‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 61 sur 93 · PU OS · texte numérisé non relu

PU OS

lons! le voilà sourd comme notre juge châtelain, qui prononce ses jugements avant que les parties aient seulement ouvert Ja bouche. 11 va se faire écharper, sacredieu! Je savais bien que ceite maudite chèvre noire nous porterait malheur.

En achevant ces mots, Genest s’élança à son tour au milieu de la mêlée afin de dégager Aymé Verd où de mourir avec lui. Déjà notre héros s'était fait jour jusqu'à Humbert de Sassenage, avait brisé du premier coup le heaume d'acier qui lui couvrait la tête, et le poussait avec une telle vigueur que le comte recula bientôt en blasphémant, tandis qu'une sueur froide couvrait son front. Mais Aymé Verd ne put profiter de cet avantage; il se vit assailli au même instant par les aventuriers qui accompagnaient le vieux seigneur, et qui, ayant reconnu leur jeune ennemi, s’apprêtaient à lui faire payer cher limprudence qu'il venait de commettre. Ils étaient si nombreux et le pressaient de telle sorte, qu'il lui devint impossible de faire manœuvrer son épée. Les uns lavaient saisi à bras-le-corps, les autres s'étaient jetés sur ses armes, d’autres cherchaient à le renverser. Le valet montagnard, cerné lui-même par une demi-douzaine de calvinistes, essaya vainement de s'ouvrir un passage jusqu’à son maître. Lorsqu'ii eut réussi à se délivrer, Gontran et ses camarades entraînaient le jeune gentilhomme loin du champ de bataille en poussant des cris de triomphe, et le comte de Sassenage les suivait après avoir ordonné à VPun dé ses lieutenants de continuer le combat.

En ce moment le baron de liochelerpt et Placide Gouttenoire, que le bruit de Ja mousqueterie était allé surprendre dans la taverne où ils devisaient encore joyeusement, sortirent du village et s’avancèrent au

pas de course vers le bord de Fisère, Les deux amis, tout en agitant diverses questions d'art militaire et de théologie, avaient vu les heures couler aussi rapidement que le vin de Mercurol dont ils s'étaient fait servir successivement dix ou douze grandes pintes.

— Ventre-mahom! s'écria Hugues Verd en voyant au loin les deux troupes qui étaient encore aux prises, nous avons bu une bouteille de trop, j'en ai peur, sire clerc. Qu’'apercois-je -bas ? Ne sont-ce pas mes gendarmes ? Vive Dieu! si nous ne nous hâtons, nous arriverons tout juste pour assister à leur déroute.

— Par saint Thomas! criait de son côté le bachelier, comme si les catholiques eussent pu l'entendre ; tenez bon, braves gens! nous allons voir si les drôles ont la peau plus dure que les carabins de Montpellier. Mais que dites-vous là, pie pater? Vous vous trompez, les huguenots quittent la partie; n’en voyez-voxs pas une troupe qui bat en retraite? Æf nunc fugiunt Danai, les parpaillots décampent, j'en suis sûr. Vous pouvez en croire un homme qui s’est toujours fait honneur de réunir trois perfections essentielles au bien-être de l'homme; à savoir : bon pied, bon @&it et belle dent, pes, oculus, densque mirabilis.

— Mille tonnerres! interrompit le vieux Hugues, il me semble que j'aperçois, au milieu de la bande qui s'éloigne, une plume blanche et une cote de mailles dorée, sire clerc? Que la peste nr'étoulfe ! c'est mon cher fils qu'ils ont fait prisonnier. Ah! tripes du diable! voilà dix pintes qui vont me coûter cher!

En parlant ainsi, le vieux chevalier enfonça ses éperons dans les flancs de Rosamonde, qui, redoublant de vitesse , arriva bientôt à l'entrée du pont, Mais les catholiques, privés de leur chef, n'avaient pu soutenir

plus longtemps le choc de leurs adversaires. Le gentilhomme montagnard les vit accourir à lui à toutes jambes, dans le plus grand désordre. Il se jeta au-devant d'eux pour les rallier, mais il ne put y réussir, quoiqu'il frappât de son épée tous ceux qu'il pouvait atteindre. Enfin, il allait se trouver seul en face des calvinistes qui se précipitaient eux-mêmes sur les pas des vaincus, lorsqu'un choc épouvantable ébranla le pont tout entier jusque dans ses fondements. Deux arches et un pilier venaient de sauter avec un bruit semblable à celui du tonnerre, et en emportant ceux d’entre les hugucnots qui étaient les plus acharnés à la poursuite des catholiques. Rosamonde effrayée se cabra aussitôt et recula sur les pieds de derrière jusque vers la rive, malgré les efforts de son cavalier.

Celui-ci, voyant que la route qu'il voulait prendre était désormais impraticable, ne sut d’abord à quel parti s'arrêter pour rejoindre son fils. L’Isère gonflée, comme nous l’avons dit, par la fonte des neiges, coulait à pleins bords, et il y avait pour ainsi dire de la folie à songer seulement à la traverser. Le vieux Hugues suivit le cours de la rivière comme s’il eût espéré trouver de la sorte un endroit guéable. Partout les eaux furieuses offraient une barrière insurmontable au plus hardi cava!ier. Cependant la troupe qui emmenait Aymé Verd commençait à disparaître dans le lointain. Le baron n’y put tenir plus longtemps. Il tourna bride, et serrant les flancs de sa monture, chercha à la faire entrer dans le courant, bien décidé à braver cent fois la mort plutôt que de se laisser enlever à sa barbe et sous ses veux celui qu'il se plaisait encore à appeler son cher fils; mais Rosamonde s'arrêta le cou tendu, les narines ouvertes, avec cette terreur instinctive de l'animal qui

AYMÉ VERD. ôl | devine ua danger. 11 fallut que le vieux gentilhomme employât toutes les ressources de ses poumons pour la déterminer à se jeter dans les flots. A la fin elle | parut se résigner et partit au grand trot en poussant | un hennissement. Au même instant le bachelier arri- | vait sur le bord du fleuve.

| — Par saint Thomas, dit-il, attendez-moi, messire, | et prenez-moi en croupe, ou il me faudra aller cher- | cher à tous les diables un bateau pour passer la rivière. | Mais le baron avait trop à faire pour s'occuper de | son ami. Grâce au poids qu'elle portait, Rosamonde | avait peine à lutter contre le courant, et vingt fois elle fut sur le point d’être submergée avec son maître. Le | vieux chevalier, les yeux fixés sur la rive et tenant les | brides hautes, la poussait à grands cris à travers les | flots et ne la laissait pas respirer. Enfin, après une lon- | gueet pénible traversée, ilsarrivèrent sur l'autre bord; | mais à pcinele généreux coursier eut-il touché la grève, qu'il s’abattit des quatre fers et roula sur le sable.

—Ventre-mahom! s'écria Hugues Verd, te lèveras-tu, pécheresse? Marcheras-tu, fainéante? Veux-tu laisser tuer notre enfant?

A cette voix, Rosamonde essaya de se relever, mais elle retomba lourdement sur elle-même. Hugues Verd était furieux; il se dégagea des étriers et assena deux ou trois coups de lance à l’animal rebelle; mais la pauvre bête ne bougea pas. Elle attacha seulement les yeux sur son maître comme pour lui reprocher sa dureté, et resta immobile. À cette vue le vieux Hugues sentit sa fureur s’évanouir; il se pencha sur Rosamonde.

— Est-ce pour tout de bon, la belle? dit-il; allons! du courage! Que penserait Flamand le cheval à Brissac, s’il te voyait reculer à la deine? Ventre-mahom! n'avons:

nous pas traversé le PG et l'Adige comme de petits ruisseaux? Y a-t-il un torrent qui nous ait jamais arrêtés quand nous fuyions maître Bonnefoy et ses confrères? Allons! hop! hop!

Mais Rosamonde ne devait pas aller plus loin. Le | dernier effort qu’elle avait fait, en traversant le fleuve, | avait épuisé le reste de ses forces. Le baron s'assura | bientôtqu'elle n'avait plus que quelques instants à vivre. |

— Jour de Dieu! dit-il, en essuyant avec son gan- | telet une grosse larme qui lui échappa maleré lui, voïà mon plus ancien et mon meilleur compagnon qui s'en va. Pauvre Rosamonde! il faut que je Ja quitte, pourtant, elle qui ne m'a jamais quitté, elle qui n’a craint de sa vie ni les Espagnols, ni les huissiers, ni les huguenots! I] faut que je la quitte, mordiea! et que je la laisse mañger par les corneilles.

En disant ces mots le baron tout ému embrassa Ja vicille jument comme on embrasse un ami qu'on n’espère plus de revoir, et reprit sa course en faisant tout haut le panégyrique de la défunte; mais la pesanteur de son armure gênait évidemment sa marche, ct, quoiqu'il ne voulût pas se l'avouer à lui-même, il ne lui était guère possible de rejoindre ainsi les aventuriers. Heureusement il aperçut maître Prunelle qui, monté sur un paisible palefroi, s’acheminait au petit trot du côté du pent de Sorbiers. Le digne apothicaire voyageait ainsi depuis quatre mois pour le bien de l'humanité souffrante ; pour parler plus clairement, il accompagnait à travers champs les bandes armées, entrait à leur suite dans les villages et vendait aux blessés de tous les partis des onguents et des remèdes « à des prix très-modérés,»disait-il, ce qui, disait-on, ne l'empêchait pas de faire de très-gros profits, Quoi

AYMÉ VERD. 33 quil en soit, ayant appris dans ses voyages que le ù baron payait ses dettes, du plus loin qu'il le vit il ôta son chapeau, et l’abordant avec toute la civilité d'un % créancier qui espère toucher enfin le montant de son 4 mémoire, lui offrit poliment ses services.

—Yentre-mahom! répondit Hugues Verd en examinant tour à tour la bête et le cavalier, c’est le ciel qui t'envoie. Tu as justement entre les jambes le baume

| qu'il faut à ma blessure.

— Dubaume? ditl’apothicaireendressantles oreilles oui, messire, j'en ai du baume, et du meilleur. C'est moi-même qui l'ai composé avec des plantes cueillies avant l'aube, et d’autres cucillies à l'heure de minuit,

% sur les plus hautes montagnes de la Vallouise et du © Chamsaur. Il guérit toutes les plaies, excepté ceiles de Vâme, que le temps:seul peut guérir. Quant à cederner remède, j'en tiendrais bien aussi, car ma boutique est LE mieux montée que l'officine de Citeaux; mais j'ai eu % beau chauffer mes alambics, jen’ai pas encore trouvé | Je moyen de renfermer le temps dans des fioles pour le vendre à mes pratiques. La, la! ne vous impatientez pas, sire chevalier; l'impatience donne la fièvre; la fièvre brûle le sang et envenime les blessures. Ne vous impatientez pas, je suis à vous.

En parlant ainsi maître Prunelle qui croyait fermement que le vieux chevalier était véritablement blessé, douce illusion que pourront seuls comprendre les di£ciples du centaure Chiron, s'il s’en trouve parmi n0$ lecteurs; maître Prunelle, disons-nous, mettait pied à terre et s’empréssait de fouiller dans ses sacoches pour en retirer quelque panacée. Mais il n'eut pas plutôt vidé les étriers que le baron sauta lestement sur Ja selle, saisit la bride, piqua des deux et s'élança de nou-

oh AYMÉ VERD.

veau à la poursuite de Sassenage, laissant courir sur ses traces et s’égosiller le malheureux apothicaire qui, pour ne pas tout perdre, le conjurait de lui rendre au moins ses drogues, ses herbes et ses emplâtres,

ee Ce on. |

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