S<: HONTE
hommes d'assez mauvaise mine étaient assis à la même table dans une taverne de la petite ville de Saint-Marcellin, sur la route de Romans à Grenoble. L'un d'eux portait le costume des frères quêteurs de l'ordre de saint François, la robe de bure et le cordon noué autour de la taille; près de lui était posé son havre-sac assez mal rempli et d’où l’on voyait sortir les canons de deux pistolets chargés jusqu’à la gueule. Les autres étaient vêtus de telle sorte qu’il était assez difficile de deviner à quelle classe de la société ils appartenaient. A leurs moustaches retroussées, à leurs longues rapières, il était permis de les prendre pour des soldats, mais, dans cette hypothèse, il devenait malaisé d'expliquer le reste de leur accoutrement, car ils étaient affublés de pourpoints et de manteaux tout semblables à ceux qu’endossaient d'habitude les paisibles bourgeois du Dauphiné. Quoi qu’il en soit, ils ne semblaient pas indifférents à l'opinion qu’on pouvait se former sur leur compte, car, tout en vidant une grande damejeanne placée devant eux, ils jetaient de temps à autre des regards inquiets dans la salle et se communiquaient ensuite leurs observations.
Dieu nous soit en aide, capitaine Gontran, dit lun d’eux en voyant entrer une escouade d’arquebusiers portant chacun une large croix blanche sur l'estomac; s'ils viennent à nous reconnaitre, nous ne tarderons pas à aller voir la ville et ses environs du baut de cette maudite potence que j'ai aperçue en venant ici. — Sapredié ! répondit le capitaine, ce serait plaisant; c’est justement nous qui l’avons plantée
celte potence, il y a huit jours, et je l'ai vu rire comme un bienheureux en voyant gambader ce pauvre vicaire que nous avons envoyé chanter sa messe chez le Père éternel. Allons ! je crois que tu as peur, grand flandrin. Est-ce que cela est digne d’un homme qui a été crucifié plus de deux cents fois en sa vie sans pousser le moindre petit soupir? A ta santé, mordieu ! et occupons-nous de nos affaires. — Oui, c’est cela, dit le moine en versant à boire à la ronde, occupons-nous de nos affaires, et décampons au plus vite. On peut mettre le doigt dans l’eau bouillante, mais, foi de Philibert ! il ne faut pas l’ÿ laisser trop longtemps. Qu’as-tu à me dire? voyons! je l'écoute comme si tu allais m'apprendre le secret du petit Albert pour gagner à tout coup à l’hombre et au lansquenet. — Révérend père, répliqua Gontran, je suis à vous comme si vous étiez la plus jolie fille de Graïisivaudan. Quant à ce que j’ai à vous dire, apprenez que je suis chargé par le Vieux des Lacs de vous demander si vous avez réussi à retrouver l’enfant prodigue, cet archer du diable qui nous à fait faire plus de pas inutiles qu’on n’en ferait en dansant trois mois de suite sans s’arrêter depuis la pointe du jour jusqu’à la nuit close. —Si j'ai trouvé le jeune homme? répondit Philibert en hochant la tête, tu en parles bien à ton aise, compère, et le Vieux ne se gêne pas; il doit pourtant savoir que la chose n’est pas facile; autant vaudrait aller prendre une mouche à miel dans la ruche. On ne peut faire un pas sans rencontrer des sentinelles; ces gueux de papistes deviennent comme le baron à présent. Autrefois ils allaient
se prendre à tous les filets comme des étourncaux, mais à celte heure ils font aussi bonne garde que les maltôtiers qui courent après les fraudeurs. — Bah! dit le bon larron, avec la robe que tu portes, qu’as- Lu à craindre? Rien qu’en rabattant ton capuchon, {u pourrais aller droit au ciel, si la fantaisie l’en prenait, et M. saint Pierre n’oserait te refuser la porte. — Sans doute, sans doute! dit Philibert, ma robe m'a déjà rendu plus d’un service. Quand je suis chez les papistes, elle me donne l’air.d’un révérend : et quand j'arrive chez les huguenots, je n’ai qu’à la retourner : madame Cicindelle l’a doublée de noir: on me prendrait pour le saint des saints et pour Jean Calvin lui-même. Mais je suis comme le diable, qui prit un jour le froc de saint Benoit et s’en fut dans un monastère. Par malheur, il regardait toujours derrière lui si sa queue ne dépassait pas le bord de sa robe, et cette maudite frayeur le fit découvrir juste au moment où on allait le nommer abbé. Mais, pour en revenir à ce que nous disions, je suis bien fâché, capitaine Gontran, de ne pouvoir te donner de meilleures nouvelles à porter à ce bon M. de Sassenage. Ah! si javais eu quelque argent à mon service, pour voyager tout à mon aise, pour payer à boire aux gens par-ci par-là, les choses auraient pu prendre une autre tournure. Si, au lieu d’avoir des bénédictions et des oremus plein mes poches, j'avais eu tant seulement une vingtaine de belles petites pistoles…
En entendant ces derniers mots, sur lesquels Philibert appuya avec affectation, Gontran et le bon Jarron partirent d’un éclat de rire.
AYMÉ VERD. 171 — Qu'avez-vous donc, camarades? demanda Philibert; quelle mouche vous pique? Je ne vois pas ce qui peut vous égayer ainsi. — Le renard a senti les poules, dit Gontran en se Lenant les côtes. — Qu'estce que cela signifie, messire, reprit le prétendu moine. Expliquez-vous. — Je gage que tu as quelque chose à nous apprendre, répliqua Gontran, et que tu te fais tirer l'oreille afin de voir si le Vieux a encore des pistoles au fond de sa cassette. Sapredié ! entre amis, on joue cartes sur lable. — Soit! dit Philibert, je ne sais ce que c’est que les cartes biseautées, les cartes doubles et les fausses coupes; ainsi je vous dirai tout simplement ma pensée. Je gage que vous avez de l'argent pour moi, el que vous le gardez dans votre poche, de peur qu'il ne se perde dans la mienne.
Philibert avait deviné juste. L’aventurier tira gaiement de sa ceinture une bourse, et la lui remit. — Allons donc! dit Philibert, il y a une heure que cela devrait être fait. Il n’est tel que de s'entendre. Combien as-tu mis de côté pour la peine ? — J'ai partagé en frère, dit Gontran, sans éprouver la moindre honte de ses aveux. Le comte m'a remis soixante écus pour tes beaux yeux; j'en ai gardé trente. Qu'en penses-tu ? — J'en aurais fait autant, et je m'en moque, pourvu que tu joues tes trente écus contre les miens, à reniguebeau ou autrement. — Quand tu voudras, répliqua Gontran. — Eh bien! parlons d’abord raison, reprit le fils du pontonnier. ‘Tu as deviné juste, j'ai découvert Parcher, et je le tiens dans mes mains comme je Liens cet argent que voilà. — Vrai? dirent les aventuriers. — Foi de Phi-
libert! et je vais vous dire comment. Vous savez que le diable d'homme nous a glissé entre les doigts toutes les fois que nous avons été sur le point de nous débarrasser de lui? Vous savez qu'il a déjà tué le grand Thibaut qui le serrait de trop près, et qu’il a blessé le comte lui-même à Ja journée de Saint- Didier? vous savez enfin que, depuis un mois, il nous à échappé entièrement, et que nous n'avons pu le rejoindre. Nous nous imaginions qu’il fuyait le vieux Sassenage et notre vaillante troupe ; eh bien ! il faisait juste le rebours. Pendant tout ce grand mois, il n’a guère été occupé qu’à courir après le comte, auquel il voudrait dire deux mots, à ce qu’il parait. Mais il suffit qu’on cherche une chose pour qu'on ne la trouve pas. Quand j'étais colporteur, je ne tenais guère à voir les douaniers; miséricorde! j'en rencontrais à chaque pas. En revanche, J'aurais bien voulu voir la mine de quelques chalands, mais ils fuyaient devant ma balle comme le chien de Jean de Nivelle. — Et le jeune homme? dit Gontran. — Le jeune homme? il court après le comte, comme je vous l'ai dit. Je l’ai vu, de loin, bien entendu, se jeter au milieu d’une affreuse mêlée, et se faire jour à travers mille morts jusqu'aux bagages de l’armée buguenote, sur la seule nouvelle que messire François de Sassenage commandait le corps de réserve. — Ainsi, dit le bon larron en vidant son verre, ils paraissent se porter tous les deux un grand intérêt, et désirent vivement une entrevue ?— Oui, mes amis, dit Philibert; aussi j'ai pensé qu’il était de mon devoir de tout disposer pour que cet entretien eût
lieu Je plus tôt possible. Je suis allé trouver l'archer, qui, grâce à mon habit, m’a accueilli à merveille, et m'a même demandé ma bénédiction. Ma foi, comme dit mon père, c’est une belle chose que la piété; tant pis pour ceux qui n’en ont pas. Tant il y a que j'ai proposé à ce brave garçon de le conduire par le chemin le plus court sur la piste du comte de Sassenage, et que je lui ai donné rendez-vous pour ce soir, dans ce même cabaret où nous buvons à cette heure. — Sapredié! s’écria Gontran, voilà la nouvelle la plus agréable que j'aie reçue depuis mon premier rendez-vous galant. L'affaire de Beauséjour me pesait sur le cœur, et il me tardait d’en tirer vengeance. — Cela vous sera d'autant plus facile, capitaine, dit Philibert, que le jeune homme sera seul, ou tout au plus accompagné d’un valet, — Et quelle route allezvous prendre? demanda Gontran.— Nous gagnerons les bois de Parnans, comme si nous allions à Saint- Donat, où j'ai annoncé que le vieux Sassenage était en ce moment. Mais il est temps que vous partiez, mes enfants; car, s’il arrivait, il pourrait bien vous reconnaitre. Allons! vidons encore cette bouteille, et adiousias, comme disent les Provençaux. Si vous voulez ma bénédiction, je vous la donnerai volontiers.
— Nou, garde-là, dit le bon larron; ça ne porte pas bonheur de jouer avec ces choses- la.
Bientôt les deux aventuriers eurent vidé leurs verres, et ils allaient s'éloigner, lorsque Gontran se rappela qu’il ne s'était pas encore acquitté de toutes les commissions dont l'avait chargé le comte.
— Révérend père, dit-il en se rapprochant de Philibert et en baissant la voix, j'oubliais de vous dire que vous trouverez cinq cents beaux ducats à Pierre- Châtel, quand vous y porterez certains papiers que votre vieux coquin de père a cachés Dieu sait où, et dont... — C'est bien, c’est bien! dit Philibert ; laissez-moi faire, que diable ! tout viendra en son temps. Mais on ne peut pas être à la fois au four et à la fontaine.
Les bandits vidèrent encore un pot, et gagnèrent ensuite au large, en affectant le ton libre et dégagé des soldats catholiques. Quant à Philibert, il tira un gros chapelet de sa poche, et, tout en rêvant aux douces faveurs dont le comblait son étoile, se mit à réciler dévotement ses patenôtres.
Il y avait environ une heure que le prétendu moine se livrait à ce pieux exercice, lorsque Aymé Verd entra dans la taverne accompagné de son domestique Genest. Le jeune gentilhomme ne portait plus le simple uniforme des archers de Ja compagnie noire; il avait une mise plus brillante, et qui annonçait le rang auquel il s'était élevé pendant le cours de la campagne, car il avait su s’attirer l’estime des chefs de l’armée catholique en déployant toutes les qualités qui doivent distinguer l’homme de guerre, et n’avait pas tardé à obtenir le commandement d’une légion. Aussitôt qu'il eut mis le pied dans la salle enfumée du cabaret, il jeta un regard rapide sur les buveurs pour découvrir le guide qui lui avait donné rendez-vous. Sa figure mélancolique trahit un vif sentiment de plaisir lorsqu'il aperçut
le moine assis dans un coin obscur de l'appartement. — Que Dieu vous garde, mon frère, lui dit-il en l'abordant. Êtes-vous prêt à partir? Le jour com- | mence à tomber; nous pouvons nous mettre en | route.
| — Quand sa seigneurie le voudra, répliqua le } moine en prenant sa besace et en se levant; mais | soyez tranquille, nous arriverons loujours assez tôt. Les trois voyageurs , après être sortis de la ville, | se dirigèrent du côté du couchant, et ils eurent bien- N tôt laissé loin derrière enx les murs de Saint-Mar- À cellin. On était au mois de mai; la soirée était douce, N Le ciel pur, et une brise légère, venant du nord, agi- D tait seule le feuillage des arbres. Le moine, charmé 2 du spectacle qu'il avait sous les yeux, ne put s'empê- U cher de faire tout haut quelques réflexions. — Sainte Vierge! dit-il, les hommes sont bien M fous de ne songer qu’à se battre et à se couper la U gorge par un temps comme celui-là. Ne feraient-ils M pas mieux de vivre en paix, et de jouir des biens que W Dieu leur donne en si grande abondance ? Mais que N voulez-vous? ces coquins de huguenots se battent © justement pour ne plus danser le dimanche, ne plus D avoir de fête pendant la semaine, et ne plus rire de toute l’année. Ils prennent pour aller en enfer un chemin cent fois plus rude que celui qui de toute éternité a mené en paradis. — Mon frère, dit Aymé, D quiétait préoccupé d'idées trop sérieuses pour queles D plaisanteries deson guide pussent lui convenir, avezvous des nouvelles de l’armée des religionnaires ? — ]l paraît, messire, répliqua le guide, que cette
bête féroce de des Adrets a repassé le Rhône, après avoir saccagé le Forez depuis Pierre-sur-Hante jusqu'au mont Pila. Il a pris d'assaut la ville de Romans, et a fait passer la garnison au fil de l'épée. J'ai même entendu raconter à ce sujet une histoire qui vous ferait dresser les cheveux sur la tête si je vous la ra- COntais. — Quelque nouvelle cruauté! dit Aymé Verd. — Mieux que cela, messire, reprit le moine. Figurez-vous que le baron, Dieu le récompense | a fait emplir une cuve du sang des catholiques. Cela ne lui a pas été difficile, car le sang coulait dans les rues comme l’eau du ciel après une averse. Puis, quand la cuve a été pleine, il a fait venir ses deux fils, et les a fait baigner devant lui, le scélérat ! oui, messire, il les à fait baigner dans le sang! — Juste ciel! s’écria Aymé avec horreur. Etes-vous bien sûr de ce que vous dites, mon frère? Quand on accuse un homme d’un pareil crime, il faut y regarder à deux fois, même quand cet homme est notre ennemi. — Oh! repartit Philibert, qui ne croyait pas manquer à son rôle de moine en témoignant le plus grand mépris pour le chef des religionnaires, vous pouvez m'en croire, messire, il y a des gens qui sont si noirs, qu'on ne pourrait les noircir davantage avec toute la famée de l'enfer.
Aymé ne jugea pas à propos de continuer l’entretien. Il n’avait point oublié qu'il avait servi sous les ordres du baron des Adrets, et qu'il lui avait voué longtemps une estime sincère. Il supportait donc avec peine la pensée des excès dont cet homme étrange se rendait coupable chaque jour. Après avoir
D prié le moine de garder pour lui ses confidences, il D baissa la tête, et s’abandonnaà ses propres réflexions, À tandis que Philibert se rapprochait de Genest, avec l'espoir de trouver en lui un auditeur plus complaisant. D Les trois voyageurs cheminèrent ainsi jusqu’à la à nuit close, sans rencontrer personne sur leur chemin; À car la campagne était peu sûre, et l'on ne s’y hasardait pas volontiers. La plupart des paysans de la À contrée avaient pris les armes. ; Leurs familles, lais- M sant les champs inculles, s'étaient réfugiées dans les U bourgs fortifiés et dans les villes, où elles étaient k moins exposées qu’au milieu des solitudes, ouvertes fl
ex
désormais à toutes les bandes qui voudraient Îles
piller. Aussi les métairies, remplies naguère de va- D Jets et de troupeaux, étaient-elles mornes et silen- B cicuses. On ne voyait plus à l’entrée des basses-cours ® d'actives ménagères distribuant le blé aux poules ou A trayant les vaches. Presque partout les battants des B portes et les chassis des fenêtres avaient été brûlés M par les soldats en maraude, et il était rare de rencon- D trer une habitation qui ne présentât pas des traces À semblables à celles que laisse après lui l'incendie. D Les champs n'offraient pas un moins douloureux D spectacle. Ils étaieut couverts de ronces et de char- D dons, et l’on voyait errer çà et là, au milieu de ces 9 plantes stériles, les animaux domestiques, rendus à 2 une triste liberté.
| Mais Aymé Verd était trop habitué à de pareils tableaux pour être frappé de celui qu'il avait sous les yeux. Îl avait d’ailleurs dans ses propres destinées assez de sujets de méditation pour n'en pas chercher
de nouveaux dans les accidents de la route. Malgré la ferme résolution qu'il avait prise, malgré sa vigilance pendant la guerre, il n’avait pas encore réussi à remplir le devoir sacré qu’il s'était imposé. Il devait donc éprouver une vive émotion en songeant que chaque pas qu’il faisait vers Saint-Donat le rapprochait du comte, et qu’il allait enfin se trouver face à face avec son plus odieux ennemi, sans que celui-ci pt espérer aucun secours, si ce n’est de son bras et de son épée. Philibert, en effet, avait donné à entendre que François de Sassenage était retenu pour quelques jours à Saint-Donat par une aventure amoureuse, circonstance qui devait paraître assez vraisemblable, si l’on consultait les habitudes du vieux gentilhomme.
La vengeance n’était pas, du reste, l'unique sujet des préoccupations d’Aymé Verd. Sa pensée se tournait souvent, malgré lui, vers le château de Montmaur, comme l'aiguille de la boussole se dirige vers le pôle, malgré les efforts de l'enfant qui tient dans sa main l'instrument mystérieux. Il s'était cru assez fort pour chasser de son esprit le souvenir de Blanche; mais l'impression qu'avait produite sur lui mademoiselle de Sassenage était trop profonde pour que le temps pût l’effacer. Il avait beau se dire qu’il ne devait plus la revoir, et qu’il fallait par conséquent l'oublier, le nom de Blanche venait expirer sur ses lèvres, sans que sa volonté entrât pour rien dans cet hommage rendu à une amie absente. Lors même qu'il réussissait à se cacher à lui-même les sentiments se: crels de son cœur, ils se faisaient encore jour au
AYMÉ VERD. 179 dehors, et contribuaient à épaissir le voile de tristesse qui couvrait son visage.
Après ces courtes confidences sur la situation morale de notre héros, nous n’aurons pas besoin de dire quel était l’objet de ses rêveries au moment où il entra avec ses deux compagnons dans la forêt de Parnans. 11 avait ralenti le pas de sa monture, afin que son guide püt le suivre, et promenail ses regards distraits sur les bois, que la lune éclairait au loin d’une lueur douteuse, Cette vue lui rappela bientôt la nuit qu'il avait passée avec la jeune fille sur la montagne de Saint-Chaffray, et il ne put s'empêcher de pousser un soupir. Mais au même instant son attention fut éveillée par un hennissement qui se fit entendre à quelque distance; un bruit sourd, qu’il reconnut aussitôt pur celui que fait en marchant au pas une troupe de cavaliers, arriva presque en même temps jusqu’à ses oreilles.
— Hum, hum! murmura Philibert en s’arrètant tout à coup, seraient-ce nos gens? Je ne les attendais pas de si bonne heure. Qu'ils waillent pas au moins me prendre pour laumônier de ce petit gentilhomme, et me faire un mauvais parti. Foi de Philibert! ils en seraient bien capables, ne füt-ce que pour me soulager de ma bourse, qu'ils croient trop pesante ; et ce roué de Gontran…
L'honnête guide n’acheva pas, car un spectacle inattendu venait de frapper ses yeux. A travers les arbres de la forêt et à la faveur du crépuscule, on apercevait des formes blanches et sveltes, semblables à des ombres, et qui s’avançaient lentement, tandis
que le vent faisait flotter les voiles dont elles étaient enveloppées. Elles étaient en assez grand nombre, et défilaient une à une devant les voyageurs en murmurant à demi voix un chant doux et plaintif.
— Par Notre-Dame des Neiges ! s’écria Genest en faisant le signe de la croix, car il était aussi superstitieux que pouvait l'être un montagnard dauphinois, les voyez-vous, frère Philibert? Je gage que ce sont les esprits des gens tués pendant la guerre sans avoir reçu l’absolution. Qu’en pensez-vous, messire? ajouta= t-il en se rapprochant de son maître, Où diable nous cacher? Sainte Vierge! si vous vouliez leur porter un coup de pointe, vous les perceriez d’outre en outre sans leur faire le moindre mal. Autant vaudrait se battre contre le brouillard. J'ai même entendu dire qu’ils n’ont qu’à vous toucher du bout du doigt pour vous glacer de la tête aux picds, comme si vous aviez passé une nuit d'hiver sur la cime du mont Pelvoux. — Etes-vous fou, camarade? dit Philibert, qui avait d’abord tremblé de tous ses membres en apercevant les fantômes, mais qui, après un nouvel examen, avait cru reconnaître dans le costume de ces esprits errants celui des religieuses de l’ordre de saint Bernard. À la façon dont vous parliez tout à l'heure de l’espadon et de la manière de s’en servir, je vous aurais cru plus de sang-froid et de courage; mais, comme dit mon père, une tonne vide fait plus de bruit qu’une tonne pleine. — Laissez-les passer, frère Philibert, répliqua Genest, laissez-les passer, et je vous apprendrai à connaître votre monde; nous verrons si vous savez faire aussi bon usage de votre
AYMÉ VERD. 181 bâton que de votre langue. Qui croyez-vous donc que soient ces fantômes, vous qui n’avez peur de rien? — Mon ami, répliqua Philibert, vous avez devant vous des êtres vivants aussi bien que vous et moi. Comme dit la chanson :
Ce sont des nonnes
Qui ne marchent que de nuit, Et qui ont grande crainte
De ce méchant comte Ory.
Oui, ma foi! ce sont des bernardines qui n’ont pas trouvé les murs de leur couvent assez épais ou la porte assez solide, et qui gagnent tout doucement les quartiers de l’armée catholique, où je souhaite qu’elles soient plus en sûreté que dans leurs nonnières; car, comme dit mon père, les brebis n’échappent au loup que pour être tondues par le berger. Mais, tenez! compagnon, ne les entendez-vous pas chanter les litanies ? On dirait qu’elles vont rendre l’âme, ces chères filles. Oh! il ne faut pas s’y méprendre; laissez-les seulement arriver derrière une bonne grille, et elles feront autant de vacarme que les oiseaux qu’on lâche à la Saint-Jean dans l’église de Notre-Dame à Grenoble.
On pouvait distinguer, en effet, dans le chant des voyageuses nocturnes, les paroles et le rhythme des Litanies de la Vierge. Une seule des voix psalmodiait l’invocation, et les autres voix répondaient ensemble : Ora pro nobis! mais sur un ton si bas, qu’on eût dit, à les entendre, les sons d’une harmonie lointaine. Aymé Verd, qui avait arrêté son che-
val, écoutait avec un profond recueillement lesaccents des pieuses filles. S'il nous était permis de nous servir ici d’une expression empruntée au langage des poëtes, nous dirions que cette mélodie si simple ressemblait moins à un bruit de la terre qu’à un écho affaibli des concerts du ciel. 11 faut l'avoir entendu répéter par les processions de village qui parcourent en France les campagnes à certains jours de fête, pour se faire une idée de l'impression qu’éprouva le jeune gentilhomme pendant quelques minutes; mais une circonstance à laquelle il était loin de s'attendre vint encore augmenter son trouble. Au moment où l’une des religieuses passait auprès de lui en chantant, il crut reconnaitre le timbre pur et sonore d’une voix qui lui était familière. Au même instant, la religieuse tourna la tête de son côté, la brise entr’ouvrit le voile blanc qui lui couvrait le visage, et Aymé Verd sentit son cœur battre avec violence. Il lui sembla qu’il venait d’apercevoir à la douce lueur de l'astre des nuits les traits de mademoiselle de Sassenage. Par un mouvement involontaire, il fit un pas en avant pour s'approcher de la jeune fille; mais déjà le voile s'était baissé, et la religieuse se perdait au milieu de ses compagnes. Aymé Verd, aidé sans doute par cette perspicacilé, ou, si l’on aime mieux, cette seconde vue dont sont doués les amants, crut bien la distinguer encore à la souplesse de sa taille et à la grâce de sa démarche; mais il n’osa la suivre, et il demeura immobile à la même place, surpris et charmé à la fois de la rencontre qu’il venait de faire. Il ne s’attendait guère à rencontrer mademoiselle de Sasse-
nage dans un lieu semblable et sous lecostume qu’elle portait. Il l'avait crue jusqu’à ce moment renfermée dans le château de Montmaur auprès de sa vieille tante, et se demandait par quel singulier hasard elle se trouvait au milieu de ces nonnes fugitives. Mais il n'eut pas le temps de répondre à cette question et à celles qui se présentèrent en foule à son esprit ; car la dernière des religieuses venait de passer, et une troupe de cavaliers, qui leur servait sans doute d’escorte, s’avançait sur leurs traces en retenant à grand'peine les chevaux impatients de la lenteur de leur marche. Les soldats étaient au nombre d’environ cinquante, et portaient sur leurs pourpoints de cuir de larges croix blanches, qui les faisaient aisément reconnaitre pour des catholiques. Leur chef marchait en avant à côté de la mère abbesse, montée sur un palefroi, et l’entretenait avec une sorte de courtoisie. C'était un homme de haute taille, et dont le costume devait paraître singulier même dans ces temps de désordre, où chacun s’accoutrait à sa guise et suivant les faveurs de la fortune. Il était vêtu de fer de pied en cap, comme les anciens chevaliers : un vieux heaume rouillé couvrait sa tête et son cou, d'énormes cuissards s’étendaient sur ses jambes; ses mains, armées du bouclier et de la lance, étaient garnies de gantelets d'acier; en un mot, il avait une armure complète, semblable en tous points à celle que le jeune Bayard emprunta à son oncle le curé de Saint-Just pour aller au tournoi de Lyon, vers la fin du siècle précédent. Du reste, la visière de son casque était relevée, et permettait d'entendre distinc-
tement les galanteries dont il jugeait à propos de régaler la mère abbesse pour abréger les ennuis de la roule.
— Ventre-mahom! disait-il, vous pouvez m’en croire, ma chère dame, une escorte de cinquante Jances ne nous faisait aucune peur, à Brissac et à moi, quand il s'agissait d'enlever quelque nonnaïn; nous aurions fait dix bonnes lieues pour rencontrer un convoi comme celui que j’ai le plaisir de conduire en ce moment, et pour voyager pendant quelques heures avec de saintes filles. Jour de Dieul c'était le bon temps alors, ma révérende. Il n’y avait que ce pauvre Bayard qui ne voulût pas être de la fête et qui s'amusât à nous faire des sermons; mais je lui ai toujours cloué la bouche, au digne chevalier, en lui disant que nous étions en pays ennemi, et qu’en pays ennemi, tout ce qu’on prend est de bonne prise. Je suppose qu’à cet égard, ma révérende, vous partagez mon opinion et celle de tous les gens instruits en la matière.
L’abbesse ayant approuvé par son silenceles maximes sur lesquelles il venait de lui demander son avis, le vieux Hugues continua sans sourciller :
— Avez-vous connu Brissac, ma révérende? Sur ma foi! c'était un beau garçon, et qui partout savait se faire bien venir des dames. Je ne sais trop commentil s’y prenait, mais le gaillard ne mettait jamais le siége devant une place sans l'emporter d'emblée. Au bivac, c'était un vrai sacripant; il jurait comme un corsaire et buvait comme un templier. Mais, corbleu ! près des dames, c'était une autre chanson. Il
prenait un petit air doucereux et faisait la patte de velours, comme un chat qui guette une souris. Puis ilavait de ces manières de parler qui apprivoisent les plus farouches ; si bien qu’il réussissait toujours à se faire écouter, et, comme vous ne l’ignorez pas, ma révérende, quand on tient une femme par les oreilles, c’est bien le diable si...
Il fut heureux pour labbesse des bernardines qu'Aymé Verd s’avançät au même instant pour saluer le vieux chevalier. La bonne dame avait beau tenir étroitement serré son triple voile et occuper son esprit de pieuses pensées, la voix retentissante de son compagnon de voyage arrivait encore jusqu’à elle, malgré ces précautions. Elle dut donc être charmée de l'incident qui vint mettre un terme aux discours galants du baron de Rochelerpt, et assista avec intérêt à l’entrevue que le père et le fils eurent ensemble.