MOLIÈRE
Le coup qui avait renversé Aymé Verd avait été si vigoureusement appliqué, que le brave archer, déjà épuisé par les fatigues de la lutte, était resté étendu sur l'herbe, privé de connaissance. Lorsqu'il revint
à lui, il se trouva couché dans un bon lit, à l'ombre d’épais rideaux. Le sommeil qu’il avait goûté avait été lourd et pénible. Des songes affreux, tels que les enfantent la fièvre et le délire, l'avaient longtemps agité. Il s'était vu tombant du haut des précipices. Il s'était assis dans des cavernes humides, sur des nids de serpents. Transporté tout à coup au milieu d’une campagne couverte de neige, il avait aperçu le chevalier Verd se débattant contre une bande d’assassins. Il eût voulu le secourir, mais, par suite d’une de ces métamorphoses si communes dans les rêves, il était redevenu petit enfant et ne pouvait opposer aux meurtriers qu’une résistance inutile. I avait ensuite rencontré dans un endroit désert le capitaine Hartman et avait fait route avec lui. Pendant le voyage, le vieux racoleur avait ôté successiment plusieurs masques qui couvraient son visage, jusqu’à ce qu’enfin il se fût montré à lui sous la figure hideuse d'une bête fauve, prête à le dévorer. Plus tard, il avait vu Gaspard et Renaud tirant l'épée Pan contre l’autre, et se porter des coups mortels, tandis que leurs ancêtres, s’animant sur la toile où ils étaient représentés, riaient à se tenir les côtes. Enfin Blanche lui était apparue pâle, triste et couverte d’habits de deuil. Elle pleurait à chaudes larmes et lui faisait des signes qu’il ne pouvait comprendre. Il s’'approcha d’elle pour linterroger, mais elle le repoussa avec effroi, et sembla lui ordonner de fuir. Etonné de cette conduite, ému dela douleur de son amante, il la supplia de s'expliquer. Celle-ci voulut parler, mais elle eut beau remuer les lèvres;
il n’en sortit aucun son. Elle ouvrit alors la bouche tout entière, et Aÿmé s’aperçut avec terreur que sa langue avait été arrachée de son palais. Telle fut l'horreur qu’il éprouva à cette vue, qu’il se réveilla en sursaut, le front baigné de sueur et la poitrine haletante. La douce clarté du jour, pénétrant à travers les rideaux, put à peine dissiper les visions qui gvaient troublé son sommeil. Peu à peu néanmoins il recouvra l'usage de ses sens et de sa raison. Que l’homme est peu de chose! pensa-t-il en s'essuyant le visage. Il ne sait pas même distinguer la réalité de l'apparence; et de vaines chimères, des rêves absurdes l’agitent et le tourmentent pendant son sommeil, autant que pourraient le faire quand il veille les événements les plus douloureux.
En faisant cette réflexion, Aymé écarta les rideaux qui le couvraient, et fut assez étonné en ne reconnaissant aucun des objets qu’il avait l'habitude de voir à Montmaur au moment de son réveil. Il jeta les yeux sur le paysage qu’on découvrait à travers les fenêtres, et sa surprise redoubla, car la campagne au milieu de laquelle il se trouvait n’était pas celle qui environnait le manoir de Renaud. C’étaient là des circonstances assez étranges pour qu’Aymé Verd examinât avec curiosité l'appartement dans lequel il se trouvait. Le mobilier qui le garnissait était dans un état qui n’annonçait précisément ni l’aisance ni la détresse, mais qui portait à croire que le maitre du logis descendait plutôt qu’il ne montait l'échelle de la Fortune. Quelques fauteuils de chêne massif, dépourvus de coussins et de crépines, mais
dont le bois luisait comme un miroir, étaient rangés avec symétrie autour de la chambre. Un trumeau de Venise, dont la dorure était un peu ternie, ornait le dessus de la cheminée; la glace en était assez nette pour permeltre de supposer qu’il y avait dans la maison quelque jeune fille qui aimait à s’y mirer
tous les matins. Les lambris, jadis coloriés, avaient | élé noircis par la fumée de l’âtre et de la lampe. En- |
fin, la tapisserie qui couvrait les murs était si fanée, elle montrait tellement la corde, qu’on pouvait assurer qu’elle n’avait pas été renouvelée depuis le temps du dauphin Humbert II.
Aymé Verd ne put comprendre en quel lieu il se trouvait. Il ne réussit pas davantage à s’expliquer la
manière dont il y était venu. Le jour était-il à son déclin ou à son aurore? Ce fut là pour notre ami un |
nouveau mystère. En consultant ses souvenirs, il parvint cependant à se rappeler assez nettement les aventures de la chasse et le combat qu’il avait soutenu contre l'ours. Mais, à partir de ce moment, il n'avait plus aucune notion de ce qui s’était passé, et
sa mémoire ne lui retraçait que les rêves bizarres |
qu’il avait faits durant un long sommeil. Il croÿait, du reste, avoir été terrassé par la bête fauve elle-
même et ne comprenait guère comment il avait pu,
lui échapper. Quoi qu’il en soit, il ne pouvait se plaindre du sort qui l'avait amené sous ce toit mystérieux. Il éprouva même un vif sentiment de recon:
naissance pour ses hôtes, en voyant sur une petite
table, à la porté de son bras, une tasse de porcelaine remplie de vin épicé. Une lampe, brülant sous la
tasse, entretenait le breuvage dans une douce chaleur, Aymé, après avoir bien palpé tous ses mem-
} bres, pour s'assurer qu’il n’en avait aucun de rompu, | ne se fit aucun scrupule de vider la coupe à la santé
de ses amis inconnus, et ne souhaita plus qu’une chose : ce fut de les connaître. Pensant qu'ils ne tarderaient pas à venir le visiter, il prit un livre qu’on avait eu la précaution de mettre sur la table, à côté de la veilleuse, et qui n’était autre que les Aventures de Florimond à la recherche de la belle 4raminthe.Il l'ouvrit à une page marquée par un signet,
Let ne fut pas médiocrement étonné en lisant la
phrase suivante, qui servait de titre au quatrevingt-dix-neuvième chapitre :
COMMENT LE BEAU FLORIMOND SAUVA DU PLUS GRAND DANGER LA SOEUR DE LA PRINCESSE, ET OFFRIT A CETTE DERNIÈRE LA PEAU DE LA BÊTE FÉROCE.
Cette allusion à un événement récent, dont il avait
été le héros, engagea le jeune archer à commencer la
lecture du chapitre qu’il avait sous les yeux ; maisil ne tarda pas à être saisi d’une telle envie de bâiller, qu’il jugea prudent de poser le livre, afin de ne pas retomber dans la léthargie d’où il venait à peine de
! sortir. Au même instant, des sons un peu criards,
qu’il reconnut pour être ceux d’une mandoline, arrivèrent jusqu’à ses oreilles. La personne qui jouait de cet instrument avait choisi un air tendre el langoureux, qu’elle cherchait à rendre plus expressif, en ralentissant la mesure et en appuyant avec art sur cer-
taines modulations. Par malheur, quelques notes fausses venaient de temps en temps trahir l'émotion du virtuose mâle ou femelle qui se livrait à cet exercice poétique. Mais ces petits accidents ne semblaient pas faits pour décourager son zèle. Aussi la mélodie, s’il nous est permis de donner ce nom harmonieux au chant plaintif qu’exhalait la mandoline, la mélodie, disons-nous, allait toujours son train, lorsque Aymé entendit tout à coup ces mots prononcés d’un ton aigre et à demi voix : Etes-vous folle, ma sœur? | Que faites-vous là? Avez-vous envie de réveiller les malades?
La musicienne, au lieu de répondre, continua de pincer les cordes avec la même expression de ten- | dresse. |
Voulez-vous bien finir ? reprit la voix. Allez faire ailleurs votre tintamarre, J'étais sûre que vous nous régaleriez ce matin d’un air de votre façon.
La suite de l'entretien ne parvint pas jusqu’à notre | ami. Îl n’entendit qu’une espèce de chuchotement semblable à celui de deux dévotes qui se disputent une chaise pendant l’office divin. Mais à la fin il lui parut que la sensible musicienne avait cédé aux charitables remontrances de sa sœur, ce dont il ne fut | pas trop fâché, malgré le goût dont il se piquait pour les beaux-arts.
Tout cela pourtant n’avait pu lui apprendre dans quelle maison le destin capricieux l'avait jeté. Il en était encore réduit aux conjectures, lorsqu'il s'aperçut que quelqu'un ouvrait la porte de sa chambre et se glissait sans bruit derrière ses rideaux. Bientôt il
vit paraître un petit vieillard enveloppé soigneusement dans une houppelande à ramages et la Lête couverte d’un bonnet de laine. Il marchait sur la pointe des pieds et semblait retenir son baleine. Après un instant d’hésitation, Aymé Verd reconnut le châtelain de Beauséjour. Cette vue lui fit dresser les cheveux sur la tête, et regretter, pour ainsi dire, d’avoir échappé aux griffes de l'ours. Il se voyait, en effet, pieds et poings liés, à la merci du fâcheux discoureur, dont il avait naguère essuyé l’intarissable éloquence. Cependant il crut de son devoir de lui adresser quelques remerciments pour les bons soins dont il se voyait entouré. Il se proposait, en outre, de lui demander des éclaircissements dont il avait grand besoin pour comprendre sa véritable situation ; mais à peine eut-il prononcé une parole, que M. de Jar- | niost mit un doigt sur ses lèvres pour lui recommanp der le silence, et dit ensuite à voix basse, d’un ton pmystérieux : Pas un mot! pas un geste! tenez-vous tranquille. Je sais tout ce que vous avez à me dire : bles actions sont plus éloquentes que les paroles; et, laprès ce qui s’est passé, je n’ai rien à vous refuser. | Aymé Verd, stupéfait, ouvrit la bouche pour réppondre, mais son hôte fit un mouvement d’impa- | tience : Voulez-vous lui faire de la peine? dit-il; ) voulez-vous lui désobéir ? Elle ordonne que vous pre- Qniez du repos, entendez-vous? Là! là! soyez tran-
quille, vous la verrez Lôt ou tard. — Quoi! mademoi- B selle de Sassenage daigne penser à moi? interrompit Bl’archer, qui n'avait plus devant les yeux que l’image Hde Blanche. — Allons! s’écria le châtelain; voilà le
délire qui le reprend. Je veux parler, mon cher enfant, de celle que vous savez bien, de la beauté qui vous doit la vie; mais nous causerons de cela une autre fois. Ne vous tourmentez point : tout s’arrangera. Je n'ai pas un cœur de pierre, ni elle non plus. — Mais, dit Aymé, pourriez-vous au moins me dire... — Je sais, je sais, reprit le vieux gentilhomme ; soyez sans inquiétude : il va beaucoup mieux, nous le sauverons. Le barbier l'a pansé hier et ne l’a pas quitté de toute la nuit.
En disant ces mots, le châtelain de Beauséjour mit encore le doigt sur sa bouche, et s’éloigna aussi discrètement qu’il était entré, laissant Aymé Verd confondu de ce qu’il venait d’entendre. Tout ce que notre ami avait pu démêler dans ces discours énigmatiques, c’est qu’il y avait dans la maison une personne blessée plus dangereusement que lui, qui, désormais remis de ses fatigues, ne gardait plus d’autres traces de sa rencontre avec l’ours que quelques égratignures sur les bras. Malgré sa patience ordinaire, il ne put se résigner à suivre les instructions de son hôte et de la reconnaissante Sigolène. Il se jeta à bas de son lit et commença à s’habiller. Pendant qu'il était occupé de ce soin, il entendit tout à coup retentir des sanglots dans une chambre éloignée. Autant qu’il en pouvait juger, c'était une femme qui pleurait. Il acheva de passer à la hâte son pourpoint, dans la crainte où il était que quelque accident ne fùt survenu aux habi: tants de la maison. Mais il n’avait pas encore attaché ses aiguillettes, lorsqu'on frappa un léger coup à sa porte. Il ouvrit, et vit paraître Paschale, la cham=
brière de mademoiselle de Sassenage. Elle était tout en larmes, et, malgré les efforts qu’elle faisait pour parler, ne laissait échapper que des sanglots et des gémissements. Sa douleur était si vive, qu’elle émut Parcher et redoubla ses inquiétudes.
Qu’as-tu, mon enfant? lui dit-il. Au nom du ciel, réponds-moi ! Est-il arrivé quelque malheur à ta maitresse? — Ah ! messire, dit Paschale, ce pauvre garçon ! Si vous saviez dans quel état je lai vu ! C’est à fendre le cœur. Lui qui était rouge comme une cerise, il est devenu aussi blême qu'un parpaillot. — De qui veux-tu parler? demanda Aymé Verd. — Pardine ! de votre écuyer, repartit Paschale; de ce brave Genest.
— Genest! dit Aymé en se frappant le front. Je me rappelle, en effet, qu'il était près de moi au moment où l’ours m’a abattu d’un coup de patte et m'a fait perdre connaissance.
À ces mots, Paschale leva les yeux sur le jeune gentilhomme pour s'assurer qu'il parlait sérieusement. Lorsqu'elle fut bien certaine du singulier quiproquo qu’il faisait en ce moment, elle ne put retenir un éclat de rire.
— Ah!ah!abhl!ah! dit-elle, en passant tout à coup de la tristesse à une gaieté folle, la chose est plaisante. Vous croyez que c’est l’ours qui vous a frappé? — Sans doute! dit Aymé un peu piqué. Qu’y a-t-il là de risible? — Rien, dit Paschale en riant toujours. Vous n'êtes pas le premier qui ayez pris Genest pour un ourson. Mais, s’il faut vous l’apprendre, c’est à votre écuyer, comme il se fait du moins appeler, que
vous devez la gourmade que vous avez reçue. — Quelle insolence! dit l’archer. — Là, fâchez-vous, reprit la chambrière; soyez ingrat, comme le sont tous les hommes, surtout ceux qui sont maitres. Malgré tout le bien que dit de vous notre vicille baronne, vous en êtes bien capable; et pourtant, sans ce bienheureux coup de poing, messire, le curé de Ladvieu, qui a bientôt l’âge de Mathusalem, dirait, à cette heure, votre office mortuaire. Les cloches sonneraient : Din! din! din! et je sais deux beaux yeux qui pleureraient quasi autant que les miens ont pleuré il y a un moment. — Explique-toi, mon enfant, dit Aymé. Qu'est-il arrivé à Genest? Que lui dois-je? qu’a-t-il fait? — Ce qu’il a fait! reprit Paschale, en s’asseyant sur un fauteuil, d’un air de grande dame, car elle était enchantée de tenir un jeune seigneur le bec dans l’eau. Dieu ! que ces siéges sont bien rembourrés! Est-ce avec du crin, avec de la laine ou avec des clous? C’est comme ceux-là qu'il en faudrait à mademoiselle Bethsabé Barbantane, qui se carre si bien dans la chambre bleue. A propos, messire, croiriez-vous que cette chère Bethsabé a osé demander à monseigneur la maison de notre curé, maître Eustache Bénévent? Se fait-on une idée d’une telle audace? Ah! sainte Vicrge, il faut entendre jaser Monique là-dessus! Cela va causer un beau remue-ménage au château. Heureusement messire Gaspard est là, et nous verrons bien comment les choses tourneront. Ce qu’il a fait! poursuivit-cile en voyant limpatience de l’archer; il a fait une telle peur à l'ours, que la pauvre bête en est
AYMÉ VERD. 145 morte de frayeur. — Trêve de plaisanteries! dit Aymé. Que s'est-il passé après ma chute ? — Au fait, reprit la chambrière en retrouvant un peu de gravité, vous avez raison, messire : il n’y a pas là de quoi rire, el je suis une folle de badiner sur ce sujet; mais, que voulez-vous? c’est plus fort que moi. Je suis comme notre sacrislain, qui sonne parfois les enterrements sur l'air des baptêmes.
Après cet exorde, Paschale raconta à l’archer la lutte si courte, mais si terrible, du montagnard contre la bête fauve, lutte dont les détails sont déjà connus du lecteur. Elle eut soin d’en faire ressortir toutes les circonstances; soit pour remplir les devoirs d’un historien fidèle, soit pour des motifs moins désintéressés, car la chambrière pensait avec raison que tout service mérite salaire, et que celui que son amoureux avait rendu à Aymé Verd pouvait compter parmi les plus méritoires.
Quoi qu’il en soit, notre ami fut vivement touché du dévouement de son serviteur. Une larme vint mouiller sa paupière et trahir l'émotion qu’il éprouvait, Ce qui ne manqua pas de lui attirer l'estime de Paschale.
— Qui fut bien étonné? continua-t-elle en s’essuyant les yeux avec son tablier; ce fut M. de Jarniost. En arrivant au fond de la vallée, il croyait trouver Gencst sans un souffle de vie, comme une musette dont la peau s’est crevée; mais va-t’en voir s'ils viennent, Jean! Les montagnards ont la tête plus dure que les rochers, à ce qu’il parait. L’ours
avait les reins brisés et le crâne fendu, tandis qui
maitre Genest ne se plaignait guère que d’une forte courbature, comme celle qu’on peut gagner en dansant des rigaudons. La vérité est qu’il en avait dansé un fameux avec cette vilaine bête, et sans avoir de fifre pour battre la mesure, ce qui vous rend le pied leste et vous fait oublier toutes les fatigues. — Mais où est-il à cette heure? demanda Aymé. Dans cette maison, sans doute? Il faut que je le voie, que je lui parle à l’instant. — Oh! dit Paschale, tenez-vous en paix, messire : on ne peut entrer à cette heure dans sa chambre. Telle que vous me voyez, j'ai forcé la consigne ; mais, au moment où je me soulageais en pleurant un petit brin, le barbier m’a mise à la porte, en gardant toutefois une bouteille de vin vieux que j'avais apportée de Montmaur pour le malade. Ainsi, je vous conseille d'attendre, pour Le remercier et lui montrer votre reconnaissance, comme je pense bien que vous le ferez; je vous conseille d'attendre que le barbier ait fini la bouteille, ce qui ne sera pas long. Vous pourrez alors entrer sans qu’il s’en aperçoive, car il dormira comme un bienheureux. Mais il est temps que je m’en aille, messire, ajouta la chambrière en se levant ; je suis venue pour vous voir et vous porter les compliments de notre vieille dame. — Madame de Montmaur est-elle donc la seule personne qui ait pensé à moi? demanda Aymé. — Je ne dis pas que d’autres n’y aient songé, répliqua Paschale; mais j'ai beau chercher dans ma mémoire, je ne me souviens pas d’avoir reçu pour vous d'autre message, si ce n’est toutefois de la part de maitre Landry, qui paraît bien affligé, et veut venir vous
rendre visite un jour ou l’autre. — Et Gaspard? reprit l’archer. A-t-il su que tu venais à Beauséjour? — Oui, messire. Je lai rencontré ce matin, causant avec Monique, à la porte de la cure. Je lui ai dit où j'allais; mais il m’a tourné le dos, en me souhaitant un bon voyage.
Cette nouvelle fit une impression pénible sur le cœur d’Aymé Verd. Cependant, après avoir gardé un moment de silence, il fronça le sourcil.
— Puisqu'il le veut, pensa-t-il, qu'il en soit fait selon son bon plaisir ! Mais, ajouta-t-1l tout haut, avec un air d’embarras qui arracha un gros éclat de vire à la chambrière, n’as-lu rien à me dire de la part... — De la part de messire Renaud? demanda Paschale avec une apparente bonne foi. — Sans doute !.. reépliqua Aymé déconcerté, de la part de messire Renaud. — Ah bien, ouil reprit la chambrière, monsieur le baron n’a guère le temps de songer à vous. Îl a mandé ce malin tous ses corvéables, et il est tout occupé à faire réparer l’enceinte du château. — Mais, dit Aymé, dont la juste curiosité était loin d’être satisfaite, il me semble qu'il y a à Montmaur une personne... qui... — Ma foi! repartit Paschale en tirant sa révérence, toutes les commissions que j'avais à vous faire sont terminées. J’ai bien l'honneur d’être votre servante.
Quelques instants après, la chambrière trottait d’un pas agile sur la route de Montmaur. Lorsqu'elle fut partie, Aymé Verd poussa un soupir. Le silence de mademoiselle de Sassenage l'avait blessé presque aussi vivement que celui de Gaspard.
— Hélas! dit-il, en se laissant tomber sur un fauteuil, le roi François avait raison :
Souvent femme varie, >ien fol est qui s’y fie!
Après cet exorde, notre ami ne devait pas s’arrêter de sitôt. Il chercha en vain à s'expliquer comment Blanche avait pu l'oublier si vite et si complétement. Au bout de quelques minutes il se trouva le plus malheureux des hommes. Cependant le souvenir du dévouement de Genest vint jeter une espèce de baume sur ses blessures. Il se leva d’un air résolu.
— Allons donc! dit-il. Suis-je un enfant? Oublions qui nous oublie, et aimons qui nous aime.
En parlant ainsi, il prit son chapeau et sortit de sa chambre pour avoir des nouvelles plus exactes du fidèle montagnard qui s'était dévoué pour lui. Il n'eut pas le plaisir de le voir et de lui serrer la main, car Genest, après avoir passé une nuit très-agitée, commençait à goûter les douceurs d’un sommeil salutaire, Le chirurgien-barbier lui certifia, du reste, que la guérison serait lente, mais qu'il répondait corps pour corps de la vie du blessé, pourvu qu’on n’allât pas chercher à la ville quelque docteur ignare. Non content de celte assurance, l’archer fit venir le jour même un médecin de Romans, qui, chose rare en pareille occasion, approuva les prescriptions de son confrère. Nous n'avons pas besoin de dire combien larcher fut heureux de penser qu'il pourrait longtemps encore garder auprès de lui son généreux
serviteur, ni de raconter l’entrevuc touchante qu'ils eurent ensemble dans le cours de la journée. Le lecteur s’en fera aisément une idée. Il nous suflira de rapporter que Genest, pendant tout le temps que dura cette scène, ne put exprimer son émotion qu’en répétant à plusieurs reprises un juron énergique, que l’on nous dispensera de transcrire.
Les choses, néanmoins, faisaient un chemin rapide au château de Beauséjour. M. de Jarniost était plus que jamais sous l’empire de ses illusions paternelles. Le dévouement si naturel du jeune archer avait achevé de tourner la tête au bon seigneur. Comme ses paroles l’on déjà fait pressentir, il y avait vu une preuve irrécusable d'amour, et était bien résolu à considérer celte belle action comme équivalant à une demande en mariage faite dans toutes les formes. [l n'avait voulu céder à personne l'honneur de prendre soin des blessés, et les avait fait transporter, bon gré, mal gré, dans son manoir, lequel, à la vérité, était plus rapproché du lieu du combat que le château de Montmaur. Là il tenait l’archer sous sa main, et se promettait de ne le laisser sortir que mort ou marié.
Cunégonde et Sigolène partageaient, à cet égard, l'avis de leur père; mais elles diffcraient entre elles sur un point important, à savoir sur le véritable objet de la passion de l’héroïque gentilhomme. Sigolène, suivant sa coutume, voyait les choses dans leur simplicité et invoquait en sa faveur le témoignage de tous les chasseurs, lesquels savaient bien, disaitclle, que si l'archer avait affronté la mort, c'était
pour elle seule, et non pour son aînée. Celle-ci, en effet, avait confié son salut aux jambes rapides de maitre Pégase. L’âne était donc son véritable libérateur, et, ajoutait Sigolène en regardant sa rivale avec ironie, c’élait à lui que Cunégonde devait accorder sa main, si elle voulait à toute force obéir à la voix de la reconnaissance. Mais Cunégonde n’était pas femme à se laisser déconcerter pour si peu. Aux raisons de fait alléguées par sa sœur, elle opposait victorieusement deux arrêts de la cour d'amour rendus dans une cause semblable, et, par surcroit, le quatre-vingt-dix-neuxième chapitre des Aventures de Florimond, lequel, à son avis, devait trancher la difficulté d’une manière décisive.
Ces prétentions contraires ne furent pas entièrement défavorables à notre ami. Si, d’un côté, elles lui attirèrent l’aubade dont il avait été régalé à son réveil, de l’autre, elles lui valurent un excellent diner, pour la préparation duquel Sigolène avait déployé toute sa science culinaire. Pendant le repas il fut comblé d’attentions par la famille, ce qui ne l'élonna nullement après le service qu'il lui avait rendu la veille. Toutefois, malgré sa perspicacilé, il ne put réussir à s'expliquer les signes d'intelligence qu’échangeaient parfois ses hôtes, certains mots à double entente que hasardait de temps à autre le châtelain radieux, l'air de réserve pudique que prepait Cunégonde, quand il lui adressait la parole, ni enfin la familiarité bourgeoise de Sigolène, qui le consultait déjà sur ses goûts et ses habitudes domes- 4iques, et lui demandait son avis sur le choix d’une
es
robe qu’elle se proposait d'acheter. Le festin dura, comme on le pense, plus longtemps qu’à l'ordinaire. Au moment du dessert, M. de Jarniost pria sa fille cadette d'aller chercher quelques flacons de liqueur. Elle fut à peine sortie, que Cunégonde, jalouse de faire à son tour briller ses talents, saisit sa mandoline, qu’elle avait eu soin de placer dans le tinel, et, sans attendre qu’on l’en prit, entonna d’une voix discordante une romance italienne, en s’accompagnant de son mieux sur l'instrument fatal.
Quand Aymé Verd put enfin se retirer dans sa chambre, à la chute du jour, il était tout abasourdi, soit par l'effet du concert qu’il avait été obligé de subir pendant une heure et demie, soit par suite des discours interminables du bon châtelain. Tout en se déshabillant pour se coucher, il jura entre ses dents qu'il partirait au plus tôt d’une maison où sa mauvaise éloile avait seule pu l’amener, et où, s’il tardait davantage, la reconnaissance qu’on lui témoignait le réduirait à un état plus piteux que celui dans lequel il s'était trouvé en sortant des pattes de l’ours. Mais, au même instant, il aperçut sur sa table de nuit, à côté de l’in-folio qui renfermait l'histoire de Florimond, un petit billet à son adresse, écrit par une main qui lui était inconnue, à en juger du moins par la suscription. Il Pouvrit aussitôt et y lut ce quisuit:
«Si vous avez quelque confiance dans la personne qui vous envoie ce message, ne sortez pas du château de Beauséjour, même pour visiter les jardins. Ne quittez jamais vos armes. Surtout ne venez pas à Montmaur, quelque raison que vous puissiez avoir
pour le faire. Défiez-vous du vencur Landry, du capitaine Hartman et des gens de mauvaise mine que vous verrez rôder autour de vous, Enfin, abandonnez ce pays aussitôt que vous le pourrez, et n’y revenez jamais.
«Si les dangers qui vous menacent ne vous effrayent pas assez pour vous donner quelque prudence, songez qu’il y a au monde une personne à qui votre vie est chère, ct qui serait accablée du coup qui vous frapperait. L'INCONNUE DE Romans. »
Ce billet, tracé d’une maiu tremblante, et dont les dernières lignes étaient à peine lisibles, causa à l'archer un profond étonnement. Lorsqu'il fut arrivé à la signature, la surprise fit place à une joie involontaire. L’inconnue de Romans! dit-il en rclisant ces trois mots à la clarté de la lampe. Oui! c’est bien elle qui a tracé ce billet; car personne au monde n'aurait pu emprunter ce nom et ne connait le charme qu’il exerce sur mon cœur: personne, ajouta-t411, excepté mademoiselle de Sassenage.
Cette dernière réflexion jeta Parcher dans une grande perplexité. Blanche et l’inconnue de Romans étaient-clles deux êtres séparés et distincts, comme mademoiselle de Sassenage le Jui avait assuré dans la caverne, ou bien, comme il se sentait toujours porté à le croire, ne formaient-elles qu’un seul et même individu? Au milieu de son incertitude, une idée vint le frapper. Comment, se dit-il, cet écrit se trouve-t-11 à? Quai l'y a mis? Est-ce un ange, un lutin où une fée? Nul n’est entré dans cet appartement, si ce n’est Paschale : serait-done la cham-
brière qui m'aurait apporté ce message ? Si c’est elle, il est évident que la lettre vient de Blanche,
Les doutes que l’archer pouvait conserver sur ce point s'évanouirent à une seconde lecture du billet mystérieux. C'était principalement à Montmaur qu’était le danger dont on le menaçait. Un habitant du château était au nombre des ennemis qu’il devait fuir. Qui, mieux que Blanche, était à portée de connaitre et de suivre ces trames criminelles? Cette supposition, d’ailleurs, éclairait d’un jour si vif la conduite de Blanche à son égard, qu'il lui fut impossible de ne pas l’admettre comme une vérité patente. La rencontre qu’il avait faite au Pas de Miséréré, l’émolion de Ja jeune fille, les voiles dont elle avait cherché à s’envelopper, le soin qu’elle avait pris de l’éloigner du veneur, mille autres circonstances jusque-là obscures, s'expliquaient désormais d’elles-mêmes.
Ainsi, s'écria-t-il, c’est pour moi que Blanche s'était aventurée sur la montagne, au milieu des ténèbres! Cest pour moi qu’elle a bravé des périls devant lesquels auraient reculé les plus braves chasseurs. Mes yeux, mon cœur, ne m’avalent pas trompé!
En parlant de la sorte, l’archer couvrait de baisers la lettre de mademoiselle de Sassenage, la pressait sur son cœur, et se livrait, en un mot, à tous ces transports que les philosophes, les gens mariés et les vieux amants trouvent ridicules, mais auxquels tout homme bien né s’est livré au moins un moment en sa vie, en recevant, pour la première fois de sa belle un petit papier couvert de paltes de mouche. Lorsqu'il eut suffisamment exhalé sa joie, relu cent fois
el appris par cœur la dernière phrase du billet, il le placa respeclueusement sur son sein, et défia tous les poignards des meurtriers, avant autant de confiance que s'il eùt eu une cuirasse enchantée. L’heureux âge que celui où l’on aime!
Mais que me veut donc ce capitaine Hartman?
ajouta-t-il en se mettant au lil; que lui ai-je fait? Quels rapports a-t-il avec Blanche et avec la famille de Montmaur ? D'où sort-il? qui est-il ? Ce coquin de Landry m'a déplu dès le premier jour où je lai vu. Cependant j'étais loin de me douter qu'il s’occupât autant de moi qu'il parait le faire. Croix-Dieul si Blanche ne m'avait ordonné de rester à Beauséjour, je saurais bien vite à quoi m’en tenir sur le compte de ces misérables. Je les aurais bientôt démasqués, avec ma prudence ordinaire. (Nous prévenons le lecteur que nous hasardons de notre chef les quatre derniers mots de la phrase précédente; car notre ami ne les prononça pas distinctement; il fit entendre seulement à leur place une toux bruyante, que nous avons pris la liberté de traduire de la sorte.) Je dois rester ici, poursuivit-il ; c’est elle qui l’ordonne, et je veux lui obéir. Quant au voyage qu’elle me conseille, j'aimerais mieux voir en face tous les racoleurs et tous les vencurs du monde, que de faire un pas de plus pour m'’éloigner de Montmaur.
En cet endroit, l’archer interrompit son monologue : il venait d'entendre à une faible distance des accords mélodieux qu’il reconnut avec désespoir pour ceux de la mandoline. Cunégonde, retirée dans sa chambre, et libre de toute contrainte, avait attendu
en effet le lever de la lune pour commencer sa screnade. Elle prétendait achever ainsi la conquête du nouveau Florimond, et continuait à faire gémir les cordes sur un ton plaintif, tandis que la pauvre Sigolène, qui était loin de se douter de cette perfidie, dormait paisiblement sur les deux oreilles.
Malédiction ! s’écria l’archer en se bouchant les oreilles et en se blottissant sous son chevet, combien il faut que je vous aime, Blanche, pour rester dans
cette maison !