LE CONSEIL DE GUERRE
La mort ne surprend pas le sage.
La FONTAINE.
Lorsque les deux amis se furent éloignés, M. de Jarniost, qui partageait les idées de Jérôme Gaschet sur les agréments ineffables du sommeil, se hasarda à faire remarquer au futur époux de Cunégonde que l'heure était dejà avancée et que l'on n’attendait plus que son bon plaisir pour tenir conseil. Gaspard, qui écrivait en ce moment au duc de Nemours, général en chef de l’armée catholique, et lui rendait compte des opérations de la journée, se fit répéter deux ou trois fois la même observation; mais à la fin il leva la tête, et après avoir ordonné qu’on amenäât les prisonniers, chargea messire Josserand de procéder à leur interrogatoire. Aussitôt les capitaines d'aventure et les autres officiers quittèrent les cartes et les dés et vinrent se ranger en cercle autour de la table occupée par le jeune chef; pendant ce temps on faisait entrer les huguenots et on leur faisait prendre place en face de leurs juges. Ges malheureux étaient, pour la plupart, des soldats pris les armes à la main, et qui devaient espérer peu de merci. Aussi, malgré
les efforts de M. de Jarniost pour améliorer leur situation, les premiers qui se présentèrent furent-ils condamnés sans pitié et livrés sur l’heure au prévôt de la troupe. Le bon châtelain avait obtenu, à la vérité, que ceux qui voudraient abjurer leurs erreurs et servir dans les rangs de l’armée catholique fussent épargnés; mais, grâce aux exhortations du docteur Enoch Barbantane qui, ainsi que le lecteur l’a déjà deviné, se trouvait au milieu des prisonniers calvipistes, le plus grand nombre d’entre eux étaient prêts à subir le dernier supplice plutôt que de renoncer à leur foi.
La! là! voyez-vous ce que vous avez fait, Enoch? dit Bethsabé à son mari; voilà une troupe de braves gens dont il ne restera pas un seul avant que ce sablier ait marqué seulement cinq minutes. — Taisezvous, femme, taisez-vous ! repartit le docteur d’une voix aigre; je ne suis pour rien là-dedans. À Dieu ne plaise que je me glorifie de ce triomphe remporté sur l'esprit du mal. C’est au Seigneur seul que l’honneur doit en revenir. Je ne suis qu’un vil instrument de sa volonté! — Ah! juste ciel! dit Bethsabé, voilà que vous prêchez maintenant. Voulez-vous bien garder vos sermons pour une autre fois? Vous avez donc juré de me désespérer et de nous faire tous massacrer, moi, vos enfants ét vous-même? Ah! ne croyez pas que nous puissions en réchapper; nous l’avons manquée belle plus d’une fois depuis que cette maudite guerre a commencé; mais, pour le coup, ils ne nous feront pas la moindre grâce.
Malgré les supplications de sa moitié, le docteur
les conseils d’une vaine fort que jamais, et s'avançait vers le
ne crut pas devoir écouter prudence. Il se mit à crier plus chaque fois qu’un des prisonniers prétoire il l’encourageait du geste et de la voix à imiter ses glorieux compagnons: Bethsabé était sur des charbons ardents. Voyant qu’elle ne pouvait fermer la bouche à son époux, elle songea à employer une autre tactique pour arriver à ses fins. Eile se plaça devant Jui de manière à le dérober entièrement aux soldats et aux juges, puis elle appliqua un vigoureux soufflet à Reuben, un autre à Isacchar, un troisième à Noémi, marcha sur le pied de Jeanne et pinça fortement Thamar. Les pauvres enfants, Surpris de ces marques siugulières de tendresse, regardèrent d’abord leur mère avec étonnement, mais bientôt, suivant la coutume, ils éclatèrent en san-
glots, en pleurs et en gémissements, de telle sorte
qu’ils couvrirent la voix de leur père. Celui-ci essaya
vainement de lutter contre cette tempête; il fut
bientôt obligé de reconnaitre que Ses efforts étaient inutiles, et se résigna au silence.
Mais l’honnête Bethsabé n’était pas au bout de ses 5 ne tardèrent pas à avoir les oreilles fatiguées des cris de la jeune famille, et M. de Jarniost lui-même, quelque patient qu’il füt dans ces sortes de rencontres, ne put s'empêcher de témoigner tout haut son mécontentement.
Faites avancer celle femme, dit-il avec humeur. Ne pourrait-elle clore le bec à ses petits hiboux? on se croirait au sabbat. Qui êtes-vous ? ajouta-t-il en s'adressant à Bethsabé; on dit que vous avez frappé
peines. Les juge
brutalement ces enfants. Pourquoi vous conduire ainsi, madame? D'ordinaire, votre sexe se fait re- Marquer par sa douceur et ses bons procédés, — Hélas! messire, répliqua Bethsabé en faisant ranger ses fils et ses filles sur une seule ligne devant la table, de manière à ce qu’on püt apercevoir, à la lueur des flambeaux, les larges croix blanches qu’elle avait eu la précaution de coudre un moment auparavant sur leurs vestes et sur leurs robes, il faut qu'il y ait eu quelque méprise, sans cela on ne nous aurait pas arrêlés. Vous devez bien voir qui nous sommes, de pauvres diables qui ont beau courir, la misère court encore plus vite qu'eux. — Ah! ah! dit le châtelain de Beauséjour d'un ton radouci. car la vue des croix avait fait sur Jui une impression favorable, vous êtes, à ce qu’il paraît, des catholiques ?
Celte question embarrassa un peu Bethsabé; car la digne femme craignait, d’un côté, de blesser les juges, et, de l’autre, de provoquer quelque brusque sortie du docteur Barbantane, lequel lui avait toujours recommandé de se montrer digne de la mère des Machabées, et épiait sans doute ses moindres paroles. Elle toussa donc à plusieurs reprises avant de répondre.
Bonté céleste! dit-elle enfin; Dieu seul, messire, peut savoir quel est au juste le nom que l’on doit porter. Qui osera dire : Je suis ceci, je suis cela? Certes, je me suis toujours fait gloire d’être chrétienne; mais je n’ose pas prétendre que j'aie toujours rempli mes devoirs comme je l’aurais dû.
La réponse parut assez satisfaisante au châtelain
de Beauséjour et surtout aux capitaines d'aventure qui, n'étant pas très-sévères eux-mêmes sur les points de doctrine, ne pouvaient manquer d’être édifies des scrupules de la digne matrone. Ils échangèrent un regard de satisfaction. Mais le docteur Enoch était loin de voir du même œil les réticences et les circonloculions de sa moliié.
Bethsabé! s’écria-t-il en se faisant jour jusqu’à la table, que dites-vous-là? Est-ce vous que j'entends? est-ce la mère de mes enfants qui vient de parler? Où avez-vous donc appris la langue da mensonge et de l'hypocrisie? Est-ce moi qui vous en ai donné l'exemple? Ah! l'apôtre avait bien raison quand il imposait silence à la femme, car la bouche des filles d'Eve ne s’ouvre que pour tenter, duper et tromper. La femme n’est que faiblesse et que ruse; elle a reçu les leçons du serpent, notre vieil ennemi, et il ne faut pas avoir plus confiance en elle que dans l’esprit malin ou dans un moine qui vous promet le rachat de vos fautes pour un petit écu.
Après avoir parlé ainsi, et sans attendre qu'on l'interrogeât, le docteur Enoch déclina d’une voix ferme ses nom, prénoms et qualités, s’annonça hautement comme ministre du saint Evangile, et se disposa à entamer un discours contre la prostituée de Babylone et l’Antechrist; c’est ainsi qu'il nommait l'Eglise romaine et le pape; mais il voulut d’abord demander l'assistance du Très-Haut.
Nous allons, dit-il, réciter le psaume XXXIIT, Réveillez-vous, peuple fidèle, page 25 de l'édition de Leyde. Allons, Reuben, Isacchar, Noëmi, chantez fort et avec assurance.
Les pauvres enfants, plus morts que vifs, s’empressèrent d’obéir à leur père et entonnèrent avec lui le psaume qu’il venait de leur indiquer. Mais la crainte ôtait sans doute à leurs voix leur justesse ordinaire, car ils firent entendre des accords semblables à ceux que pourrait produire un jeu d’orgues fèlé et démauché dont on mettrait les touches en mouvement. À ce concert imprévu l’assemblée tout entière fut prise d’un fou rire; M. de Jarniost luimême, malgré la tournure chagrine de ses pensées, céda à la contagion, mais au même instant Gaspard de Montmaur, que la voix aigre du ministre avait déjà fait tressaiilir deux ou trois fois, leva la tête et aperçut Enoch debout devant lui, les bras étendus en l'air et chantant à gorge déployée.
Par saint Hugon! dit-il en se frappant le front, j'allais l'oublier! Qu’avez-vous décidé sur cet homme, messire ? ajouta-t-il en regardant le châtelain de Beauséjour; on ne l'a pas épargné, je suppose? — Eh! que voulez-vous qu’on fasse d'un pareil insensé, mon cher enfant? répondit M. de Jarniost; à coup sûr le bonhomme n’a jamais causé le moindre mal à âme qui vive. Il chante comme un hérétique, cela est vrai, mais regardez la croix qu’il porte sur le dos. Ne pensez-vous pas qu’une dose d’ellébore, comme pourrait parler maitre Gaschet, qu’une dose d’ellébore conviendrait mieux pour guérir un pareil fou qu’une corde de chanvre ou une arquebusade?
Bethsabé, en effet, avait profité d’un instant où le ministre était tout occupé à haranguer ses compagnons, et lui avait aussi cousu sur les épaules, avec
adresse, la croix blanche qu’elle regardait comme un talisman tout-puissant dans les circonstances présentes. Enoch portait ainsi sans s'en douter ce qu'il appelait l’infâme livrée de la bête, mais cette précaution ne pouvait tromper Gaspard.
Ah! c’est là votre avis? dit Gaspard avec emportement, car la vue d’'Enoch avait réveillé au fond de son cœur toute la haine qu’il n’avait cessé d'y nourrir contre le persécuteur de sa mère et le conseiller de Renaud de Montmaur. Ah! vous appelez ce suppôt de Satan un bonhomme? Par saint Hugon ! vous le reconduiriez vous-même avec politesse jusqu'aux portes du village! Ce bonhomme, messire, ajoutat-il d’une voix émue par la colère, ce bonhomme a bouleversé de fond en comble la maison de mon père, il a fait verser à ma mère plus de larmes qu'il n’a vécu d'instants en sa vie; j'ai été chassé, oui, chassé comme un mendiant du château de Montmaur. Savez-vous qui ma valu cet affront? Savez-vous qui m'a fait passer le pont-levis le front baissé et la rage dans le cœur? C'est l’homme que vous avez sous les yeux, entendezvous ? Jean Calvin, lui-même, n’est pas une bête plus malfaisante que ce vieux singe; car je l'ai vu au milieu des batailles, dans les assauts, partout où fe sang des catholiques devait couler; je l'ai vu au plus gros de la mêlée, tenant en main ses Evangiles et criant comme les vautours qui suivent les armées au moment d’une bataille. Vertudieu ! monsieur mon frère, dont ilest l’aumônier, tient à lui comme à la prunelle de ses yeux. Il a mis à sac, il y a quatre mois, la ville de Romans, pour le sauver du bûcher, et aujourd’hui
j'ai justement reçu un message par lequel il me mande de le mettre en liberté et de le lui renvoyer sur l’heure. Il ajoute que, s’il tombe un cheveu de la tête de l’honnète ministre , j'aurai à en répondre sur ma vie, Cela ne vous semble-t-il pas un peu fort, capitaines? Avons-nous coutume de consulter le bon plaisir de M. de Monimaur pour savoir comment nous devons traiter nos prisonniers? Vous pouvez m’en croire, pourtant, car le messager est encore là attendant la réponse, et il vous est loisible de l’interroger. Avance ici, maraud! ajouta le gentilhomme en s’adressant à un jeune valet qui se tenait prudemment à l’écart; tu viens chercher maitre Enoch Barbantane, n’esi-ce pas? — Messire, dit Jolyot, car c'était Jui que Renaud avait charge de cette mission, je ne fais que remplir les ordres de monsieur le baron; quant à moi... — Quant à toi, interrompit le jeune chef catholique, tu mériterais d'aller danser la gigue au haut de l'arbre le plus proche pour avoir osé mettre le pied dans mon camp, mais je réglerai ce comptela plus tard. Pour le moment tu peux partir, et, comme je n’ai rien à refuser à monsieur mon frère, tu emmèneras avec Loi l’homme que tu es venu réclamer. Tu as sans doute amené un coursier fringant pour servir de monture à ce nouveau Mardochée? — Monseigneur, dit Jolyot, j'ai, à deux pas d’ici, un char pour le docteur et sa famille.
— À la bonne heure! reprit Gaspard, ils voyageront plus commodément. Prévôt, ajouta-t-il en se tournant vers un soldat qui était debout près de la porte une corde sur l'épaule, et en lui désignant
Enoch Barbantane à qui Bethsabé avait enfin réussi à imposer silence en mettant une main sur sa bouche, de manière à lui faire perdre la respiration, vous allez pendre cet homme à l'instant, et quand il aura fait sa dernière grimace, vous remellrez son corps au messager de M. de Montmaur.
À ces mots, un frémissement de terreur parcourut les rangs de l'assemblée. Aucun des membres du conseil ne songea néanmoins à arrêter l'exécution d’une pareille sentence, si ce n’est M. de Jarniost, qui s’emporta vertement contre son futur gendre et le menaça même de lui refuser la main de Cunégonde s’il ne rétractait pas les ordres qu’il venait de donner. On conçoit qu’une pareille menace ne dut pas produire un grand effet sur l'esprit de Gaspard. Aussi le châtelain quitta brasquement la chambre en répétant qu’il aimerait mieux garder encore sur les bras pendant dix ans sa fille ainée que de la marier à un homme qui envoyait ainsi à la mort le père de sept enfants.
Cependant Bethsabé, en entendant Parrêt qui venait de frapper son époux, s'élait mise à jeter de hauts cris et à s’arracher les cheveux. Elle avait compris qu’il n’y avait aucune pilié à attendre de Gaspard, et que nulle puissance au monde ne pouvait enlever Enoch au sort qui le menaçait. Le ministre, loin de chercher à attendrir son juge, se montrait plutôt disposé à l’irriter en lui prodiguant toutes les injures dont un prophète juif eùt pu accabler le roi des Amorrhéens ou le général du roi Néglatpbalazar. Il l'invita ensuite à ouvrir les yeux à la lumière, à
lire les saints Evangiles et les Commentaires du docteur Schwenbazen.
— Hâte-toi, malheureux ! ajouta-t-il, hâte-toi! car l'ange de la mort a déjà imprimé sur ton front le signe dont il marque ceux qui doivent périr d’une manière violente. Tu paraîtras devant ton juge avant que la lune nouvelle ait fini sa carrière, et je te souhaite d'y paraître avec une conscience aussi peu troublée que ne l’est mon âme en ce moment. Et vous, femme, poursuivit-il en se tournant vers Bethsabé, qui continuait à se désespérer, taisez-vous ; les larmes viennent d’un cœur faible et chancelant. Laissez-moi mourir tranquille et comme un chrétien doit mourir. J'ai prèêché assez longtemps aux autres comment il fallait envisager notre passage de cette vie à une vie meilleure, pour savoir de quelle manière on doit se comporter à ce dernier moment; mais l’homme est fragile, et il ne faut pas le tenter. Allons! sans adieu, Bethsabé! je demanderai pour vous la grâce sans laquelle nous sommes plus chancelants qu’une maison minée par les eaux. Elevez nos enfants comme je les aurais élevés moi-même. Reuben est assez grand pour me remplacer. Je l'ai déjà fait prêcher deux ou trois fois, et il sait par cœur tout son Apocalypse. Vous prendrez ma robe, Bethsabé ; grâce à vos soins elle est encore fort mettable. Je la laisse à ce cher enfant, comme le prophète Elie laissa son manteau à Elisée. Seulement vous la raccourcirez un peu, car elle serait trop longue pour lui : il pourra ensuite évangéliser tout à son aise ct marcher sur les brisées de son père. Puisse-t-il avoir
AYMÉ VERD. 2 les mêmes succès que vous m'avez vu obtenir depuis le commencement de ma prédication.
En disant. ces mots, le docteur embrassa tendrement sa femme, et, sans montrer la moindre faiblesse, se livra au prévôt, qui le pressait d’en finir. Bethsabé était muette de douleur et d’épouvante. Elle ne sut d’abord si elle devait suivre Enoch qui s’éloignait en faisant une harangue aux soldats, ou si elle irait se jeter aux pieds de Gaspard pour lui demander grâce. La pauvre femme s'arrêta à ce dernier parti. Elle s’élança vers le jeune chef, et, d’un ton déchirant, le supplia de pardonner à Enoch. Je l'emmènerai à Genève, messire, ajouta-t-elle ; il reprendra sa boutique, et vous ne le verrez plus de votre vie. Je vous le promets, laissez-le aller. Il n’y a pas une minute à perdre, car ces soldats l’entraînent, et tout à l'heure il ne sera plus temps.
Mais Gaspard resta sourd à ces cris. Il avait repris sa plume et continuait les lettres qu’ilavait commencées. À cette vue, Bethsabé, hors d’elle-même, passa tout à coup des larmes à la fureur; elle s’élança, le poing levé, sur le farouche gentilhomme.
— Ah! monstre que tu es! s’écria-t-elle en faisant pleuvoir sur lui une grêle de coups, tu ne veux pas me rendre mon pauvre homme? tu veux qu'ils le tuent comme un chien enragé? Tiens! tiens ! il ne mourra pas seul. Voilà vingt ans que je vis avec lui, scélérat; je dois le connaitre. Cest le mari le plus honnête et le plus doux qui ait jamais porté les chausses. Ah! tu le fais assassiner! Tiens, bourreau d'enfer! Pourquoi ne suis-je pas forte comme Sam-
son pour l'étrangler, toi et les Liens, et pour sauver le père de mes enfants?
Gaspard, surpris de cette attaque soudaine, ne put retenir d’abord un mouvement de colère. 11 saisit Bethsabé par les deux bras, et fut sur le point de lui briser la tête sur le carreau; mais, revenant lout à coup à un sentiment plus digne de lui, il se contenta de la repousser, et ordonna froidement qu’on la jetât dehors. Les soldats chargés d'exécuter cet ordre eussent sans doute éprouvé une vive résistance de la part de la matrone, si, en ce moment, la voix d'Enoch n’eûüt cessé de se faire entendre. Bethsabé, éperdue, sortit comme un frait de la maison, et se précipita sur la place, vers le lieu où s'élevait la potence. Mais quelque diligence qu’elle eût faite, tout était consommé lorsqu'elle arriva : le ministre élait suspendu à la corde fatale et ne prononçait plus une parole. Bethsabé l'appela à plusieurs reprises d’une voix altérée, sans qu’il püt répondre et sans qu'il montrât, par aucun signe, qu’il entendait les cris de sa femme. Celle-ci chercha alors ses enfants autour d’elle, et, ne les voyant pas, car ils n'avaient pas eu le Lemps de la suivre, n: put résister à tant d'emotions. Elle tomba sur la terre, privée de sentiment. Lorsqu'elle revint à elle-même, on avait déjà placé le corps d’Enoch sur le char. Le ministre élait étendu tout de son long, la face tournée vers le ciel : il tenait encore dans une main son livre de cantiques;, que les soldats n'avaient pu lui arracher, même après sa mort, tant il le tenait fortement serré.
— Allons! en route, brave femme, dit Jolyot,
voilà vos enfants; dépêchons-nous de partir, si vous ne voulez pas qu’il leur arrive mal comme à leur père. Les papistes sont rentrés chez eux; mais ils pourraient bien avoir un remords de conscience et revenir sur leurs pas.
Bethsabé obéit machinalement à la voix du veneur ; elle chargea, comme d’habitude, deux enfants sur son dos, en prit ensuite deux autres dans ses bras, et, conservant à peine sa raison, s’éloigna rapidement sur les traces du char funèbre, tandis que Jolyot murmurait entre ses dents : Allons, ça va bien! ça va bien ! Monsieur le baron va être enchanté de revoir le docteur; mais, du diable, si je me charge de lui conter cette histoire.