‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 43 sur 93 · O 4 AYMÉ · texte numérisé non relu

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légèrement et sans preuves. — Des preuves? dit le gentilhomme; on en trouvera quand il en sera temps. Par malheur, en cette affaire, tout au rebours du commun, il y a E de preuves que de témoins. Mais vous-même, à ce qu’on m’a assuré, mon digne hôte, digne à tous égards, car votre vin est excelle nt, Vous êtes à même, dit-on, de faire une « léposition qui aura bien son poids ie la balance lorsque viendra le grand jour.—Moi! dit le curé; je vous ai annoncé, messire, que je ne savais rien, absolument rien.

Le gentilhomme se versa un quatrième verre et le vida tout d’une haleine, suivant son habitude.

— Îl y a dix-sept ans, reprit-il en essuyant sa mouslache, par une affreuse nuit de décembre, n’avez-vous pas entendu Ponce de Montmaur frapper à cette porte, où je grelottais moi-même tout à l'heure? — Oui, dit le curé en soupirant, cela est vrai; et quoique ma g uvernante, qui est bien la fille la plus entêtée qu’il y ait à dix lieues à Ja ronde (a ces mots un léger bruit se fit entendre à la porte de la chambre voisine; mais aussitôt tout rentra dans le silence), quoique ma gouvernante assure e que ce n'élait qu’une ombre, je suis certain que c'était La et je le soutiendrai encore au tribunal de Dieu. — Par conséquent, dit le gentihanne, vous en prêteriez serment devant la justice ? — Sans doute, si cela était nécessaire. — Ventre-mahomt s’écria le voyageur en frappant du poing sur la table, les coquins ne l’échapperont Da — Hélas ! messire, reprit maitre oran un peu surpris de la joie de son

hôte, je ne sais quel intérêt vous prenez à celle

affaire; mais il me semble qu'il vaudrait mieux la laisser dans l'oubli; s’il y a encore des coupables, Dieu les convait et il les jugera; peut-être ont-ils eu le temps de se repentir. Quoi qu’il en soit, il y à des innocents qu’il faut épargner. La veuve et le fils de Jean de Montmaur ne sont pour rien dans le crime, si véritablement le crime a élé commis, et je suis sùr que si Ponce pouvait se faire entendre, 1l nous ordonnerait de nous taire. Le baron Renaud de Montmaur est l'héritier de ses biens, de ses armes, et il ne voudrait pas souiller en sa personne le nom qu'il a laissé pur et sans tache. — Croix-Dicu! il serait plaisant que les fils de l'assassin fissent les gros seigneurs dans le château, tandis que le véritable maitre recueillerait pour tout héritage les dettes d’un vieux soudard. Ventre-mahom ! cela ne se passera pas ainsi; et malgré les huissiers et les recors qui me pourchassent, je saurai bien mener les choses à bonne fin, dussé-je demander un sautconduit pour me présenter à la barre du parlement. —Mon bon ami, dit le curé qui ne pouvait attribuer qu’à l'ivresse l'enthousiasme et les projets de son onvive, ce vin est capiteux, je crains bien qu'il n’ait jeté quelque trouble dans vos idées. — Ventre-mshom ! répliqua Hugues Verd, car il est temps d’appeler le voyageur par son nom, vous pouvez demander à Jean Gouttenoire, à votre neveu, et à tous les hôteliers du Dauphiné, chez lesquels j'ai compte ouvert, si le chevalier Verd a jamais laissé sa raison au fond de son gobelet. Brissac et moi, mon révérend, nous aurions enterré loute une compagnie de 5 7

reitres, qui passent pourtant pour bien boire et sont, à vrai dire, de véritables éponges. Jour de Dieu! ajouta-t-il en remplissant son verre jusqu’au bord et en le portant à ses lèvres, voyez si ma main tremble ; je bois à votre santé et à celle de tous mes créanciers, car il faut être poli envers tout le monde. Mais pour en revenir à mon dire, vous saurez d’abord que Renaud de Montmaur n’est pas le véritable héritier de cette baronnie; m’entendez-vous? S'il -a bérité de quelque chose, c’est tout simplement de la huguenoterie de son père et de son crime, mordieu! par-dessus le marché. — Je ne sais ce que vous voulez dire, repartit le curé; Ponce IV n’ayant pas eu d'enfants, il me semble que ses héritiers naturels sont ses neveux. — Et qui vous dit que Ponce n’ait point eu d'enfants, maître Eustache? s’écria le chevalier Verd. Ne vous rappelez-vous pas qu'il en avait un avec lui lorsqu'il est venu frapper à votre porte? — C'est vrai! dit le curé. Je me souviens d’avoir vu ses petits pieds sur la neige et d’avoir même entendu ses cris; mais qui sait au juste quel était cet enfant, et surtout ce qu’il est devenu? — Voulez-vous le savoir? reprit Hugues, je puis vous le dire, moi! Ecoutez bien. La même nuit où Ponce IV s’est arrêté devant cette maison, je revenais d’un voyage avec Hosamonde, et je passais sur le minuit à la Rochedu-Loup. Tout à coup j'entends des cris au loin; je presse le pas de ma bête, et j’aperçois quatre hommes qui prennent la fuite en laissant sur la neige un pauvre diable percé de coups, et auprès de lui un petit enfant qui pleurait. Je saute à bas de mon

cheval, je m’approche et je reconnais. — Ponce de Montmaur! s’écria le curé. — Vous l'avez dit, reprit le sire de Chambéon, c’était lui. Il respirait encore, mais il n’avait que le souffle sur les lèvres; et comme je le soulevais dans mes bras, il rendit le dernier soupir en me disant : Sauvez mon fils! Ventre-mahom ! sans cet enfant, quoique les lâches fussent au nombre de quatre, je leur aurais donné une leçon d'escrime dont ils se seraient souvenus; mais il fallait sauver le marmot qui tremblait de froid et de peur ; je les laissai et partis au galop.

Le curé était si ému, qu’il resta longtemps sans pouvoir prononcer une parole. Enfin il demanda en balbutiant au gentilhomme ce qui était arrivé à l'enfant depuis cette fatale nuit, s’il vivait encore, s'il pourrait le voir, le bénir et lui baiser les mains comme à son seigneur et maitre. Sans attendre la réponse du vieux chevalier, il se hâta de lui faire plusieurs autres questions pour savoir si l'orphelin ressemblait à son père; s’il était bon catholique, généreux, en un mot s’il était digne de ses ancêtres.

—Yentre-mahom ! dit Hugues Verd aveé orgucil, c'est moi-même qui l'ai élevé, et je vous réponds que je lui ai donné de bons principes.

Après ce petit mouvement d'amour-propre, Île vieux chevalier s’empressa de satisfaire sur tous les points Ja curiosité de son hôte. Il fit le plus pompeux éloge des vertus de son fils adoptif, raconta les circonstances singulières qui l'avaient lié avec son cousin Gaspard et l'avaient amené sous le toit de ses aïeux, où, dit-il en finissant, le brave archer

devait dormir, à cette heure, d’un meilleur somme que les assassins de son père.

En ce moment, la porte de la chambre voisine, Qui avait gémi plus d’une fois pendant l'entretien que nous venons de rapporter, s’ouvrit brusquement, et dame Monique se précipita dans l'appartement en poussant des cris de terreur. La digne femme, qui, depuis une heure, avait l'oreille collée au trou de la serrure, n'avait pas perdu un seul mot des confidences du vieux chevalier; elle avait passé avec son maître par tous les ravissements de la joie la plus vive en apprenant qu'il existait un héritier de Ponce IV. À la vérité, il se glissait peut-être à son insu, dans cette béatitude, le secret espoir de voir bientôt ses ennemis confondus par l'apparition d’un nouveau maitre, et sa quenouille replantée triomphalement dans la cuisine du presbytère. Ce qui nous porte à le croire, c'est que, oubliant soudain l'opinion qu’elle avait toujours soutenue, elle eût joint volontiers son témoignage à celui de maître Eustache, pour prouver que c’était bien Ponce de Montmaur, en chair et en os, et non son âme, qui avait paru au village, dix-sept ans auparavant. Quoi qu’il en soit, toute son allégresse disparut aussitôt qu'elle apprit que l'enfant sauvé par le baron de Rochelerpt n’était autre que l'ami de Gaspard, le même jeune homme qui, en cet instant, défendait le château de Beauséjour contre une bande de malfaiteurs. Sans s'inquiéter des reproches que pourrail lui adresser son maître, pour avoir écouté aux portes, elle s’élança dans la chambre et répéta tout

AYMÉ VERD. 89 au long, en poussant des hélas! le récit que lui avait fait maître Gaschet. À peine eut-elle achevé, que le vieux chevalier fit entendre un juron formidable qui fit tressaillir le curé sur son fauteuil, se précipita vers l'écurie où Monique avait conduit sa jument, el partit au galop dans la direction de Beauséjour, en annonçant à maitre Eustache qu’il aurait bientôt de ses nouvelles.

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