MOLIÈRE
Tandis que notre héros s’en retournait paisiblement à l’auberge, il était loin de-se douter du danger qui le menaçait. Au même instant, ou à peu près, Philibert arrivait à Oullins, suivi du comte de Sassenage en personne. Comment l’honnête colporteur avait rencontré le vieux gentilhomme, l'aventure est assez curieuse pour être racontée.
On se rappelle que le fils du pontonnier jouait aux cartes dans l’antichambre du baron des Adrets, au moment où celui-ci déjeunait avec son prisonnier. Placé près de la porte, et doué par la nature d’une oreille assez fine, notre homme tout en mêlant les cartes, tout en faisant sauter la coupe à la barbe du bon larron, tout en comptant ses points avec une attention scrupuleuse, avait saisi à la volée quelques-uns des propos de François de Beaumont. Le peu qu'il en entendit lui fit deviner le reste, et lui donna la clé du complot
formé par le baron. Il comprit que ce dernier avait résolu de faire la paix et il en ressentit dans son âme
une joie toute chrétienne.
— Baste! dit-il en lui-même, la misère n’est pas toujours assise à la porte d’un pauvre homme. Trèfle, ajouta-t-il en jetant une carte sur la table; je n’ai que du trèfle dans la main, c'est signe d'argent. Et continuant son monologue, il dit tout bas : Voilà un secret d'importance; je n'irai pas faire un trou dans la cave, pour l'enterrer; triple sot que je fus le jour où, pour un sac d’écus, je lâchai la lettre de l'Italienne.
Sa partie achevée, Philibert descendit dans la rue, afin de rêver plus librement à l'usage qu’il devait faire
* du secret dont le hasard l'avait rendu maître. Mais les
secrets de cette nature, il ne l’ignorait pas, sont comme ceux de la magie noire. Tel qui pense trouver de l'or au fond du creuset, n’y trouve le plus souvent que de la cendre; un vieux chanoine de Saint-Bernard, qui se mélait d’alchimie, se brûla les yeux sur son fourneau, au moment où il s’imaginait que le miracle de la transmutation était opéré.
Pour parler sans métaphore, Philibert sentit qu'il devait agir avec prudence, ne pas laisser éventer son secret et ne pas le confier au premier venu; Car, au lieu de la somme ronde qu'il en attendait, il eût pure recevoir, pour toute récompense, qu'une bonne volée de coups de bâton. Il y réfléchit donc mûrement et voici quel fut le résultat de ses méditations. Il jura à part lui qu'Aymé Verd n’arriverait pas jusqu’à Oullins, attendu que M. de Nemours une fois averti, les choses pourraient aller si vite, que lui, Philibert, n'aurait pas le temps de tirer son épingle du jeu. Attaquer l'archer sur la grande route, au coin d’un bo's, le coucher sur
l'herbe, le fouiller pour lui prendre ses dépêches, s’il en avait, tel fut le plan auquel s’arrêta le prudent colporteur. Par ce moyen, il devenait seul maître du secret, Seul arbitre de la paix et de la guerre, 11 pouvait aller trouver Soubise, Montbrun, la Tour du Pia, Crussol, les chefs les plus influents du parti des princes, leur faire connaître les desseins du colonel général et convertir en beaux philippus d’or chacune des paroles qu’il daignerait laisser tomber de ses lèvres. A la vérité, il Courait quelques risques en s’attaquant à un gentilhomme de la mine de notre ami, et si la chose eût été possible, il eût cent fois mieux aimé s'arranger avec lui à l'amiable, et lui abandonner la moitié des profits. Mais un marché de ce genre ne se pouvait conclure avec un garçon aussi sot que l'était le jeune archer, du moins dans l'opinion de mons Philibert, et il eût fallu peut-être plus d'audace et de courage pour lui en faire seulement la-proposition, qu'il n’en faliait pour lâcher sur lui, à bout portant, la détente d’une escopette. Ce dernier parti était donc le plus sûr. 11 avait, en outre, un avantage que n'avait pas l’autre. Envoyer l’archer dans l’autre monde, c'était s’acquérir des droits à la reconnaissance particulière du comte de Sassenage, c'était mériter , deux récompenses au lieu d’une; c'était, comme on dit, faire coup double.
Une fois affermi dans sa résolution, le ci-deyant colporteur s’attacha, comme une ombre, aux pas d’Aymé Verd. Il le suivit dans toutes ses allées et venues par la ville, l’attendit dans un cabaret, en face de la maison de Jean Gouttenoire, et prit enfin, comme nous l'avons vu dans un des chapitres précédents, la même route que lui. 1lest bon de dire qu'il avait éprouvé un assez vif désappointement en voyant qu'Aymé Verd, au lieu
AXMÉ VERD, 117 de voyager seul, se disposait à emmener son père et le bachelier. Cette escorte ajoutait au péril d'une entreprise déjà assez chanceuse par elle-même, Pour rétablir les choses sur un pied d'égalité, il eut un moment la pensée de s’adjoindre Gontran et le bon larron; mais, réflexion faite, il aima mieux ne pas exposer les jours de ses fidè!es amis, d’autant plus qu’il eût faliu d'abord les mettre dans la confidence de toute l'affaire, et ensuite entrer en compile avec eux. Il se contenta de boire deux coups de plus, et, montant sur Pacolet, sortit bravement delavlle, Il ne tarda pas néanmoins à se repentir de sa témérité, car, lorsqu'il fut arrivé au pont de Sillas, et qu'il aperçut à l'horizon: Ja petite troupe dont il avait, comme on se rappelle, perdu un moment la trace, il reconnut avec eflroi qu’elle était composée de cinq cavaliers. Outre les trois qu’il connaissait, il y en avait deux autres bien montés, bien armés, portant le costumes des pistoliers du baron des Adrets. C'était, en effet, le renfort que François de Beaumont avait promis à son envoyé; promesse qui, par malheur, n’était pas arrivée jusqu’à l’oreille de tous ceux qui auraient eu quelque intérêt à l'entendre.
Phiibert resta donc les yeux fixés sur leurs panaches noirs, sans donner d'autre signe du désappointement qu'il éprouvait, sinon qu’il sifflait entre ses dents l'air de la belle Franciscane..
— Allons! dit-il en cessant de siffler, la partie est perdue. Hi! Pacolet, il faut tourner bride. Jamais je pe l'aurai si belle. Nous avions à traverser les bois de Montchenu, les bois de Mantaille, et le grand bois dela Serpaise. Le coup était sûr. Hi donc! Pacolet, ne vois-tu pasqu’ils sont cinq, vieil aveugle? Cinq! tous armés! Au: tant vaudrait chercher une rose au milieu d’un buisson, #
Aussi, ajouta-t-il avec dépit, quel besoin avait-il, cet écervelé, de traîner tout ce monde après lui? Hi done, chienne de bête! Craint-il qu’on ne lui prenne son argent? Mille voleurs ne sauraient dépouiller un homme nu. Ah! si j'avais su.
Tout en raisonnant de la sorte, sir Philibert avait prudemment tourné le dos et s’en retournait vers Romans. Mais il eut à peine fait quinze pas, qu'il eut honte de sa couardise, et soudain, avec une audace digne du preux Roland, lequel, au rapport de la ballade,
.. Ne comptait ses ennemis Qu’étendus morts sur la poussière,
soudain, disons-nous, il enfoncça son chapeau sur l'oreille gauche, son talon dans le flanc de Pacolet, et revenant sur ses pas, se hâta de regagner le chemin qu’il avait perdu, Il était décidé à vaincre ou à mourir.
Il sufit de connaître l'humeur de notre chevalier, pour deviner d’après cela, qu'il avait à part lui quelque raison de croire qu'il ne mourrait point. Dans le fait, il venait de former tout à coup un plan de campagne qui, à notre avis, et bien qu'il semble présenter certaine difficulté d'exécution assez grave, donne la plus haute idée de son génie militaire et de la sagacité avec laquelle il jugeait les hommes. Il s'agissait de suivre l'ennemi, d'épier le moment où la troupe viendrait à se diviser en deux bandes, de les attaquer à l’improviste l'une après l’autre, et de coucher tout d’abord sur le carreau les deux pistoliers. Projet périlleux, je l'avoue, mais qui réussit complétement. Il est vrai que, pour arriver àses fins, mon Philibert ne comptait pas seulement sur $es propres efforts; il comptait un peu aussi sur les
hasards du voyage; mais surtout, et c’est en quoi nous trouvons qu'il déploya un talent d’observateur au moins égal à son talent de capitaine, il comptait sur la coopération bénévole du vieux Hugues, laquelle, comme on va le voir, ne lui fit pas défaut.
En effet, au premier bouchon que le baron de Rochelerpt rencontra sur la route, il descendit de cheval, et bon gré mal gré, emmena son fils au cabaret. Quant à Placide, il le suivit sans résistance. Or, c’est de point en point ce que Philibert avait prévu. Il saisit cet instant pour s'approcher des pistoliers, les aborda d'un air de courtoisie, entra en propos, et de fil en aiguille se trouva bientôt attablé avec eux dans une hôtellerie voisine. C'était là un champ de bataille sur lequel il eût pu défier une compagnie de reîtres d'Allemagne. Il s'y comporta de telle façon que, lorsque Aymé, prêt à partir, vint chercher nos pistoliers, il les trouva étendus sous la table, hors d'état de se relever.
— Hi! Pacolet, dit Philibert en se remettant aux trousses de l’archer; ils ne sont plus que trois à présent. Ces pistoliers, ajouta-til en lui-même, ne sont pas des hommes. Je m'en étais fait une meilleure idée. Allons, tout va bien. Quand nous serons au bois de la Serpaise.….,
Le colporteur g'acheva pas sa pensée. Il se mit à siffler l’air de Ja belle Franciscane, mais sur un ton si différent de celui qu'il Jui avait donné une heure auparavant, qu'on eût juré que c'était un autre air.
Sur les cinq heures du soir nos amis passèrent sous ls murs de Vienne, mais n’entrèrent pas dans la ville, attendu que les portes en étaient fermées. On n'était plus qu’à une lieue du bois de la Serpaise, la nuit appro- Chait; tout semblait favoriser les desseins du colpor-
teur, Mais quel fut son désappointement lorsqu'il vit l’'archer abandonner brusquement le chemin de la forêt et tourner à gauche vers le rivage du Rhône. Quelques mots échangés avec un passant avaient suffi pour lui faire prendre cette nouvelle direction.
— Ohé! l'ami, dit Philibert au passant, lorsqu’à son tour il arriva près de lui, connaîtriez-vous, par hasard, les honorables gentilshommes à qui vous venez de parler ?
— Nenni, répondit le passant. J'ai vu, à la croix de leur pourpoint, que c’étaient de bons catholiques, et je leur ai conseillé de ne pas se risquer dans la forêt, vu que depuis huit jours elle est infestée par une bande de marcassins. Vous m’entendez? M. de Crussol y est avec sa bande, et l’on dit que Sassenage y est arrivé ce matin.
— Sainte Vierge! dit Philibert d’un air hypocrite, et moi qui voulais arriver ce soir à Saint-Symphorien, Pour y faire mes dévotions.
— Suivez le Rhône, c’est le chemin le plas long, mais le plus sûr, dit le passant. Bon voyage!
— Dieu vous garde, l’ami! repartit Philibert. Que la peste t'étouffe, chien de papiste! ajouta:t-il tout bas en piquant son bidet. Puisses-tu trouver le. feu à ton logis, ce soir, quand tu rentreras, pour t’apprendre à te mêler de tes affaires!
Le rivage du Rhône, au-dessus de Vienne, n'était jadis, sur une étendue de trois lieues, qu’une suite de landes et de marécages. Les fréquentes inondations du fleuve éloignaient les cultivateurs de ses bords. On n’y rencontrait ni village ni aucune espèce d’habitation, si ce n’est, à de lointains intervalles, quelque cabane de pêcheur assise au milieu des jones, ou s’élevant sur
AYMÉ. VERD. 121 un léger monticule. Une seule petite auberge, hantée par les mariniers de la côte, avait été bâtie au milieu de ce désert, à l'embouchure de l’'Ozon. Les bords escarpés de ce ruisseau offraient un site plus commode
et plus agréable qu'aucun autre point du rivage; ils,
étaient couverts de vignes, de mûriers, et de quantité d'arbres à fruits. Ce lieu tirait d’ailleurs sa principale beauté de l’aspect nu et monotone des environs. La campagne, en effet, était si aride en decà et au delà qu’il n’y avait pas même un arbre où l’hirondelle pâût faire son nid.
Ge n'était pas, comme on le voit, un pays propice. aux desseins du colporteur. Il fut obligé de ralentir le
pas de sa mule, et de se tenir à une grande distance:
des voyageurs, dans la crainte d’éveiller leur attention et d’être reconnu, s’il osait trop approcher. Quand it aurait eu plus de courage qu'il n’en avait, cela ne lui eût servi de rien; car, s’il eût lâché son coup de pistolet sur Aymé Verd, il serait tombé infailliblement entre les mains de ses compagnons, n'ayant, dans cette plaine découverte, aucun moyen de dérober sa fuite. Ce fut donc avec une vive satisfaction qu’il aperçut de loin le toit de l’auberge dont nous venons de parler.
— Si tu y entres, dit-il à l’archer, mais de manière: ,
à n'être entendu de personne, pas même des roseaux que Pacolet foulait sous ses pieds, si tw y entres, tu n’en sortiras pas. Mais y entreras-tu, ajouta-t-il en le suivant des yeux, y entreras-tu ?
Il s’arrêta un moment, presque hors d’haleine; bien-.
tôt une sueur froide coula de son front et un 'ROMDIE sortit de sà poitrine.
— Il y est, dit-il, c’est le diable qui l'y pousse.
Au même instant, il descendit de sa mule, la prit par
LÉ
Rà bride, fit un long détour, et s'en alla attacher le vieux bidet aveugle à environ un mille de l'auberge, au milieu d’une épaisse oseraie qui croissait au bord de l’Ozon. 1] revint ensuite à pas de loup, se glissa furtivement sous les arbres de la rivière, marcha les pieds dans l'eau, de peur d’être entendu d'âme qui vive, et arriva enfin tout en face de la maison. Là, passant la tête entre les feuilles, il guetta le moment où le devant de la porte serait désert, prêta longtemps l'oreille, pour s'assurer qu'aucun serviteur ne rôdait aux alentours, et sortant de sa retraite, il courut droit à l'écurie. Comme il s’y attendait, il vit les trois bons chevaux, encore couverts de sueur, attachés au râtelier, et broutant leur picotin d'avoine. Sans faire ni une ni deux, il tira un couteau de sa ceinture, en aiguisa le fil sur une pierre, et, se baissant un peu, coupa les jarrets de derrière aux trois pauvres bêtes qui, après cette opération douloureuse, tombèrent sur le flanc l’une après l’autre, sans pousser le plus petit gémissement. Cela fait, le fils de Bruno s’approcha de la porte, mais s’imaginant avoir entendu que'que bruit, il n'eut pas le courage de sortir. Il revint sur ses pas, et ne sachant où se cacher, il monta dans la grange à foin où il se blottit derrière une meule. Tout scélérat qu'il fât au fond de âme, et déjà endurci dans le crime, ses dents claquaient presque aussi fort que s'il eût répandu du sang humain. A la fin, cependant, et à force de se raisonner, il parvint à reprendre quelque empire sur ses sens.
— Allons! dit-il, me voilà presque aussi bête que mon père, quand il a ses visions. Si dame Cicindelle était là, elle se moquerait de moi... C’est égal. cela fait quelque chose... crac…, crac... Ce maudit couteau
ne coupait pas... il est pourtant bien afilé et il faudra qu'il me serve cette nuit. Encore du sang? pouah!.… Mais bah! ce n’est pas un péché, après tout, on est en guerre, €t ce que j'en fais, c'est pour la cause sainte, comme ils disent... Pourvu qu'ils m’aillent pas chercher des chevaux... Non! où en trouveraientils? ils seront forcés de rester ici jusqu’à demain... età minuit... Nigaud que je suis! Ma main tremble, et ta fortune, oui, ta fortune est au bout, Philibert, entends-tu cela, imbécile! J'ai soif... Je donnerais un écu pour un verre d'eau.
Le colporteur fut interrompu dans cette espèce de monologue par un bruit de voix qu'il entendit dans l'écurie. Il s’enterra aussitôt, si cela peut se dire, sous la meule de foin, n’osant pas soufller, dans la crainte de se trahir. Cependant, quoiqu'il ne pût distinguer ce qui se disait, il comprit parfaitement que son coup était découvert. Les cavaliers, en venant chercher leurs chevaux, les avaient trouvés dans le bel état où il les avait mis. On faisait grand bruit. On allait, on venait, on s'appelait à haute voix. j
— Ils ne cherchent, se dit Philibert; i!s vont venir ici... Imbécile! je ne me suis pas lavé les mains... j’aurai laissé du sang sur les échelons... au moins, si j'avais retiré l'échelle. Ah! sainte Vierge! ayez pitié de moi : je vous promets d’être honnête homme pour le restant de mes jours.
Quelque sincère que fût la prière du colporteur, et en ce moment, du moins, nous croyons qu'elle l'était, elle ne fut pourtant pas exaucée. Il entendit quelqu'un qui grimpait l'échelle et vit bientôt une lumière inonder la grange. La personne qui portait cette lumière s'arrêta un moment, comme pour examiner les lieux, puis
elle fit d’un pas pesant quelques tours dans le réduit, pour en sonder sans doute les recoins. Elle portait des éperons à ses bottes, et l’on entendait par instants un bruit pareil au froissement des brassards contre une cote de mailles, ce qui fit penser à Philibert que c'était le vieux Hugues en personne. Après quelques minutes de recherches inutiles, l'inconnu reprit la Jumière qu'il avait posée sur le plancher etserapprocha de l'échelle. Mais comme s’il se fût ravisé tout à coup, et qu'il eût découvert quelque indice qui lui fit soupçconner la présence du coupable, il posa de nouveau la lampe sur une poutre qui traversait la grange d’outre en outre, et se mit à remuer du bout de son épée la paille et le foin qui couvraient le plancher. Comme il approchait de l'endroit où s’était blotti le colporteur, la peur fit faire à ce dernier un mouvement involontaire qui arracha un cri au perquisiteur.
— Ah! ah! dit-il en soulevant la botte de foin, je ne m'étais donc pas trompé.
— Grâce! grâce! s’écria Philibert en se levant pour se jeter aux pieds de son juge, grâce, sire chevalier…
Le colporteur en aurait dit bien davantage, car les poltrons sont éloquents; mais il s'aperçut, en ce moment, que le personnage à qui il s’adressait, comme au vieux chevalier, n’était autre que le comte de Sassenage. La surprise qu’il éprouva brouilla toutes sesidées et lui ôta, pour quelques instants, l’usage de la parole.
—Pâques-Soles! s’écria le comte en le saisissant au collet, c’est donc toi, drôle, qui as coupé les jarrets de mon cheval?
Que me dites-vous à, messire? répondit Philibert stupéfait. C'était donc votre cheval qui était à l'écurie? C’est donc vous qui êtes là?
— Fais le bon apôtre, dit le vieux gentilhomme qui crut que l’étonnement du colporteur n’était qu’un jeu. Je ne serai pas dupe de tes grimaces, fils de Satan, je ven avertis. Parle franc et net, si cela t'est possible, sinon, Pàques-Soles! je t’enverrai faire un tour dans le pays de Vérité, qui n’est, je t'en préviens, aucun de ceux que la lune éclaire. Çà! d’où viens-tu, double coquin? Qui as-tu vu aujourd’hui? À qui nous as-tu vendus? De quel côté doivent-ils venir, ceux qui nous cherchent? Ne metrompe pas, car tu vas me suivre, et à la première alerte je t’enfonce ma rapière dans le ventre.
— Vous saurez tout, messire, dit Philibert; mais permettez-moi d’abord de vous faire une seule question, et répondez-moi sans vous fâcher, car cela fait perdre du temps.
— Parle, dit le comte en observant avec attention la physionomie du colporteur.
— Vous aviez un cheval à l'écurie, n'est-ce pas? trèsbien! Mais les deux autres, à qui étaient-ils?
— À deux de mes amis, dit le vieux gentilhomme; à Crussol et à M, de Montbrun.
— En êtes-vous bien sûr? demanda Philibert d’un ton de bonne foi qui rassura le comte. Oh! ma fortune! ma fortune! ajouta-t-il en s’arrachant les cheveux, cinq cents, huit cents, mille belles pistoles de perdues, sans compter les nobles à la rose, les sous. d'or et les sous d'argent! Battez-moi, messire, battezmoi, je ne suis plus bon à rien; je suis un benêt qui pipe les dés pour les autres, un niais qui fais sauter la coupe pour mettre le roi et le point dans la main de mon adversaire. Hélas! j’ai tout perdu; mon bonheur galope maintenant sur le grand chemin, et Dieu sait si jamais je pourrai le rattraper.
126 AYNÉ VERD.
En disant ces mots, le colporteur s’élança vers léchelle pour courir après nos amis qui, d’après ses calculs, devaient déjà avoir sur lui une bonne heure d'avance. Mais cette fuite précipitée réveillant les soupçons du vieux gentilhomme, il courut après lui, l’arrêta par le pan de sa robe, et, élevant la main, le tint suspendu en l'air au-dessus des pavés de l'écurie. Il l'aurait lâché sans scrupule, s’il n’eût pensé que le drôle lui était nécessaire, et pouvait seul lui servir de guide; car il s’imaginait, comme on l’a vu, que le colporteur avait mutilé son cheval, pour assurer le succès de quelque stratagème concerté avec l'ennemi, et qu'un parti de catholiques bien armés allait venir le surprendre dans l'auberge, lui et les deux autres chefs protestants. 11 fit donc grâce à Philibert, et le jetant sur une botte de paille au fond de la grange, il appela Crussol et Montbrun, les priant d'apporter des cordes pour lier le traître qu'il avait découvert.
— Chut! chut! messire, dit Philibert en se relevant sur son séant, n’appelez personne. Je vous dirai tout, et, sur mon âme! vous ne seriez pas bien aise que d’autres que vous fussent dans la confidence. C'est une affaire qui vous regarde en particulier.
— C'est donc moi seul que tu trahissais, misérable! dit le comte. Holà! Crussol, une corde, que nous pendions le coquin. Il en arrivera ce qu'il pourra.
— Mon père a bien raison de dire que les hommes sont ingrats, repartit Philibert en arrangeant sa robe; donnez-vous du mal pour eux, rendez-leur toute sorte de bons offices, Dieu vous le rendra peut-être; mais si, de leur part, vous attendez autre chose que des crocs-en-jambe et des coups de bâton, vous êtes un
grand sot!
— L'impudent! s'écria le comte. M'avez-vous entendu, M. de Crussol? ajouta-t-il en se baissant vers le trou de l'écurie : Je tiens le fripon qui a si bien étrillé nos chevaux. k
— N'appelez personne, vous dis-je, M. le comte, reprit Philibert. Ce que j'en ai fait, c'était uniquement pour votre bien et pour celui de la sainte cause.
— Vraiment! dit le comte en continuant à appeler; vraiment! C’est pour mon bien que tu as tué mon cheval, une bête que j'avais achetée en Allemagne deux cents florins. Pâques- Soles! je ne m'en serais pas douté.
— Eh! messire, ce n’était pas à votre bête que j'en voulais; ce n’est pas ma faute si cette maudite écurie est si noire; et j'ai perdu à cela plus que vous, ne vous déplaise, quoique vous ne sachiez pas encore tout ce que vous avez perdu. En deux mots, puisqu’il faut vous l'apprendre le chevalier Verd et son fils se sont arrêtés dans cette auberge, il y a une heure, s’en allant à Oullins; vous m'entendez, M. le comte?
— Te moques-tu de moi? dit le vieux gentilhomme étourdi de cette nouvelle. Cet archer que j'ai fait prisonnier, et que tu as dû conduire à Romans.
— Lui-même, seus le bon plaisir de Votre Seigneurie. Il était ici avec son père, aussi libre et aussi bien portant que vous et moi.
— ‘Tu mens, drôle, tu mens! dit le comte qui en croyait à peine ses oreilles. Pâques-Soles! tu en as menti par la gorge! Ah! tu veux te jouer de moi, misérable! ajouta-t-il, ne pouvant contenir sa-fureur, à la seule idée d’avoir manqué sa proie. Mille panerées de diables! tu sauras bientôt ce qu’il en coûte.
— C'est cela, dit Philibert d’un air insouciant, appe-
lez M. de Crussol et M, de M onthbrun, pour leur corrter l’histoire, ,
— Tais-toi, misérable, tais-toi! repartit le comte avec vivacité, et en regardant à travers Ja trappe de la grange, pour voir si personne ne pouvait l’entendre.
— Holà! M. de Crussol, dit Philibert en élevant Ja voix, à mesure que le vieux gentilhomme baïissait la sienne, ho! M. de Montbrun, poursuivit-il avec insolence, apportez, s’il vous plaît une corde pour pendre un coquin.
Le comte ne vit d'autre moyen d'imposer silence à son complice que de lui donner sa bourse, ce qu'il fit avec empressement.
— J'ai tort, lui dit-il, j’en conviens. Voyons, parlons raisonnablement, bas surtout, car je ne suis pas sourd. Réponds-moi; n'est-ce pas que tu me trompes? Cet archer du diable n’est pas venu ici: cela est impossible, à moins que tu ne lui aies donné toi-même la clé des champs.
— Qu'aurais-je gagné à cela? répondit Philibert en levant les épaules. Votre Seigneurie me prend pour un enfant. J'ai fait ce que vous m’aviez mandé; je l'ai conduit à Romans; il y a passé la nuit dans la prison, et ce matin, il devait faire le grand voyage que vous savez... du haut de la tour. Mais pst! il y à des gens qui sont comme des chats; de si haut qu’on les jette, ils retombent toujours sur leurs pattes. Si bien donc que votre jeune protégé, au lieu de sortir par la fenétre, est sorti par la porte ; il a quitté Romans ce matin. en compagnie de monsieur son père et de maître Placide Gouttenoire. Je l’ai suivi à la piste, de loin, bien entendu; et quand il est entré dans cette auberge, je
AYMÉ VERD. 129 me suis dit : Halte-là, Philibert! voici le moment, mon garcon, si tu as du cœur. L’archer est bien ici, il faut qu'il y reste... Aussitôt je suis allé au bord de la rivière, à une centaine de pas de la maison, pour atlacher Pacolet sous la saulée. Là, je ne sais comment cela s’est fait, je me suis senti un besoin... j'avais la colique, quoi!
— Tu avais peur, dit le comte.
— Pas du tout,eprit Philibert; cela peut arriver à l'homme le plus brave; c’est la suite du péché d’Adam; comme disent nos ministres. Mais, quoi qu'il en soit, messire, je n’ai pas perdu plus de dix minutes. J'ai boutonné ma robe et je me suis glissé tout doucement dans l'écurie.
En cet endroit le comte fit une grimace dont Philibert ne comprit pas le sens, mais que nous allons expliquer au lecteur. En arrivant à l’auberge, les trois chefs calvinistes, ayant à s’entretenir d’affaires secrètes, avaient ordonné à l'hôte de ne recevoir aucun voyageur, si, par hasard, il.en passait quelqu'un devant la porte. L’hôte avait sans doute obéi et renvoyé l’archer avec ses compagnons, sans leur offrir un verre d’eau. La grimace du comte trahissait le chagrin qu'il éprouvait d'avoir donné cet ordre malencontreux. Mais Philibert, comme nous l’avons dit, n’en comprit pas le sens, et continua son récit, sans s’en embarrasser autrement.
__ En entrant dans l'écurie, dit-il, je vois trois chevaux. Mettez-vous à ma place... j'avais mon couteau sur moi... crac! crac! crac!.. Au pis aller, pensaisje, s'ils continuent leur voyage, voici Ja nuit, j'ai ma mule, je leur échapperai toujours quand le coup sera fait. Vous comprenez, messire? C'était bien calculé,
et vous Voyez que, lorsqu'il s’agit @e vous servir, mon zèle...
— Peste soit de ton zèle! dit le comte avec humeur. Je te conseille de t'en vanter. Un beau chasseur, ma foi, qui tue son propre chien et laisse passer le lièvre entre ses jambes. Un fier médecin, en vérité, qui vous arrache vos bonnes dents et vous Jaisse les mauvaises. Je m'en serais bien passé de ton zèle, Pâques-Soles! Si tu étais resté à Romans, à brasser les cartes, au lieu de te donner tant de mal, tu m’aurais rendu un meilleur service.
— Oui-da! dit le colporteur piqué des railleries du comte; ce n'est point mon avis, messire. Et bien vous en prend que je me sois donné tant de mal, puisque enfin j'arrive à temps pour vous tirer d’un mauvais pas.
— Que veux-tu dire?
—— Je ne sais, reprit Philibert, pourquoi vous en voulez à ce petit archer. Je Supposc que quelque astro- Jogue vous aura appris qu'il devait un jour vous porter ma'heur, qu'il y avait quelque fatale conjonction entre vos deux étoiles. Foi de colporteur! s’il en est ainsi, il faut convenir que cet astrologue savait son métier, où que, tout au moins, il avait une bonne lunette. J'irai le consulter.
— C'est inutile, dit le comte. Sans être astrologue et sans avoir besoin d’une bien longue lunette, je te dresserai, quand tu voudras, ton horoscope. Mais continue.
— Eh bien, messire, si vous voulez vous fier à moi, vous quitterez cette auberge dès ce soir, à pied ou n'importe comment, Vous prendrez, à travers champs, le chemin de la Savoie, et si vous faites bien, vous ne
vous arrêterez que lorsque vousaurez passé la frontière.
— Que signifie ce bavardage? dit le comte en pâlissant. Quel rapport cela a-t-il avec ce jeune fou dont tu me parlais tout à l'heure?
— Suffit! repartit Philibert; tandis que nous sommes à à bavarder, comme il plaît à Votre Seigneurie de le dire, l’archer gagne au large. Chaque pas qu'il fait, c'est un écu qui tombe de ma poche, c’est un cheveu qui tombe de votre tête, La corde que vous demandiez à M. de Crussol, pour pendre un honnête homme, messire Aymé Verd l'emporte dans sa valise, et, foi de colporteur! vous sentiriez bientôt à votre gorge si elle est de soie ou de chanvre, vous et d’autres gentilshommes qui se croient bien fermes sur l’arcon, = — Je vois, dit le comte en branlant la tête, que tu deviendras bientôt aussi fou que ton père.
— Vous ne me croyez pas? dit Philibert. Eh bien, monseigneur, s’il faut vous mettre les poinis sur les ?, vous saurez que le baron des Adrets est las de Ja guerre; il veut faire la paix; il consent à embrasser M. de Nemours et MM. de Guise, L'archer porte à Oullins cette heureuse nouvelle. Demain, peut-être, tout sera terminé, et nous irons à la messe pour en rendre grâce à Dieu. Quant à moi, peu m'importe; je passerai partout, en retournant ma robe, en abaissant sur mes yeux mon capuchon. Mais vous, messire, ce que vous avez de mieux à faire, c’est de déguerpir au plus vite; car, ainsi que me le disait un vieux capitaine d'aventure, quand les princes font la paix, il y a toujours autour d’eux quelque dindon, sauf votre respect, à qui l’on tire les plumes de l'aile pour écrire le traité; puis, ajoutait le capitaine, quand le dindon est plumé, on le met à la broche et on le mange.
— Pâques-Soles! dit le vieux gentilhomme en se promenant de long en large dans la grange, tandis que Philibert parlait.
— Comprenez-vous à présent, messire ? reprit le colporteur.
— Cent mille panerées de diables! dit le comte en rongeant ses poings et tout en continuant à se promener,
— Vous voyez qu’il est heureux pour Votre Seigneurie que je ne sois pas resté à Romans; s’il vous en à coûté quelque chose, après tout, mieux vaut la perte d’an cheval que celle du cavalier. Votre cheval ne vous eût pas tiré du mauvais pas où vous voilà, et sans moi...
— Qui t’a appris ces nouvelles? dit le comte en s'arrêtant brusquement devant le co:porteur,
— Qui? dit Philibert.
-— Oui, qui? D'où les tiens-tu? II faut que je le sache.
— Messire, répondit Philibert avec sa prudence ordinaire, l’on à des oreilles pour écouter et une langue pour se taire, J'en ai déjà trop dit peut-être pour le bien qui doit m'en revenir. D'ailleurs, qu'y faire à présent? Il n’y a plus de remède. Dans une heure, l’'archer aura vu Son Altesse, et tout sera fini. Dire pourtant, continua le colporteur, tandis que le vieux gentilhomme avait repris sa promenade, dire qu'il n’a tenu qu'à un fil que je fusse, moi qui vous parle, un héros, un saint, le sauveur de la bonne cause; car voyez! si, à minuit, j'eusse tenu cet archer entre mes mains, j'empêchais tout le mal qui va se faire, Je devenais tout à coup, aux yeux des âmes dévotes, un modèle d'honneur, de fidélité, de courage, un nouveau Judas Macchabée, le rempart d'Israël, la colonne du temp'e
AYMÉ VERD. 133 de Sion; ce qui ne laisse pas, comme le sait parfaitement Votre Seigneurie, de rapporter de bons profits; tandis qu’à cette heure me voià Gros-Jean comme devant, un coquin, un scélérat, un fourbe, un Judas tout court. À quoi tient la gloire, messire! à quoi tient la fortune d’un homme!
— Si j'étais sûr, dit le comte en s’arrêtant de nouveau devant le colporteur, si j'étais sûr de ce que tu viens de me rapporter, Pâques-Soles! tu n’aurais pas perdu ta journée. Tu estimais tantôt ton secret à mille pistoles, je t'en donnerais le double, oui le double, si j'avais l'assurance que tu ne me trompes pas.
— Je vous jure, foi de colporteur, dit Philibert en levant la main, et par les reliques de mon saint patron.…
— Des serments! murmura le comte en hochant la
tête. Tu me trompes donc, drôle?
— Le monde devient défiant, dit Philibert avecl’amertume d’un philosophe; que vous faut-il donc, messire, pour vous convaincre?
— Une preuve, réponäit le comte de Sassenage. Une preuve, vois-tu, a plus de force pour moi que tous les serments qu’un hommé peat prêter. Je ne parie pas des serments de femme; quand il s’agit d'elles, je me défie même des preuves et m'en rapporte à peine à mes yeux.
— Ah! il vous faut des preuves? dit Philibert en se grattant l'oreille. Et Votre Seigneurie me promet deux mille pistoles?
— Deux mille pistoles.
— Et quand Votre Seigneurie me les payera-t-el!e?
— Demain, repartitle conte; je t'en donne ma parole de gentilhomme,
AYMÉ VEUD, T. 1Y. (9)
13h AYMÉ VERD.
Philibert hocha la tête à son tour. Puis il enforça ses mains dans les deux poches de sa robe et enretira les doublures.
— Tenez, messire, dit-il, voici deux poches; l’une est percée, comme vous voyez; l’autre est doublée de peau, et il ne manque pas une maille à la couture. Dans celle-ci, ajouta-t-il en montrant la poche percée, je mets les promesses de mes créanciers, les serments de dame Cicindelle, voire les paroles de gentilhomme. Dans l’autre, je ramasse les écus et les liards. Votre parole, messire! Bonne caution! une pistole rognée, mais payée comptant, aurait plus de poids et vaudrait mieux. Cependant, vaille que vaille! je me fie à vous et je m'en vais vous donner la preuve que vous me demandez. M. Soubise n’est-il pas nommé gouverneur du Lyonnais, en la place de messire François de Beaumont?
M. de Sassenage regarda le colporteur d'un air étonné; car personne encore, à l’exception de trois ou quatre chefs calviniste qui étaient intéressés à garder le secret, personne, disons-nous, ne connaissait cette nouvelle.
— M. l'amiral de Châtillon, continua Philibert, ne vous a-t-il pas écrit naguère certaine lettre.
— C'est vrai, dit le comte, et cette maudite lettre, je ne sais ce qu'elle est devenue.
— Faut-il vous lapprendre? Ce sera cinquante pistoles de, plus, si vous y tenez. Cela vous va-t-il? Bon! Eh bien, messire, cette lettre, elle est dans la ceinture du baron des Adrets; vous pouvez aller l'y prendre.
Le comte se mordit la lèvre jusqu’au sang, tandis que le colporteur riait dans sa barbe. Cependant, le vieux seigneur avait tout compris; il ne doutait plus
AYMÉ VERD. | 155 des projets de vengeance du colonel, Aussi, sans s’arrêter à faire de nouvelles questions sur ce sujet :
— Ta mule est-elle en état de faire une bonne traite? dit-il d’un air résolu, et comme un homme qui vient de prendre son parti,
— Elle a fait quinze lieues depuis ce matin, répondit Philibert; cependant eile pourrait encore au besoin, marcher toute la nuit,
— C’est bien, dit le comte. Où l’as-tu laissée?
— À deux pas d’ici, sous la saulée.
— Va la chercher promptement. Donne-lui à manger. Pâques-Soles! si j’avais mon cheval... dans dix minutes. Mais avec ta rosse... Nous n'’arriverons jamais. Mais va donc, drôle! que fais-tu là?
— Si cela vous était égal, messire, de passer le premier, dit le colporteur; M. de Crussol est un peu vif, comme vous savez; je le suis aussi, de sorte que si nous nous rencontrions nez à nez au bas de l'échelle. Votre Seigneurie me comprend... au lieu d’une explication amicale, comme celle que nous avons eue ensemble.
— Bon! bon! dit gaiement le comte en descendant l'échelle avec la légèreté d’un jeune homme, tu ne veux pas être obligé de bâtonner Crusso:; tu fais bien. J’arrangerai l'affaire. Mais surtout ne t’amuse pas; il faut que nous retrouvions les traces de cet archer.…
Le comte, ayant ouvert la porte de l'écurie, jeta les yeux sur les trois chevaux qui gisaient encore sur le pavé, baignés dans leur sang. Ils’approcha du sien, et passant la main sur sa crinière:
— Tu souffres bien, mon pauvre Franz, lui dit-il.
Aussitôt le noble animal, reconnaissant la main et la voix de son maître, fit un effort pour se lever; il se
dressa snr ses jambes de devant; mais la douleur qu'il éprouva, en faisant ce mouvement fut si vive, qu'il s’abattit de nouveau en remuant sa queue et en poussant un faible gémissement.
— Je ne puis pas te voir souffrir ainsi, dit le comte.
Et tirant son poignard, il ouvrit la veine à son cheval et à ceux de ses deux compagnons. Puis il sortit, en jurant, de l'écurie. Quant à Philibert, il attendit quelques instants avant d’oser mettre le pied à l'échelle; mais enfin il prit son parti en brave; et, soufilant sur Ja lampe, il franchit lestement les échelons et courut au bord de la rivière sans regarder derrière lui.
Tandis que la scène précédente se passait entre les deux complices, Crussol et Montbrun étaient sortis de l'auberge. Comme ils soupçonnaient que l'homme qui avait mutilé leurs chevaux était caché aux environs, ils l'avaient cherché longtemps sur la berge du Rhône, parmi les roseaux des marais, sous les ombrages de l'Ozon, partout où ils pensaient qu'il eût pu trouver un abri. Mais, après de longues et inutiles perquisitions, ils avaient repris le chemin de l'hôtellerie, ne sachant trop quelle conjecture former sur le but de cet audacieux coup de main. Quelque danger les menaçait-il ? Avaient-ils été trahis par leur hôte lui-même, et devaient-ils se hasarder à passer la nuit sous son toit? La fuite n’était-elle pas pour le moins aussi périlleuse ? Pendant qu'ils se faisaient toutes ces questions plus faciles à poser qu'a résoudre, l'hôte, de son côté, sa femme et leur unique servante, tranquillement assis dans la cuisine, faisaient et défaisaient mille suppositions sur le même événement. Indolents, comme le sont presque toujours les habitants des lieux humides, ils s'étaient à peine dérangés en entendant les cris et
AYMÉ VERD. 157 les jurons Ge leurs hôtes. Le maître du logis s'était rendu lentement jusqu’à l'écurie; la servante était venue jusqu’au seuil de la porte de la cuisine pour voir de quoi il s'agissait; la dame du lieu était restée sur sa chaise, continuant à coudre une vieille culotte de son mari, et demandant de temps à autre, sans lever la tête : Qu'est-ce donc qu'il y a là-bas, Suzanne? Lorsque, finalement, l’on sut ce qui était arrivé, le maître auber- ‘giste, au lieu d'aider les trois gentilshommes dans leurs recherches, revint auprès de sa femme, après avoir déclaré toute fois, que c'était là une chose fort étonnante, et qu'il ne comprenait pas ce que cela signifiait.
— C’est la première fois que pareille chose nous arrive, dit-il en reprenant son ciseau et en se mettant à creuser un morceau de bois, car il était sabotier de son état.
-— C’est la première fois, dit la servante en cherchant son écheveau qu’elle avait perdu dans le trajet qu’elle avait fait depuis sa chaise jusqu’à la porte.
— C'est vrai, dit la maîtresse en tirant son a'guille; après quoi tout le monde garda pendant quelques instants le silence.
— Savez-vous que c’est une aventure bien étrange! dit enfin le sabotier dont l’esprit, vivement excité, commençait à sortir peu à peu de son engourdissement ordinaire. Qu'en penses-tu, Marceline ?
— Je me demande qui a pu faire le coup, répondit Marceline en posant la culotte sur ses genoux.
— Notez, dit la servante, à qui depuis longtemps on avait accordé voix au chapitre, notez que la porte de l'écurie était fermée.
— Était-elle fermée ?'demanda Marceline.
— Elle était fermée, dit l'hôte.
St
ee.
Tel fut, cher lecteur, le point de départ de la con-
versation dont nous allons tout à l'heure mettre un
échantillon sous vos yeux. Mais auparavantnous CrOYORS
utile de vous communiquer une petite remarque.
Tout le monde sait que l’homme aime et recherche
sans cesse la vérité, ou peut-être, pour parler plus
exactement, il aime et recherche ce qu’il n’a pas, et au
nombre des choses qu’il n’a pas, se trouve par hasard
Ja vérité. En d’autres termes, l’homme est un animal ignorant et curieux; cette dernière qualité est celle par
où il se distingue des autres animaux, lesquels n’en
savent pas plus que lui, mais ne se tourmentent point de leur ignorance. Tout ce qui à un air de mystère l'attire, le séduit, le tente. Dès qu'il voit une porte fermée, il veut savoir pourquoi elle est fermée; puis il colle un œil au trou de la serrure; puis il cherche la clé; si la porte n’est qu'entre-baillée, il se demande pourquoi elle n’est ni fermée ni ouverte; puis il avance timidement, sans bruit, et fourre son nez entre les deux battants pour voir ce qui se passe derrière. Ainsi de suite. De Jà les découvertes des savants; de là aussi, c'est le revers de la médaille, les indiscrétions, les caquets, les fauxrapports, les soucis, les disputes qui dévorentles trois quarts de la vie. Mais ceci est entre parenthèses. Pour en revenir à notre propos, nous disons que l'homme est à la piste de tout ce qu'il ne connaît pas, des faits, des événements, des vérités, si l’on veut, dont il a l'éveil, mais dont il n'a point le secret. La raison est, à ce qu’assurent les philosophes, l'agent qui, dans ces occasions-là, lui sert à découvrir ce qu'il cherche; ce qui fait que notre ami Yorick, je crois, ou un autre sage de son espèce, compare quelque part la raison à un dénicheur d'oiseaux ou à un chasseur intré-
AYMÉ VERD. . 139 pide, comparaison que nous acceptons volontiers , moyennant l'amendement que voici.
Quand la Raison est en quête de quelque oiseau qui lui échappe, myope de sa nature, dépourvue d’ouïe et d’odorat, montée sur deux grosses jambes, elle ne s’en fie point à elle-même, du moins à elle seule, du soin de l’attraper. Elle appelle à son aide son chien de chasse qui se nomme Imagination; elle lui ôte son collier et lui dit: Va! cherche! Aussitôt Imagination trotte en avant, alerte comme un furet, faire l'air et le sol, découvre la trace; et quand l'oiseau est levé : Apporte! dit la Raison en mettant ses besicles pour examiner la proie. Puis, fière de son adresse, elle remet son collier à Imagination et la ramène au gite.
Telle est, ami lecteur, la remarque qu'il nous a semblé ben de te communiquer. Mais si tu ne vois pas en quoi elle se rattache au sujet qui nous occupe, nous allons, en deux mots, te le montrer.
Notre hôte le sabotier, dame Marceline sa femme, et dame Suzanne leur servante, n'étaient pas, pour leur rendre justice, moins curieux qu'aucun de leurs cousins, petits-cousins et arrière-cousins en Adam. Mais ils habitaient un lieu où rarement ils trouvaient. l'occasion d'exercer, soit à leur profit, soit aux dépens du prochain, cette belle faculté qui, comme nous le disions, distingue l’homme de la bête. Ils menaient une vie monotone, voyaient chaque jour les mêmes objets à la même place, se levaient le matin, parlaient peu, n'ayant rien à dire, en quoi le lecteur remarquera qu'ils différaient beaucoup de certains auteurs de sa connaissance; déjeunaient, dinaient, faisaient leurs quatre repas, se couchaient, le tout avec la régularité
mécanique d’une horloge; si bien que, lorsqu'un incident extraordinaire venait à traverser le cours de cette existence uniforme, ils en étaient frappés plus vivement, plus profondément que ne sauraient l'être les personnes vivant au milieu des agitations du monde. Aussitôt dame Raison s’éveillait, se frottait les yeux et se mettait en campagne avec son fidèle lévrier. Mais Imagination, ennuyée d’avoir gardé si longtemps la chaîne au cou, se sentait à peine libre qu’elle partait comme un trait, bondissait, folâtrait, battait tous les buissons, levait dix perdrix et dix lièvres à la fois, n’en relançait aucun, et laissait la Raison s’essouffler à la suivre. La Raison, éperdue, avait beau siffler pour la rappeler, Imagination ne l’écoutait pas; c'était un chien qui ne manquait pas de flair, mais qui était mal dressé et sans expérience.
On en jugera par le court extrait que nous allons donner de l'entretien qui avait lieu à la cuisine, tandis que le comte de Sassenage et Philibert causaient dans la grange, et que Crussol et Montbrun pataugeaient dans les marais en faisant de leur côté d’autres conjectures.
Nous ajouterors seulement quelques mots, pour mieux faire connaître les personnages. L’hôtelier était vieux, et sa femme n’avait guère plus de vingt-sept ans. Avant son mariage, Marceline avait été courtisée par un vigneron qui habitait un village situé à deux lieues de là, sur l’autre rive du Rhône. Le vigneron était jeune et bien tourné, et volontiers Marceline lui eût donné la préférence; mais le sabotier gagna sa cause, comme on disait jadis dans la province, en faisant parler pour lui monseigneur le Dauphin, c’est-à-dire en faisant résonner aux oreilles de la belle quelques écus mar-
AYMÉ VERD. 11 ‘qués au coin du prince. Marceline devint hôtelière, et qu'elle se repentît ou non du choix qu'elle avait fait, la vérité nous oblige de dire qu’elle oublia en peu de temps le vigneron, Cependant comme ce dernier demeurait dans le voisinage, il faisait le tourment &u vieux sabotier; il ne pouvait aller ni à la messe, ni à la foire, ni à la chasse, que maître Blaise, c'était le nom de lhôtelier, ne s’imaginât qu’il ne vint braconner sur sa terre. Il était persuadé que sa femme n’attendait, pour l'épouser, que le moment où elle serait veuve; pure vision, telle qu'il en éclôt dans la cervelle des maris jaloux.
Il est temps maintenant de reprendre l'entretien.
— La porte était fermée, dit l'hôte, la clé en dehors, telle que je l'avais laissée, après avoir donné Favoine aux chevaux.
—Alors,dit Marceline, elle n’était pas difficile à ouvrir.
— Non, repartit le sabotier.
— C’est égal, reprit la sabotière après un moment de réflexion, ce n’est pas vous, maître Blaise, qui
auriez eu le courage de l'ouvrir,
— Non, vraiment, répondit l'hôte qui sentit qu’il y avait dans ce propos une légère pointe d’ironie, Non, vraiment, ce n’est pas moi! Je ne trouve pas que ce soit un haut fait à tenter un honnête homme.
— C’est égal! poursuivit Marceline d’un air rêveur, je voudrais bien connaître celui qui l’a osé. Je suis sûre, maître Blaise, que c’est un jeune homme!
— Oui-da, dit l'hôte en froncçant le sourcil, tandis que sa femme, oubliant ciel et terre, tenant son aiguille immobile entre ses doigts, semblait suivre des yeux, à travers les carreaux de la fenêtre, quelqu'un que personne autre qu’elle ne voyait.
Ce quelqu'un-à, lecteur, c'était le premier oiseau que sa chienne d'imagination avait levé,
— Oui-da! répéta l'hôte, dont le limier trottait encore sans avoir flairé le moindre gibier. Un jeune homme! Et que venait-il faire céans, ce jeune homme? Qu'en pensez-vous, Suzanne?
— J'ai mon idée là-dessus, répondit la servante tout en continuant à tricoter, et sans daigner ajouter un mot de plus.
J'ai aussi la mienne, murmura l'hôte en se croisant les bras. Je veux qu’on ne m'appelle plus Blaise, si je ne connais le coquin, et si je ne sais de quelle couleur étaient son pourpoint et son haut-de-chausses.
__ Vrai! dit Marceline, sortant à demi de sa rêverie. Qui croyez-vous que ce soit, maître Blaise?
— Ah! carogne! répliqua l'hôtelier d’un ton bourru, en enfonçant son bonnet sur ses yeux, et en lançant sur sa femme un regard où se peignaient à la fois la crainte, la jalousie et le soupçon. (Imagination, à force de trotter, avait dépisté le vigneron.)
Marceline était trop distraite pour faire attention à son mari. Elle entendit à peine la rude épithète qu'il lui avait adressée, et pour le sûr, elle n’en comprit pas le sens, car elle repartit aussitôt :
— C'est égal! je gage, maître Blaise, que ce doit être un gentil garçon, qui ne craindrait pas de vor quelqu'un en face, ni à la danse, ni au cabaret, ni.
— Ni où, ma mie? demanda le sabotier en contrefaisant la voix de sa femme.
Marceline rougit jusqu'au blanc des yeux, baissa la tête et remit en train son aiguille. Mais tout en cousant :
— C'est égal! dit-elle à voix basse, je ne le connais
pas; mais, quel qu'il soit, j'aimerais mieux ravauder ses culottes que les vôtres, maître Blaise,
Durant ce temps, le sabotier posait son outil, et, s'avançant vers la fenêtre, jetait à son tour les yeux sur la campagne.
__ Je ne suis pas riche, pensa-t-il; j'ai épousé une femme qui ne m'a pas apporté en dot un boisseau d'orge, et qui mange plus qu’elle ne gagne; mais je donnerais dix écus pour qu'un de ces braves gentilshommes trouvât le drôle et lui fit prendre dans la mare le bain de saint Frigolet. Vieux fou que je fus, d’épouser une fille pour ses doux yeux! Je ferais mieux maintenant de la renvoyer, nue comme je l'ai prise, avec sa chemise et son jupon, de la renvoyer à ce oueux, puisqu'il aime tant. Mes soucis s’en iraient avec elle. Oui, il verra ce que c’est, quand il en aura té, Ils feront ensemble un beau ménage! Ni plus ni moins, il m'en a toujours voulu; c’est lui qui m'a tué ma vache, l'an passé, quoique cet âne de médecin prétende qu’elle soit morte du charbon. Sont-ils morts du charbon, les chevaux de ces cavaliers? Ah! tu me payeras tout à la fois, gueux! Il pense qu’on ne voit pas ses menées... On passe le Rhône en bateau, ou à la nage, on s’en va de même... ni vu ni connu... l’eau ne garde point de trace... tout comme la conscience des femmes... Nage, nage, nage comme un poisson; je vais prévenir ces braves gentilshommes,
En cet endroit, maître Blaise fut interrompu dans son monologue.
— Que regardez-vous donc là-bas ? lui dit sa femme étonnée de le voir rester si longtemps près de la fenêtre. À-t-on découvert l’homme?
Le diable l'étrang'e et vous aussi! répliqua l'hôte
Anh AYMÉ VERD. avec colère. Je vendrai mon auberge ct j'irai m'établir en Dévoluy.
— Quand il vous plaira, maître Blaise, dit Marceline étonnée de l’air rébarbatif de son époux.
— Je n'aurais jamais cru les femmes si scélérates, reprit l'hôte.
Dame Marceline ouvrit de grands yeux, et devinant à la figure de son mari, plutôt qu’à ses paroles, quelle mouche l'avait piqué, eiïle leva les épaules. Dame Suzanne en fit autant.
— Je n'aurais jamais cru les hommes si bêtes, dit hôtelière.
Ces mots furent le signal d’une dispute que nous regrettons sincèrement de ne pouvoir rapporter ici. Le sabotier et la sabotière se reprochèrent mutuellement tous leurs défauts, prétendirent l’un et l'autre avoir fait un mauvais marché le jour où ils s'étaient mariés, se noircirent à qui mieux mieux; en un mot, déployèrent dans l'attaque la même habileté qu'un général qui connaît tous les endroits faibles de la place qu'il assiége, et dans la défense, l'embarras et le désespoir d’un capitaine qui, en dépit de ses efforts, voit l'ennemi entrer dans la ville, enseignes déployées, par une douzaine de brèches à la fois. Ti n’y a pas au monde de combats plus acharnés, plus perfides, plus cruels, que ceux qui se livrent sous le toit conjugal. Toutes les blessures sont dirigées vers le cœur et frappent juste. Heureusement c'était un bon ménage que le ménage du sabotier. Quand on fut au plus chaud de la querelle, dame Marceline tira son mouchoir de sa poche et se mit à pleurer. Maître Blaise aussitôt changea de ton, battit en retraite, et finalement se rendità discrétion. La paix une fois signée, il reconnut de bonne foi qu'il s'était
AYMÉ YERD. Aho
| trompé, et que les soupçons qu'il avait conçus contre
le vigneron n'avaient pas, au moins en cette circonstance, l'ombre du sens commun. Imagination avait fait fausse route.
— Mais enfin, dit maître Blaise, quel est donc le brigand qui a fait le coup? Si je le tenais... Qu’avezvous à rire, Suzanne? Croyez-vous qu’un homme me fasse peur ?.…. Si je le tenais.
__ Si vous le teniez, maître Blaise, dit Suzanne, il vous rirait au nez, et voilà tout ce quien serait; si VOUS vôuliez le battre, il trouverait encore moyen de vous échapper, quand même vous auriez fermé portes et fenêtres.Ils’enirait par la cheminée, comme la fumée qui sort del’âtre; il passerait par le trou de la serrure, comme un rayon de soleil; ou bien peut-être, maître Blaise, ilirait se blottir comme une puce sous les jupons de votre femme; et quant à le rattraper, voyez-vous, autant vous vaudrait courir après les brouillards du Rhône.
= Vous me faites frissonner, Suzanne, dit Marceline; à votre avis, ce n’est donc pas un jeune homme...
— Bon! un jeune homme! Il est aussi jeune, aussi leste et aussi gai que pas un des garçons qui s’en vont danser aux vendanges de Millery; et cependant, il était au monde avant vous, maître Blaise, et aussi avant votre père.
__ Je vous entends, Suzanne, dit gravement le sabotier. Je vois qui vous voulez dire, et sur mon âme! vous pourriez bien avoir raison. Hier au soir, avant de me coucher, j'ai ouvert la fenêtre et j’ai aperçu dans le marais une douzaine de lutins qui dansaient parmi les joncs.
— Là! voyez-vous! reprit Suzanne en frappant de la main sur son tablier, j'en étais sûre, maître Blaise. Ils n'en font pas d’autres.
La supposition de Suzanne était tellement vraisemblable, qu’on l’adopta tout d’une voix, et que chacun s'empressa de citer à l'appui une foule de raisons et d'exemples qui prouvaient péremptoirement que l’attentat commis contre les trois chevaux des gentilshommes calvinistes ne pouvait être que l’ouvrage des lutins. C'était là un des tours familiers à ces esprits folâtres.
— Décidément, ce sont les lutins, dit le saboticr; cela est clair. Il faut rappeler ces braves seigneurs; car ils n’attraperont rien dans le marais, si ce n’est quelque bon rhume.
— N’allez pas si vite, maître Blaise, dit Marceline, dont le lévrier, sans doute plus agile que celui de son mari et que celui de la servante, n’était pas encore las de fureter et de trotter; n'allez pas si vite; si c'était quelque voleur qui voulût nous assassiner et nous piller pendant la nuit. Cela se voit tous les jours.
— Suzanne , dit Blaise, donnez-moi l'échelle.
— Pourquoi faire, maître Blaise?
— Je veux descendre mon arquebuse qui est pendue là-haut au-dessus de la cheminée; j’ai peur que le canon ne se rouille.
— Bon! des voleurs! dit Suzanne en apprêtant l'échelle. Où se cacheraient-ils, dame Marceline? Et pourquoi auraient-ils tué ces pauvres chevaux? Ils seraient plutôt montés dessus et auraient gagné le bois avant qu’on s’en soit aperçu tant seulement.
— En ce cas, repartit l'hôte, ce doit être quelque bohémien. C'est une engeance qui ne vit que pour mal faire.
— Ou peut-être, maître Blaise, quelque marinier à qui vous aurez refusé de faire crédit, dit Marceline. — À moins, dit lhôte, que ce ne soit l’aubergiste
de Millery qui veut discréditer ma maison et m’enlever , mes passagers. Le Rhône, cependant, coule pour tout - le monde.
| — Quiest-ce donc? répéta pour la centième fois Marceline qui ne savait plus à quelle conjecture s’arrêter.
— C'est ce que je me demande, répondit le sabotier.
De guerre lasse, on en allait revenir à l'hypothèse des lutins, comme étant la plus raisonnable, la plus sensée qu’on eût encore mise sur le tapis. Suzanne triomphait, lorsque tout à coup maître Blaise se frappa le front.
— Je sais qui c'est, dit-il, et nous sommes des sots de tant nous creuser la cervelle. Mais c’est toujours ainsi. Je ne cherche jamais plus mon bonnet que lorsque je l'ai sur les oreilles. Çà! vite, courez, SUzanne! appelez ces gentilshommes.
—Jls viennent de rentrer, dit Suzanne.
Aussitôt maître Blaise, sans répondre aux questions que lui adressait sa moitié, se dirigea d’un air important vers la salle où éta’ent réunis, en effet, les deux jeunes chefs calvinistes,
Au moment où maître Blaise entrait dans la salle par la porte de la cuisine, le comte de Sassenage y entrait par celle de la basse-cour. Le vieux gentilhomme laissait voir sur son visage une certaine inquiétude, J1 venait communiquer à ses amis les étranges nouvelles qu'il avait apprises de Philibert; mais il ne savait COmment s'y prendre pour leur faire cette confidence. Il éprouvait une répugnance invincible à leur expliquer la conduite du colporteur et le plan que ce dernier avait concu de tuer l’archer pour trafiquer ensuite de son. secret. Timide comme un homme qui se sent coupable, il craignait qu'on ne devinât, malgré toutes ses précau-
tions, les rapports qu’il avait eus avec le fils de Bruno, et le nœud mystérieux qui rattachait cette affaire à ses intérêts personnels. Heureusement pour lui, maître Blaise vint à son secours en expliquant l'aventure de \ la façon la plus plausible, et sans compromettre per- | sonne, si ce n’est, comme cela arrive quelquefois, des gens qui n’en pouvaient mais. Maître Blaise raconta que deux seigneurs catholiques, suivis deleur chapelain, s'étaient arrêtés devant son logis, mourant de faim et de soif, ce qui était la vérité; que, suivantle mot d'ordre, il leur avait déclaré qu’il ne pouvait les héberger, et sur ce propos, avait fermé sa porte, ce qui était beaucoup moins exact; car, dans le fait, maître Blaise avait causé plus de cinq minutes avec eux, tandis que le chevalier Verd, à demi renversé sur la selle de son cheval, vidait une bouteille de miliery, et que le prétendu chapelain faisait sauter les miettes d’un quartier de pain noir. Mais ces circonstances étant élangères | au sujet principal, maître Blaise, pour cette raison, et | peut-être aussi pour quelques autres, jugea à propos | de les passer sous silence.
— Et qu’est-il arrivé ensuite, maître Blaise? demanda | le vicomte de Crussol. |
— Je suis rentré chez moi, répondit l’hôtelier. J’ai fermé ma porte, comme je vous le disais, et repris mon ciseau. Mais il. paraît que ces voyageurs se sont doutés que vous étiez ici. Quand j'ai eu le dos tourné, ils seront descendus de cheval, et comme j'avais laissé la clé à la porte de l'écurie.
— Le tour est bon, dit Crussol en riant.
— Corps de Christ! dit Montbrun. Je crois que nous aurions pu donner à ces cavaliers une occupation un per plus digne de deux gentilshommes.
— Messire, dit maître Blaise, je crois.
— Allons! tais-toi, imbécile! dit le comte de Sassenage, charmé de la tournure que l'hôtelier avait donnée à l’équipée de Philibert, mais feignant d’être courroucé contre lui. Va-t'en d'ici, âne que tu es! Tu mériterais qu’on te coupât les deux oreilles, puisque tu sais si mal t'en servir. L’écurie est à deux pas de toi, un étranger y entre, il en sort, et tu n’entends rien! Va-t'en, te dis-je!
Maître Blaise baissa la tête et s’en retourna à la cuisine beaucoup moins fier que lorsqu'il en était sorti. Lorsqu'il eut disparu, le comte apprit à ses amis que, pendant qu'ils erraient aux alentours, un de ses serviteurs était arrivé du camp et lui avait apporté une fâcheuse nouvelle. Il leur raconta alors en peu de mots les projets du baron, et Philibert, étant arrivé sur ces entrefaites, confirma de point en point tout ce quil avait plu au vieillard de lui faire dire.
— Quel parti prendre? dit-il ensuite après avoir renvoyé à la cuisine le colporteur. Notre tête, messieurs, est sur le billot. Comment détourner la hache?
— Vive Dieu! s’écria M. de Crussol, je ne vois qu'un moyen; mais il n’y à pas une minute à perdre. Nous allons rejoindre nos gens dans la forêt; nous y serons en deux heures. Là, morbleu! nous monterons à cheval avec une troupe de gaillards déterminés; nous irons à Romans; nous arrêterons le colonel et nous le ferons s'expliquer devant un conseil de guerre. Êtesvous de mon avis, comte?
— Je trouve Pavis fort sage, comme tous ceux que vous donnez, répondit le vieux gentilhomme. Mais vous pouvez rencontrer des obstacles; il faut tout prévoir. Je pense donc qu'il serait prudent que l’un de nous se
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rendit à Cullins pour empêcher l’émissaire du baron de voir le prince.
— Vous avez raison, dit Crussol; sur ma foi de gentilhomme! vous avez raison. La politique est toujours la dernière chose dont je m’avise.
— L'entreprise, continua le comte, n’est pas sans danger; si l’on vient à nous reconnaître. notre procès est tout fait. quatre pistoliers derrière une haie. une pelletée de terre sur la tête, et tout sera dit... Vilaine mort pour un soldat,
— J'irai, messieurs, dit Monthrun avec simplicité.
— Non, certes! dit Crussol, se sera moi. Je veux essayer mes talents en diplomatie.
— Pâques-Soles! s’écria le comte, vous n'irez ni l’un ni l’autre, La cause que nous servons a plus besoin de vous, qui êtes jeunes, que de moi, dont les pieds commencent à se lasser. D'ailleurs, l'entreprise dont il s’aoit demande plus d'adresse et d'expérience que d’audace et de vigueur. Elle convient à un vieillard. L'autre, messieurs, celle de Romans, exige surtout du courage. Elle vous revient de droit, Ainsi nos rôles sont marqués. J'irai à Oullins. Quant à vous, ne perdez pas une seconde; il faut que le colonel soit arrêté avant le point du jour.
Quelques instants après cet entretien, Crussol et Montbrun traversaient à pied la plaine inculte qui les séparait du bois de la Serpaise; tandis que le comte de Sassenage, monté sur le mulet du pontonnier, se dirigeait vers Oullins. Philibert le suivait à quelque distance.
Le vieux gentilhomme n'avait négligé aucune des
précautions que le temps et le lieu lui permettaient @e.
prendre pour mener à bonne fin son entreprise. Il
AYMÉ VERD. 151 avait emprunté de l'argent à ses amis, car ilsavait qu'en ce bas monde l'argent est le principe, le milieu et la lin de tout. Il avait troqué ensuite ses habits contre ceux de maître Blaise, et lui avait acheté une cargaison de sabots neufs que Philibert avait attachés avec des cordes sur les flancs de Pacolet. C’est dans cet équipage qu'il arriva, à la nuit tombante, aux avant-postes de l’armée catholique. Il traversa sans peine les tentes de l'armée répondant en patois du pays, à ceux qui l'interrogeaient, qu’il était un pauvre sabotier qui s’en venait chercher fortune à Oullins, Les uns le laissaient passer sans mot dire; les autres riaient et s’amusaient à l'interroger. Quelques-uns même lui achetèrent des sabots pour en faire cadeau à ceux de leurs amis qui n'avaient pu encore se procurer pour le lendemain des souliers de bal, ou à ceux d’entre eux qui étaient con- Bus pour faire meilleure figure devant l'ennemi que Gans un quadrille. A la fin, cependant, le comte et son affidé se débarassèrent des importuns ctentrèrent dans levillage. Mais la quantité d'étrangers que l'amour du plaisir avait attirés à Oullins fit qu'ils eurent plus de peine qu’ils ne s’y attendaient à découvrir la demeure qu'avait choisie Aymé Verd. Pendant un gros quart “heure, ils perdirent leurs pas, et ils commençaient à désespérer du succès de leur stratagème, lorsqu'ils aperçurent au clair de lune, traversant la place du bourg, un homme armé d’un long bâton, et vêtu d’une robe noire qu'il avait retroussée jusqu'à la ceinture, sans doute pour aller plus vite. Après l'avoir examiné un moment, ils échangèrent un sourire d’inteiligence, car js avaient reconnu l’un des compagnons de route de larcher, maître Placide Gouitenoire. Quoiqu'ils ne pussent deviner en quel licu il allait, à parcilte heure
AYMÉ VERD. | et d’un air si empressé, ils résolurent de le suivre. S'il ne les conduisait pas tout droit au gîte de son ami, il | ne pouvait manquer de les y ramener. Dans cette pen- | sée, ils s’attachèrent à ses pas, et observèrent toutes ses démarches, comme Mac-Leod épia le chien de l'Outlaw qui l'avait outragé, sûr que ce fidèle animal le mènerait dans la caverne où son maître avait trouvé un refuge.
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