‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 31 sur 93 · LE CONVENTICULE · texte numérisé non relu

LE CONVENTICULE

Les chefs des clans, au lever de l’aurore, Etaient déjà réunis dans la tour.

« Partons, disaient les chefs, partons, voici le jour! — Il est trop tard, » leur dit Mac-Callum-More. Légende de Montrose.

À l’époque où se passaient les événements que nous venons de rapporter, le protestantisme avait fait en France d'immenses progrès. En vain le duc de Guise, fervent catholique, mais dont le zèle outré {it parfois soupçonner le désintéressement; en vain, disons-nous, le duc de Guise, qui avait depuis longtemps Ja haute main sur les affaires, employa-t-il tous ses efforts pour étouffer le schisme à sa naissance. Îl ne réussit qu’à irriter contre son pouvoir les populations qui avaient embrassé la réforme, et dont il prétendait enchaïner par ses édits la liberté de conscience. L'exercice public du nouveau culte n'était toléré sur aucun point du royaume. Des peines sévères élaient portées contre les ministres qui auraient osé, même dans le secret de la nuit, réunir autour d’eux cinq ou six personnes pour leur lire la Bible ou leur expliquer un verset de l'Evangile.

Nous devons avouer que ces mesures, loutes rigoureuses qu’elles fussent, n'étaient pourtant pas

denuées de Loute prudence. À force de persécuter les protestants, on avait fini par les rendre véritablement dangereux; on les avait réduits à la nécessité de prendre les armes pour défendre leurs croyances. Devenus assez nombreux pour former un parti puissant, ils étaient bien résolus à lever l’étendard de la révolte, et n’attendaient plus qu’un chef qui fùt en état de les commander, et qui pût imprimer quelque unité au mouvement des provinces.

Ce chef fat bientôt trouvé. Le prince de Condé, frère du roi de Navarre, prince ambitieux et hardi, et qui, d’ailleurs, avait à se plaindre du duc de Guise; le prince de Condé se mit à la tête dn parti calviniste, auquel se rallièrent en même temps tous les seigneurs qui, pour une raison ou pour une autre, étaient mécontents de la cour, et pouvaient avoir quelque chose à gagner dans les troubles.

La question religieuse, bien qu’elle se trouvât ainsi compliquée par une question politique, ne perdit rien, néanmoins, de son importance. Les religionnaires, tout en appuyant les prétentions des princes de Bourbon, réclamaient avant tout le droit de prier Dieu à leur guise et à la face du soleil. Les catholiques, de leur côté, abusés par les sermons de quelques moines fanatiques, voulaient avant tout la destruction des hérétiques, qu’on s'était plu à leur représenter comme des brouillons, des profanateurs et des impies. Nous sommes obligés d’insister sur ces faits, parce qu’ils donnent au mouvement dont ñous aurons à parler plus tard un caractère tout particulier qu’on ne retrouve pas dans les guerres

AYMÉ VERD. 175 religieuses des autres pays, et qui cst un mélange d'intrigue, de finesse, de cruauté et de fanatisme dont il est assez difficile de se faire une idée.

Entre le parti des Guise et celui de Condé, il y en avait un troisième dont nous n'avons pas encore parlé : c'était celui de Ja reine mère, Catherine de Médicis. L’astucieuse italienne s’efforçait de tenir la balance égale entre les deux factions, en se portant tour à Lour vers l'une et vers l’autre. Cette politique de bascule paralysa longtemps les efforts des buguenots (c’est ainsi qu’on appelait les rélormés); mais enfin, profitant d'un moment où la reine semblait encourager leurs menées, ils organisèrent sur toute la surface de la France un vaste complot, dont l'exécution fut remise au printemps.

Ceci se passait durant l'hiver de 1561, c’est-à-dire à l’époque où commence notre histoire. Un grand nombre de seigneurs protestants, que la politique royale avait forcés à s’expatrier, rentraient sans bruit de toutes les extrémités de la frontière. Ne pouvant se montrer encore au grand jour, ils étaient contraints d’errer dans les bois ou de chercher un abri dans les châteaux écartés.

Quelques-uns de ces proscrits étaient cachés dans la lour où nous avons introduit le lecteur dans le précédent chapitre. Ce lieu était propice à leurs desseins. Le château ruiné qu’ils habitaient renfermail, comme la plupart des anciennes demeures seigneuriales, un grand nombre de passages secrets Qui pouvaient couvrir une fuite, dans le cas où quelque trahison aurait fait découvrir cet asile. Un esca-

lier, pratiqué dans l'epaisseur de la muraille, conduisail du premier étage dans de vastes souterrains dont l'issue extérieure était perdue au milieu des bois. Le comte François de Sassenage, à qui ce domaine avait appartenu, en connaissait tous Îles détours et y avait installé lui-même ses compagnons d’exil et ses complices. C'était la que se donnaient rendez-vous, depuis un mois environ, les gentilshommes du pays, qui, dans des vues diverses, se proposaient de prendre part à la prochaine campagne. Ils venaient s'entendre avec les proscrits et leur apporter des nouvelles. Ces derniers étaient eux-mêmes pour la plupart des seigneurs dauphinois qui n’attendaient que le signal de la guerre pour rentrer dans leurs terres, armer leurs vassaux et plaider sur les champs de bataille une cause qui n'avait été défendue jusqu'alors que devant les cours prévôtales et les chambres ardentes.

La compagnie qui se trouvait rassemblée dans la tour, au même moment où Blanche attendait son sort dans la salle basse du rez-de-chaussée, était assez nombreuse, Elle était assise sur des siéges grossiers qu’on y avait transportés, la nuit, de quelques chaumières des environs. Une lampe, posée sur la cheminée, éclairait seule l’appartement, car on avait bouché avec soin toutes les ouvertures des fenêtres, qui, étant privées de boiseries et de vitrages, auraient laissé pénétrer sous la voûte le froid pénétrant de la saison. Des armes de loute sorte etaient suspendues aux murailles, et l’on voyait dans une armoire défoncée des pains de froment rangés

en pile, à côté de quelques autres provisions de

bouche, dont le choix attestail Ja frugalité volon -

taire ou forcée des hôtes de la tour,

Parmi les Personnages qui composaient la réunion, On reconnaissail aisément les proscrits, à leurs figures amaigries, à leurs barbes longues, à leurs vêtements usés, et à cette espèce de tristesse sauvage qui distingue les hommes qui ont été privés longtemps de la liberté, ou simplement de merce avec le monde.

Is différaient cependant entre eux par la manière dont chacun semblait Supporter la gène de Ia situa tion commune. Quelques-uns étaient soutenus évidemment par ce sombre stoïcisme qui est la conséquence pratique de la doctrine de Calvin sur la grâce. D’autres avaient, si nous osons le dire, l’insouclance un peu affectée du joueur qui se dispose à

jeter sur le tapis vert sa dernière pièce d’or. C'étaient en particulier les gentilshommes qui ne voyaient sous la question religieuse qu’une question politique, et qui avaient attaché leur fortune à celle des princes de Bourbon.

Quant aux gentilshommes qui élaient venus du dehors prendre part à l'importante conférence qui devait se tenir ce jour-là, ils avaient eu presque tous la précaution de revêtir des costumes d'emprunt, afin de dérober leur démarche aux yeux toujours ouverts d’une police inquiète et soupconneuse. Les uns étaient déguisés en bûcherons, les autres en mulctiers, quelques-uns en marchands. D’autres, enfin, S'élaient contentés de s’envelopper dans de

tout com-

larges manteaux sous lesquels ils cachaient leurs pourpoints de soie ou de velours. Le plus grand nombre étaient arrivés d'assez loin, ce qu'on devinait aisément à la poussière qui couvrait leurs chausses.

Entre tous se faisait remarquer Renaud de Montmaur, qui avait quitté la chasse avec quelques gentilshommes de ses amis, la fuite du chamoïis Jui ayant permis de venir au rendez-vous plutôt qu'il ne l'espérait. Son front était encore plus soucieux que de coutume, ce qu’on pouvait attribuer, soit au souvenir de l’altercation qu’il avait eue la nuit précédente avec son frère, soit à la gravité des circonstances dans lesquelles se trouvaient les protestants.

Tous les conjurés ne semblaient pas partager l'humeur sombre du jeune baron. Quelques-uns même ne manifestaient guère d'autre inquiétude que celle de gens qui, ayant fait à jeun plusieurs lieues, attendent avec impatience l'heure du repas. Pour faire taire les plaintes de l’un de ces derniers, Enoch Barbantane, qui se tenait debout au milieu de la compagnie, fit observer au gentilhomme affamé que l'Eglise avait prescrit pendant huit jours un jeûne rigoureux, et lui demanda d’un ton sévère s’il voulait désobéir à l'Eglise.

— Non, à coup sûr, dit le gentilhomme, mais il me semble que l'Eglise est un peu prodigue de jeùnes. Quand j'étais catholique, j'avais au moins la ressource des dispenses. Pour un petit écu je faisais gras tout le carème, el jeûnais les jours de vigile avec un pot de vin de l'Ermitage et une demi-dou-

AYMÉ VERD. Pis zaine d’ortolans. Mais, ajouta M. de Chantemerle en entendant les murmures que la légèreté de ses paroles avait soulevés dans plusieurs coins de la chambre, je vois que je scandalise l'honorable compagnie : parlons d'autre chose. Pourriez-vous m’apprendre, M. de Montmaur, pourquoi l’on m'a fait venir ici ? Renaud jeta sur le gentilhomme un regard où se peignaient à la fois le mécontentement et le dédain, | ct, au licu de répondre, continua paisiblement | l'entretien qu'il avait commencé avec un autre conjuré.

— Î paraît, dit alors le bourgeois de Valence qui, ayant cu le malheur de louer son arrière-boutique pour les assemblées nocturnes des réformés, avait été obligé de se sauver à Genève pour échapper à la potence, et qui faisait une assez triste mine au sein de l'assemblée; il paraît qu’on attend le comte de Sassenage. — Et jusqu'à quand devons-nous l’attendre? demanda un seigneur déguisé en bûcheron, mais sous les habits duquel on reconnaissait encore l’un | des plus puissants et des plus fiers barons du Dau- | phiné. Est-ce que nous sommes ici aux ordres de | quelqu'un? — M. de La Tour du Pin, répondit Re- | naud, croirait sans doute déroger en montrant quelque déférence pour un vieillard qui a souffert pour notre sainte cause, à une époque où bien des gens qui font aujourd'hui semblant de la servir étaient au nombre de ses persécuteurs. Il est possible, ajouta le jenne baron en se tournant vers la compagaie, que mon oncle n'arrive ici que fort tard. Je vais donc, en son absence, si vous me le permettez, vous instruire

des graves motifs qui nous ont portés à réunir le conventicule. — Parlez! parlez! s'écria-t-on de

toutes parts. Nous vous écoutons. — J'ai à vous apprendre, messieurs, une assez triste nouvelle, mais à laquelle nous devions nous attendre : l’Italienne à fait sa paix avec les Guise.

Ces mots produisirent une vive agitation dans l'assemblée. Plusieurs gentilshommes, et principalement ceux pour qui le triomphe de la réforme était un moyen plutôt qu'un but, n'avaient trempé dans la conjuration que dans l’espoir d’être soutenus par la reine mère.

Cependant, le bruit s'étant apaisé, l'assemblée ne larda pas à reprendre une attitude sombre et impassible, et l’on allait ouvrir la discussion sur les moyens à adopler pour parer à ce contre-temps, lorsque Enoch Barbantane se leva, et, tirant de sa poche un volume relié en basane, s'écria d’une voix aigre : Où suis-je donc, messieurs? parmi des païens et des publicains sans doute. Prétendez-vous commencer une délibération si importante sans invoquer l'assistance du Seigneur ? Ne savez-vous pas que lui seul peut vous donner la lumière dans le conseil, comme il peut seul vous donner la force dans Île combat? Je vais, ajouta-t-il d’un ton radouci, entonner le quatre-vingt-deuxième cantique du roi David, nouvellement traduit et mis en français par maitre Clément Marot. Il se trouve à la page 120 de l’édition de Genève. — Attendez donc, révérend docteur! s'écria aussitôt un digne ministre qui se trouvait au nombre des proscrits. Ce n’est pas à vous d'entonner

AYMÉ VEKD. 151 ici les psaumes; je suis au milieu de mon troupeau, je lai rassemblé sur la terre étrangère, et je le ramène dans le pays de Chanaan, comme fit Moïse. — Je vous conseille de vous vanter de cela! repartit Enoch d’un air dédaigneux. Vous avez fui la persccution comn:e le lièvre fuit le chasseur, Landis que d’autres étaient restés en France comme Daniel dans la fosse aux lions.

La dispute entre les deux confrères se füt sans doute envenimée, si le vicomte de Crussol, l’un des proscrits, pour rétablir la bonne harmonie, n’eût décidé qu’ils chanteraient tous deux à la fois le verset en litige. Mais tout le monde put se convaincre, en les écoutant, que leurs voix étaient encore plus en désaccord que leurs esprits. Quoi qu’il en soit, Renaud s’étant découvert, chacun s'empressa d’imiter son exemple, et la compagnie entière accompagna en chœur l’hymne du roi-prophète. Crussol, qui avait les oreilles délicates, et qui d’ailleurs n’était pas un néophyte très-ardent, ne put s'empêcher de rire derrière son chapeau, en entendant ce concert.

Le psaume achevé, Renaud de Montmaur exposa de nouveau le but de la réunion, afin que chacun püt donner son avis en connaissance de cause. Il ne dissimula pas que la défection de la reine pouvait entrainer celle d’un grand nombre de conjurés, amener des trahisons, dissoudre la ligue protestante, ruiner la cause des princes, et retarder pour longtemps le triomphe de la réforme. La question, ditil ensuite, est de savoir si, dans l’état des choses, nous devons suspendre ou continuer nos arme-

ments. — Jarnidicu ! dit Crussol en se levant avec vivacité, vous en parlez à votre aise, Montbrun. On jurecrait, à vous entendre, que l'affaire ne vous touche nullement. Messieurs, ajouta-1-il en se tournant vers l’assemblée, la question, la voici : la partie est engagée ; nous avons chacun mis pour enjeu notre cou : devons-nous abandonner le tapis avant d’avoir jeté notre dernière carte? — Avant de prendre un parti à cet égard, dit l’un des consuls de Romans qui assistait à l'assemblée, il faudrait d'abord savoir si la nouvelle est vraie, s’il est bien certain que madame Catherine nous ait trahis. — Pour moi, dit Crussol, je n’en crois rien. Ce n’est pas que je me fie aux promesses de la reine mère; elle est femme, et, qui pis est, Italienne. Mais, quand le monde entier m’assurerait qu’elle nous à vendus, je vous répète que je ne le croirais pas. — Et pourquoi cela ? demanda-t-on de divers côtés. — Pourquoi? dit Crussol en souriant : parce que Sa Majesté, que je vénère comme c’est le devoir de tout fidèle sujet, n’a pas le moindre intérêt à nous trahir. Je n’en ai pas d’autre garant, mais je tiens le fait pour plus certain que tous les messages de l'amiral. — Ne vous hâtez pas de vous réjouir, messieurs, dit le baron de La Tour du Pin. J'ai reçu hier une lettre de mon cousin Montauban, qui est, comme vous le savez, dans les pages du roi. Il m’apprend que madame Catherine à soupé il y à huit jours avec le duc, et qu’ils se sont juré au dessert paix et amitié éternelles. — Que pensez-vous de cela, Crussol? — Je pense que le duc est perdu. C’est lui qu’on trahit, j'en mettrais ma main dans le

AYMÉ VERD. 185 feu, — Assez, M. de Crussol! s’écria un gentilhomme du parti de Catherine. Je ne seuffrirai pas que l’on calomnie ainsi devant moi Sa Majesté la reine mère. Si vous continuez sur ce ton, je me relire à l'instant. — Seriez-vous déjà si pressé de nous quitter, M. de Salvaing? demanda Renaud en fronçant le sourcil. — Il ya des gens, murmura un proscrit, qui devinent de quel côté soufflera le vent, avant même que la girouette ait tourné.

M. de Salvaing, qui déjà s'était rapproché de la porte, s'arrêta et n’osa pas faire un pas de plus. Crussol continua à développer son opinion, sans s’inquiéter de cel incident.

Que veut le duc? dit-il. Commander et faire le maitre. Et que veut la reine? Ce que veut toute femme en ce monde : commander et faire la maitresse. Elle veut mener son fils Charles comme elle à mené son fils François, comme elle a mené son mari, c’est-à-dire par le bout du nez. Aussi ne s’enlendrat-elle jamais avec les Lorrains. Il Jui faut dans le conseil des gens comme Antoine de Bourbon, roi de Navarre, des gens à qui les beaux yeux d’une fille d'honneur font aisément tourner la têle, et qui sont assez occupés d’une amourette pour ne plus penser à autre chose. Je vous réponds que la reine est encore pour nous. — Au fait, dit le consul de Romans, que s'est-il passé depuis huit jours qui ait pu faire changer Sa Majesté d'avis? — Eh! mon Dieu! qui sait? dit Renaud avec dédain. La reine à peut-être corsulté son astrologue, sa tireuse de cartes, son confesseur, son page favori ou son maitre de musique,

el nous n'avons pas eu la précaution de nous assurer d'avance l’assentiment de ces graves personnages. I! est probable que nous aurons cu les constellations contre nous. — Je sais de bonne source, repartit Crussol en riant, que monseigneur le prince a acheté d'avance le Soleil, la Lune, Mercure, Vénus, Orion, Neptune, Mars, et toutes les étoiles du firmament. Quant au confesseur, je n’en réponds pas. — Je vous l'avais annoncé, dit Renaud. Si l’on avait voulu me croire, on se serait passé du concours de madame Catherine. Sans doute elle hait les Guise, mais elle hait plus encore Christ et ses membres. Elle aimerait mieux, croyez-moi, se liguer avec le diable en personne, que de former une alliance avec les serviteurs de l'Evangile. — Surtout quand les serviteurs de l'Evangile sont des barons du Dauphiné qui se souviennent des droits el des priviléges de leurs pères, dit un vieux seigneur en caressant sa longue barbe. Priez Dieu en français ou en latin, allez au prêche ou n'y allez pas, faites gras ou faites maigre, peu importe à la reine. Un gentilhomme qui veut se faire valet de cour cst toujours assez bon chrétien pour elle. Votre père, M. de Montmaur, aurait encore la tête sur ses épaules, s’il se fùt borné à contredire son curé ct à chanter les psaumes de Marot. Mais il voulut recommencer la guerre des barons, ct ce fut là son crime. C'est aussi le nôtre aujourd'hui.—S'il en était ainsi, dit le consul de Romans à l'oreille d’un autre bourgeois, ce n’est pas une affaire qui nous regarde. Tâchons de nous tirer de là comme nous pourrons. En ce moment un grand bruit qui se fit enten-

dre au rez-de-chaussée interrompit la discussion.

Qu'est cela ? demanda Renaud. Il me semble que J'entends les cris d’une femme.

Tout le monde fit silence et écouta avec attention. Mais on n’entendit d'autre bruit que les sons d'un instrument à cordes qui semblait touché par une main habile, un air assez vif chanté par une voix douce, et quelques éclats de rire, dont le retentissement joyeux était sans doute très-affaibli par l'épaisseur des murailles.

Continuons, dit Crussol en riant; ce n’est rien : les gens qui chantent et qui dansent ne pensent pas à mal. Si nous ne voulons pas que les drôles se mêlent de nos affaires, ne nous mêlons pas des leurs.— Mais enfin, reprit Renaud, quels sont ces gens? — Est-ce que vous ne le savez pas? repartit Crussol avec étonnement.—Non, sur ma foi ! Est-ce donc un mystère? On dirait que vous rougissez. — Il y a certes de quoi! murmura un jeune gentilhomme dont la figure respirait un sauvage enthousiasme. — Expliquez-vous, Montbrun, dit Renaud avec vivacite, On veut me cacher quelque chose. — On vous cache, messire, répliqua le farouche proscrit, que nous respirons depuis huit jours sous le même toit qu'une troupe de bandits, qui n’a vécu jusqu’à présent que de rapines et de meurtres. On vous cache que nous avons appelé sous les drapeaux du Seigneur une bande d’assassins et de faussaires, de gens accou- Lumés à fouler aux pieds toutes les lois divines et humaines, — Vrai Dieu! s’écria Renaud en se levant avec Indignation : cela est impossible. Je ne croirai

jatais que des gentilshommes, des chrétiens armés pour la foi, aient pu vivre si longtemps en pareille compagnie. — Pardieu ! dit Crussol, qui avait eu le temps de retrouver son sang-froid, vous êtes bien difficile, mon cher ! Si nous avions pour nous tous les aventuriers qui couvrent la province, nous en ferions une compagnie d'enfants perdus, qui vaudrait bien celle de Brissac. Qu’avez-vous à reprocher à ces genslà, d’ailleurs? Pour la plupart, ce sont de vieux soldats qui manquaient de pain, de pauvres diables que la dime et la taille ont mis sur le pavé. En temps de guerre, il ne faut pas y regarder desi près ; et, comme le disait mon père, toute arme est bonne, pourvu qu'elle blesse. — De tout temps, dit Renaud, nos ancêtres ont reconnu qu’il y avait des armes déloyales, et ils les ont proscrites dans les combats. Si elles blessent l'ennemi, elles déshonorent la main qui a osé s’en servir.

En entendant ces mots, Crussol se mit à rire.

A merveille, messire! dit-il. Je vous conseille de faire cette observation à votre oncle, le comte de Sassenage. C'est justement lui qui nous a amené ces honnêtes recrues. — Vous mentez, Crussol! dit Renaud qui sentit le rouge lui monter au front.

Crussol, pour toute réponse, porta la main à son épée, mais des amis communs intervinrent entre les deux adversaires, et le ministre proserit acheva de rétablir la paix en assurant qu’il était à peu près sùr de la conversion des aventuriers.

Cet incident n’eut pas d’autres suites.

Allons! messieurs, reprit un des conjurés, voilà

AYNÉ VERD. 187 bien des paroles et bien du temps perdus. À quoi nous arrêtons-nous ? — Il faut attendre, dit Chantemerle. Si la reine a changé aujourd’hui, elle changera peut-être demain, et alors nous verrons ce que nous aurons à faire. — Eh! vive Dieu! s’écria Crussol, que nous importe ! Si la reine n’est pas avec nous, elle sera Contre nous : voilà tout. Est-ce que son cotillon vous fait plus de peur que l'épée du duc de Guise? — C'est une honte, s’écria un vieillard, de voir une assemblée de gentilshommes s'inquiéter ainsi des caprices d’une femme. Crussol a raison; nous nous passerons de la reine. — Nous nous passerons de la reine, dit un autre conjuré. Nous avons pour nous, dans cette province seulement, plus de trente villes murées, plus de deux cents châteaux et villages. L'évêque de Valence, qui s'est marié l'an dernier, est pour nous. Tous les chanoines de Saint-Paul-Trois- Châteaux prêchent déjà la réforme dans leur cathédrale. En huit jours, nous pouvons avoir plus de huit cents chevaux et plus de dix mille fantassins sous les armes. Cela peut consoler des fantaisies de madame Catherine. — Eh! messieurs, dit La Tour du Pin en levant les épaules, que feront vos dix mille hommes contre les régiments de des Adrets ? Avez-vous envie de vous passer de lui aussi?

— Nous aurons pour nous, si nous lui offrons le commandement, dit Crussol ; c’est un vieil ennemi des Guise, il sera enchanté de leur tailler de la be-

sogne. — Ne pourrait-on le faire sonder par quel-

qu'un de nous? demanda Chantemerle. On saurait

peut-être ce qu'il pense et sur quoi l’on peut comp-

ter. — Allez sonder les flots de la mer, répondit La Tour du Pin; allez mesurer la hauteur du Mont-Pelvoux, vous aurez plus tôt fait que de savoir ce qui se passe dans l’âme de cet homme. — Je puis vous assurer, messieurs, dit Salvaing, que le baron des Adrets ne fera rien sans l’agrément de la reine. — Eh bien ! reprit Crussol avec insouciance, nous nous passerons de des Adrets. — C’est cela, reprit le baron de La Tour du Pin; jetez votre bonnet par-dessus les moulins, M. de Crussol. Commencez par mettre de côté toute raison et toute prudence, les premiers alliés qu’il faut avoir dans une entreprise comme la nôtre; vous n'aurez pas de peine à vous passer ensuite de la reine et du baron, c'est-à-dire du cœur du roi, que l’talienne tient dans sa main, et de l’armée que des Adrets tient dans la sienne. Vous irez prendre les villes sans épée et sans cuirasse ; vous ferez la guerre comme la font les enfants, avec une trompette, un tambour et un sabre de bois. Un grand nombre de gentilshommes opinèrent dans le sens de M. de La Tour du Pin. Le consul den Romans et les autres bourgeois se rangèrent au même avis. Mais Renaud, les proscrits et quelques capitaines d'aventure, qui avaient écouté silencieu= sement la délibération, témoignèrent hautement | leur déplaisir. | — Eh quoi! messieurs, s’écria Montbrun, est-ce là» | ce que vous nous aviez promis? Si les intérêts de, | l'Eglise vous touchent peu; s'il ne vous tarde pas, | d’eteindre les bèchers qui s'allument de toutes parts; ne pourriez-vous au moins vous souvenir des beiles

paroles dont vous nous avez bercés jusqu’à ce jour ? — Messire! dit La Tour du Pin, prétendez-vous que nous ayons manqué à nos promesses ? — Si vous n’\ manquez pas, repartit Montbrun, pourquoi refusezvous de faire sonner le tocsin dans vos paroisses? Il y a huit jours, vous juriez de le faire. — Sans doute dit un autre proscrit, pourquoi nous avez-vous fait venir ici, à travers mille périls, pour voir l'orage que vous prétendiez avoir amassé se dissiper au moindre coup de vent? — Il ne nous reste plus, dit un autre, qu’à reprendre le bâton de voyage, et à retourner sur la terre d’exil.

En entendant ces paroles, Enoch Barbantane, que le baron de Montmaur avait eu peine à contenir jusqu’à ce moment, ne put cacher plus longtemps l'indignation qui l’agitait.

— Dieu d'Israël! s’écria-t-1l en se levant d’an air courroucé, tu les entends et tu laisses dormir ta coière! Ils parlent de fuir, et tu ne fais pas crouler sur eux les murs de celte tour! Qu'ils marchent donc dans la voie de perdition qu'ils ont choisie. Ils ont pactisé avec l’impie, ils ont écouté la voix de la femme étrangère qui se met le soir à la fenêtre pour attirer les passants, Et pendant qu’ils dormaient sur son sein, elle a dénoué leur ceinture, elle a dérohé leurs armes, elle a surpris leur secret, elle a coupé leur chevelure et les a livrés aux Philistins. Mais la cause n’a pas besoin de leur appui pour triompher de ses persécuteurs. Oui! ajouta le ministre en élevant la Bible qu'il tenait à la main, n°us saurons écraser la bête sans nous servir de votré bras, Re- 2 13

tournez dans vos demeures, cachez-vous derrière vos murailles. Moi, j'irai dans les campagnes, dans les villes, sur les places, dans les carrefours ; j'appellerai aux armes tous ceux qu’a touchés la grâce et à qui le Dieu des armées a mis autour du cœur une cuirasse d’airain. Je me mettrai à leur tête, s'il le faut; je prendrai d’une main la torche, et de l’autre le saint livre; nous brülerons les châteaux et les églises jusque dans leurs fondements. Nous frapperons sans pitié la mère avec l'enfant, le fils avec le père, et il s’élèvera sur tout le pays une telle tempêle, que vous-mêmes y périrez, malgré Îles vaines précautions que vous aurez prises pour votre salut!

L'air d'enthousiasme avec lequel venait de parler Enoch, le feu qui animait ses yeux, le ton prophétique de sa voix, produisirent sur l'assemblée une impression profonde.

— Le révérend docteur a raison, dit Crussol, nous ferons la guerre sans vous, messieurs; avec moins de chances de succès, je ne me le dissimule pas : ce sera une lutte désespérée, mais enfin elle pourra se prolonger assez pour que vous regrettiez de n’y avoir pris aucune part et d’en avoir fait manquer le but, qui est l’affranchissement du pays, l’humiliation des Guise et le bien-être général. Les princes ne veulent pas autre chose. Réfléchissez-y bien, et avant de nous séparer, diles-nous nettement ce que vous demandez pour nous assurer votre concours. — La chose est bien simple, dit La Tour du Pin, notre avis est le même à tous : nous voulons avoir avec nous la reine Catherine et des Adrets. M. de

Sassenage nous les avait promis l'un et l’autre : qu’il lienne ses promesses, nous tiendrons les nôtres.

L'assemblée s'était déjà diminuée de plusieurs membres qui, fatigués sans doute de la longueur d’un entretien sans résultat, avaient jugé à propos de s'éloigner. Les protestants restèrent bientôt seuls, et les deux ministres entonnèrent un nouveau cantique pour clore le conventicule.

— Eh bien, Renaud, dit Montbrun en serrant la main au jeune baron, au moment où celui-ci s’éloignait, que dites-vous de tout cela, et qu’allez-vous faire? — J'ai confiance en Dieu! répliqua le jeune calviniste. Dans huit jours le château de Montmaur sera sur le pied de guerre. Soyez tranquille, vous ne parlirez pas.

En disant ces mots il s’éloigna avec le ministre. Lorsque le bruit de leurs pas eut cessé de se faire entendre, et que le silence et le calme eurent remplacé le tumulte qui régnait naguère dans la vaste salle de la tour, les bruits du rez-de-chaussée arrivérent distinctement aux oreilles des proscrits.

— C'est étrange! dit Montbrun, il me semble que j'entends là-bas des plaintes et des cris de douleur. J'ai envie d’aller voir ce qui se passe chez ces coquins. — Restez donc, mon cher Montbrun, et causons de nos affaires, dit Crussol en retenant son compagnon par le bras. Croyez-vous que ces gaillards puissent rester muets comme des trappistes ou des chartreux? Tous ces jours passés, nos oreilles ont été régalées de semblable musique : il paraît que les vôtres sont plus sensibles aujourd’hui.

Montbrun s’assit auprès du partisan de Condé, et bientôt ils eurent oublié entièrement les aventuriers. Nous les laisserons s’entretenir ensemble et retournerons auprès de mademoiselle de Sassenage, que nous avons laissée bien malgré nous en proie aux angoisses les plus déchirantes que puisse éprouver le cœur d’une femme.

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