‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 4 sur 93 · ET · texte numérisé non relu

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ont fait tourner à mal mon enfant. Il a commencé par se mettre aux gages d’un de leurs braillards de ministres, et, depuis ce temps, il n’a plus voulu rien faire dans ma maison. Il me disait qu’il voulait devenir pêcheur d'hommes; et aujourd’hui il pêcheje ne sais quoi dans une eau trouble. Aussi quand j'ai mes idées noires, il me prend contre ces huguenots une haine si forte, que j'ai envie de leur faire payer cher le mal que j'en ai reçu. J'ai même percé un trou sous une douve de mon bateau, et quand je passe quelque compagnie de ces corbeaux du Vivarais s’en allant au prêche, quelque chose me dit de làcher la bonde et de lesenvoyer chanter leurs psaumes avec les diables. — Prenez garde, s’écria le bachelier en frissonnant, il est souvent difficile de séparer le bon grain de l’ivraie.—Soyez tranquille, répondit Bruno; je ne me tromperai pas. Je les sens à l'odeur. Mais ils payent bien, et il y a conscience à noyer ainsi de bonnes pratiques. — C’est une affaire grave, maître Bruno, dit le clerc à qui cette dernière confidence semblait avoir coupé un reste d’appétit; c’est une affaire grave, et je vous conseillerais, avant d’en venir à ces extrémités, d'en conférer un peu avec le recteur de votre paroisse. Bien que les huguenots soient des gens sans foi ni loi, et même, pour me servir de l'expression de Denys de la Pierre, autrement dit Dionysius à Lapide, des êtres qui se sont ravalés eux-mêmes au-dessous de la bête, cependant il faut laisser la justice à Dieu et au roi. Il m'est bien arrivé aussi de les combattre quelquefois, soit avec les armes de la logique, soit même avec un bâton de

chêne vert, lorsqu'ils résistaient à la force de mes démonstrations. Mais je leur permettais de se défendre, et plus d’une fois, jai laissé entre leurs mains mon rabat ou un pan de ma robe. — J'avais des scrupules comme vous, messire, répondit Bruno; mais mon coquin de fils a laissé ici, dans un coin, une Bible que je lis, pour me désennuyer, et que je lisais encore ce malin, quand vous êtes venu frapper à cette porte. J’y ai vu, ma foi! que Dieu ordonne d’extirper ses ennemis, partout où ils lèveront la tête, et je ne connais pas de plus grands ennemis de Dieu que les huguenots.

En parlant ainsi, le pontonnier tira d’un coffre un gros in-douze mal imprimé, l’ouvril à une page marquée par ua signet, et le présenta au bachelier. Celui-ci, qui, en entendant parler de Bible, avait eu peine à retenir sa colère, prit ou plutôt arracha des mains de son hôte le volume qu’il lui présentait.

La lecture de la Bible était, en ce temps-là, à peu près interdite aux laïques, surtout aux gens peu éclairés qu’elle pouvait induire en de fâcheuses erreurs. Le concile de Trente, qui tenait encore ses assises, venait de s'exprimer formellement à cet égard. Il avait voulu ainsi opposer une digue au torrent de la réforme dont une des armes les plus puissantes était, si l’on peut parler ainsi, la vulgarisation des saintes Ecritures. Aussi le clerc manifesta-t-il hautement sa désapprobation.

— Qui vous a permis de lire la Bible, maitre Bruno? dit-il en mettant le volume dans sa poche d’un air courroucé. À coup sùr ce n’est pas le curé

de Confolens. Il a lu les canons, lui, et il sait son devoir. Vous voulez donc vous damner en lisant ce livre? — Mais c'est la Bible, repartit le pontonnier mécontent. J'ai entendu dire souvent que c'était la parole de Dieu, et jy ai lu des choses qui m'ont fait plus de bien que je ne m’y attendais. Voilà vingt ans que je ne vais guère plus à la messe. C’est bien Île moins que je m’édifie un peu avec de bonnes lec- {ures en attendant que je puisse racheter mes péchés par quelque action méritoire. — Santa Maria ! reprit le clerc, il n’y a qu’une manière de racheter ses péchés, c’est d'aller les conter à son curé. Il vous en dira plus en un quart d'heure que vous ne pourriez en lire avec vos besicles d'ici à votre mort. D'ailleurs, cette Bible n’est plus le livre de Dieu, c’est l'œuvre du démon. Elle à été translatée en français par un docteur de Genève, et vous devez savoir que le meilleur vin se gâte quand on le met dans une mauvaise futaille.

Bruno n’était pas un grand clerc. L'autorité d’un bachelier en théologie dont il avait pu apprécier le savoir devait l'emporter aisément dans son esprit sur ses propres lumières. Il se contenta de murmurer entre ses dents quelques mots inintelligibles, et comme la cloche sonnait toujours, il prit sa longue perche et s’achemina vers le fleuve, laissant maitre Placide achever les dernières miettes du fromage de Sassenage.

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