JEAN RACINE
Nous allons maintenant conduire le lecteur dans le triste réduit où, d’après les ordres du baron, l’'aventurier avait renfermé notre héros. C'était une espèce de casemate de vingt pieds carrés environ, où le jour arrivait eue par une fente étroite pratiquée dans l’épaisseur du mur. Mais, comme cette ouverture était située au sud-ouest, et que le soleil était en ce moment au plus haut de sa course, il régnait dans la geôle assez de clarté pour en diminuer ou, peut-être, pour en augmenter l'horreur. La voûte en était si
basse, qu'on pouvait à peine s'y tenir debout; elle exhalait cette odeur de salpêtre qu’on respire dans les lieux froids et humides. Le faible rayon de soleil qui, chaque jour, pendant quelques heures, animait, dans cet obscur cachot, des millions d'atomes, avait fait germer sur les parois du nord une mousse verdâtre. Mais si quelque moucheron imprudent venait parfois égarer son vol au sein de ce tourbillon lumineux, il ne manquait pas d'aller se prendre dans les piéges que lui avaient tendus de tous côtés des araignées noires et velues, La paille, étendue sur le carreau, était si menue, qu'on voyait bien qu’elle n’avait pas été renouvelée depuis longtemps. Du reste, à l'exception d'une cruche de grès qu'on apercevait dans un coin, elle constituait tout le mobilier du logis. Un tel lieu, il est facile de le croire, n’était pas fait pour inspirer à ses hôtes des idées gaies. L’archer put donc s’y livrer tout à son aise à la mélancolie de ses réflexions.
Nous n'avons pas besoin de dire que cette mélancolie prenait sa source moins dans la perspective d’une mort prochaine et inévitable que dans le souvenir des scènes affreuses auxquelles Aymé avait assisté depuis quelques mois, dans un sentiment profond des maux qui désolaient son pays, et dont il était impossible de prévoir le terme. Il arrive un moment dans les guerres civiles où la vie devient, en quelque sorte, un fardeau pour les âmes nobles et généreuses. Ce moment est celui où les honnêtes gens, non-seulement ne peuvent plus faire le’bien, mais encore ne peuvent plus empécher le mal. Alors un amer découragement s'empare d'eux, et s’ils ne vont pas d'eux-mêmes au devant du coup qui les menace, ils l’attendent avec calme et le
reçoivent avec joie. Telle était à peu près la situation d'esprit de notre jeune ami. L'incertitude où il était sur le sort de Blanche, sur celui de son père et de tous ceux qu’il aimait, ajoutait encore à sa tristesse. Mais ne voulant pas se montrer faible à l'heure suprême, il s’efforcait d'écarter de lui ces images chéries, afin de s'occuper exclusivement des pensées de l'éternité. JI réussit même, car il était doué d’une volonté ferme, à éteindre dans son cœur toute idée de ressentiment et de colère, abandonnant à Dieu le soin de rechercher et de punir les meurtriers de sôn père.
Lorsqu'il sortit de sa rêverie, le jour commençait à baisser. Le rayon de lumière qui pénétrait dans la prison s'était promené sur les murs comme une aiguille d'or sur un cadran sombre, servant à marquer la fuite du temps, et non à mesurer sa marche; il jouait encore à la voûte sur une toile d'araignée. Aymé quitta le grabat sur lequel il s'était jeté, et qui avait fatigué plutôt que reposé ses membres, et, s’'approchant de la meurtrière, jeta les yeux sur la campagne, Autant qu'il put en juger à la longueur des ombres que projetaient les arbres, à l'éclat pourpré de la rose d’une vieille église champêtre qu’on apercevait dans le lointain, il devait être environ huit heures du soir. Il y avait six heures qu'il était détenu dans cet affreux cachot, et l'on faisait si peu de cas du temps qui lui restait à vivre, qu'on avait entièrement oublié de lui apporter de la nourriture. N'ayant aucun moyen de se faire entendre au dehors, sachant bien que le bruit de sa voixeût expiré sans écho entre les froides murailles qui le renfermaient, il se résigna à attendre le bon plaisir du geôlier ou celui du bourreau, prêt à accueillir l’un où l’autre de ces deux honorables personnages avec le
s - © AYMÉ VERD.
même empressement. Il resta debout à la place où Îl se trouvait, admirant, à travers la meurtrière, la plaine de Valence, les côtes du Rhône, les montagnes du Vivarais, qu'embellissaient les teintes dorées du couchant. La nature ne paraît jamais plus belle à nos yeux qu'à l'instant où nous croyons que la vie va nous échapper, et que nous ne jouirons bientôt plus de la vue de ces admirables scènes sur lesquelles nous jetions la veille un regard indifférent. Aymé, qui, du reste, avait toujours été plus sensible à Ja beauté d’un paysage que ne le sont ordinairement les gens de guerre, s’oublia done involontairement dans la contemplation du tab'eau qui s’offrait à lui, et il n’eût pas changé de position jusqu’à ce que la nuit l’eût entièrement couvert de ses voiles, s’il n’eût entendu tout à coup à son oreille une voix qui le fit tressaillir jusqu’au fond du cœur.
— Ventre-mahom! est-ce toi, mon fieux? dit cette voix que le lecteur reconnaîtra sans doute à son tour.
Aymé se retourna vivement et se jeta dans les bras du vieux chevalier.
— Quoi! c’est vous, mon père, lui dit-il avec émation. Mais comment vous trouvez-vous ici? Comment y êtes-vous venu ?
— Par la sambleu! je n’ai pas passé par la fenêtre. attendu qu’il n’y en a point; je ne me suis pas glissé à travers le trou de la serrure comme le diable qui va tenter une nonnain dans sa cellule. Je suis entré ici comme un gentilhomme doit entrer partout, à savoir | par la porte et le front levé, à telles enseignes, mordieu! que j'ai bosselé mon casque à cette voûte, chose fort désagréable; mais, sur mon âme! j'aurais mieux aimé m'y briser le crâne que de te trouver là.
Aymé ne répondit pas; mais, de son côté, comme
AYMÉ VERD. 55 on le pense bien, quelque plaisir qu’il eût à serrer la main au vieillard qui avait pris soin de son enfance, il eût voulu, en ce moment, le voir bien loin de lui. Néanmoins le père et le fils, car ils n'avaient pas cessé de se donner l’un à l’autre ces deux noms, s’embrassèrent encore une fois et s’assirent sur la paille pour causer plus à l'aise, attendu que la taille gigantesque du chevalier le forçait à se tenir, comme il le disait lui-même, dans la posture gênante d’un huissier qui présente un exploit à un débiteur. Ils se racontèrent mutuellement leurs aventures, comment ils étaient tombés au pouvoir de l'ennemi. Le lecteur connaissant déjà ces détails, en ce qui concerne notre héros, nous n’y reviendrons pas. Quant à Hugues Verd, son récit dura près d’une demi-heure; mais en le débarrassant de quelques « ventre-mahom! » de plusieurs sages rétiexions sur le maniement des armes, d’un certain nombre d'observations morales à l'usage de la jeunesse, en un mot, de tous les accessoires dont le bon chevalier avait coutume d’orner ses discours, nous pourrons le donner ici en très-peu de lignes. A la vérité, notre narration ne contiendra guère que ce résidu qui reste au fond du creuset, après cetie espèce d'opération que les savants nomment l'anatyse, et qui consiste à détruire la forme, la beauté, la couleur et les autres attributs dont la nature a doué un corps, pour n’en conserver que la substance c’est-à-dire ordinairement un peu de cendre ou quelque légère vapeur. On nous pardonnera, en cette occasion, d’avoir recours à un procédé qui privera certainement la postérité d'excellentes sentences qu'il nous eût été fort agréable de recueillir; mais arrivés au terme de notre tâche, nous faisons comme un capitaine au long cours
qui, ayant trop chargé son navire, et le voyant près de sombrer à l'entrée du port, est obligé de jeter à la mer de précieuses marchandises, afin de sauver le reste de sa cargaison. C’est pourquoi, coupant court à toute digression, et sans rappeler les circonstances que nous avons déjà mentionnées dans un des chapitres précédents, nous nous bornerons à dire que le chevalier Verd, monté sur le bidet de l’apothicaire, n'avait pas tardé à joindre son ennemi. Les deux vaillants champions s'étaient précipités l’un sur l’autre, l'épée à la main, et la victoire avait été assez longtemps indécise. Par malheur, au moment où Hugues Verd allait porter à son adversaire un coup d’estoc que lui avait jadis enseigné Brissac, il arriva un accident qui termina tout à coup la lutte et fit rire aux éclats le comte de Sassenage, quoique ce dernier fût sur le point de recevoir une blessure qui eût pu lui ôter pour longtemps l'envie de rire. Le cheval de maître Prunelle, nourri sans doute dans les principes d'humanité qui doivent convenir à tout cheval d’apothicaire, accoutumé à voyager dans des intentions purement philanthropiques, ce paisible coursier, disons-nous, effrayé du bruit des casques, des cuirasses et des épées, et craignant de prendre la moindre part à un meurtre odieux, s’abattit des quatre pieds, tandis que le chevalier démonté allait faire une culbute dans la poussière. Avant que le baron de Rochelerbt se fût relevé, il avait déjà sur la gorge la pointe du-fer de Sassenage:; mais, dans cette situation critique, il eût néanmoins bravement continué le combat, bien décidé à mourir sur la place plutôt que de demander quartier, si les gens d'armes protestants, qui venaient d'arriver, ne fussent parvenus à le désarmer, malgré sa résistance.
AYMÉ VERD. 57 Le comte, au lieu de tirer promptement parti de sa victoire, trouva plaisant d'envoyer son ennemi dans l'autre monde par le même chemin qu'il avait fait prendre à Aymé Verd.
Après avoir achevé cette histoire qui, en plus d'un endroit, lui fournit l’occasion de payer un rouveau tribut de regrets à Rosamonde, le vieux chevalier recommença à s’apitoyer sur Ja destinée de son fils. La douleur qu’il éprouvait de le voir si près de la mort et de ne pouvoir le sauver était si vive, qu’elle ne s’exprimait point en paroles, mais par d'horribles jurons, qui, de: temps à autre, ébranlaient les voûtes de la geôle. Aymé eut toutes les.peines du monde à lui faire envisager les choses sous un point de vue chrétien, et à lui persuader que la résignation est une des premières vertus. recommandées par l'Évangile. Il réussit cependant, par son exemple autant que par ses discours, à lui rendre ce calme et cette fermeté d'âme que l’ancien compagnon de Bayard n’eût pas perdus en face de mille morts, mais que sa tendresse pour l'enfant de son adoption avait sérieusement compromis. À la fin, le vieillard serra la main à son fils, l’assura qu’il n’ouvrirait plus la bouche sur ce sujet, et ne songerait plus qu'à mettre un peu d'ordre dans sa conscience, afin de se préparer au grand jour. En effet, il se recueillit en jui-même, et fit tous ses efforts pour fixer son esprit sur des matières qui, par malheur, avaient très-peu occupé durant le cours de sa carrière. Mais, en dépit de ses bonnes intentions, il ne réussit qu’imparfaitement dans son dessein. Son imagination, semblable à un vieux coursier qui n’a pas été accoutumé dès sa jeunesse à suivre l'impulsion que veut lui imprimer le eavalier, ne tarda pas à l'emporter dans une autre