‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 68 sur 93 · LA VEILLE D'UN BAL · texte numérisé non relu

LA VEILLE D'UN BAL

L'AMIRAL, Dites à lord Mertoun que ses gens sont à bord. Que le vent n’attend pas, qu’il faut. L’HUISSIER, portant un doigt sur sa bouche.

Sa Grâce dort.

L'AMIRAL, une heure après.

Il y va de l'honneur du roi, de sa ruine, Dites à lord Mertoun que je.

L’HUISSIER, fermant la porte.

Sa Grâce dine.

Le Premier Ministre, comédie.

Nous allons maintenant retourner à notre héros, que nous avons laissé trottant sur le grand chemin, en compagnie de maître Placide et du vieux baron de Rochelerpt. Le village d'Oullins, vers lequel il se dirigeait, est situé à deux petites lieues au-dessous de Lyon, non loin de l'endroit où le Rhône et la Saône confondant leurs eaux, n’ont plus ensemble qu'un même lit,

Et recommencent tous les jours Leurs vieilles amours,

suivant l'expression d’un ancien poëte. A l'avantage d'une bonne position en temps de guerre, ce bourg réunit d’autres agréments plus doux, et en tout temps dignes d'être appréciés par les honnêtes gens. Le

AYMÉ VERD. 103 côteau de Sainte-Foy qui le domine est un des vignobles les plus fameux de la vallée du Rhône, et son nom seul suflira pour réveiller dans l'esprit de ceux de nos lecteurs qui appartiennent à l'honorable classe des gourmets les idées les plus riantes. Qu'on ajoute à cela de grands bois remplis de gibier, un ruisseau où l'on pêche d'excellentes écrevisses, en un mot toutes les ressources et tous les plaisirs de la vie agreste, et l'on aura une idée des lieux où le hasard rassembla pour vingt-quatre heures une grande partie des personnages de notre roman.

Depuis deux mois que M. le duc de Nemours était à Oullins, ce petit village était devenu pour lui et pour son armée une véritable Capoue. Le jeune prince y oubliait amis et ennemis, ne songeait plus au siége de Lyon qu'une partie de ses troupes avait commencé, et, de peur que quelque pensée importune ne vint troubler la douceur de ces loisirs, n’ouvrait pas même les dépêches qu'il recevait de la cour. 11 y avait aux environs de son camp une douzaine de châteaux, magnifiques résidences que le voyageur admire encore aujourd'hui, à demi perdues dans le sombre feuillage des châtaigneraies. Jacques de Savoie avait trouvé là toute réunie une compagnienombreuse et choisie, composée des plus belles dames d’une province qui n’en fournit que de belles. Il passait son temps en visites, en parties de chasse, en cavalcades, vivait non en général d'armée, mais en véritable prince italien, tenant table ouverte, faisant venir à grands frais, pour plaire à quelque belle, des tapissiers, des musiciens, des baladins, des astro'ogues, et attirant à ses fêtes, de plus de dix lieues à la ronde, toutes les dames et demoiselles qui, pour entendre le bruit d’un violon où

figurer dans un quadrille, ne craignaient pas de se risquer avec une faible escorte à travers des campagnes infestées de bandes ennemies. Nonobstant ce danger, peut-être à cause du danger même, l'histoire rapporte que les gentilshommes du duc de Nemours ne manquèrent pas de danseuses. Aussi, quand Aymé Verd arriva, eut-il beaucoup de peine à trouver un gîte dans les maisons du village. Dans la première où il s'arrêta, la maîtresse du logis, qui, en tout autre temps, eût considéré comme un honneur de recevoir. chez elle un gentilhomme de si bonne mine, daigna à peine l'écouter; et comme il insistait, elle lui répondit d’un air affairé que sa maison était pleine, qu'il ferait bien, par conséquent, de se pourvoir ailleurs.

— As-tu vu, Jeanneton, dit-el!e à sa servante tandis qu’il s’éloignait avec son escorte, as-tu .vu l'équipage de ces gens-là? A cette heure, tous les intrigants du pays, tous les cadets qui n’ont que la cape et l'épée fondent ici comme des sauterelles sur le regain; mais, Dieu merci, ma maison n’est pas faite pour ces aventuriers.

Cependant nos trois amis couraient de porte en porte, essuyant partout de nouvelles rebuffades et ne rencontrant une ombre de politesse que chez les gens qui avaient encore quelque galetas à louer. Mais la courtoisie des uns n'était guère plus facile à endurer que l’impertinence des autres.

— Vat'en au diable! dit enfin Hugues Verd à l’un de ces complimenteurs. Dix écus pour une couchée! Te moques-tu de la procession? Dans un mois je vous achèterai, toi, ta vache et ta maison pour le même prix, ni plus ni moins. Tas de voleurs que vous êtes, autant vaudrait tomber entre les mains des huguc-

AYMÉ VERD. 103 nots. Ils ne vous tondraient pas plus ras. Ah! dix écus, drô!e! Plutôt, sur mon honneur, dix bonnes volées de chêne vert!

En parlant ainsi, le vieux chevalier s’apprêtait à rosser, de main de maître, l’hôtelier avide. Il fallut qu'Aymé Verd et Placide lui fissent lâcher prise et l'emmenassent de vive force. Enfin, au moment où ils désespéraient d’avoir d’autre couvert que la voûte éthérée, et d’autre couche que l'herbe des champs, ils virent sortir d’une basse-cour une troupe de cavaliers qui, après avoir pris congé du maître de la maison, s’éloigna au grand galop dans la direction du nord. Aymé s’approcha aussitôt de l’aubergste, et n'eut pas de peine à obtenir de lui qu'il leur cédàt pour une nuit, à un prix raisonnable, la place que ces gentilshommes avatent laissée libre.

— C'est pour vous obliger, dit le paysan, car ces jeunes seigneurs m'ont payé leur chambre comme s'ils devaiént l'occuper; souvenez-vous donc qu'il faudra décamper demain, à moins que ces fous ne reviennent pas et ne laissent à Lyon leurs os avec leur défroque.

Nos trois voyageurs ne comprirent pas trop ce que signifiaieuit ces dernières paroles. Mais ils avaient mieux à faire que d’en demander l'explication. Ils entrèrent, s’assirent devant une table, et le bachelier commanda à haute voix le souper. Le repas qu’on leur servit fut assez maigre, mais l'hôte s’excusa en disant que ses commensaux, avant de partir, avaient fait rafle sur toutes les provisions. Quant au vin, quoiqu’on fût au pied même des coteaux de Sainte- Foy, il était âpre et dur, les chanoines de Lyon, alors seigneurs du lieu, réservant pour leurs caves les premières cuvées des meilleurs clos. En un mot, les

choses allèrent de telle sorte, que, lorsque le festin fut terminé, maître Placide jura ses grands dieux qu’il n'avait fait de sa vie une si rude abstinence, et que les Pères du désert ne se seraient pas accommodés d’un pareil régal.

ses récriminations duraient encore, lorsque Aymé Verd, suflisamment restauré, songea à se rendre auprès du duc de Nemours, afin de remplir la mission dont il était chargé. H quitta donc la table, et, s’approchant de lhôtelier, le pria de lui indiquer la demeure du prince: Tandis que le bonhomme ouvrait la porte et montrait du doigt, à la clarté de la lune, un château qui s’élevait sur Ja colline, mais dont on n’apercevait que le faîte au-dessus des arbres, le bachelier, qui n’avait pas perdu un mot de l'entretien, se demanda ce que son jeune ami pouvait avoir à faire si tard chez Son Altesse; car Aymé avait caché à ses compagnons de route, et pour bonne cause, le motif secret de son voyage. Après y avoir réfléchi un moment, il ne douta pas que l’archer n’eût un autre but que de courir après la réalité d’un souper dont, les uns et les autres, ils n’avaient pu saisir que l’ombre. Il prit donc son bâton, et, se levant d’un air résolu, se mit en devoir de suivre Aymé Verd. Ce dernier eut toutes les peines du monde à s’en débarrasser, et n’y parvint que grâce à l'assistance du vieux chevalier.

Lorsqu'il eut réussi à dégager les pans de sa cotte de mailles des mains formidables de maître Gouttenoire, il prit, d’un pas rapide, le chemin que lui avait indiqué l’aubergiste, et arriva en peu d’instants au terme de sa course. Le château où le prince faisait sa résidence était en ce moment encombré de gens de toute sorte, valets, gentilshommes, ouvriers, qui

allaient, venaient, et paraissaient fort affairés. Au milieu de cette cohue, Aymé éprouva plus de difficulté qu'il ne s’y attendait à franchir seulement le seuil des antichambres. Son costume, qui était le même qui lui avait servi durant la guerre, et qu'il avait porté en prison, était loin de prévenir en sa faveur. Les huissiers à qui il s’adressait se le renvoyaient l’un à l’autre, si bien qu'au bout d’une heure, il se retrouva en face du premier qui l'avait accueilli, et qui, pour cette fois, daigna lui dire que s’il voulait parler à monseigneur, il ferait bien de lui demander une audience par écrit, et de se procurer ensuite un pourpoint neuf, Notre ami, en.entendant ces mots que l'huissier accompagna d'un sourire insolent, ne put s'empêcher d'entrer en colère, et de lever la main sur le faquin. Mais, au même instant, quelqu'un lui saisit le bras en éclatant de rire, et lui fit faire un demi-tour sur lui-même. Plus irrité que jamais, Avmé leva les yeux sur le nouveau venu; mais il sentit tomber son courroux, en reconnaissant un de ses frères d'armes, ancien archer comme lui dans la compagnie du baron des Adrets.

Ce jeune homme, qui se nemmait Gilbert de Chalus, était un des plus beaux fils de l’armée catholique, riche, brave, et toujours gai. I1 était vêtu, en ce moment, avec une recherche tout à fait galante, et l'on eût dit qu'il se préparait à aller au bal. Après avoir ri tout à son aise de la colère et de l'étonnement de son ami, il l'embrassa cordialement, et lui demanda des nouvelles de Gaspard. Tout en causant, il l'emmenait à travers les salles du château, vers une vaste pièce dans laquelle étaient attablés d’autres jeunes seigneurs, avec lesquels, disait-il, Aymé serait charmé de faire connaissance. Mais celui-ci s'en défendit, et assura

Gilbert qu'il était venu à Oullins pour y traiter une affaire importante, et qui ne souflrait aucun retard.

— Vraiment? s’écria Chalus, est-ce une affaire d’amour?

— Non, certes!

— Alors, c’est doncune affaire d'honneur! Tu n’auras pas un autre second que moi,

— Merci, mon ami, dit Aymé en voyant Gilbert porter la main à son épée. Ce n’est Pas un service de celte nature que je te demanderai.

— Qu'est-ce donc?

— Une bagatellé,

— Mais encore? As-tu besoin d'argent, voilà ma bourse; elle contient trente pistoles, que je viens de gagner au lansquenet, et qui seront perdues ce soir, si tu ne prends la peine de me les garder.

— C’est moins que cela, reprit Aymé. Dieu merci! je ne manque pas d'argent; ce que je te demande, c’est de me faire parler au prince à l'instant même.

Gilbert recula de trois pas.

— Peste! dit-il, et tu appelles cela une bagatelle! Mais c’est, à cette heure, l'affaire la plus difficile du monde. Tout ce que je puis faire, et il faut que ce soit toi pour que je m'y hasarde, c’est de te conduire à la porte de l'appartement de Son Altesse et de t’aboucher avec l’un des pages.

Aymé, ayant accepté cette proposition, suivit son ami à travers les nombreuses galeries du palais, et, chemin faisant, apprit de Jui que le duc de Nemours donnait le lendemain une grande fête à laquelle devait assister toute la noblesse du pays. Des courriers avaient été envoyés de toutes parts pour mander à Oullins, de trente lieues à la ronde, tous les joueurs de

AYMÉ VERD. 109 viole et de guitare qui se pourraient rencontrer. Jl n’était question, depuis huit jours, que du choix des costumes, des apprêts de la danse et des quadrilles qu'on se proposait de former.

— Figure-toi, mon cher ami, dit le vicomte de Chalus, que j'ai mis en gage ma terre de Roissieu pour me procurer une veste turque et un turban. Les déguisements sont hors de prix à Oullins; un masque de velours vaut deux écus d’or, et pas plus tard que ce matin deux de mes amis se sont battus à outrance pour une houlette et un chapeau de berger qu'ils se disputaient. L'un d'eux a reçu une estocade dans la poitrine et s’est mis au lit pour un bon mois; l’autre dansera comme un bienheureux au bal de demain;

En entendant ces mots, Aymé ne put s'empêcher de pousser un soupir. Il était loin de tirer bon augure, pour ce qui l'amenait à Oullins, de l'air de fête qui régnait dans la demeure du jeune duc; car il savait qu’il y a bien peu de grands seigneurs qui ne ressemblent au Thébain Archias, et qui, au milieu des plaisirs, ne soient disposés à remettre au lendemain les affaires sérieuses. Il ne put même cacher à son ami le sentiment qu'il éprouvait.

— Je vous avoue, Gilbert, lui dit-il, que j'aimerais mieux entendre ici le bruit des mousquets que celui des violons. Est-ce bien là la demeure d’un général d'armée, et que diraient nos ennemis s'ils pouvaient voir ce qui se passe ici?

— Qu'ils y viennent! répliqua vivement Chalus; mais vous êtes trop sévère, mon cher Caton, ajouta-t-il en riant, et vous ignorez que Vénus et les Grâces armèrentelles-mêmes À chille avant que ce vaillant héros vengeât la mortdePatrocie et mît les Troyens en déroute.

Ce souvenir mythologique n'était pas fait pour dérider le front de notre héros, qui avait encore présentes à son souvenir les scènes de désolation qui s'étaient offertes à lui sur toute la route depuis Romans.

— ]l faut que je parle au prince, dit-il à son ami, il le faut; il est impossible que les portes ne s'ouvrent pas devant moi et que.

— Tout beau, camarade, dit Chalus; si tu. étais une jolie fille aux doux yeux et à la main blanche, je crois que tu pourrais tenir un pareil langage sans craindre d'être démenti; mais comme vous êtes, beau sire, nenni-da. Du reste, tu vas en juger par toi-même. Holà! Fidelio, ajouta le vicomte en faisant un signe de tête amical à unjeune homme d’une beauté rare qui se tenait debout près d’une fenêtre, voilà un gentilhomme qufarrive de loin et qui apporte des nouvelles importantes. Je pense, bien, car'ino mio, que pour l'amour de moi vous le ferez parler à monseigneur.

— Des nouvelles! s’écria le page avec un accent italien prononcé; des nouvelles! Vraiment, est-ce possible? De quoi s'agit-il, signor mio ? D'où venez-vous? Qu'apportez-vous? Mais parlez-donc, per Bacco! avez-vous quelque petit billet de madame d’Entremont, ou bien apportez-vous la fraise de monseigneur ? Corpo di monaca! nous l’attendons cette fraise du diable, et vous êtes Je bienvenu, signor cavaliere, si vous nous l'apportez.

— ]l1 s’agit de choses plus graves, dit Aymé d’un air mécontent; car il trouvait sa dignité compromise par les hypothèses du jeune page, et commençait à supporter impatiemment les obstacles qu'il rencontrait. Annoncez à monseigneur qu'un gentilhomme venant du Dauphiné désire lui parler à l'instant même.

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— Du Dauphiné ? répliqua Fidelio en se grattant le front comme un homme qui cherche à rassembler ses souvenirs; quelles affaires avons-nous en Dauphiné ? Sur mon âme, je ne me rappelle pas la plus petite amou- rette, nous n’attendons pas le plus petit message de ce

pays; vrai, je ne sais pas du tout ce qui peut nous intéresser venant du Dauphiné.

__ Croix-Dieu! s’écria Aymé en frappant du pied le parquet, parle-tu sérieusement, drôle que tu es ? N’astu rien entendu dire du Dauphiné? Et la guerre donc, lutin d’enfer, et le baron, et les huguenots ?

— Ouf! dit le page en se bouchant les oreilles , qu’est-ce-là ? N’avez-vous pas d'autre sujet qui vous amène, signor cavaliere? Non; eh bien, Dieu vous garde, et bonne nuit.

En parlant ainsi, le page espiègle souleva une tenture et disparut aux yeux d'Aymé Verd stupéfait. Notre ami ne revint de sa surprise qu'en entendant Gilbert de Chalus se livrer à un accès d’hilarité inextinguible.

Il eut d’abord envie de se fâcher; mais il se rappela heureusement un ancien adage cité par Plutarque et que le bon Amyot traduit ainsi : ,

Point ne se fault courroucer aux affaires, Il ne leur chault de toutes nos colères.

Il laissa donc patiemment son ami exhaler sa bonne humeur, sachant que la gaieté, tout au rebours de la tristesse, est un sentiment qui passe vite.

Lorsqu'il jugea que Gilbert avait retrouvé assez de sang-froid pour l'écouter, il lui demanda s’il n’y avait véritablement aucun moyen de parvenir jusqu'à Son Altesse.

— Je n’en connais aucun, répondit Gilbert, à moins

que tu ne viennes demain au bal. Alors, tu pourras peut-être lui glisser un mot entre deux rigodons.

— Un jour de perdu? se dit Aymé à lui-même. En quelles mains, bon Dieu! avez-vous remis nos destinées! L’un veut faire la paix, non pour le bien public, mais pour se venger d’une injure personnelle; l'autre la refuse, n’a pas le temps d'écouter les propositions qu'on veut lui faire, attendu que cela pourrait retarder ‘l’une heure ou deux son souper, ou quelque rendezvous d'amour. J'irai à ce bal, ajouta-t-il à haute voix, À quelle heure ? En quel lieu ?

— Ici même, mon cher, répondit Chalus, après vêpres, bien entendu, car ces dames sont sévères sur l'article de la dévotion. Çà, mais comment feras-tu pour venir à ce bal ?

— Parbleu! dit Aymé, comme tout le monde. Je donnerai mon nom à la perte, et j'entrerai.

À ces mots, Gilbert regarda Aymé de la tête aux pieds, et eut peine à retenir un nouvel éclat de rire. L’accoutrement de ce dernier, fort honorable sans doute, pour un soldat qui quitte le champ de bataille, n'était, comme on sait, guère de mise pour une fête dans laquelle devaient figurer les plus grandes dames de la province. Il était troué en maints endroits et couvert de poussière.

— Et c'est dans cet équipage que tu te proposes de paraître au bal de monseigneur? dit Chalus.

— Assurément, dit Aymé. Où veux-tu que j'en prenne un autre?

— Mais, mon cher, tu ne seras pas reçu. On te fermera la porte au nez. Il faudra que tu te contentes d'ouïr sous les fenêtres les sons des violes, et de voir

AYMÉ VERD. 115 passer, à travers les carreaux, la joyeuse FARANDOLE. Il te faut un habit décent, un chapeau de berger, une robe de mandarin, un bonnet à grelots, un costume présentable enfin, qui te fasse honneur et ne t’expose pas à la risée de la compagnie.

— Que le diable te confonde! dit Aymé; je ne m'imaginais pas, en venant ici, être un personnage si ridicule. Mais, dans le pays des fous, la pire folie serait de vouloir être sage. Va donc pour un chapeau de berger! Je vais en acheter un de ce pas. Adieu!

__ Un moment, un moment, s'écria Gilbert en Fappelant son ami. Où diable vas-tu? Si tu n’as pas dessein de mettre en gage ton épée et toute ta seigneurie de Rochelerpt, ce n’est pas à Ou'lins que tu trouveras ton affaire; encore n'est-il pas certain qu'aucun juif consentit à troquer une aune de ruban contre de pareilles valeurs. Tu n’as qu’un parti à prendre, monte à cheval, et va-t’en à Lyon. Tu te feras peut-être casser la tête en escaladant les murs, mais, bah! on se

fait tuer tous les jours pour moins que cela.

Après ce bon conseil, Gilbert que le tambour appe- : lait au corps de garde, salua de Ja main son ami, lui souhaita un bon voyage, et s’éloigna à grands pas. Aymé, resté seul, se demanda s’il ferait bien de suivre l'avis qu'il venait de recevoir; il en eut un moment la pensée, mais, tout calculé, il ne crut pas devoir risquer l'aventure. Ce n’est pas, comme on le pense bien, qu'il fut effrayé des périls dont elle était entourée, mais il craignit de compromettre, en exposant ses jours, le résultat de la mission que le baron lui avait confiée. Il s’achemina donc vers l'auberge tout pensif et cherchant dans sa tête quelque moyen de se procurer le déguisement dont il avait besoin pour aller au

41h AYMÉ YERD.

bal, appelant à son aide la fée bienfaisante qui, en un pareil embarras, vint au secours de Cendrillon.

COMMENT LE COLPORTEUR PERDIT LES TRACES D'AYMÉ VERD, ET COMMENT IL LES RETROUVA.

. Bon Dieu! suis-je un Roland, Ou quelque Ferragus? C’est fort mal me connaître. Quand je viens à songer, moi qui me suis si cher, Qu'il ne faut que deux doigts d’un misérable fer Dansle corps, pour vous mettre un humain dans la bière, Je suis scandalisé d’une étrange manière.

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