ELLES
Aymé Verd, un peu embarrassé pour répondre, car il ne savait trop comment excuser sa présence auprès de M. de Jarniost.—Me calmer ! s’écria Gaspard. Vous êtes, ma foi, plaisant! vous n’avez qu’un refrain pour toutes vos chansons. Vous ressemblez à ces médecins qui, pour toutes les maladies, vous mettent à la diète. Me calmer! si je tenais ce coquin de veneur, je saurais bientôt s’il a la tête aussi dure que la crosse de mon arquebuse.
En entendant ces mots, M. de Jarniost jugea prudent de lâcher le bras de Gaspard. Il s’éloigna même de queïques pas, en donnant pour excuse qu'il apercevait au loin les dames, et en ajoutant tout bas : Diable! diable! le vin qui bout le plus fort dans la cuve est souvent le meilleur; mais ce n’est pas le moment qu'il faut choisir pour le boire.
Cependant Aymé ne comprenait rien à la colère de son ami. Il le laissa un instant exhaler sa bile ; mais voyant qu’elle était loin de s’apaiser, il lui demanda d’un ton plus sérieux ce qui pouvait l'avoir mis dans un pareil état.
— Palsambleu! dit brusquement Gaspard, je puis bien vous le dire à vous, puisque vous êtes mon ami, mon seul ami, et que j'ai besoin d’ailleurs de le dire à quelqu'un. Tenez, là, sans détour, j'ai passé une mauvaise nuit. Je ne sais trop comment vous vous êtes arrangé, vous, avec ce veneur du diable; mais j'ai fort regretté de n'avoir pas pris votre place.
— Quoi! n’étiez-vous pas avec votre frère? — Oui, sans doute, j'etais avec Renaud, et à Dieu ne plaise D que je dise du mal de lui! c’est le fils de ma mère.
après tout, ct mon ainé! Mais, voyez-vous, les longs têle-à-têle ne m'ont jamais rien valu; d'ailleurs, la nuit est faite pour dormir, el non pour philosopher, à moins qu’on ne médite sur les ennuis de la vié avec un joyeux camarade, en face d’une bouteille pleine, ou avec quelque bonne fée de garnison, dans une chambre bien close. — Croix-Dieu! dit Aymé, que s'est-il donc passé? — Oh! rien, rien, reprit Gaspard en cherchant à se modérer. Les choses se sont passees à merveille, au moins pendant le premier quart de la faction. Vous savez, Aymé, que ce quart-là est toujours le plus court. Mais ne voilà-tl pas que tout à Coup, au moment où j'y pensais le moins, monsiéur mon frère s’avise de me faire la morale, à peu près comme vous auriez pu me la faire. Je n’y prenais pas garde ; car, grâce au ciel! vous m'avez habitué depuis longtemps à ces beaux discours sur la vertu : cela me fail aujourd’hui le même effet que le son des cloches qui appellent à la messe tant de gens qui les laissent sonner, et ne s'en portent pas moins bien. Mais, petit à petit, j'entends mons Renaud qui change de ton; il fait comme le ministre, me reproche mes beaux habits, me gourmande sur æeci, puis sur cela; prétend que j'ai tort de jurer par les saints. Par saint Hugon! par saint Maurice! par saint Leufroy ! par saint Babolein ! par tous les saints du paradis ! est-ce que cela le regarde? Est-ce que je ne suis pas le maitre de m'habiller à ma guise? Est-ce qu’it faudra lui demander la permission, quand je voudrai invoquer mon saint patron? C’est ma coutume, à moi, et j'y tiens. — À la bonne heure! dit Aymé; mais je ne Vois pas
là un grand sujet de colère. — Comment done! s'écria Gaspard d’un air irrité. Allez-vous être de son avis, maintenant ? Le ministre vousaurait-il dejà converti? Je n’en serais pas étonné, car les philosophes se laissent prendre aux mauvaises raisons, comme les oiseaux à la glu. Pour moi, qui suis plus simple, il m'en faut de bonnes. Aussi, lorsque j'ai vu où il en voulait venir, je lui ai dit Lout net ma façon de penser. — Et où voulail-il en venir? — Par saint Hugon ! ne vous l’ai-je pas dit? A quoi rêvez-vous donc? est-ce que vous ne m’écoutez pas? Où il voulait en venir! Parbleu! il ne me l’a pas caché : il voulait tout simplement faire de moi un huguenot. Pendant trois heures au moins il m'a battu les oreilles de ses prêcheries, il s'est mis à attaquer le pape, la messe, les sacrements, et j'ai eu la patience de l'écouter sans mot dire, en me tenant à quatre pour ne pas éclater. Mais à la fin, morbleu! je n'ai pu y tenir, et j'ai lâché l’écluse ; je l’ai envoyé à tous les diables, lui et son ministre; je lui ai dit que j'étais catholique et que catholique je mourrais, dussent en crever de depit tous les réformés de France, de Suisseet d'Allemagne. Là-dessus, mon homme s’est enveloppé dans son manteau, et ne m'a plus adressé le parole de tout le reste de la nuit. — Je crains, Gaspard, que vous ne soyez allé un peu vite, dit Aymé, et que vous n'ayez montré dans cette rencontre votre brusquerie ordiaire.
— Pas le moins du monde! repartit Gaspard: je l'ai laissé faire, et pour me désennuyer j'ai entonné la complainte de Pierre Buis :
Venez tous, pécheurs misérables, Eutendre la fin lamentable De Pierre Buis le prêcheur, etc.
— I] ne manquait plus que cela! s’écria Aymé. Vous savez que cette chanson est en horreur parmi les réformés. Je ne puis vous cacher, Gaspard, que vous avez mal agi et que tous les torts sont de votre côté. Votre frère se trompait sans doule, mais vous deviez respecter au moins ses bonnes intentions, et ne pas chercher à le blesser.
Cette sage réflexion, au lieu d’apaiser le courroux del’archer, ne fit que l’enflammer davantage, comme cela arrive souvent en pareil cas.
Allez-vous, à votre tour, me faire un sermon? dit-il. Prendrez-vous toujours le parti des autres contre moi? Avez-vous envie que j'aille au prêche et que je chante les cantiques de Marot? Par saint Médard! j'aime mieux chanter ses chansons. — Eh! pour Dieu ! dit Aymé Verd avec un peu de vivacité, chantez-les tout à votre aise quand vous êtes avec des fous de votre espèce. Mais ici, mais sous le toit de votre frère, gardez plus de mesure, et ne répandez pas la tristesse dans les cœurs, sous le prétexte d’y faire naître la joie. — Je vous admire! repartit Gaspard , rien ne vous émeut , rien ne vous étonne. On vous proposerait de vous faire Turc ou païen, que cela vous paraîtrait tout naturel. Jour de Dieu! je ne suis pas dévot, et use plutôt les genoux de mes hauts-de-chausses contre les tables des cabarets que sur les dalles des églises. Je n’ai de ma vie pu souffrir
AYMÉË VERD. 105
les moines, de quelque couleur qu’ils fussent, et de toute la gent encapuchonnée, il n’y à que les jeunes nonnains qui aient jamais su me plaire. Mais, par saint Barnabé! je tiens à ma religion, je tiens à la messe, je tiens aux sacrements, et tous les docteurs de Genève ne viendraient pas à bout de me convertir. J'aimerais mieux, d’ailleurs, me faire juif ou musulman que de me faire huguenot. — Il y a plus de passion que de véritable zèle dans votre langage, dit Aymé d’un ton de mécontentement. — Vous pouvez donner à mes sentiments le nom qu’il vous plaira, M. Caton. Je ne m'inquiète guère plus de votre avis que des neiges d’antan. Ce qui est certain, c’est que, depuis mon enfance, je me défie de ces faces pâles de huguenots. La servante de mon vieil oncle, le président, les haïssait; Dieu la bénisse! Je crois que je tiens d'elle quelque chose.
Aymé Verd regarda son ami d’un air étonné.
Oh! reprit Gaspard, je ne dis pas cela pour mon frère; quoique je ne m'attendisse pas plus à le voir protestant qu’à voir le vieux château de Montmaur descendu de lui-même au bas de la montagne. Cependant je me suis enfin accoutumé à cette idée, et pourvu qu'il me laisse tranquille, nous vivrons en paix. Un frère est un frère après lout. Ainsi gardez vos discours pour une meilleure occasion. Je suis très-calme. Je ne conserve de cette nuit aucun ressentiment. Mais, par saint Hugon! ce boute-feu de ministre aura affaire à moi! — Il faut done absolument, dit Aymé, que vous cherchiez querelle à quelqu'un? — Allons, s'écria Gaspard impaticnté, vous
disposez-vous encore à prendre sa defense, à celui-là ? C'est à n’y pas tenir, et franchement, vous me supposez trop de patience. Je ne puis plus dire un mot , faire un mouvement, que vous ne soyez là, comme un vérificateur des poids publics. pour peser mes paroles et mesurer mes pas. Cette contrainte commence à me fatiguer, et, en vérité, je l'ai supportée trop longtemps. Il faut que cela finisse, — Gaspard! dit Aymé Verd en pâlissant, c’est la première fois que vous me parlez sur ce ton. — Et moi, j'espère que ce sera la dernière, reprit Gaspard d’un ton brusque et sans faire altention au trouble de son frère d'armes. Je veux être libre, entendez-vous? libre comme l'air. Quand un habit est trop juste et m'empéche de respirer, je le quitte. Vous êtes sans cesse autour de moi comme une guêpe qui bourdonne à mes oreilles et cherche à me piquer.
— Gaspard! répéta Aymé Verd d’une voix altérée, vous vous oubliez! — Non, non! je sais ce que je dis, reprit Gaspard. L'amitié n’est pas un mariage ; et, grâce à Dieu, il n’y a pas eu entre nous d’épousailles. Je ne vous ai point promis obéissance devant le tabellion : et je n'ai pas besoin d’être mené, comme un enfant, par les lisières. D'ailleurs, qu'est-ce que votre prélendue sagesse, je vous prie? A quoi m’a-t-elle servi jamais? Vous ne vouliez pas que je vinsse à Montmaur; et, sans vos bons conseils, il y à deux ans que j'aurais embrassé ma mère! Dispensez-vous donc à l'avenir de me donner des avis, car je vous déclare que je ne les suivrai plus. Mais j'ai perdu assez de temps ici, ajouta Gaspard en se lournant
AYMÉ VERD. 105 vers M. de Charrost. Avez-vous vu, messire, passer Par ici une espèce de bête fauve, aux jambes tortes, aux yeux louches, connue dans le pays sous le nom de Landry ?
— Mon jeune ami, répondit M. de Charrost sans S'approcher, car le ton de voix de Gaspard n’avait rien d’engageant, vous voulez parler du veneur de votre frère? Je ne l'ai point vu, et le diable seul pourrail dire où il est, puisqu'il n’est pas au Col-del'Epervier. — Merci! répliqua Gaspard. Je saurai bien le trouver.
En disant ces mots, l’archer descendit rapidement la montagne, sans adresser un salut à personne, même à son ami. Celui-ci le suivit des yeux, espérant qu'il reviendrait sur ses pas, selon sa coutume, pour lui serrer la main et lui demander pardon de sa vivacité. Mais il attendil vainement : bientôt il le vit disparaître derrière les rochers.
Croix-Dieu! se dit-il à lui-même avec émotion ; je ne croyais pas que les choses pussent aller si loin. Mais, après tout, ajouta-t-il en faisant un geste d’insouciance, j'en suis bien aise! La patience est une Yérlu; cependant elle a ses bornes. J'étais las moimême de vivre côte à côte avec ce cheval indompté.
Une rupture entre deux amis est une chose commune en notre siècle où, de tous les liens qui unis- Saient entre eux les hommes, l'amitié est celui qui s’est le plus relâché. On renonce aisément à des relations que l'intérêt seul ou la commodité a formées,
et cela n’entraine même ordinairement, de part et
d'autre, ni reproche, ni violence, ni colère, ni re-
grets. Mais deux cœurs joints par une forte cousture, pour nous servir d’une expression de Montaigne, ne peuvent guère se séparer sans une sorte de déchirement. Telle fut, du moins, la sensation qu’éprouva Aymé Verd, en voyant disparaitre son frère d'armes. Il ne songea pourtant ni à le rappeler ni à courir après lui. Blessé à la fois, comme il l'avait été, et dans son affection et dans son amour-propre, il eût plutôt laissé son cœur se briser, que de faire une pareille démarche. Malgré ses habitudes graves et son humeur sensée, il avait quelque chose de l’entêtement montagnard, et, nous pouvons le dire, de la fierté des Montmaur. Toutefois, ses sentiments personnels ne le préoccupèrent pas exclusivement. Il aimait trop Gaspard, pour ne pas voir avec tristesse le développement fâächeux que prenait son caractère, naturellement violent et emporté. Il frémit même à la pensée des excès auxquels la passion pourrait entrainer un homme qui, pour de simples contradictions, se mettait en lutte ouverte avec un frère et faisait si bon marché d’un ami. Le souvenir des généreuses qualités de son ancien compagnon d’armes put à peine dissiper ces funestes pressentiments.
La main appuyée sur le canon de son arquebuse, Aymé était encore plongé dans ses noires réflexions, lorsque des cris perçants vinrent frapper ses oreilles. Il tourna vivement la lête, mais n’aperçut rien qui pôt lui expliquer la cause de ce tumulte. [l distingua seulement à quelque distance un groupe de dames el de jeunes filles qui appelaient du secours, agitaient
leurs mouchoirs, et donnaient Lous les signes de la plus extrême frayeur. Quelques-unes montraient du doigt une des parties du mont sur lequel se trouvait Aymé Verd, comme pour indiquer que là ctait le danger. Mais c’est dans le chapitre suivant que nous verrons la suite de cette aventure.