‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 55 sur 93 · SUITE DU PRÉCÉDENT · texte numérisé non relu

SUITE DU PRÉCÉDENT

Est-ce vous que je vois ? Est-ce vous que j'entends? Vous que j'ai dû fuir si longtemps!

Youn«.

Ventre-mahom! dit le vieux Hugues après que le premier moment d’effusion fut passé, je ne suis pas fâché de te rencontrer, mon garçon. Une bonne

épée de plus n'est pas à dédaigner en ce moment, car j'ai vu rôder dans les bois des drôles d’une mine suspecle qui pourraient bien nous chercher noise. Jour de Dieu ! je ne m’en inquiéterais pas plus que d’une giboulée de mars, s'il ne me fallait veiller sur ce troupeau de colombes comme les paysans de la plaine veillent sur les dindons qu'ils conduisent au marché; ils ont toujours peur que les chiens n’en happent quelqu'un sur la route. Ah çà ! rustaud, ajouta-t-il en apercevant Genest. qui avait recouvré toule sa présence d'esprit depuis qu’il était sûr de n'avoir plus affaire à des ombres, es-tu prêt à dégainer, toi aussi ? m’as-tu fait honneur depuis que je ne V'ai vu? — Par saint Genest! dit le montagnard, vous n'avez qu’à examiner mon espadon, messire ; il est tout épointé et tout ébréché, et vous pouvez croire que ce n’est pas en taillant ma soupe ou en fauchant les prés que je l’ai mis en si bel état. — A la bonne heure! reprit le vieux Hugues, en voilà un au moins qui suit les vieilles coutumes, et qui ne se bat pas avec ces bâtons à feu que, sauf votre respect, ma révérende, je comparerai, soit pour l'honneur qu’ils font à celui qui ose s’en servir, soit pour l’utilité dont ils sont dans la bataille, aux armes redoutables que manient d'habitude messieurs les apothicaires; mais depuis le commencement de la guerre, j'ai suffisamment exprimé mon opinion à cet égard, En route donc, mes enfants, et garde à vous!

Aymé Verd hésita un moment avant de suivre le chevalier ; il avait hâte d’arriver à Saint-Donat, et voyait avec peine reculer l'instant où il pourrait re-

voir le comte. Mais le vieux Hugues prétendit que l'escorte pouvait être attaquée d’un moment à l’autre, pria son fils de l'accompagner au moins jusqu’au premier poste catholique, et insista tellement, que le jeune gentilhomme fut obligé de céder et de se joindre au cortége, mais en se promettant bien de le quitter aussitôt que sa présence ne serait plus nécessaire. Philibert, comme on le pense, fut vivement contrarié d'un pareil contre-temps ; mais, en homme sage et habitué à ne pas faire violence à la fortune, il se résigna, et suivit Aymé Verd en se promettant, de son côté, de le ramener le plus tôt possible sur le chemin de Saint-Donat. Ïl espérait d’ailleurs que les bandits seraient assez nombreux et assez hardis pour attaquer le convoi, et que les choses pourraient arriver de la sorte au dénoùment même qu’il était chargé de préparer.

— Que devenez-vous donc, mon beau fils? reprit Hugues Verd lorsque la troupe se fut remise en marche; voilà plus d’un mois que je n’ai eu le plaisir de vous voir. Sur mon âme! j'ai cru qu’il vous était arrivé quelque malheur, et je commencçais à trouver le vin maurais, ce qui, entre nous, ne m'arrive guère que lorsque je bois de la piquette ou que j’ai quelque gros souci; mais vous voila, ventre-mahom! ny pensons plus. Comment trouvez-vous la guerre, mon garçon, Cepuis que vous y avez goûté? N'est-ce pas un heureux temps que celui où nous sommes ? Pour mon compte, il me semble que j’ai rajeuni de vingt belles années. Je marche à ma guise, de jour comme de nuit, sans craindre les huissiers, les recors et les

sergents; je passe partout la tête haute, et maintenant c'est maître Bonnefoi qui se cache où il peut, qui ne sort plus qu’à la brune, et quia peur de mettre le nez à la fenêtre. Ah ! vive Dieu! voilà un temps de franchise où il fait bon vivre et qui devrait durer longtemps. Les chers créanciers redoublent de politesse, et, à les voir, on dirait qu’ils sont dix fois vos débiteurs ; ils tremblent que vous ne vous souveniez du petit compte que vous avez avec eux, et, quand vous entrez dans une ville, c’est à qui vous fera fête et vous hébergera. Mais, ajouta le vieux chevalier, j'ai à ce sujet une belle remontrance à vous faire, mon garçon. Qu’ai-je donc appris? vous payez mes dettes! Oui, ne l'en défends pas : tu as soldé le compte de Jean Gouttenoire et de deux ou trois de ses confrères. Ah çà! tu veux donc ma mort?

— Moi! mon père, dit Aymé en souriant. — Je te préviens, reprit Hugues Verd, que tu n'auras pasun gros hérilage à recueillir, et que tu pourras fouiller le château de Rochelerpt depuis la cave jusqu’au grenier sans y trouver un rouge liard; tu ne gagneras donc pas grand’chose à me voir expédier ad patres, et jy perdrai, morbleu, dix ou quinze années de belles vendanges. Ainsi, je l'en prie, garde ton argent pour toi, et laisse-moi tous les bons amis que j'ai dans la province. — A Dieu ne plaise, mon père, dit Aymé, que je veuille vous causer le moindrechagrin! mais'je vous dois assez pour faire ce que j’éi fait, et il me semble... — Ventre-mahom! interrompit Hugues Verd, tu ne sais donc pas que sans mes créanciers il y a longtemps qu'il m'aurait fallu te dire

adieu ainsi qu’à la dive bouteille? Eh, sans doute ! J'ai été fait prisonnier trois ou quatre fois par ces chiens d'hérétiques; sais-tu qui m'a tiré de leurs griffes, qui m'a ouvert la porte des geôles et m'a donné la clef des champs? Jour de Dieu! qui serait-ce done, si ce n’étaient mes chers créanciers? Heureusement j'en ai un peu partout; et aussitôt qu'ils savent que je suis arrêté et qu’on va me faire un mauvais parti, ils ne dorment pas qu'ils ne m’aient tiré du bourbier. A Valence, un hôtelier à qui je devais dix écus m'a fait passer une lime pour scier les barreaux de la prison; à Die, un vigneron à qui j'en devais le double m’a fait cacher dans une grande tonne que les hérétiques venaient de vider et dont, grâce à Dieu, j'avais bu ma part, et il m'a roulé ainsi hors de la prison, où l’on n’attendait plus que l'aube pour me dépêcher à coups d’escopette vers notre grand créancier à tous, le seul qui soit sûr d’être payé tôt ou tard. Enfin à Saint-Paul-Trois-Châteaux, j'étais déjà sur la potence,'car les scélérats me faisaient pendre comme un vilain; mais ne voilà-t-il pas que le prévôt se trouve être justement un ancien cordonnier chez lequel je m'étais longtemps fourni de chaussures en oubliant toujours de le payer! Eh bien! me dit-il en me passant la corde autour du cou, mes chausses, messire, quand donc me les payerez-vous? — Ventre-mahom! répliquai-je, ce sera au jugement dernier, à ce qu'il paraît, car, au train dont tu vas, nous ne nous reverrons guère avant cette époque. — Et si je vons sauvais, messire ? reprit-il. — Ah ! pour le coup, m'écriai-je, tu pourrais

préparer ton compte pour la Saint-Jean prochaine, et je te promets de l’acquitter jusqu’au dernier sou. Mon homme n’en demanda pas davantage; le nœud coulant était achevé : il me laissa tomber, et je'crus Que j'allais faire une dernière campagne dans l’éternité sans le secours de ma chère Rosamonde, Mais le drôle avait arrangé le nœud de telle manière qu’il me reslait encore un peu d'espace pour respirer; et le soir, quand tout le monde fut parti, il vint couper la corde en tapinois, de telle sorte que je gagnai au large et échappai encore une fois à ces coquins de parpaillots. Sainte Vierge ! que serais-je devenu s’il l'avait pris fantaisie de Payer cet honnête cordonnier une heure avant ce moment fatal? Je gage qu’il m'aurait serré le cou à tour de bras pour me faire payer les intérêts de la somme. Ainsi, mon garçon, encore une fois, si tu tiens à me voir vivre jusqu’au bout de la Campagne, garde ton argent.

Après cet avertissement singulier, le vieux Hugues commença à raconter à son fils et à la mère abbesse les prouesses de Rosamonde, laquelle avait d’abord pris les protestants pour des huissiers, et s'enfuyait ventre à terre aussitôt qu’elle apercevait leurs habits noirs et leurs mines longues ; mais qui s’était ensuite accoutumée à ses nouveaux ennemis, et se montrait digne de la gloire qu’elle avait eue de combattre et de vaincre à Cerisolles. Aymé Verd, quelque respect qu’il eût pour le baron, ne lui prêla qu’une oreille distraite. I] avait cru remarquer qu’une des bernardines tournait parfois la tête de son côté, et, soulevant le voile qui la couvrait, posait un doigt sur sa

AYMÉ VERD. 191 bouche, comme pour lui recommander la discrétion. Bien qu’il n’eût pu, à cause de l'obscurité, reconnaître dans lanonne mademoiselle de Sassenage, 1l ne douta point que ce ne fût elle qui lui donnait cet avertissement mystérieux. Sa surprise redoubla lorsqu’il vit la même religieuse sortir peu à peu des rangs de ses compagnes, et marcher à l'écart dans l'ombre épaisse de la forêt en ralentissant le pas d'une manière marquée. La pensée du jeune gentilhomme fut que Blanche n’agissait ainsi que parce qu’elle désirait de lui parler. Il redoutait sans doute une pareille entrevue, parce qu’elle ne pouvait avoir pour lui d’autres résultats que d'augmenter encore ses regrets et de raviver une blessure qu'il avait déja tant de peine à guérir. Néanmoins, comme on n'a guère vu d'amant, quelles que soient d’ailleurs ses espérances, refuser de se trouver un instant près de la femme qu’il aime, d'entendre encore sa voix et de respirer l'air qu’elle respire, notre héros sauta à bas de son cheval, et, laissant le baron de Rochelerpt continuer auprès de l’abbesse le panégyrique de Rosamonde, se rapprocha du sentier couvert que suivait la religieuse. Il était profondément ému lorsqu’il arriva auprès d’elle, et qu’il entendit le frémissement de ses pas sur les feuilles qui jonchaient la terre La religieuse ne semblait pas moins troublée que lui; enfin elle écarta légèrement son voile. Aymé Verd jeta les yeux sur elle avec timidité, mais il demeura muet et confondu en reconnaissant dans la nonne aventureuse la fille cadette du châtelain de Beauséjour.

— Messire, dit Sigolène sans s’apercevoir de l’embarras de son prétendu, je ne m'attendais guère à vous rencontrer ici, et j'avoue que je suis profondément touchée de ce procédé chevaleresque. J’espère vous en récompenser un jour en vous donnant tous les soins qu’une bonne ménagère doit à son époux, et en veillant sur votre maison de manière à la faire prospérer. Quoi qu'en puisse dire ma sœur Cunégonde, si vous pensez que nous devions nousmêmes faire valoir nos domaines, avoir une bassecour, un pressoir, je crois que nous y trouverons certainement une grande économie. D'ailleurs il n’y aurait là rien de déshonorant. Vous n’ignorez pas, messire, que le baron Ulysse, dans ses voyages, rencontra les filles du roi de Naxos lavant leur linge à la rivière et coulant la lessive, ce qui me semble répondre d’une manière victorieuse à tous les exemples de princesses et de grandes princesses que ma sœur m’oppose continuellement.

Un pauvre diable qui s'est vu transporté en songe sous le ciel riant des iles Fortunées , et qui, éveillé par le vent qui souffle à travers les carreaux brisés de sa fenêtre, se retrouve tout à Coup dans sa mansarde froide et obscure, n'éprouve pas un: désappointement plus vif que celui qu'éprouva notre héros en entendant Îles paroles que nous venons de rapporter. Îl eut besoin de toute sa philosophie et de tout son savoir-vivre pour ne pas montrer sôn désenchantement. Nous ne savons même pas s’il eût réussi à le cacher; mais, par un bonheur inespéré, le convoi arrivait sur le bord de l'Isère et allait tra-

verser un pont qui conduisait au hameau de Sor-

biers, occupé en ce moment par un Corps assez nOM- À breux de catholiques : le qui-vive des sentinelles,

les tambours battant aux champs, le cri de halte D prononcé d’une voix forte par Hugues Verd, vinrent D interrompre l'entretien des deux fiancés. À ymé, pro- À fitant du tumulte, balbutia quelques excuses et prit congé de Sigolène, qui commençait déjà à le presser vivement sur certaines questions d'économie domes- | gique qu’elle disait nécessaires à résoudre lorsqu'on se disposait à entrer en ménage.

— Ventre-mahom! dit Hugues Verd en apercevant son fils, où te cachais-tu donc, mon garçon? Nous avons besoin de toi ici. Ma révérende, ajoula-

ë t-il en se tournant vers l’abbesse, voilà un brave À gentilhomme qui va vousconduire, vous el VOS chè- À res filles, jusqu'au moutier qu’on aperçoit là-bas à la A droite du pont, et qui est notre étape de ce soir.

| Aymé Verd regarda son père avec surprise, mais À le vieux seigneur montagnard lui expliqua qu'il était D obligé de s'arrêter un moment dans le village pour

prendre langue, et savoir si le convoi pourrait continuer sa route le lendemain sans craindre les partis qui couraient la campagne; il le pria en même temps de prendre le commandement de l’escorte jusqu’au

monastère.

— Tu nous feras préparer à souper là-haut, mon

Ada me à éme

| À garçon, poursuivit-il; car je veux avoir l’honneur de À vider une bouteille ou deux avec madame l’abbesse. À J'ai encore quelques bonnes histoires à lui conter,

entre autres une aventure qui nous arriva à Brissac

et à moi dans la Marche d’Ancône. Nous étions campés tout près d’une petite maison de plaisance qu’habitait une jeune veuve, une Vénitienne, je crois; oui, une Vénitienne : car je me rappelle qu’à ce propos Brissac, qui était aussi grand clerc que vert galant, m’apprit que dame Vénus, ou, si vous l’aimez mieux, ma révérende, la mère abbesse de Cythère, était née sur les bords de l’Adriatique, du plus léger flocon d'écume que la mer eût jamais porté; ce qui, disaitil, explique peut être l’inconstance et la fragilité des belles. Mais, pour en revenir à notre veuve, un soir, nous avions passé la journée à nous battre contre les Impériaux, ce qui nous avait mis en belle humeur ; quelques pots de vin de Chypre achevèrent de nous monter la tête, nous résolàmes.…

Aymé, jugeant par ce début que l’histoire de la Marche d’Ancône pourrait bien n’être pas plus orthodoxe que la plupart des anecdotes dont le vieux chevalier avait une si ample provision, s’empressa de donner l’ordre du départ, et s’éloigna avec lesnonnes en faisant signe à Philibert de le suivre. Le digne moine ne trouvait pas trop son compte à ce nouveau retard ; mais, comme il voyait qu’Aymé Verd ne désirait pas moins que lui de reprendre au plus tôt le chemin de Saint-Donat, et ne cédait qu’à regret à la force des circonstances, il prit gaiement son parti, et s’achemina vers le monastère en murmurant entre ses dents : Diable d'homme, va! autant vaudrait tenir le loup par les oreilles. Mais, comme dit mon père, à quoi bon se plaindre? A-t-on jamais empêché la pluie de tomber, le jour de luire et le vent de

souffler? Selon le vent, la voile. Tout ce que je crains, c’est que Gontran ne se soit lassé de nous attendre et n'ait joué ses trente écus avec un autre,

Cependant Hugues Verd, tout en révant à ses aventures d'autrefois, s’'achemina vers le village, au milieu duquel de nombreux bivacs étaient établis, et arriva bientôt devant la chaumière où étaient rassemblés les chefs de la division catholique qui occupait le village. Il reconnut aisément au costume des soldats, qu’il avait affaire non à un corps de l’armée régulière, mais à une troupe de partisans comme il s’en était formé un grand nombre sur tous les points de la province. La troupe avait sans doute pris part durant la journée à un engagement sérieux; car les chars de l’'ambulance étaient remplis de blessés, et la première chose qui s’offrit aux regards du vieux chevalier lorsqu'il eut pénétré dan$ la maison, fut une vingtaine de prisonniers qui étaient entassés pêle-mêle, les mains liées avec des cordes, dans la première pièce de la maison. Accoutumé à de semblables scènes, il n’eùt donné aucune attention à celle qui se présentait à lui si, au moment où il passait à travers les rangs des huguenots, une femme sèche et maigre, vêtue d’une robe bleue, et derrière laquelle se pressaient dans toutes les attitudes de la crainte six ou sept enfants de différents âges, ne se fût avancée et ne lui eüt fait une profonde révérence.

— Ventre-mahom! dit-il, vous perdez votre temps, la mère; ce n’est pas moi qui suis votre juge; ainsi adressez-vous à un autre. J'aime à croire que vous n'aurez pas affaire à des ogres qui mangent les petites filles et les petits garçons.

La pauvre femme, un peu confuse, se retira avec ses enfants en jetant un regard éploré sur un homme de chétive apparence, qui se faisait remarquer au milieu des prisonniers, autant par la souquenille noire toute rapiécée qui tombait de ses épaules, que par l'enthousiasme avec lequel il exhortait ses compagnons à se montrer dignes de leur sainte foi, et à mourir le front haut comme les martyrs de la primitive Eglise. Grâce à l'obscurité de la chambre, il était assez difficile de savoir quel effet produisaient sur les auditeurs les discours du zélé calviniste. Hugues Verd, d’ailleurs, ne tenait guère à réprimer les écarts de cette fougueuse éloquence; il avait coutume de dire qu’autant il était prêt à empêcher le bon vin de couler inutilement, autant il voyait avec indifférence déborder ou tarir les puits, les citernes et les fôntaines; il entra donc sans plus tarder dans la seconde pièce, où se trouvait réunie en ce moment une assez nombreuse compagnie. Il ne reconnut d’abord aucun des personnages qui s’offrirent à sa vue. C’étaient pour la plupart des capitaines d'aventure qui jouaient aux cartes le butin qu'ils avaient fait durant la journée ou se préparaient, par de copieuses libations, au combat du lendemain. Un pareil spectacle n'avait rien de fàcheux pour le vieux chevalier qui eùt volontiers pris sa part d’un broc de vin,et ne refusait pas d’ailleurs, quand l’occasion s’en présentait, de confier le sort d’ane pistole ou d'un écu au soleil à la chance incertaine d’une partie d’hombre ou de lansquenet. Mais avant qu’il eût répondu à l’une des nombreuses

provocations qui lui furent adressées de toutes parts, il aperçat autour d’une lable quelques personnes qui attirèrent plus particulièrement son attention, etau premier rang le jeune et fougueux ami d’Aymé Verd, Gaspard de Montmaur. Comme on pouvait le deviner à l’étendard qui était fiché en terre auprès de lui, l’ancien archer de la compagaie noire élait le chef des volontaires qui occupaient en ce moment le village. Il avait posé son casque sur la table, ce qui permeitait de voir ses cheveux en désordre, ses yeux vifs et perçants, et ses traits prononces qui avaient pris pendant la guerre une expression plus sombre et plus farouche.

— Ventre-mabom! pensa Hugues Verd, c'est pourtant à cause de cet ours mal léché que mon nigaud de fils me Lient la langue clouée depuis quatre grands mois! Dieu me damnel je crois que Bayard lui-même n’aurait pas poussé Ja sottise si loin. Je suis bien votre serviteur, messire Josserand , ajoutat-il tout haut en saluant le chätelain de Beausejour qui était assis, les jambes croisées, auprès de Gaspard, comment se portent vos charmantes filles ? Faisons-nous bientôt sonner les cloches pour le grand jour? la robe est-elle terminée? Vive Dieu! je n'ai jamais bu de meilleur vin d’epices que celui dont votre aimable Gondelaine m'a régalé.

M. de Jarniost, au lieu de répondre. se contenta de saluer ie vieus chevalier. Ce n’était pas la première fois qu’il le rencontrait depuis le commencement de la guerre, et malgré le bandeau épais des illusions paternelles, il avait fini par s’apercevoir que le

digne baron de Rochelerpt était un peu goguenard de sa nature et ne voyait pas toujours dans la gravité d’un sujet une limite obligée à ses plaisanteries. 11 lui attribuait en outre le brusque départ d’Aymé Verd du manoir de Beauséjour, et avait concu de cette conduite désobligeante un tel ressentiment, qu’il avait été sur le point de lui envoyer un cartel dans toutes les formes. Heureusement maître Jérôme Gaschet, chargé d'écrire et de porter le redoutable message, fit entendre à son maitre qu’il ne fallait pas semer la division dans les rangs de l'armée catholique déjà assez maltraitée par le sort des combats, et qu’il valait beaucoup mieux employer sa valeur à châtier l'ennemi commun, sauf à vider ses querelles personnelles après la guerre. Messire Josserand avait cédé à de si sages remontrances, mais il n’en avait pas moins gardé une profonde rancune contre Hugues Verd, et même contre Aymé qui avait trompé tout à coup ses plus chères espérances. Aussi affecta-t-il un peu de dédain en saluant le vieux chevalier. Mais celui-ci n’y prit point garde: il venait de découvrir à côté du châtelain de Beauséjour la taille athlétique et le visage fleuri de notre joyeuse connaissance, Placide Gouttenoire. Il ne s'attendait guère à trouver le clerc en pareil équipage, car le digne Placide portait sur la tête un armet d'acier trempé. Sur sa robe, retroussée fièrement sur les côtés, de manière à laisser en pleine liberté ses deux longues jambes, était passée une cotte de mailles; enfin il portait sous son bras un bâton qui, pour la force et la pesanteur, ne devait guère diffe-

rer de la lourde massue avec laquelle Hercule assomma Geryon et les bœufs antropophages.

— Tôtedieul s’écria le vieux chevalier, n’est-ce pas là le fils de mon ancien créancier Jean Gouttenoire, l’aubergiste de la grand'place de Romans? Qu'est-ce que cela signifie? Je croyais qu’il était destiné à porter toute sa vie le bréviaire et l’ostensoir, et non la cotte d'armes et le heaume.

Le bachelier, faute de mieux, avait entamé avec le savant Jérôme Gaschet une discussion sur la métempsycose. En entendant la voix bien connue du baron de Rochelerpt, il se retourna vivement.

__ Salve, pater Anchises ! salut, sire chevalier | Jui dit-il. Grâce à Dieu! mon bréviaire ne m'a pas quitté, et j'espère bien tenir un jour l’ostensoir haut et ferme dans notre bonne église de Romans. £x belio pax, de la guerre vient la paix; et c’est pour que nous arrivions plus tôt à ce résultat souhaitable que j'ai mis au service de l'Eglise mes deux bras et mon bâton, comme j'y ai mis depuis longtemps mon savoir et le peu d’éloquence que le ciel m'a départi. Du reste, je connais les canons, messire, et ce n’est pas à moi qu’on apprendra la vieille maxime : Æcclesia abhorret à sanguine. Aussi vous pouvez croire que je ne me suis jamais servi d'armes contondantes, telles qu’épées, flamberges, espadons et autres, ni d’escopettes ou de bâtons à feu, lesquels font à peu

près le même office que ces instruments meurtriers.

Sur ce dernier point Hugues Verd n'était pas du même avis que son ami Placide Gouttenoire : cepen-

dant il était si charmé de voir le joyeux visage du bachelier, qu’il garda pour un autre moment les réserves qu’il avait à faire sur la véritable utilité des armes à poudre et à balle. Il l'invita à vider avec lui quelques pintes de vin vieux, et, pour se débarrasser d’abord du souci des affaires, lui demanda tous les renseignements dont il pouvait avoir besoin pour conduire en lieu sûr le convoi qu’il escortait. 11 apprit ainsi du brave clerc que la rive droite de l'Isère était à peu près libre, et que, comme celle rivière avait considérablement grossi, par suite de la fonte des neiges dans les hautes Alpes, les ennemis ne pourraient guère la traverser de quelques jours. Le pont silué à peu de distance du village leur offrait un passage commode: mais ce pont était miné, et l’on était bien décidé à le faire sauter en l'air, s’il ne restait pas d'autre moyen d'arrêter les huguenots. Satisfait de ces nouvelles, le vieux chevalier ne songea plus qu’à profiter de la rencontre qu'il venait de faire, et sortit de la chambre avec son compagnon, en jurant que, depuis Brissac, il n'avait connu personne qui sût vider plus lestement une cruche pleine, et mêler au bruit des verres des propos plus réjouissants.

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