‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 60 sur 93 · L’ALERTE · texte numérisé non relu

L’ALERTE

Tantôt une molle bonace

Nous laisse jouer sur les flo(s; Tantôt un péril nous menace Plus grand que l’art des matelots.

MALHERDE.

| Pendant que cette pénible scène se passait dans le village, Aymé Verd avait conduit jusqu’au moutier Îles | religieuses de Saint-Bernard. Après avoir posé partout des sentinelles et péis toutes les précautions qu’exi- | geaient les circonstances, il descendit dans le parloir et attendit avec impatience le retour de son père, car il était bien résolu à repartir la nuit même pour aller

trouver au point du jour le comte de Sassenage. Mais il comptait, comme on dit, sans son hôte, car le vieux chevalier s'étant attablé avec Placide Gouttenoire devant une dame-jeanne et ayant entamé le récit de ses campagnes, oublia bientôt son fils et les religieuses qu'il lui avait données à garder. Une bonne heure s’écoula sans que le jeune gentilhomme vit paraître le baron de Rochelerpt. Genest et le frère Philibert, lassés de faire le guet, s'étaient endormis tous les deux dans un coin de la salle. Notre ami lui-même, cédant à la fatigue d’un long voyage, finit par s’envelopper dans son manteau et se coucha'sur un banc de chêne, après avoir recommandé au soldat qui montait la garde près de là de l’éveiller aussitôt que le seigneur montagnard serait arrivé au couvent.

Il reposait depuis quelques instants, les yeux à demi fermés, dans cet état d'esprit et de corps qui n’est ni la veille ni le sommeil, lorsqu'un léger bruit vint frapper son oreille. Il lui sembla en même temps qu’une ombre blanche se penchait vers lui et l’appelait par son nom. La voix qui lui parlait ne lui était pas inconnue; il croyait apercevoir au milieu d’un vague crépuscule des traits qui lui étaient chers, mais il attribua cette double illusion à un de ces rêves décevants qui nous viennent par la porte d'ivoire pendant les premières heures du repos. Dans cette persuasion, il n’osa secouer entièrement-le sommeil, de peur que la vision ne s’évanouît dès qu’il voudrait en appeler au témoignage de ses sens. Cependant la même voix l’appela de nouveau, et une main légère se posa sur son épaule. Aymé se leva aussitôt sur son séant et aperçut alors une des bernardines debout près de lui, les mains jointes et le voile entr'ouvert; mais cette fois le sort

AYMÉ VERD. 19 capricieux ne l'avait pas trompé; C'était bien mademoiselle de Sassenage qui venait de lui apparaître. Avant qu'il eût eu le temps de revenir de sa surprise, la jeune fille jeta un regard inquiet autour d'elle, et, se penchant vers lui, le pria de la suivre; puis, sans attendre une réponse, elle sortit du parloir, traversa rapidement les corridors sombres et silencieux, et arriva dans une des cours principales du monastère. La June, à son déclin, éclairait les arceaux du cloître et les dalles couvertes de lianes rampantes et de mousse, car le couvent était abandonné depuis plusieurs mois, les habitantes ayant gagné, dès le commencement de la guerre, une contrée moins dangereuse.

— Messire, dit Blanche avec émotion lorsque Aymé Verd arriva près d’elle, vous devez trouver bien étrange la démarche que je fais en ce moment, et peut-être m'accusez-vous déjà avant de m'avoir entendue.

— Moi vous accuser! s’écria vivement le jeune gen: tilhomme; à coup sûr, Blanche, vous n'avez pas besoin qu'on vous défende, mais vous pouvez croire que je verserais mon sang s’il le fallait pour punir l’audacieux qui oserait prononcer votre nom sans garder tout le respect qui vous est dû.

— Oh! reprit mademoiselle de Sassenage avec un léger sourire, car elle se rappelait encore les soupçons qu'Aymé avait fait peser sur elle dans la maison du bonhomme Roc, je sais par expérience que vous êtes prompt à accuser et à juger vos amis; mais, ajouta-telle aussitôt d’un ton plus sérieux, je ne suis pas venue, messire, pour vous adresser des reproches et vous rappeler un temps déjà éloigné et que nous devons oublier tous les deux. Un soin plus grave m'a amenée près de vous, et je dois me hâter de le remplir.

Après avoir parlé ainsi, Blanche demanda au jeune gentilhomme s’il connaissait bien le moine qui dormait ence moment dans le parloir et qui lui servait de guide. — Je ne l'ai vu que deux fois en ma vie, répliqua Aymé, et je sais à peine son nom.

— Eh bien! messire, reprit Blanche, gardez-vous de cet homme. J'ignore pour quelle raison il vous accompagne, mais j'ai lieu de penser que ce n’est pas le simple hasard qui l’a rapproché de vous.

— 1] me sert, en effet, de guide, dit Aymé avec hésitation, car il craignait que Blanche ne pénétrât ie but de son voyage.

— Et où vous conduit-il, grand Dieu! demanda la jeune fille.

Aymé fut obligé de recourir à un détour pour répondre à cette question, Il prétexta une mission dans le Viennois, et ajouta que le frère quêteur, connaissant tous les chemins du pays, ne pouvait manquer de luj être utile; mais B'anche ne fut pas satisfaite de cette explication. Sous la robe du moine elle avait reconnu Philibert qu’elle avait vu à Montmaur parmi les gens du comte de Sassenage, et elle ne doutait pas qu'il ne fût chargé par son maître d'attirer le jeune homme dans quelque piége. Elle supplia donc ce dernier de se séparer de son dangereux compagnon, et de se méfier de ses promesses,

— Ne m'en demandez pas davantage, messire, ajoutat-elle en se couvrant le visage de ses mains, je n'aurais pas la force de vous répondre; mais, au nom du ciel, soyez prudent et souvenez-vous que la trahison suit partout vos pas. C’est le dernier avis que vous donnera sans doute une amie qui eût voulu vous protéger toujours contre vos persécuteurs, mais qui, désor-

AYMÉ VERD, xl mais, ne pourra et ne devra protéger personne, si ce n'est par ses vœux et par ses prières.

— Blanche! s’écria Aymé Verd frappé de l'accent avec lequel mademoiselle de Sassenage avait prononcé ces dernières paroles, répondez-moi, de grâce! que voulez-vous dire?

— Ge voile que je porte, messire, repartit la jeune fille d'une voix émue, ce voile doit vous instruire suflisamment. Je puis encore le soulever sans crime aujourd’hui, mais bientôt il s’abaissera sur ma tête pour ne plus-se relever. Oui, messire, je vais dire adieu au inonde, je vais me retirer dans un couvent. Mais ne me plaignez pas, car j'ai bien peur que Dieu ne voie point un sacrifice dans ma résolution. Le monde, ajouta Blanche en rougissant, n’a peut-être pas pour moi tous les charmes qu'il a pour d’autres, et je sens bien que je n’y aurais mené désormais qu'une vie triste et douloureuse. J'étais née, il est vrai, Pour être heureuse et contente; ma gaieté allait souvent jusqu'à la folie; mais le temps où je riais de la sorte est bien loin, et je suis sûre qu’il ne reviendra pas.

— En par'ant ainsi, Blanche s’eflorçait de retenir les larmes qui roulaient dans ses yeux. Bientôt les sanglots étouffèrent sa voix, et elle se mit à pleurer $aus pouvoir prononcer une parole. Aymé Verd, qui la contemplait en silence, ne tarda pas à se laisser

gagner par l'émotion; il baissa la tête, et une larme brûlante vint rouler sur sa joue. Jamais mademoiselle de Sassenage ne lui avait semblé plus belle ni parée de grâces plus touchantes, jamais il n'avait senti pour elle un plus vive affection.

— Ah! Blanche! Blanche! murmura:til, pourquoi vous ai-je connue?

Notre ami n’en put dire davantage; il sentait son cœur oppressé et comprenait bien qu’il devait renfermer en lui-même sa douleur qui était prête à déborder. Les deux amants gerdèrent donc le silence, mais ils n'avaient pas besoin d'échanger leurs pensées pour savoir ce qui se passait dans l’âme l’un de-lautre. Ils comprenaient tous les deux qu'ils allaient emporter, en se séparant, les mêmes regrets et les mêmes souvenirs, Enfin Aymé, surmontant son trouble, demanda à la jeune fille comment elle avait quitté le château de Montmaur et si elle y avait laissé la vieille baronne. Blanche répondit avec simplicité que sen cousin Renaud avait pressée avec une telle force d’abjurer la religion romaine, qu'elle avait cru devoir fuir cette persécution intolérable en quittant le manoir. Elle s'était retirée, d’après les conseils même de sa tante, dans un couvent @e bernardines et se disposait à y prendre le voile lorsque le temps de son noviciat serait achevé.

Après avoir donné ces explications qui lui rappelèrent à la fois ses devoirs et les promesses qu’elle s'était faites à elle-nième, mademoiselle de Sassenage renouvela à Aymé ses recommandations au sujet de Philibert; puis, saluant le jeune gentilhomme, elle s’éloigna d'un pas rapide comme si elle eût craint de laisser lire davantage dans son cœur en prolongeant encore cette entrevue. Aymé la suivit des yeux sous les arceaux du cloître tant qu'il put apercevoir les plis flottants de sa robe blanche ; mais bientôt il Ja vit disparaître dansle lointain et se résigna à reprendre le chemin du parloir.

Lorsqu'il arriva dans la salle, son premier soin fut d'appeler le moine afin de l’interroger et de pénétrer autant que possible le mystère qui entourait cet

AYMÉ VERD, 23 homme. 11 se promettait de le faire garder à vue de manière à ce qu'il ne püt s'échapper. A son grand étonnement, il ne le trouva plus dans le coin où il l'avait laissé dormant, en apparence, d’un bon somme. Il éveilla aussitôt Genest et lui demanda des nouvelles du frère Philibert, mais le montagnard ne put rien lui apprendre, si ce n’est qu’il venait de voir en rêve une chèvre noire avec des cornes rouges, ce qui était le plus mauvais présage qui se pût présenter. Aymé laissa son valet continuer ses commentaires sur les songes, et reprit sa promenade silencieuse au milieu de la salle, en remarquant avec une surprise non moins vive et une certaine inquiétude que son père n’était pas encore arrivé au couvent.

Il arpentait ainsi le parquet depuis deux grandes heures, et le jour commençait à blanchir les vitraux de la salle, lorsqu'il entendit tout à coup frapper violemment à l'entrée principale qui était située à peu de distance du parloir. 11 courut aussitôt vers la porte, pensant que c'était le baron de Rochelerp qui paraissait

. enfin; mais déjà la sentinelle avait tiré les verrous, et -une vieille femme yêtue en pèlerine, tenant son bourdon

# à la main, était entrée dans la cour. Elle semblait fort agitée et harassée de fatigue; enfin, lorsqu'elle eut repris haleine, elle s’écria d’une voix forte quoique un peu enrouée : É

— Allons ! haut le pied ! haut le pied, les enfants du

bon Dieu! voilà ces damnés huguenots ! Haut le pied !

ils viennent de tous les vents comme les mauvaises maladies. Allons ! dépêchons-nous et n'ayez pas peur. Foi de Madeleine! si ces coquins vous assassinent , vous irez droit au ciel et ous y aurez une bonne place à côté de monsieur saint Maurice,

2h AYMÉ VERD.

Aymé Verd, en entendant ces mots, franchit le seuil de la porte et aperçut en effet une troupe de calvinistes qui venait de passer le pont ; une troupe du même parti, mais beaucoup plus nombreuse, descendait dæ haut d’une colline située sur l’autre bord de l'Isère. 11 n'y avait pas de temps à perdre. Le jeune gentilhomme rentra aussitôt, ordonna de sonner le boute-selle, et pria ensuite la pèlerine de lui dire en peu de mots ce qu'elle avait vu.

— Ge que j'ai vu, messire ? dit Madeleine; j'ai vu l'enfer déchaîné ; j'ai vu deux frères qui marchaient l'un contre l’autre pour se battre comme le grand saint Michel contre Satanas. Si vous êtes allé à Notre-Dame d'Embrun, mon gentilhomme, vous avez dû apercevoir cette bataille sur les vitres, à gauche en entrant.

— Que voulez-vous dire ? demanda Aymé. Êtes-vous folle?

= Non! non! je ne suis pas folle, reprit Madeleine; il est vrai que j'ai porté sur mon dos la folie de bien des fous dans ma pauvre vie, mais le cavalier et la monture ne sont pas la même bête, quoiqu'ils voyagent de compagnie; ainsi vous POUVEZ m'en croire. M. Gaspard de Montmaur, un brave jeune homme, la peste des parpaillots , est sorti ce min avant le jour pour aller danser une bourrée avec son scélérat de frère qui arrive du côté de la plaine avec toute sa légion de diab'es. Par malheur, ce digne garçon, que Dicu protége, n’a laissé au village que quelques hommes pour garder les malades, ‘et vous allez avoir sur les

bras deux ou trois bandes de’parpaillots qui ‘passent l'eau en ce moment, Mais je n'ai pas le temps de m'arrêter davantage, mon enfant; j'ai un réméage pour Chatuzanges; bien le bonsoir!

— Holà! bonne femme, s'écria un cavalier, Chatuzanges est aux huguenots; vous allez vous prendre aux filets comme une vicille pie qui à perdu ses deux yeux et qui trotte à l'aventure.

— Bah! bah! dit la pèlerine, quand le baron lui-même y serait avec ses grandes dents et ses cornes, <royez-vous que mes pratiques aient le temps d'attendre?

À ces mots, Madeleine s’éloigna à grands pas, en répétant son refrain accoutumé. La seule pensée d’une lutte prochaine entre les deux fils de madame de Montnraur avait fait frémir Aymé Verd. Il demeura un moment indécis, car il se demandait s’il n'était pas possible de prévenir un si triste événement en courant sur les traces de Gasperd et en l’arrêtant de gré ou de force; mais le son des trompettes qui arrivait distinctement jusqu’au monastère lui rappela qu’il n’était pas maître de choisir la direction qu’il allait prendre. Déjà les cinquante cavaliers de l’escorte étaient rassemblés dans la cour. 11 se mit à leur tête après en avoir détaché un petit nombre qui devait servir de garnison au couvent en cas d'attaque imprévue. La première personne qu'il rencontra lorsqu'il eut passé le pontlevis fut le châtelain de Beauséjour qui accourait à toutes brides, suivi de maître Gaschet monté sur son âne et Ge trois gendarmes sous la euirasse desquels il était aisé de reconnaître les trois valets de ferme qui composaient la maison de messire Josserand.

— Où allez-vous ainsi, mon jeune mi? s’écria le châtelain qui, dans le péril commun, oublia noblement sa rancune ; où est votre père? Je suis désolé: ce jeune Gaspard de Montmaur, que je n’ai pas voulu suivre dans son expédition criminelle, m'a emmené

26 AYMÉ YERD.

tout mon monde, et vous voyez ma compagnie réduite à mon portelance et à ces trois chevaliers qui seuls me sont restés fidèles. Cependant il serait bon de donner la chasse à cette bande de huguenots qui s’achemine vers le village et va tout mettre à feu et à sang.

Aymé Verd ne dédaigna point l’avis du vieux gentilhomme. 11 avait songé lui-même à diviser sa compagenie en deux troupes, dont l’une défendrait la tête du pont contre le corps de caïvinistes qui descendait vers l’Isère, tandis que l’autre irait combattre la bande qui avait déjà franchi le fleuve. J1 donna donc une vingtaine de ses cavaliers à M. de Jarniost qui, malgré tous les travers que lui connaît le lecteur, n’en était pas moins digne de commander à ces braves gens, ct se dirigea ensuite en toute hâte vers le poste périlleux qui lui était réservé. Lorsqu'il y arriva et qu'il eut fait mettre pied à terre à ses hommes, les ennemis pénétraient déjà dans le chemin creux qui venait aboutir à la passerelle. Ils s’avançaient en bon ordre et avec précaution, car ils s’attendaient à éprouver une résistance sérieuse. Aymé ordonna à sa pelite troupe de les laisser arriver jusqu’à une demi-portée de. mousquet et de les recevoir par un feu bien nourri. Grâce à cette mesure, la première décharge arrêta les calvinistes, mais bientôt ils reprirent leur élan, et, animés par leurs chefs, se précipitèrent, en hurlant ün cantique, vers la faible redoute qui protégeait l'entrée du pont. Le combat s'engagea alors avec toute la violence qui signale d'ordinaire une semblable rencontre. La haine profonde que se portaient les soldats des deux partis augmentait encore limpétuosité de l'attaque et l'acharnement de la défense. Des deux côtés on ne semb'ait disposé à céder la place que lorsque le der-

AYMÉ VERD. 27 nier homme serait tombé sur la terre eusanglantée. Les catholiques étaient, à beaucoup près, moins nombreux que leurs adversaires, mais ils avaient l'avantage de la position, et Genest, tout en distribuant à groite et à gauche de grands coups d’espadron, ne cessait de répéter que si le baron de Rochelerpt et quelques robustes gaillards de la même trempe pouvaient tomber tout à coup du ciel pour aider son jeune maître, les parpaillots seraient bientôt à veau-de-route et décamperaient comme les chiens qui ont fait mauvaise garde, et qui portent en récompense, au bout de la queue, une lanterne ou un bouchon de paille enflammé.

Quoi qu’on puisse penser de cette forfanterie montagnarde, l'issue de la lutte était moins douteuse lorsque Aymé Verd, qui combattait bravement dans le lieu le plus exposé, aperçut au milieu des huguenots un personnage qu'il ne s'attendait guère à y voir; c'était le comte de Sassenage, le même homme qu'il avait cherché si longtemps et qu'il croyait caché, à cette heure, derrière les murs de Saint-Donat. La vue de l'assassin de Ponce IV produisit.sur notre ami un tel effet, qu’il sentit sa main trembler et tout son sang refluer avec violence vers son cœur. Mais ce n’était pas la crainte qui lui causait une semblable émotion; car oubliant aussitôt toute prudence, il abandonna le poste qu'il occupait, et se précipita à travers les rangs des calvinistes vers le hautain gentilhomme qui, monté sur un cheval fougueux, commandait l’attaque du pont.

— Par Notre-Dame des Neiges! s’écria Genest, qui ne pouvait s'expliquer la conduite de son maître, arrêtez-vous, messire! Autant vaudrait se jeter dans le torrent du haut de la grande tour de Rochelerpt. Al-

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