PÉRIPÉTIE
Qu’un messager boiteux soulève de poussière, Et fait courir de gens!
La Maison blanche.
L'impression que l'événement de la soirée avait produite sur le baron n'avait pas été moins profone que celle qu’elle avait faite sur les autres membres de la famille. Elle fut encore aggravée par les commentaires que firent, à ce sujet, Enoch Barbantane et les autres protestants du château. Le digne mi- 3 6
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nistre avait vu dans la conduite de Gaspard un tel sujet de scandale, qu’il avait été sur le point de déchirer sa robe, comme le grand prêtre des juifs, et ne parlait de rien moins que de se couvrir du sac et de la cendre, pour conjurer l'esprit malin. Il accusait hautement le prêtre de Magon et son digne suppôt (c'est ainsi qu'il nommait maitre Eustache Bénévent et son neveu le bachelier) d’avoir ensorcelé, par des pratiques superslitieuses, madame de Montmaur et son fils. Bethsabé, comme on le pense bien, ne manqua pas, en cette occasion, de venir en aide à son époux. Malgré les efforts du docteur qui lui ordonnait de se taire, attendu, disait-il, qu’elle ne parlait que dans des vues toutes mondaines, elle repéta à plusieurs reprises qu'il n’y avait rien d’étonnant dans ce qui était arrivé, qu'on devait le prévoir, qu’on ne pouvait rien attendre de mieux d’un jeune homme qui n’agissait que par les conseils de dame Monique, el passait toutes ses journées à comploter au presbytère la ruine de la bonne cause. Maître Landry joignit volontiers sa voix à ce concert; il prétendit même que, depuis l'arrivée de Gaspard, le curé avait repris toute son audace; qu’il tonnait en chaire contre les hérétiques, et que, semblable à un loup ravisseur, il avait déjà dérobé plus d’une brebis au saint troupeau.
Le baron écouta tous ces discours, et se retira ensuite dans sa chambre, disant qu'il fallait dormir sur sa colère, afin de prendre une résolution digne d'être approuvée par la sagesse. Le lendemain, à son lever, il passa une heure à lire la Bible, puis, ayant
que son vieux maitre de l’ordre inopiné qu'il venait
AYMÉ VERD. 71 mandé son châtelain, il lui dit d'aller de sa part au presbytère, et d’ordonner au cure de quitter sous vingt-quatre heures la baronnie. Le châtelain, qui était un homme de sens, fit observer à son maitre qu’un pareil acte était illégal et arbitraire, et lui atürerait infailliblement une querelle avec levêque, le roi et le parlement. Mais Renaud répondit quil aimait mieux obéir à sa conscience que d’obéir au roi et au parlement, qu'il avait mürement réfléchi sur celte démarche, et qu’il était décide à passer outre, dùt-il par là donner le signal de la guerre ou même avoir à se défendre seul contre toutes les forces du lieutenant du roi. Le châtelain sortit en gémissant, et attendit jusqu’au soir avant d'exécuter un pareil ordre, dans l'espérance que le jeune baron se repentirait de l'avoir donné. Mais, le soir venu, n'ayant pas recu de nouvel avis, il se vit contraint d'obéir.
Au moment où le curé reçut cette nouvelle, il était seul avec sa gouvernante, car le bachelier était allé souper chez un desservant du voisinage. Il ne put pas d’abord en croire ses oreilles; mais lorsque le châtelain lui eut répété les propres paroles de son maitre, le pauvre vieillard tomba sur son fauteuil et ne put retenir ses larmes. [l y avait cinquante ans qu’il habitait la même maison et disait la messe dans la même église.
— Eh bien! Monique, s’écria-t-il lorsque le châtelain fut sorti, c’est donc bien vrai ?
La gouvernante n'avait pas été moins frappée
de recevoir. Dans son étonnement, cile avait même renversé sur le plancher le pot de terre dans lequel cuisait à petit bruit la soupe du soir. Toutefois elle ne prononça pas une parole, s'assil sur un escabeau, et, s'essuyant les yeux avec le pan de son tablier, laissa le cure livré à ses réflexions. Celui-ci promenait les yeux autour de lui et contemplait, les uns après les autres, tous les objets qui, depuis si longtemps, frappaient sa vue, les murs jaunis par la fumée, la fenêtre à petits carreaux. à lravers laquelle on pouvait apercevoir encore, à la lueur du crépuscule, les arbres du jardin, le clocher de l’église, et plus loin, à l'horizon, l’amphithéätre des Alpes. Cetle vue sembla produire sur lui une impression pénible; il détourna la tête, et, prenant une tasse de lisane qui était sur la cheminée, la but jusqu’à la lie, quoique sa main tremblât plus fort encore que de couturme.
Il prit ensuite les pincettes, comme pour tisonner le feu, mais il les posa aussitôt sur la cheminée, et brisa, dans ce mouvement, deux belles tasses du Japon, présent que lui avait fait autrefois Ponce de Montmaur. Il chercha longtemps ses lunettes quoiqu'il les eût sur le nez, et enfin se mit à lire tierce au lieu de matines, sans comprendre un seul mot de ce qu’il lisait. Le bonhomme était si troublé, qu’il savait à peine ce qu’il faisait et ne pouvait réussir à rassembler deux idées de suite. Aussi interrompit-il souvent sa lecture pour faire des observations si étranges, que Monique craignit sérieusement que la raison n’eût abandonné son vieux maître.
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— Psaume XLVII, disait-il; c'est singulier, il me semble que je l’ai déjà lu ce matin. Monique, allumez la lampe (la lampe brülait sur la table depuis un quart d'heure). Je ne sais, en vérité, ce qu'il y a sur mes lunettes, je n’y vois plus rien. Mais qu'ont-ils donc à sonner les cloches ce soir? Je ne dis pas le salut aujourd’hui. Est-ce un enterrement ou un baptême? J'y vais; donnez-moi mon étole, Monique. Ab! je vois ce que c’est, ajouta-t-il, car il croyait toujours entendre le bruit des cloches à son oreille, ils veulent me narguer, ils veulent me crever le cœur. Ils savent que désormais elles ne sonneront plus ma messe.
En disant ces mots, le vieillard, dont la douleur avait entièrement dérangé le cerveau, déjà affaibli par l’âge, se leva d’un air résolu, el s'avançant vers la porte : Me voilà, dit-il, me voila, monsieur le chàtelain; je suis prêt. Laissez-moi seulement emporter meslivres. Vous trouverez les clefs dans l'armoire. Je ne vous en veux pas, ni à vous ni à personne ; mais ayez bien soin de mes pauvres, car il n’en manque pas dans la paroisse. Bonnes gens! Is auront bien froid celte année.
— Juste ciel! dit Monique en courant vers le vieillard et en le ramenant vers son fauteuil, tandis qu'il recommandait encore au juge châtelain quelques pommiers qu'il avait greffés la veille, pour le sûr, ces coquins vous ont fait perdre la tête, monsieur le curé. Là, asseyez-vous, et faites un signe de croix pour vous remettre. C'est votre faute aussi, reprit-elle avec humeur au bout d'un instant ; pour-
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quoi avez-vous fait l’aumône à tous ces hérétiques ? Le bien qu’on fait au diable tourne contre vous. Quand on vous à reliré vos dimes et vos redevances, je vous ai averli, el vous n'avez pas voulu bouger. Au lieu d'aller vous plaindre à votre évêque, vous êtes resté là comme une oie qu'on plume. Maintenant vous vous en mordez les doigts; mais je ne vous plains pas : c’est bien fait. Vous n'avez que ce que vous méritez. Attendez que Ponce de Montmaur revienne pour vous rétablir. En altendant, son neveu va mettre ici un hérétique. — Taisez-vous, femme, repartil le curé qui commençait à recouvrer l'usage de sa raison. Taisez-vous: laissez-moi passer tranquillement les dernières heures que j'aie à rester ici. — Vraiment ! dit Monique en mettant les poings sur ses hanches. C'est comme cela que vous le prenez? cela ne vous fait rien que j'aille, à mon âge, courir les grandes routes; vous souffrirez qu’on nous chasse comme des mendiants; vous souffrirez qu’on tienne le prêche dans votre église, qu’on fasse des hugueno{s de tous vos paroissiens ?
Cette pensée frappa vivement le bon curé.
— Non, Monique, dit-il, non, non, pour cela je ne le souffrirai pas. — Eh bien! que faites-vous donc là, planté dans votre fauteuil, comme saint Odet dans sa niche? Cà, prenez votre bâton et courez au chàteau: je vous donnerai le bras. Nous parlerons à la baronne, à messire Gaspard, qui est un brave jeune homme, et qui ne sait pas un mot de tout ce qui se passe. Laissez-moi faire. Sainte Vierge! je soutèverai plutôt toutes les pierres du château que de
vous laisser mettre à la porte. Allons! venez-vous ?
Le curé essaya de se lever, mais un accès de goutte, suiteinévitable de l'émotion qu'ilavait éprouvée, ne lui permit pas de quitter son fauteuil.
— Jine manquait plus que cela pour nous achever! dit Monique. Mais n'importe! quoiqu'il se fasse tard et que je n’aime pas à sortir seule, je monte de ce pas au château; vous aurez bientôt de mes nouvelles.
Cela dit, dame Monique ferma la porte et traversa le pont du Riousset avec autant de légèreté que si elle avait eu ses quinze ans. Elle était déjà à la moi- Lié de sa course, lorsqu'elle entendit derrière elle un bruit qui la fit frissonner. Un cavalier s’avancait vers le château de toute la vitesse de sa monture. L'honnèête fille, qui ne rêvait que fantômes, commençait à se repentir du courage qu’elle avait montré, lorsque le cavalier étant arrivé jusqu’à elle, elle reconnut avec satisfaction maître Jérôme Gaschet, l'escholier du pays et le pédagogue en titre des demoiselles de Jarniost. Il était juché, comme de coutume, sur son fidèle Pégase, mais il avait tellement couru, qu'il en était tout essoufflé et avait perdu en roule son chapeau. Monique comprit aussitôt que l’honnête magister apportait quelque nouvelle importante, et, malgré ses préoccupalions, ne put résister au désir d'apprendre ce dont il s’agissait. Maitre Gaschet, pour la première fois de sa vie, fut aussi laconique qu'un Spartiate. Il annonça à Monique qu'un événement terrible se passait en ce moment dans le pays; le château de Beauscjour
était assiégé depuis deux heures par une troupe de bandits, que le savant maitre d'école compara tour à tour aux Scythes et aux Lydiens, ces guerriers farouches qui mirent tant de fois le royaume de Cyrus à deux doigts de sa perte. Jérôme avait eu grand’ peine à percer leurs rangs formidabies pour venir chercher du secours à Montmaur, tandis que le châtelain et son futur gendre, Aymé Verd, défendaient courageusement la place. Dans le récit un peu diffus de l’escholier, dame Monique ne vit qu’une chose vraiment fâcheuse, c’est que l’arrivée d’un pareil message allait compromettre la réussite des plans qu’elle avait formés. Elle salua donc son Compagnon de route, et, doublant le pas, tâcha de le devancer au château, afin d’avoir tout le temps d’entrelenir Gaspard ; mais Pégase, la voyant trotter de la sorte, se piqua d'honneur, et prenant le galop, laissa bientôt derrière lui la gouvernante désespérée.
La famille de Montmaur était réunie dans le tinel, lorsque maître Jérôme se présenta. On ne comprit pas d’abord ce qu’il voulait dire avec ses Scythes et ses Lydiens qu’il mêlait, Dieu sait comme, aux details de sa narration : Gaspard même ne put s'empécher de rire en contemplant la mine effarée et les cheveux en désordre du pédagogue. Mais tout à coup Blanche poussa un cri de terreur,
Gaspard, dit-elle d’une voix altérée, partez à l’in- Stant; Vous n'avez pas une minute à perdre, — Vive Dieu ! belle cousine, vous voilà bien troublée, dit le jeune archer en vidant son verre et en se levant; faut-il en croire cet homme? Est-ce que quelque danger menacerait le châtelain et sa maison?
Blanche saisit vivement le bras de son cousin, et, se penchant à son oreille, lui dit à voix basse : Voulez-vous revoir celui que vous appeliez autrefois votre ami et avec qui vous avez fait vos premières armes? — Aymé? dit Gaspard. — Oui, cousin, partez, volez, car c’est lui, lui seul, entendez-vous, qu'ils veulent lâchement assassiner. Je le sais, j’en ai la preuve, — Mille tonnerres ! s'écria Gaspard en brisant son verre sur la table, où sont mes armes? Jolyot, Peyronnet, André, Jacques, tous à cheval. Jour de Dieu! si nous arrivons à temps, jamais Notre- Dame d'Embrun n’aura vu brûler sur son autel un si beau cierge que celui que je lui promets.
En ce moment Monique entrait dans le tinel tout essoufflée : elle s’avança d’un air discret vers l’archer, et le saluant d'un mouvement de tête amical, lui fit entendre qu'elle voulait lui parler en particulier.
Veux-tu bien me laisser passer, vieille pécore ? dit Gaspard en la repoussant avec violence, car il ne l'avait pas même reconnue.
Avant que Monique fùt revenue de son élonnement, l’archer était parti et courait bride abattue sur le chemin de Beausejour. La vieille fille poussa un soupir et se résigna à s'adresser à la baronne; mais, au moment où elle allait lui faire la révérence, dame Bethsabé, reconnaissant sa rivale, pria aigrement un valet de la mettre à la porte, ce que le zélé calviniste exécuta à l'instant, sans s'inquiéter des clameurs et des protestations de l’infortunée gouvernante.
Tandis que ces événements se passaient au chàteau, maitre Eustache Bénévent, resté seul au coin de
son feu, en proie aux douleurs aiguës que lui causait la goutte, s’abandonnait aux plus tristes réflexions. Quitter son troupeau, renoncer à ses habitudes, aller mourir loin des lieux où il avait vécu, c'était là une chose pénible à son âge. Il s’efforçait en vain, pour se consoler, d'appeler à son secours tous les textes qu'il avait appris dans son bréviaire, sur le peu d’attachement qu'il faut avoir aux choses de ce monde, lequel n'est lui-même qu’un lieu de passage. Il ne pouvait réussir à chasser de son esprit les idées noires qui s'en élaient emparées. Par moments, il se flattait que dame Monique rapporterait du château de bonnes nouvelles, et se sentait renaître à cette pensée. Mais lorsque la gouvernante arriva, il découvrit sur-lechamp à son visage qu’elle n'avait pas réussi. Cependant il ne dit pas un mot, et se contenta de passer sa main sur la jambe malade, en poussant un faible gémissement. La servante était loin de partager Ja résignation chrétienne de son maitre. Elle prit sa place au coin du feu, tira ses aiguilles et sa laine, et, tout en tricotant avec plus de vitesse que jamais, se mit à excommunier et à maudire tous les habitants du château, les accusant d’impiété, de sacrilége, de sorcellerie, d’endurcissement, et disant qu’ils brüleraient tous en enfer comme des damnés qu'ils étaient. Le curé essaya vainement de l'interrompre; minuit sonnant, elle fatiguait encore le ciel et la terre de ses imprécalions contre la maison de Montmaur. Cela aurait duré sans doute jusqu’au matin (car les deux vieillards n’avaient guère envie de dormir), si maître Bénévent, qui avait cru entendre les pas d’un cheval
AYMÉ VERD. 19 sur Ja place du village, n’eùt tout à coup ordonné à Monique de se taire. Il le lui ordonna d’un ton si ferme, que la gouvernante n’osa plus souffler mot.
Paix ! dit-il, il me semble que quelqu'un appelle du secours sur la place. N'entendez-vous rien, Monique ?
La servante, transie de peur, prêta l'oreille et dis- Lingua en effet, au milieu du bruit que faisait le vent, une voix forte qui cherchait à réveiller les gens du village et demandait un gite pour la nuit, en accompagnant sa prière de gros jurons, qui firent bondir la pieuse fille sur son escabeau.
Dieu nous protége! dit-elle, voilà les Scythes qui sont ici! Qu’allons-nous devenir? — Taisez-vous, vieille folle, répliqua le curé : c’estun voyageur égaré qui demande un asile. — Qu'il aille à l'auberge! dit Monique ; elle n’est qu’à deux pas d’ici. Est-ce l’heure où les honnêtes gens sont en route? Non, monsieur le curé, non, je ne bougerai pas, et, si vous m'en croyez, nous allons éteindre la lampe, afin que lon n’en voie pas la lumière à travers la porte. — Monique, reprit le curé d’un ton suppliant, je vous en prie, allez ouvrir. Vous savez ce qui est arrivé, il ÿ à dix-sept ans, par votre faute. Oui, levez les épaules : c’est Ponce IV lui-même que vous avez laissé partir. Allons, hâtez-vous! faut-il que j’y aille moi-même? Nous n'avons plus que quelques heures à passer en ce logis; et au lieu de faire la sourde oreille, ne devriezvous pas remercier Dieu avec moi de la grâce qu'il nous fait de pouvoir encore une fois y exercer lhospitalité.
Monique ne redoutait pas moins les voleurs que les revenants ; aussi Jaissa-t-elle crier son maitre et le voyageur, el continua-t-elle à tricoter. Heureusement l'étranger, qui allait frappant à toutes les portes du village, s'arrêta enfin devant celle du presbytère. Malgré les signes expressifs et les regards irrités de la gouvernante, maitre Bénévent, élevant la voix, dit au Voyageur que la porte était ouverte , €t Que pour entrer, il n'avait qu'à soulever le loquet. Aussitôt le battant tourna sur ses gonds, et permit au curé d’apercevoir les champs couverts de neige, et, devant le perron, un gentilhomme de haute taille qui attachait son cheval à un anneau de fer destiné à cet usage.
Là ! la! Rosamonde, dit-il en caressant le cou fumant de la bête, nous voilà arrivés au gite! Ventremahom ! je ne sais quel démon a mis sur nos traces tous les huissiers du pays.
En parlant ainsi, le gentilhomme jeta son manteau sur l’échine de sa jument, et, après lui avoir promis de Ia mener bientôt à l'écurie, entra d’un pas lourd dans la chambre.
Soyez le bienvenu, messire, dit le curé en se soulevant à demi sur son fauteuil, et excusez-moi si je ne suis pas allé au-devant de vous: mais la goutte m'en à empêché. Monique, ajouta-t-il, jetez un fagot au feu, tirez le gigot du buffet, et courez à la cave chercher une bouteille de vin vieux.
Le voyageur remercia son hôte, prit place en face de lui, et la table fut bientôt couverte de toutes les provisions que pouvait renférmer l'office du presbytère. Tout en buvant, tout en mangeant avec un ap-
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pétit que, dans son admiration, dame Monique ue put comparer qu’à celui de Placide, l'étranger se mit à parler des abus du temps présent, de l'affaibl ment de la foi, de l’oubli qu’on faisait des véritables {ois de l'honneur, prétendit que l’on ne respectait plus rien, et que les huissiers n'avaient pas plus d'égards pour un gentilhomme et un chevalier, que pour un bourgeois et un manant.
Tandis qu'il parlait de la sorte, le curé le considérait avec attention. Le plaisir de pouvoir encore une fois héberger un voyageur dans sa demeure le rendait si heureux, qu’il prit à peine garde aux ventremahom let aux autres jurons énergiques dont celui-ci assaisonnait tous ses propos. Dans le ravissement où il était, il ne refusa même pas de trinquer à la sante du chevalier et au succès de toutes ses entreprises. Le ton un peu licencieux de l'étranger annonçait un vieux soldat, et une grande balafre qu'il avait sur la joue confirmait cette hypothèse. On pouvait dès lors lui pardonner ce qu’il y avait de peu édifiant et de peu ascétique dans ses discours, surtout en considération de quelques bons sentiments qui se faisaient
jour parfois entre un juron et une rasade. La figure
du voyageur offrait le même mélange de bonté, de loyauté, et, s’il faut le dire, de cynisme. Mais, en somme, on voyait qu’il était de ces hommes francs et rudes dont tous les défauts sont en dehors, et frappent d’abord la vue, mais qui cachent quelquefois, sous cette enveloppe, beaucoup de nobles qualités ; espèce de gens bien préférable à ces sépulcres blanchis, tout brillants à la surface, tandis qu'à l'intérieur ils ne sont que vices et souillures.
Le curé faisait tout bas ces réflexions, lorsque son hôle, ayant fini de Souper, mil sur la cheminée un verre et une bouteille pleine, se tourna du côté de l’âtre, et pria poliment dame Monique de vouloir bien le laisser seul avec son maitre. La gouvernante fit d’abord la sourde, puis elle se leva, mit un bon quart d'heure à allumer sa lampe, à ramasser sa laine et ses aiguilles, et sortit enfin de la chambre, en &rommelant contre l’incivilité des chevaliers errants et des vagabonds. Lorsqu'elle eut disparu, le gentilhomme se versa à boire, et commença par demander au curé, d’un ton important, l’état des biens de Ja maison de Montmaur. Il entra, à cet égard, dans les plus minutieux détails, et parut fort satisfait lorsqu’il apprit que toutes les terres de la baronnie étaient libres d'engagements, en plein rapport, et constituaient une des plus riches seigneuries de la province. Î! vida un autre verre et s'informa ensuite si les seigneurs actuels faisaient du bien à leurs vassaux et étaient aimés dans le pays. À cette question, le curé demeura un moment embarrassé, car il craignait d'écouter ses sentiments et d’accuser injustement son prochain. Il répondit donc avec réserve que madame de Montmaur était une sainte femme, son fils cadet un bon et généreux gentilhomme, et que, quant au baron, il eût fait un excellent maître si, par malheur, il n’eùt été atteint de la gangrène de l’hérésie. Mais,
ajouta-t-il, il se fait lard, messire, et vous avez peutêtre besoin de repos.
— Non, répliqua le voyageur, j'ai d’autres ques- Uons à vous faire et cette bouteille à vider. Ventre-
mabom! nous n'avons pas peur des huissiers; le soleil est encore à tous les diables, et plüt à Dieu qu'il y demeurât toujours : cela ferait faire une fière grimace à maitre Bonnefoi et à tous les coquins qui, depuis buit jours, ne me laissent pas un instant de repos. Vive la nuit, mordieu ! ajouta-t-il en vidant un troisième verre, la nuit propice aux belles et même aux laides ; car vous savez le proverbe, monsieur le curé : La nuit, tous les chats sont gris. Vive la nuit ! le jour des amants, l’amie la plus fidèle des débiteurs, et la bête noire des huissiers. La nuit, on ne pense qu’à la joie, qu'aux plaisirs et à la bombance! — Parmi les partisans de madame la Nuit, sire chevalier, dit maître Bénévent, vous oubliez de compter les larrons et les malfaiteurs de toute espèce. La nuit, croyez-moi, cache plus de péchés et plus de crimes que le jour ne voit de vertus. — Veutremahom ! murmura l'étranger en prenant tout à coup un air chagrin, vous m'y faites penser. C’est justement d’une œuvre de ténèbres que j'ai à vous entretenir, maitre Eustache, car c’est pour avoir le plaisir de causer avec vous que je suis venu à Ladvieu. N’avez-vous jamais entendu dire que Jean de Montmaur eût assassiné son frère ?
En entendant ces mots, le curé tressaillit et regarda le voyageur, comme pour deviner où tendait une pareille question.
— Parlez-moi franchement, reprit le gentilhomme. k Ce bruit-là n’a-t-il pas couru dans le pays? — Sans | doute! messire, sans doute! repartit le curé; mais ce n’est point un de ces bruits qu’on puisse accueillir