‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 28 sur 93 · AYMÉ VERD. 3 HIDE · texte numérisé non relu

AYMÉ VERD. 3 HIDE

Marguerite d'Ecosse avait octroyé un baiser non moins tendre au poële Alain Chartier, lequel était encore plus laid que Jérôme, et dont la bouche n’avait jamais prononcé de si belles paroles. Sigolène, bien qu’elle fût moins crédule que son ainée, et qu’elle ne reconnût guère aux plantes d’autres vertus que celle d’épicer les ragoûts et de purger les malades, Sigolène, disons-nous, ne sut pas trop mauvais gré à son précepteur de la recette matrimoniale qu’il avait lrouvée. Elle se moqua bien un peu des espérances de Cunégonde, traita de fou l’auteur du livre sur lequel Jérôme s’appuyait; mais, en fin de compte, elle ne put s'empêcher de demander à ce dernier quelle était au juste la forme de la plante en question, et en quel lieu fortuné on la voyait fleurir. Sur la réponse de l'escholier, on convint tacitement de profiter de toutes les occasions qui s’offriraient d’aller herboriser sur les montagnes, afin de se procurer le précieux talisman. Cunégonde se flatta d'abord que ce serait chose facile. Elle se promettait déja de porter une grosse touffe de l’herba Josephina à son côté, d’en placer autant sous le chevet de son lit, et, s’il le fallait, d'en semer la graine sur toutes Îles plates-bandes du jardin, dùt Sigolène jeter de hauts “a en voyant usurper la place de ses légumes faoris, le chou, le navet et la carotte. Par malheur, ' herbe de Saint-Joseph était aussi rare que les maris qu’elle devait procurer. La châtellenie de Beauséjour n’en offrit pas aux chercheuses un seul pied, bien qu’elles eussent exploré, en compagnie de Jérôme, tous les coins et recoins où pouvait végéler

l'ombre d’une plante. Il fallut donc étendre le cer. le des investigations; mais on eut beau franchir la rivière qui servait de limites à la juridiction de Beauséjour, visiter les terres des voisins, trouer les haies, pénétrer jusque dans les enclos, on ne rapporta au logis que le thym et le serpolet, dont la prudente Sigolène garnissait du moins ses poches, afin que tout son temps n’eùt pas été perdu. Les choses en étaient encore là au moment de la chasse aux chamois, ce qui nous dispense de dire ce après quoi couraient sur la montagne maitre Jérôme Gasechet et ses deux charmantes écolières.

Lorsqu'ils eurent parcouru toute la région moyenne du pic élevé sur lequel ils se trouvaient, ils continuèrent bravement leur ascension vers la cime, qui était hérissée de rochers bizarres entassés les uns sur les autres, et formant çà et là de profondes cavernes, qui servaient souvent de repaire aux bêtes fauves, et dont on voyait de loin les bouches noires et béantes. Les difficultés du voyage arrêtaient parfois la prudente Sigolène, mais ne causaient pas le moindre effroi à Cunégonde. Celle-ci grimpait avec audace sur les points les plus escarpés et devançait partout sa sœur, dans l'espoir de découvrir avant elle la plante miraculeuse et d’en faire son profit, dans le cas où ladite plante serait trop petite pour pouvoir être divisée. Elle pensait, comme tant de gens en ce monde, que charité bien ordonnée commence par soi-même. Tout au plus aurait-elle consenti à laisser respirer par Sigolène l’herbe merveil leuse, dans la crainte où elle était qu’une partie des

verlus du précieux végétal ne s'en allât avec le parfum. Enfin elle eut bientôt recueilli dans le pan de sa robe une abondante moisson de simples de toute espèce, el s’assit sur une large pierre, afin de les trier tout à son aise. Sigolène prit place à côté d'elle et se livra, de son côté, à la même occupation, tandis que maitre Gaschet décrivait, pour la centième fois, les caractères auxquels on pouvait reconnaître l’herba Josephina.

— Maitre Jérôme, interrompit Cunégonde, je sais par cœur tous ces détails, et je découvrirais notre fleur au milieu d’une meule de foin ; mais, puisque j'y pense, expliquez-moi donc comment l'herbe de Saint-Joseph peut opérer un si grand miracle ?

À cette question, maitre Jérôme resta court, car la réponse ne se trouvait dans aucun des ouvrages qu'il avail lus. Il regretta fort de n’avoir à sa disposition que le tome Ier des Vertus secrètes et mirifiques. Il eût trouvé sans doute dans le second l'explication qu'on lui demandait. Cependant, comme il n’ignorail pas qu’un savant ne doit jamais se laisser mettre à quia, il se gralta l'oreille, et répondit au bout d’un instant avec l'assurance convenable : Ce que vous voulez savoir, ma chère demoiselle, est au-dessus de vos lumières. Je vous dirai toutefois ce que j’en pense. Il en est des plantes, voyez-vous, absolument comme des planètes. Dans le fond, les plantes et le planètes sont une seule et même chose, comme l’indique très-bien l’étymologie de leur nom : un e grave en fait toute la différence. Les planètes sont les fleurs qui ornent les champs de l'Empyrée ; et les plantes

sont les étoiles qui ornent les champs de notre monde sublunaire. J'espère que vous me comprenez? — Pas très-bien, dit Sigolène. — Parfaitement, dit Cunégonde. — Je poursuis, reprit le pédagogue. Or vous n'ignorez pas que les planètes ou plantes du ciel ont une influence marquée sur les choses d’icibas? — Sans doute !’dit Sigolène. La lune rousse ne fait guère de bien aux moissons. La nouvelle lune clarifie le vin qu’on met en bouteille. la vieille fait tourner le lait.

Le docte Jérôme leva les épaules avec dédain.

L'étoile de Vénus est favorable aux amants, dit Cunégonde. — A la bonne heure! reprit l’escholier; mais ne m’interrompez pas. Je disais donc que les astres, dans leurs conjonctions et leurs révolutions, opèrent à notre insu toutes sortes de miracles. En effet, nous ne levons pas le petit duigt, que cela n’ait été marqué d'avance par quelque mouvement des globes célestes. Mais toutes ces choses dépassent la portée de votre esprit; j'ai eu, moi-même, beaucoup de peine à y mordre. Il me suffira donc de vous dire que, si les astres l'avaient voulu, je serais aujourd'hui, moi qui vous parle, un aussi grand capitaine que M. le duc de Guise ou le grand Darius, qui vainquit Alexander, roi de Macédoine, dans les plaines d'’Arbelles, autant du moins que j'en ai pu juger par mon tome IV de l’AÆistoire des Mèdes, lequel finit, par malbeur, au moment où le roi de Perse s'avance sur l’armée grégeoise avec un million de soldats, cinq cents éléphants et dix mille chars armés de faux. Si jamais je vais à Grenoble, il faudra que je me

matt ste

procure le tome V, afin de voir quelle triste mine a fait cet Alexandre, qui, soit dit entre nous, n’était qu'un ivrogne et un présomptueux. Mais où en étais-je? Ah! oui, je me souviens. Je vous disais donc qu'il n’y avait rien de tel que de naitre sous une bonneëétoile. Dom Martin est chantre à Saint-Bernard, au lieu de mener la charrue commeson père; ce n’est pas sa faute, car il ne sait pas un mot de latin, etil faut lui tenir la main droite pour qu’il signe la première lettre de son nom. Voulez-vous avoir le fin mot de la chose? Dom Martin est né sous une bonne étoile. Mais passons. Guichard de la Plagne a fait une grosse fortune en moins d’une année, el vous n’ignorez pas le proverbe ::

Qui veut être riche au bout de l'an Sera pendu à la Saint-Jean.

Or, Guichard de la Plagne n’a pas été pendu; et ce n’est pas sa faute, car il a fait Lout ce qu’il fallait pour l'être. Qui l’a sauvé de la potence? Son étoile. Mais coupons court. 4b uno disce omnes. Par une motte, juge la terre; par une page, juge le livre; par un homme, juge les autres.

— Et l'herbe de Saint-Joseph? dit Sigolène, qui avait tiré son bas de sa poche et tricotait en attendant que le pédagogue arrivât enfin à une explication claire et nette; ne pourriez-vous pas, maître Jérôme, nous en dire quelques mots? — J'y arrive, dit Gaschet ; mais, au nom du ciel, ne m’interrompez pas! Je pourrais perdre le fil de mes idées. Je prétends donc que Pastrologie, autrement dit la science des

astres, est la plus belle de toutes les sciences. Pythagoras était, de son temps, astrologue; et il y a cu, parmi les Mèdes, beaucoup de gens qui en auraient remontré, sur ce point, à Michel Nostradamus, sans parler des trois mages qui vinrent adorer l'Enfant dans son berceau. Vous savez le noël :

— Mais, reprit Cunégonde avec inquiétude, quel rapport cela a-t-il avec l'herbe de Saint-Joseph? — Vous ne le voyez pas? s’écria maître Jérôme avec le sourire d’un homme qui sent la supériorité de son esprit. La chose est pourtant très-simple. Si vous admettez avec les gens doctes et sensés de tous les pays l’influence des planètes, je ne vois pas pourquoi vous refuseriez de reconnaitre celle des plantes, puisque plantes et planètes, c’est tout un, comme je vous l'ai démontré. Il n’y à que les ignorants ct les petits esprits qui puissent chicaner sur la malheureuse lettre qui établit entre les deux mots une légère difference. Mais les savants ne s'embarrassent pas de.ces bagatelles. Pour moi, j'ai eu à ce sujet une idée que je communiquerai avec plaisir à maître Pythagoras, si nous nous trouvons jamais ensemble, comme cela peut fort bien arriver, selon le cours ordinaire des choses. Que deviennent, à votre avis, les marguerites des prés, les bluets et les boutons d’or, après la fenai-

Où vas-tu?

C'est pour la première fois

Que je te vois,

Belle étoile, ma mie; Je conduis trois rois Qui viennent de Médie.

son? — Les vaches les mangent, dit Sigolène. — Et après? — Après? Elles servent de fumier et font pousser les blés, le chanvre et les légumes. — Vous n’y êles pas, reprit maitre Gaschet. J'ai lieu de croire, d'après les règles de la métempsycose, qu’elles vont prendre dansle firmament la place des vieilles étoiles. Et je pourrais même le prouver... — Mon Dieu! s'écria Cunégonde, vous feriez mieux, maître Jérôme, d'employer votre temps à chercher autour de nous l'herbe de Saint-Joseph, ou à nous dire comment elle opère; car c’est là ce que je vous ai demandé et ce que je serais bien aise de savoir. — Hum! hum! dit le pédagogue en se promenant de long en large et en faisant semblant de réfléchir profondément. Il y a bien des choses obscures, même dans la science la plus claire. Une lanterne fait de l'ombre, quoiqu’elle donne de la clarté. — Ma foi! dit Sigolène, votre science, maitre Jérôme, me produit tout l'effet d'une lanterne dans laquelle on aurait oublié de mettre une chandelle. — Ce n’est pas que je sois embarrassé, reprit le pédagogue piqué au vif. Ce ne sont pas les raisons qui me manquent. Grâce à Dieu! je n’ai que l'embarras du choix. — C’est toujours comme cela, repartit Sigolène. Quand on n’a pas une bonne raison à donner, on en a toujours cent mauvaises.

[ ne faut jamais blesser l’'amour-propre des savants, car 1] n’est pas de méchanceté dont ils ne soient capables, une fois qu’ils sont en colère. Maitre Gaschet, en cette occasion, donna une nouvelle preuve de la vérité de cette proposition. Il suspendit tout à COUP sa promenade et s’arrêla les bras croisés devant

Sigolène. Sa figure était rouge de dépit, et ses yeux gonflés semblaient vouloir sortir de leurs orbites.

Vous désirez de savoir comment opère l’herbe de Saint-Joseph ? dit-il avec volubilité. Eh bien! puisqu’il faut absolument vous découvrir ce que j'en pense, je vais vous salisfaire. Je suppose qu’elle donne la beauté aux filles qui ne l'ont pas, la grâce aux lourdaudes, le bon sens aux folles, l’esprit aux niaises, et la douceur aux acariâtres. Je suppose qu’elle arrête le Temps par les ailes, ébrèche sa faux, emporte les années qu’on a de trop et efface les rides du visage. Je suppose qu’elle fait trouver une dot aux héritières qui n’ont pour dot que leurs vertus. Je suppose qu’elle trouble la vue aux galants et leur fait voir couleur de rose les soucis et les pavots. Voilà, à mon avis, comment opère l’herbe de Saint- Joseph; et je vous réponds que si on la trouvait chez les apothicaires, elle se vendrait cher. — Cest en cffet une plante merveilleuse, dit Sigolène. Mais, Dieu merci! je n’en ai pas besoin. Je ne suis ni vieille ni laide, et je veux qu’un mari me voie et me prenne telle que je suis. Quant à ma sœur Cunégonde, c'est uneautre affaire. Elle fera bien dese procurer l’herba Josephina. Moi, j'y renonce.

Cunégonde, tout occupée du soin de trier les simples qu’elle avait encore dans sa robe, n’entendit, heureusement, que les dernières paroles de sa sœur.

Eh quoi! dit-elle, vous ne voulez donc pas vous marier cette année? — S'il faut vous l'avouer, reprit Sigolène, je pense que je puis me marier sans avoir recours aux philtres et aux talismans.

— Vous ne croyez donc plus à la vertu de l'herbe de Saint-Joseph? — Je n’y ai jamais cru, répondit Sigolène avec dédain. — Vous n’y avez jamais cru! s'écria maître Jérôme scandalisé. Vous prenez donc le docteur Cacchinno pour un ignorant ? C’est pourtant dans son livre que vous avez trouvé le moyen de couper la fièvre maligne, en enveloppant le petit doigt de la main gauche dans une feuille de fraisier ! — Je ne dis pas le contraire, répliqua Sigolène; la grande Berthe a été guérie par ce moyen, et je ne Manquerai jamais de l’employer quand l’occasion s'en présentera ; mais qu'est-ce que cela prouve? — Ce que cela prouve! dit Jérôme d'un ton suffisant ; cela prouve que le docteur Cacchinno est un homme de sens et de savoir. S’il a dit vrai une fois, pourquoi mentirait-il une autre ? Quand une balance est juste pour peser le seigle, croyez-vous qu’elle devienne fausse pour peser le froment? — Non, sans doute! reprit Sigolène. Mais ne savez-vous pas que le même tonneau qui conserve le vin laissera échapper l'huile? N'avez-vous pas vu des fontaines couler clair le matin et donner le soir de l’eau trouble? Ma sœur Cunégonde, il faut lui rendre cette justice, dit souvent la vérité. Est-ce une raison pour la croire sur parole, quand elle assure à qui veut l'entendre qu’elle n’a que vingt ans? Moi qui, Dieu merci! suis sa cadette, je puis vous garantir qu’elle en a au moins vingthuit.

Maitre Jérôme se préparait à répondre; mais, au moment où 1! ouvrait la bouche, il sentit une main de plomb s’appesantir sur son épaule, comme si

quelque vigoureux paysan se fût appuyé sur lui, afin de mieux écouter les belles choses qu'il allait dire. Cette supposition se présenta aussitôt à sa pensée, quoiqu'il n’eût vu ni entendu venir personne, et il se retourna vivement, pour reconnaître l’importun qui prenait avec lui de telles licences. Mais, lorsqu'il eut exécuté cette évolution, il aperçut, à sa grande surprise, un ours de la plus belle espèce, debout sur ses pattes de derrière et la gueule entr'ouverte par un effroyable bâillement, comme si lintelligent animal n’eùt pas perdu un seul mot de la conversation que nous venons de rapporter. On juge de l'agréable impression que cette vue dut faire sur le philosophe pythagoricien; il se rappela avec effroi que ce nouvel auditeur n’avait pas été élevé précisément dans les principes charilables de l’école italique, et n'avait pas les mœurs excessivement douces. Il prit donc aussitôt ses jambes à son cou, et, sans s'inquiéter de rendre à l’ours sa cordiale accolade, s'élança droit devant lui, courant à perdre haleine, quitte à se rompre vingt fois les os. Toutefois, il ne put s'empêcher de balbutier, en courant, l’exacte définition de l'animal redoutable, telle qu’il se rappela lavoir lue dans un de ses bouquins.

QUrsus,... à. nt... mal... vi. vi... parum,... quadrupes… unguiculatumque,… den. tibus.… incisoribus in utraque maxilla quaternis; car... ni... vo... run, de. ni. que, fe... (1.7 no... gen ne... re...»

Les demoiselles de Jarniost, comme on le pense bien, n'avaient pas allendu ce moment pour cfier

au secours, et prendre la fuite. Cunégonde, dans sa frayeur, ramassa, d’une main convulsive, les simples qui lui restaient. Puis, apercevant Pégase immobile à quelque distance, les narines ouvertes, les oreilles dressées, elle se jeta sur son dos, et, le frappant du talon, partit au grand galop, comme une amazone fougueuse montée sur un coursier de Thrace. Sigolène, moins agile, s'enfuit de son côté; mais elle n'eut pas, comme sa sœur, le bonheur de trouver Sous sa main une monture, et fut obligée de confier son salut à ses jambes. On dit que, dans son désespoir, elle envia pour la première fois de sa vie, la légèreté et la prestesse de Cunégonde. Elle croyait entendre derrière elle le pas lourd et pesant, le grognement sinistre de la bête fauve, et cette pensée, loin de redoubler ses forces, ne faisait que les affaiblir. Heureusement elle se trompait : le danger n’était pas encore imminent. L'ours, en voyant le pédagogue et ses écolières s'éloigner si brusquement, élait demeuré immobile et pour ainsi dire stupéfait, à peu près comme un homme à qui l’on fausse la compagnie, au moment où il croit tenir des auditeurs attentifs. Sa première pensée, si toutefois il nous est permis de nous servir ici d’une pareille expression, sa première pensée fut de courir après le pédagogue, pour lui demander l'explication d’un procédé si incivil. Il se précipita, en effet, sur les traces du malheureux Jérôme, et il n’eût pas tardé à l’atteindre, si celui-ci, dans Pimpétuosité de sa course, n’eùt laissé tomber de sa poche le Traité

des Verlus secrètes et mirifiques des plantes. L’ours 2 9

se jeta sur le précieux volume, ouvrit, le flaira, le tourna et le retourna à plusieurs reprises. Grâce à cette heureuse diversion, l’escholier eut le temps de gagner au large. Il ne s’arrêta dans sa fuite que lorsqu'il fut arrivé presque au bas de la montagne: alors il jeta un regard en arrièré el vit avec douleur le savant traité du docteur Cacchinno mis en pièces par la bête mal apprise, et volant, feuille par feuille, au gré du vent. Cette circonstance le porta à croire que l'âme de cet ours bibliophobe avait habité jadis le corps du calife Omar ou celui de quelqu'un de ses ignares lieutenants. Mais il n’eut pas le loisir de s’appesantir sur ce sujet. Il poussa Lout à coup un grand cri, auquel répondirent les clameurs de toutes les personnes qui, de loin ou de près, pouvaient contempler ce qui se passait sur la montagne.

Après avoir pris un moment ses chats, suivant l'habitude des animaux de race féline, l’ours s’apprétait à jouer un rôle plus terrible et à faire payer cher à l'un des promeneurs une ascension imprudente vers des lieux que les bergers et les chasseurs ne visitaient jamais qu’en tremblant. Il s’etait accroupi sur sa queue et regardait de côté et d'autre, comme pour choisir sa proie. Au bout de quelques secondes, son choix fut arrêté : il s’élança sur les pas de Sigolène, qui, ainsi que nous lavons vu, trébuchait à chaque instant, et sentait ses genoux se dérober sous elle.

Les cris d'épouvante que poussèrent les dames réunies sur l’alp de Chaliol furent entendus de tous les chasseurs qui faisaient le guet aux divers postes

de la vallée. Ils tirèrent Aymé Verd de | | lavail jeté le brusque dép gèrent dans une entrepris des suites fâcheuses.

Mais le moment est venu de reprendre notre narration au point où nous l'avons laissée à la fin du précédent chapitre. L’archer, on s’en souvient, avait remarqué les signes que faisaient les châtelaines, pour lui indiquer le lieu du péril, Commeil ne pou- } vait distinguer nettement leurs paroles, ni se rendre . compte de la nature du danger dont elles semblaient | l'avertir, il monta sur le haut d’un rocher, d’où l’on

dominait toute la vallée, et aperçut alors made | selle de Jarniost courant éperdue sur les fl | montagne, dans la direction du lie | vait. L’instant d’après, il vit paraître un ours de | haute taille qui suivait lourdement, maïs avec une } incroyable vitesse, la fugitive, et n’en était plus sé- } paré que par une distance d'environ cent pas. Se | glisser le long du rocher, tirer son Couteau de chasse, } voler au-devant du terrible animal, fut, pour le | | !

a rêverie où art de son ami, et l'engae qui faillit avoir pour lui

moiancs de ja u où il se trou-

brave archer, l'affaire de quelques secondes. — Fuyez! s’écria-t-il en approchant de Sigolène ; ne Vous arrêtez pas, mademoiselle ! Au nom de Dieu, | laissez-moi le champ libre!

| Îl eut beau dire, la malheureuse Sigolène, qui n’en | pouvait plus, tomba mourante de fatigue et de peur } au bord du précipice. Cette circonstance devait rendre la position de l’archer plus difficile, Il doubla le } pas, afin de laisser le plus loin possible derrière lui la | pauvre fille évanouie, et de n’être pas gêné dans ses

mouvements. Tout en marchant, il avait jugé d’un coup d'œil ce qu’il avait à faire. L’ours était grand et vigoureux; ses yeux brillants, son poil hérissé, sa gueule fumante, annonçaient qu’il n’était pas disposé à se voir enlever sa proie sans combattre. Il fallait donc se décider à l’attaquer franchément ; mais, pour le faire avec quelque chance de succès, notre ami n’avait pu prendre d'avance aucune des précautions en usage lorsqu'on se dispose à lutter contre un pareil adversaire. IL était vêtu d’un drap léger, au lieu d'avoir un pourpoint de cuir, et n'avait pour toute arme qu’un couteau de chasse, dont la lame était courte et mal aiguisée. Dans cette situation, il ne devait attendre son salut que du sang-froid et de l’habileté qu'il saurait déployer dans l’attaque et dans la défense.

Il commenca donc par pousser un sifflement aigu, suivant l'habitude des chasseurs du Valgodemard dans de semblables rencontres. Surpris par ce son étrange, l'ours se leva sur ses pattes de derrière et resta immobile, comme s’il eût prêté l'oreille. L’archer, qui guettait ce moment, se précipita aussitôt sur lui et lui porta un vigoureux coup de pointe dans la poitrine. Le fer était tenu d’une main si ferme, qu'il traversa le cuir épais de l’animal et pénétra d’un pouce dans les chairs. Par malheur, il rencontra un os dans sa route et vola en éclats. Aymé, en se retirant avec la promptitude de l'éclair, n’emporta dans sa main qu'un tronçon mutilé, désormais presque inutile pour sa défense.

Cependant l'ours, en se sentant blessé, avait poussé

AYMÉ VERD. 129 un grognement de rage, et fait entendre ce grincement de dents qui lui est familier lorsqu'on l’irrite. Il retomba pesamment sur ses pattes, et se mit à lécher, en grondant, le sang qui coulait de sa blessure. Tout à coup, il secoua la tête et s’élanca en avant, vers le point où s'était retiré Aymé Verd. Il eût été aussi impossible de lui barrer le passage que d’arrêter un torrent qui a brisé ses digues. L’archer vitle péril; il chercha autour de lui une pierre ou quelque branche d'arbre dont il pût se faire une arme : mais la terre n’offrait au loin qu’une effrayante nudité. Dans de pareilles conditions, la résistance ouverte eût été une véritable folie. Notre ami résolut donc de fuir, mais en atlirant l’ours sur ses traces, et en l’éloignant ainsi du lieu où gisait encore mademoiselle de Jarniost. Aussitôt qu’il eut formé ce dessein, il se placa en face du quadrupède et commenca à reculer, dans une direction différente de celle que suivait la bête furieuse. Mais soit que l'ours fùt entrainé par l’impétuosité de son élan, soit qu’il fût, pour ainsi dire, aveuglé par la douleur et la colère, il déjoua la tactique généreuse d’Aymé Verd, et au lieu de le suivre dans sa marche oblique, continua à s’avancer droit vers le but qu’il avait d'abord choisi. En poursuivant sa course, il allait atteindre Sigolène. Cette considération obligea l’archer à renoncer à son projet : il se plaça de nouveau devant l’ours, bien décidé à l’arréter ou à périr.

Les dames qui, du haut de l’alp de Chaliol, contemplaient cette affreuse scène, agitaient leurs mouchoirs en signe de sympathie et pressaient du geste

et de la voix quelques chasseurs qui gravissaient péniblement la montagne, pour prêter secours au jeune gentilhomme. Parmi eux se trouvait M. de Jarniost, qui, à l’arrivée des dames, avait, comme on se le rappelle sans doute, abandonné pour les rejoindre le poste qu’il occupait avec Aymé Verd. Le digne châtelain, armé de son arquebuse, marchait à la tête des chasseurs. Mais il avait beau se hâter, il était probable que son intervention serait trop tardive, et que le combat se déciderait sans lui.

L’ours, en effet, n’était plus qu’à trois pas de son ennemi. Îl se dressa alors sur ses pattes de derrière et ouvrit celles de devant, pour l’attirer à lui et Pétouffer. Mais, au même instant, l’archer, serrant dans sa main le tronçon du coutelas, lui en asséna sur le museau un coup si violent, que le sang en jaillit avec abondance. La bête s'arrêta, et fit un tour sur ellemême, en poussant un rugissement qui ébranla au loin tous les échos. Bientôt elle revint à la charge, et on vit s’engager entre les deux adversaires un duel horrible, dont les suites ne pouvaient, par malheur, être longtemps douteuses. L’ours, à force de colère, était devenu comme insensible aux coups que lui portait l’archer. Loin de reculer devant le fer qui le menaçait sans cesse, il s’avançait résolüment sur son adversaire, la gueule béante, la mâchoire ruisselante d'écume, l’œil en feu, le poil hérissé. La seule vue du monstre irrité eûl fait reculer d’épouvante le chasseur le plus aguerri. Mais Aymé sentait qu’il avait à protéger la vie d'une femme, et ce sentiment lui donnait une force presque surnaturelle. Il ne per-

dait pas de vue un seul des mouvements de la bête fauve, et chaque fois qu’elle était sur le point de le saisir, il lui assénait un nouveau coup avec une telle violence que l'acier se brisa encore une fois dans sa main. Les grognements de l'ours grossissaient de moment en moment, et annonçaient un redoublement de rage. Heureusement le sang qui inondait ses yeux l’empêchait d’apercevoir son ennemi, mais celui-ci n’était guère en état de profiter de cet avantage. En effet, il sentait lui-même sa vue s’affaiblir, son corps chanceler, et ne portait plus à son adversaire que des coups mal assurés. Les choses en étaient à ce point, lorsque deux chasseurs parurent enfin au détour de la colline.

— Par Notre-Dame des Neiges! s'écria l’un d’eux aussitôt qu'il put se faire entendre d'Aymé Verd; tenez ferme, messire, tenez ferme! Maître Landry, ajouta-t-il, prêtez-moi votre mousquet, j'ai le coup d'œil sùr, et je sais où il faut viser pour abattre l'ours du premier coup. — Allez-vous m’en remontrer? dit le veneur en pâlissant. Croyez-vous que je ne sache pas manier une arquebuse? Dieu merci! poursuivit-il en appuyant sur ses épaules la crosse de son arme, je n’ai jamais manqué mon coup.

Ce n’était pas le moment d'entamer une dispute. Genest garda le silence et se contenta de se placer derrière Landry pour juger de la direction précise qu’il allait donner au canon de son escopette.

— Mordieul! s’écria-t-il tout à coup, êtes-vous ivre? Au lieu de tuer la bête, vous allez tuer l'homme. Appuyez à gauche.

Landry, sans écouter le montagnard, Hcha la détente de l’arquebuse. Le coup partit; mais une violente gourmade, assénée par Genest sur la nuque du tireur, avait détourné l'arme fatale qui tomba des mains de son maître, tandis que celui-ci allait rouler en blasphémant sur la terre. Après cet exploit, le montagnard était arrivé en quelques bonds auprès d'Aymé Verd qui luttait encore, mais dont le pourpoint était déchiré par les griffes de l’ours et dont le sang commençait à couler.

— As-tu une arme? s’écria Aymé en lapercevant. — Non, messire, répondit Genest. — Eh bien! reprit Aymé en repoussant de Ja main gauche son domestique, cours, emporte cette femme qui est à quelques pas d'ici. Je puis encore retenir l'ours un moment. Avienne ensuite que pourra! — Par Notre-Dame des Neiges! s’écria Genest en se rapprochant avec vivacité, allez-y vous-même, monseigneur ; je prendrai votre place.

— M'obéiras-tu, misérable? — Non! dit le montagnard ; Ôtez-vous de là, mille tonnerres! ôtez-vous de là.

L’archer, pour toute réponse, ordonna de nouveau à Genest d’emporter Sigolène ; mais en même temps, il recula d’un pas, car il ne pouvait plus arrêter la bête fauve.

— Ah! chien d’entêté, s’écria Genest, tu fais la sourde oreille? Eh bien! tiens! Pare cette botte.

En parlant ainsi, il appliqua à son jeune maitre un coup de poing aussi rude que celui dont il avait

gratifié Landry. Aÿmé tomba en arrière en poussant un gémissement; mais aussitôt le montagnard prit sa place; il leva ses mains, à peu près comme l’ours levait ses pattes, et poussa un grognement non moins sinistre que celui de l'animal. Il se jeta ensuite sur lui, le saisit à bras-le-corps, au risque d’être étoufté dans cette étreinte, et bientôt l’homme et la bête, roulant sur l'herbe avec un bruit affreux, arrivèrent sans lâcher prise jusqu’au bord du ravin. C'était là sans doute ce que voulait le hardi montagnard, car il poussa alors un cri de triomphe, et, faisant un dernier effort, entraina son ennemi sur la pente rapide du précipice. [ls tombèrent ainsi en tournoyant sur eux-mêmes jusque dans le lit du torrent qui coulait au fond de la vallée. Lorsqu'ils s’arrêtèrent enfin, ils restèrent encore étroitement embrassés, mais sans donner ni l’un ni l’autre le moindre signe de vie.

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