AYMÉ VERD, T, V
leurs oreilles, sans répandre sur le tableau la ‘clarté indispensable qui lui manquait.
Pour prévenir une semblable catastrophe, nous croyons nécessaire d'allumer ici notre lanterne, c’est-àdire de rapporter quelques faits qui nous semblent de nature à jeter un jour propice sur la peinture du bal masqué.
Nous ferons donc quelques pas en arrière, et irons d'abord trouver le bachelier dans l'auberge où Aymé Verd l'avait laissé une heure après leur arrivée à Oullins. Le digne clerc, on s’en souvient, se treuvait alors dans une situation assez critique. Le repas qu’il venait de prendre avait aiguisé son appétit, et les provisions de l’hôtelier étaient épuisées. Il visita lui-même le garde-manger, fureta et flaira dans tous les coins du || logis, dans l'espoir de mettre la main sur quelque plat en réserve; mais ayant échoué dans cette enquête, il revint s'asseoir d’un air mélancolique en face du vieux Hugues, et commença à débiter gravement quelques sentences morales sur la sobriété, la tempérance, la frugalité, etc. L’aubergiste et le chevalier Verd l’écoutaient en vidant chopine, et donnaient de temps à autre des marques non équivoques d'approbation. Mais celui de ses auditeurs que maître Placide avait surtout à cœur de persuader n'était autre que luimême, ou plutôt son estomac, ce qui rendait la tâche de l’orateur assez difficile; car il avait à peine lâché un raisonnement, qu'il le voyait rétorqué à l'instant même par l'auditeur malveillant dont nous parlons, position dont messieurs les orateurs de la chambre, et, en général, tous les ergoteurs de profession, peuvent seuls apprécier l’incommodité.
— Après tout, dit-il en regardant le vieux chevalier,
AYMÉ VERD. Z à la guerre comme à la guerre! Cette poule était un peu dure, mais on a fait de plus mauvais repas. Homerus nous peint ses héros comme des gens vivant de peu et ignorant le luxe de nos tables.
—- Il s’agit bien de luxe, maître sophiste! répliqua messer Gaster, Nous manquons à présent du nécessaire. D'ailleurs, ajouta-t-il, ne m’avez-vous pas lu et relu cent fois, dans l’Iliade et dans l'Odyssée, tous les passages où il était question de boire et de manger? Je connais aussi bien que vous les héros d'Homerus, et je tiens que, pour un pauvre estomac délabré comme moi, la fumée d’un de leurs festins aurait été plus nourrissante que la substance même de notre souper.
— Eh! mon Dieu! reprit maître Placide eñ se tournant vers lhôtelier, quand on soupe mal, on en déjeune mieux, n'est-il pas vrai compère? Un souper léger est recommandé par les médecins comme excellent pour la santé. C’est, disent-ils avec raison, un préservatif contre les indigestions, lesquelles sont trèsdangereuses pendant la nuit.
— Bah! bah! dit l'estomac, ces raisonnements-là sont bons pour mon voisin le cerveau, qui aime à se repaître de vent et d’autres denrées non moins creuses. Quant à moi, je préfère à tous vos rogatons de philosophie paienne une tranche de jambon fumé. Les sentences, à mon avis, sont un plat de dessert, comme la crème et les confitures.
Impatienté de trouver en lui-même un contradicteur si opiniâtre, maître Placide résolut d’étouffer sa voix; il éleva donc la sienne au plus haut diapason qu'elle pôt atteindre, s’imaginant que ce moyen, qui lui avait souvent réussi avec son célèbre ami, Jacques Sauzéas,
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de Saint-Étienne en Forez, lui réussirait tout aussi bien à l'égard de cet adversaire intime, qui lui tenait tête depuis un quart d'heure. Mais tandis qu’il célébrait d’une voix tonnante, et en gesticulant avec feu, tandis qu'il faisait, disons-nous, le panégyrique de la diète, il: entendait une maudite voix qui lui disait:
— C'est en vain que tu t'égosilles, ami Placide, je ne suis pas de ceux à qui l’on impose silence. Tu parles d’ailleurs comme un homme à jeûn, c’est-à-dire en véritable fou. Vraiment! on croirait, à t'entendre, que je suis un de ces estomacs voracés qui coûtent plus qu'ils ne rapportent; vrai gouffre de Charybde, qui engloutit ce qu’on y jette, sans qu’on en voie jamais rien reparaître. Tu sais bien que tu mens, ami Placide.
Le peu que tu m'as donné, ne te l’ai-jé pas rendu avecusure? Ta santé, si précieuse à l'Église, cette santé que tu vas détruire, malheureux! n'est-elle pas mon ouvrage? Va-t’en voir si un pauvre diable, exténué par les jeûnes, est comme toi en état de faire résonner un argument et, dans le besoin, un bâton ferré aux oreilles d'un hérétique! Le moyen? L’infortuné n’a que le souffle sur les lèvres, et s’en va clopin-clopant appuyé sur sa béquille; c’est un mort de l'Église militante. Au temps où nous sommes, ami Placide, tout bon chrétien doit faire ses quatre repas, et spécialement quiconque appartient à la sainte milice. Il y aurait de l’égoïsme à en retrancher un seul; un berger maigre, famélique, fuira devant les loups, et laissera manger le troupeau, si, toutefois, il n’est pas lui-même mangé le premier. Eût-il comme toi en partage toute la subtilité d’Aristote unie à la profondeur de saint Thomas, cela ne lui servirait de rien; car, sans de bons poumons, qu'est-ce que la logique? Une méchante arquebuse qui vous rate
AYMÉ VERD. 9 entre les doigts, tandis que vous essuyez patiemment le feu des autres. Hélas! hélas! quelle honte pour toi, ami Placide, quel déboire, si, dans une dispute théolopique, tu allais, faute de voix, laisser le dernier mot à un hérétique!
- Cette harangue de messer Gaster fit une telle impression sur le docte bachelier, qu’il termina à la hâte son éloge de la tempérance, et à peu près du même ton que s’il eût prononcé son oraison funèbre. Mais à peine eut-il cles les lèvres, qu’il ouit dans les airs un bruit qui le fit tressaillir d’aise. Il dressa aussitôt l'oreille et ouvrit les narines, comme le coursier de Job à la voix du clairon, Le bruit qu'il entendait était pourtant d’une nature fort pacifique; c'était le bruit de la cloche d’un couvent, mais quoique l'heure de laréfection fût passée, le digne clerc avait reconnu que l'on mettait en ce moment la nappe au monastère. Était-ce la manière dont on agitait la cloche qui lui avait fait faire cette utile découverte? ou bien, le vent propice qui avait apporté jusqu’à lui les sons de l’airain bénit, lui avait-il transmis en même temps quelques émanations de la cuisine? C’est ce que nous ne pouvons savoir; mais un fait certain, c’est que maître Placide sortit de l'auberge, sans dire adieu à personne, et fit telle diligence, qu’il arriva at couvent avant qu'on eût fini le bénédicité.
Dire qu'il soupa avec des nonnes, c’est dire assez de combien de petits soins, de quelles attentions délicates il fut l’objet. Tout en mangeant, ilracontait d'un air modeste ses exploits guerriers, les dangers qu'il courut, les privations qu’il avait endurées, sa captivité à Romans, récit qui fit pleuvoir sur sa table tous les pots de confiture, tous les sirops, toutes les friandises de la maison. Chacune des tribulations dudigne clerc Jui atti-
rait une nouvelle douceur. Les nonnes le traitaient comme elles auraient traité un confesseur de la foi, un martyr échappé aux bourreaux, et que la Providence leur aurait confié, pour le rappeler à la vie. Aprèslerepas, on se rendit au jardin, où maître Placide fut obligé derecommencer sanarration ; mais ayant senti au dedans de lui quelques pointes de vanité, il eut soin cette fois de rapporter à Dieu le mérite-de ses œuvres, et comme saint Paul, qu’il cita en latin, il ne se glorifia que de ses manquements et de ses faiblesses. Ce discours, comme on peut le croire, ne contribua pas peu à augmenter l'estime et l'admiration des nonnes. Aussi, lorsqu'il voulut partr, toutes s'y opposèrent.
— Ah! sire clerc, lui dit une des nonnes, vous allez vous enrhumer, si vous retournez au village à cette heure de la nuit. Restez ici jusqu’à demain, ce sera une bénédiction pour notre prieuré.
Le bachelier fut contraint de céder à ces charitables instances, et après l’oflice du soir, auquel il assista dévotement, il se disposa à gagner la chambre qu’on lui avait fait préparer; mais, en traversant le parloir, il se sentit tirer par le pan de sa robe, ets'étant retourné avec vivacité, il poussa un cri de surprise en apercevant devant lui une de ses anciennes connaissances, maître Jérôme Gaschet, ci-devant écuyer du châtelain de Beauséjour.
—— Vous ici, maître Jérôme! Jui dit-il en lui serrant la main; par quel hasard?
— Ne m'en parlez pas, messire, répondit Jérôme en Soupirant. Autrefois, je savais ce que je faisais, et quand je sortais d’un lieu pour aller dans un autre, j'avais toujours quelques bonnes raisons pour cela. À présent, je vais où il plaît à Dieu! Je ne m'en inquiète
plus! je suis comme une horloge dont un enfant fait tourner l'aiguille avec le doigt, et qui sonne à tort et à travers, quoique l’ouvrier l'ait fabriquée pour aller juste.
__N’êtes-vous donc plus au service du châtelain? demanda Placide. C’est pourtant un homme raisonnable; du moins, à en juger par les entretiens que j'ai eus avec lui, ajouta-t-il, oubliant que dans ces entretiens il avait fait à lui seul les frais de la conversation.
__Lui! dit Jérôme en élevant les épaules; il est comme tant d’autres, il porte un chapeau, mais c’est pour faire croire qu'il a de la cervelle. Dans le fait, si le bonhomme a jamais eu pour deux liards de bon sens, je crois que ses deux charmantes filles le lui ont fait perdre. À la vérité, il n’en faudrait qu'une pour détraquer la meilleure tête.
— Vous parlez d’or, maître Jérôme, répondit Placide Mais, de grâce, apprenez-moi une chose : le châtelain est-il ici?
__ Sans doute, dit Gaschet; saRs: doute, il est ici, pour son malheur et pour le: mien. Hier, après avoir échappé à la bagarre que vous savez, je lui disais : Messire, retournons à Beauséjour’; voici l'été qui approche, il faut penser à la moisson. Il faut. Mais il m'a coupé la parole en me traitant de belitre, suivant son usage. Puis, il s’en est allé à Sorbiers, où il avait laissé ses filles.
__ N'étaient-elles pas avec les bernardines? demanda Placide.
— Précisément, messire. En arrivant au monastère, je pensais que nous allions y passer au moins une $emaine. Sur cette idée, je mets Pégase au râtelier, je m'en vais faire un tour x la cuisine, et après avoir
mangé un morceau sur le pouce, je grimpe au grenier où l’on m'avait assuré que je trouverais quelques bouquins. Il y en avait, en effet, et des meilleurs; mais, ce qui fait peu d'honneur au chapelain de la maison, ils étaient tout couverts de poussière et de toiles d’araignées. Je les prends l’un après l’autre, je les nettoie, je lis les intitulés; cela suffit quelquefois pour apprécier le mérite d’un ouvrage, d'autant plus que bien des auteurs mettent tant d'esprit dans le choix d’un titre, qu'il ne doit guère leur-en rester pour remplir le reste du livre. Bref, depuis quatre mois, je n'avais pas encore passé de journée plus agréable, si bien que je ne m'apercus du temps qui s'était écoulé que lorsque je cessai d’y voir clair. Alors, je m’approchai de la lucarne, pour jouir du moins d’un reste de jour, car, lorsqu'on est sous le même toit que madame Sigolène, il ne faut pas penser à brûler de la chandelle. Tout à coup, messire, en jetant par distraction les yeux sur la campagne, qu'est-ce que j’apercois? Les cheveux m'en dressent encore à la tête, rien que d'y penser. J’aperçois, à un bon-quart de lieu, le châtelain de Beauséjour trottant vers le nord, en tête d’une procession de bernardines. Vite je descends les degrés Quatre à quatre, et m'en vais droit à l'écurie; la porte était fermée, je l’enfonce. Jugez de mon étonnement! maître Pégase avait disparu tout comme s’il eût pris
des ailes, de même que son patron fabuleux. Je cours
à la cuisine, personne; j'appelle, c’est l'écho qui me
répond. Aussitôt, je mets mes jambes à mon cou, et je m'élance après les fuyards, au risque d'attraper une
pleurésie.
— Où diable allaient-ils? dit Placide.
— Où ils allaient? ils allaient à Oullins. Madame
AYMÉ VERD. 15 l'abbesse était juchée sur Pégase. Mais toutes les nonnes marchaient à pied en disant leur chapelet; belle ressource contre les loups et contre les parpaillots, dont les bois sont remplis! Et pourtant c'était sous prétexte d’être plus en sûreté, qu’elles avaient quitté le couvent, qui avait de bonnes portes et de bons murs.
— Enfin, dit Placide, je vois avec plaisir que vous êtes arrivé jusqu'ici sans malencontre.
— Grâce au ciel! répondit maître Gaschet, et pour dire la vérité, une fois le danger passé, je n'ai pas été fâché de me trouver ici au milieu d’une armée de bons catholiques. J'étais rompu par la fatigue, et je jouissais d'avance du plaisir de m’étendre dans un lit un peu plus moelleux que ceux sur lesquels j'avais couché depuis un mois. Mais va-t'en voir s'ils viennent! Voilà madame Cunégonde qui apprend que M. de Nemours doit donner un bal demain au soir. Aussitôt elle ne ressent plus ni fatigue ni sommeil; elle s’en va réveiller le châtelain qui ronflait déjà, et il faut que le bonhomme se lève et courre au village pour acheter des robes, des rubans, des perles, car madame Cunégonde veut danser.
— Dieu nous préserve! s'écria le bachelier en faisant le signe de la croix, cette fille a donc le diable au corps? J'espère que madame labbesse ne souffrira point ce déréglement; une novice!
— Novice! murmura Gaschet, je ne sais si elle Va jamais été, mais je vous jure qu’à présent elle ne l’est point et n’a nulle envie de l'être. D'ailleurs, quand une fille veut danser, voyez-vous, il n’est abbesse ni grilles qui la pourraient retenir, Le châtelain a donc été obligé de dépenser une belle année de son revenu pour parer ses héritières, car il espère qu'à ce bal
elles pourront trouver, comme on dit, une bague à leur doigt. À cette heure, elles sont occupées à préparer leur toilette. -
— Je pense, dit Placide, qu’elles sont allées dans un lieu profane pour se livrer à cette œuvre du démon. Je ne les ai vues ni au réfectoire ni à la chapelle.
— Ah bien oui! dit Gaschet, elles taillent leurs robes, se disputent à qui sera la plus belle; cela leur tient lieu de souper, de prières et de tout. Mais je ne m'en soucie guère, et ce n’est pas de cela que je me plains.
— Par saint Thomas! qu'y a-til encore!
— Il ya, messire, que, non contentes de danser, elles veulent faire danser leur père et me faire danser aussi, moi, Jérôme Gaschet, philosophe pythagoricien. J'ai eu beau leur faire des représentations, elles n’ont pas voulu en démordre. « Mais, mesdames, leur ai-je dit, je ne sais point danser.
» — Eh bien, maître Jérôme, quand nos robes seront terminées, nous vous donnerons une leçon, m'a répondu madame Cunégonde.
» — Mais...
» — Paix! » s’est écrié alors le châtelain; et, me tirant à l'écart, il m'a dit alors quelques mots à l'oreille, quiont coupé court à mes refus. Que voulez-vous, messire? il est plus aisé à un fou de faire déraisonner un sage, qu'à un sage de faire raisonner un fou. Le pauvre homme à peur que ses deux filles ne trouvent pas un cavalier, comme cela leur est arrivé, dit-on, à plus d’une fête où elles n’ont pas plus remué le pied que les figures peintes sur les tapisseries. Elles sont belles pourtant, et. doctes, je m’en flatte; mais les jeunes gens d'aujourd'hui, comme je l'ai dit souvent au châtelain,
ne font danser les belles que dans l'espoir de faire danser plus tard leurs écus. Quoi qu'il en soit, c’est un grand crève-cœur pour un père de voir ses filles oubliées dans un coin, tandis que tout saute autour d'elles; et bien qu'il n’en laisse rien paraître, car il est trop fier, je l'ai deviné dans ses yeux, du temps qu’il me parlait. Pouvais-je refuser ? Qu'eussiez-vous fait à ma place?
—— Par saint Thomas! dit le clerc ému par cette idée, je crois, sur ma foi, que j'aurais pris cette nuit ma première leçon de danse, quoique ce soit un gros péché.
En ce moment, la conversation de nos savants fut interrompue par l’arrivée de deux personnes qui entrèrent par deux portes différentes. Cunégonde, vêtue d’une robe de soie jaune, mais moins jaune que son teint, parut à l’huis de gauche, et fit signe à l’escholier de la suivre. Une sœur laie, portant un flambeau à la main, parut du côté opposé, et dit au bachelier :
— Mon révérend, votre lit est bien bassiné et bien chaud. Vous trouverez devant le feu une tasse d'hypocras que madame la prieure a préparée elle-même. Vous la boirez en vous couchant. Cela vous procurera un doux somme. Tenez, prenez le flambeau. Je vous souhaite une bonne nuit, mon révérend. Ne m'oubliez dans vos prières.
Lorsque le bachelier fut parti, la nonne traversa sans lumière plusieurs corridors, et s'en alla à la cuisine, où elle trouva une troupe de mendiants qui étaient venus demander l'hospitalité au monastère.
— Allons, braves gens, leur dit-elle, avez-vous fini de souper? Suivez-moi; je vais Vous mener à la grange où vous dormirez comme des bienheureux. Je vous aurais bien donné de bons lits, comme à l'ordinaire,
mais nos pauvres sœurs les bernardines, qui sont arrivées ce matin, les ont pris, et il n’y a plus de place, sinon à la grange. Mais où donc est cette bohémienne Qui est arrivée il y a une heure? Elle ne peut pas aller avec vous; je lui céderai mon lit, et je dormirai sur une chaise. Où êtes-vous, petite? Je ne la vois plus. Serait-elle partie?
— Elle est partie, ma sœur, répondit d'une voix légèrement émue une jeune novice qui avait présidé au repas des mendiants.
— Que son bon ange l'accompagne! dit la vieille religieuse avec un soupir. Mais je ne vois pas non plus le sabotier, ni le jeune homme qui l’'accompagnait. Savez-vous ce qu'ils sont devenus, sœur Sainte-Claire?
— Ils sont partis, ma sœur, répondit la novice, dont l'émotion était si forte, qu’elle frappa la vieille nonne. Ils sont partis, et je souhaite aussi que leur bon ange les accompagne.
— Doux Jésus! ma sœur, qu’avez-vous? 11 me semble que vous tremblez. Voilà ce que c’est, mon enfant, que d’avoir voulu veiller, après avoir voyagé toute la nuit, Il faut aller vous mettre au lit sur-le-champ.
— Non, ma sœur, répliqua la novice; il faut que je voie à l'instant maître Placide Gouttenoire.
— C’est impossible, ma sœur, impossible jusqu’à de. main. Le cher frère en Dieu estendormi.
— En ce cas, ma sœur, je vous prierai de me conduire à la cellule de madame la prieure. Il est nécessaire que je lui parle.-
— Comme vous voudrez, mon enfant; je suis à vous dans deux minutes. Je yais seulement jusqu'à la grange.
— C'était lui! -dit la novice à voix basse lorsqu'elle
AYMÉ VERD. 17 se vit seule dans la chambre; c'était lui-même! J'avais peur qu'il ne me reconnût sous mon voile. Mais que vient-il faire ici? Pourquoi ce déguisement? Oh! j'en suis sûre, j'en suis sûre, Aymé est à Oullins, et ses jours sont de nouveau menacés. Que faire? comment le prévenir? Oh! mon Dieu! mon Dieu! inspirez-moil
Tandis que Blanche, car c'était elle, et le lecteur l’a sans doute deviné, tandis que Blanche de Sassenage se livrait à ses inquiétudes, le comte et Philibert s’en retournaient au village. Ils n'étaient pas seuls. La bohémienne, qui n’était autre que dame Cicindelle, était sortie avec eux. Durant le temps qu'ils avaient passé au monastère, ils avaient appris ce qu'ils désiraient savoir, c’est-à-dire la demeure d’Aymé Verd. Ils avaient appris, en outre, par des mendiants qui avaient rencontré le jeune archer, que ce dernier n’avait point vu le duc de Nemours, et ne pourrait le voir que le lendemain pendant la fête. Sur ces données, ils formèrent un complot dont on verra bientôt le développement. Ils nous suffira de dire, quant à présent, qu’en arrivant au village, le comte acheta un magnifique costume de Sarrasin, et fit écrire par Cicindelle le billet qu'on à Ju dans le chapitre précédent, billet qui fat remis secrètement avec le costume dans la chambre d’Aymé
Verd.