattiez plus de chamois. Quant à nous au- |tres, vrais gentilshommes du bas pays, ajouta M. de Jarniost, qui n'avait vu dans la dissertation de son |voisin, sur la chasse, qu'un moyen de rentrer, par [une transilion plus ou moins habile, dans son sujet favori ; quant à nous, habitants d’une contrée où la politesse n’est pas inconnue, nous croyons que Îles dames ne sont déplacées nulle part. Tout le vin de Inos vignes ne suflirait Pas pour nous mettre en gaieté, si elles n'étaient assises à table auprès de nous, si leurs mains blanches ne remplissaient nos verres. Tous les violons et toutes les cornemuses du Pays ne nous feraient pas remuer un pied, si leurs doux yeux ne nous invitaient à la danse. Une épouse jeune, belle, bien élevée.
En cet endroit, M. de Jarniost fut interrompu par l'arrivée d’un nouveau personnage qui descendit tout à coup du haut des rochers qui dominaient le poste,
a8 AYMÉ VERD.
et se jeta au milieu du groupe en jurant et en teimpêtant comme un damné, Le sire de Beauséjour, qui avait été d’abord désagréablement surpris par cette brusque apparition, sourit avec délices lorsqu'il eut reconnu, dans le visiteur importun, son autre futur gendre, Gaspard de Montmaur.
— Eh! mon cher enfant, lui dit-il en le saisissant de la main droite, tandis que de la main gauche il retenait Aymé Verd, quel bon vent vous amène? Vous arrivez fort à propos; j'allais justement expliquer à votre ami, qui est un homme de sens, mes idées sur le véritable bonheur, lequel, comme vous le savez, est fort rare, et ne se trouve qu’en ménage, entre des époux assortis. — Mille tonnerres! dit Gas=, pard en secouant vivement son bras pour faire làcher prise au vieillard; vous me rompez la tête avec vos sornettes! Le bonheur, c’est de vivre en paix] «le chasser tout le jour et de faire ses quatre volontés; pour cela on n’a pas besoin d’une femme qui vous contredise du matin au soir, et d’un beau-père qui vous sermonne quand la femme commence a se taire, Mais, par saint Hugon ! il ne s’agit pas de cela: | Savez-vous ce que vous faites ici? vous entourez le lort, quand la garnison a décampé. Les chamois sont partis, et, pour le présent, la chasse est closes Pardieu! ajouta l'archer en considérant Aymé Verd; je comprends tout à cette heure. C'est comme cela que vous gardez le Col-de-l’Epervier, mon bel ami?| Je vous en fais mon compliment ! Il est bon de vous! confier un poste. Mais répondez-moi donc! Quel faites-vous ici? où est Landry ? — Calmez-vous! dit}