SUITE DU PRÉCÉDENT
C’est pour vous faire voir l’excellence et l'utilité de la danse et de la musique. |
Le Bourgeois gentilhomme.
A présent que nous avons allumé notre lanterne, nous pouvons introduire le lecteur au milieu de la mascarade. S'il ne prend pas un vif intérêt aux scènes qui vont passer sous ses yeux, au pis aller, il s’ennuiera moins que ne le fit notre héros pendant les premières heures de la fête. Tes lieux de plaisir sont ceux où l'on éprouve en général le plus de tristesse lorsqu'on n’y porte pas un cœur libre et disposé à partager l'ivresse commune. Les bals produisent surtout cet effet-R, car la gaieté bruyante qui y règne participe plus des sens que de l'âme, et ne se communique que | par les sens. Une conversation enjouée, le doux contentement qui en résulte, gagnent plus aisément un étranger. Dans un bal, au contraire, il faut, poury trouver que'que plaisir, se mêler au tumulte, sentir dans sa main la main d’une femme, respirer son haleine, se lancer dans le tourbillon, et alors on éprouve cette espèce de vertige, d’enivrement, qui est, au fond, l'unique charme de la danse. Mais un spectateur indifférent fait dans ces lieux à peu près la même figure que le malheureux Toby, lorsqu'il débarqua dans l’île de la Gaicté. En voyant des hommes lui faire des gestes qu’il ne comprenait pas, lui adresser la pa-
AYMÉ. VERD. 19 role dans une langue inconnue, Toby se trouva plus seul que jamais, et se mit à pleurer.
Ce sentiment d'isolement, qui est toujours accompagné de mélancolie, est celui qu’on éprouve dans les lieux de réjouissance, lorsqu'on n’y est pas conduit, comme nous le disions plus haut, par le désir de tremper ses lèvres à la coupe d'ivresse, et qu'on y demeure simple spectateur. Toutefois, un esprit investigateur peut s'amuser un moment à étudier la physionomie des différents personnages qui passent et repassent devant lui. S’ilen connaît quelques-uns, il peut trouver de l'intérêt à observer leurs démarches, et à ourdir sur des apparences le frêle et ingénieux tissu des conjectures. Mais dans une mascarade, ce plaisir même lui est refusé. Il ne voit plus que des inconnus, des êtres qui s’agitent, qui rient, qui se parlent à voix basse, mais qui semblent appartenir à un autre monde que celui que nous habitons. Ge tableau a, au premier coup d'œil, quelque chose de fantastique qui éblouit, mais qui lasse bientôt, et laisse l'âme dans la tristesse.
Telles furent du moins les impressions d’Aymé Verd. En arrivant au bal, il fut d’abord comme fasciné par l'édat des lumières, par la richesse et la variété des costumes; les parfums les plus exquis, la musique la plus délicieuse, contribuèrent aussi à le charmer. Mais à peine eut-il fait quelques tours dans les vastes salles, qu'il était complétement étranger au milieu de cette foule; personne ne venait lui serrer la main, ne souriait à son approche; eût-il eu quelques amis, il ne pouvait ni les distinguer, ni être reconnu par eux. Et comme il n’était pas d’un caractère à aborder le premier venu pour lier conversation avec lui, comme il ignorait l'art si commun dans le monde de parler pour ne
rien dire, et d’amuser une femme pendant &ne heure, sans que ni l’un ni l’autre des interlocuteurs pussent se rappeler le lendemain ce qui les avait si fort intéressés la veille; en un mot, comme il était encore un peu grossier et un peu sauvage, il ne trouva rien de mieux que de s’asseoir à l'écart, en attendant qu'il pût saisir l’occasion d'aborder le duc de Nemours, chose difiicile, car le prince était le plus infatigable des danseurs,
Il s’assit sur un tabouret, dans l’embrasure d’une fenêtre, songeant à Blanche, qu’il avait quittée l’avantveille, et qu'il ne reverrait peut-être jamais; à Gaspard, qu'il avait laissé marchant contre son frère, et du fanatisme duquel il croyait avoir tout à redouter. Ces pensées lui rappelèrent l’objet de sa mission, et des larmes roulèrent dans ses yeux, lorsqu'il vint à songer que le sort de ses cousins et de combien d’autres familles. dont le sang coulait peut-être à cette heure, que la paix de trois ou quatre provinces, n'était pas considérés comme des choses qui valussent la peine de suspendre un menuet et d'arrêter pour un moment l’archet des. ménétriers. 11 était tellement indigné par cette réflexion, qu'il eut besoin de toute sa présence d'esprit pour ne pas exprimer tout haut les sentiments qui l’agitaient. Mais à la fin, son esprit se fatigua, et il reporta de nouveau la vûe sur la scène mobile qui se déployait devant lui. Il apercçut alors un homme de haute taille, vêtu d’une robe de velours cramoisi, qu’il reconnut pour être celle qu'il avait marchandée le matin. Celui qui la portait devait avoir acheté en même temps les petits secrets de maître Régnier, et il paraissait en faire un bon usage; car il allait tout à tour auprès des plus belles
AYMÉ VERD, 22 dames de la fête, et à la manière dont celles-ci l’'écoutaicnt, il était aisé de deviner qu'il leur disait de ces vérités qu'on aime ou qu’on n'aime pas à entendre, même dans la bouche d’un astrologue. Une espèce de nain difforme, habillé de rouge comme son maître, portant sur le front deux cornes de bouc, ce qui le faisait ressembler au diable, marchait, ou plutôt rampait à côté de l’astrologue. Celui-ci avait l’air de le consulter quand on lui faisait une question embarrassante, et le diable, qui était sans doute un diable muet, lui répondait par des signes que son maître interprétait probablement selon son plaisir. Tandis qu'Aymé était occupé à observer cette comédie, qui lui donna tout d’abord une mauvaise idée de ceux qui lajouaient, Mercure, ou du moins un homme qui avait emprunté le costume de ce dieu, non sans lui avoir fait subir quelques changements indispensables, vint se placer
auprès de lui, et lui adressa d’un air indifférent plusieurs questions auxquelles Aymé répondit avec sa réserve accoutumée. Un simple mortel, accueïli de la sorte, aurait tourné sur ses talons; mais les dieux sont plus fermes dans leurs entreprises. Mercure s’obstina done à rester auprès de l’archer, et après quelques propos oiseux, il s’appuya familièrement sur son épaule, et lui indiqua du geste deux femmes qui étaient assises dans le lieu le plus apparent de la salle, mais dans un complet isolement. L’une avait une robe jaune qui laissait voir des épaules maigres et osseuses; l’autre portait une robe couleur cerise. Un triton montrait à demi sa tête au-dessus du fauteuil des deux belles nymphes, et semblait vouloir se cacher derrière leurs épaules, comme les dieux marins parmi les roseaux. Tous les autres masques s'é'oignaient d'elles, sans doute par
AYNF YERD OT, Ÿ 2
suite de ce respect mêlé de crainte qu'inspirent naturellement les divinités.
__ Connaissez-vous, fnessire, les deux charmantes personnes que voici? dit Mercure à Aymé Verd.
__ Nullement, répondit Aymé en tournant la tête d’un autre côté.
— C'est grand dommage qu’elles soient masquées, reprit le messager de Olympe; je suis sûr qu'elles sont charmantes. N'êtes-vous pas de mon avis? Comme ce costume leur va bien! On dirait les deux sœurs. Oui, je gage qu’elles sont Sœurs. Si nous allions les engager pour le prochain quadrille? Hein! qu’en ditesvous?
__ Excusez-moi, beau masque, je ne danse jamais reprit Aymé. D'ailleurs, à ne rien vous cacher, si j'avais envie de danser, ce n’est ni à l’une ni à l’autre de ces deux charmantes sœurs que j'irais offrir ma main.
— Vous pourriez faire un plus mauvais choix, beau masque, répondit Mercure en soupirant; mais, ajouta-t-il en regardant le nain de l’astrologue, qui, en ce moment s’approchait d'eux, qu'avez-vous donc de commun avec ce monstre? Je crois qu'il veut vous parler.
En effet, le nain faisait des signes à Aymé, comme pour l’engager à le suivre. Mais voyant que l’archer n'avait hâte d’obéir, il s’approcha de lui et le tira par le pan de sa tunique.
— Que me veux-tu, Satan? lui dit Aymé. Il faut te suivre? Mais où me mèneras-tu?
Pour toute réponse, le nain fit un geste d’impatience, et Aymé, cédant à une curiosité involontaire, se décida à le suivre. Il obéit d’autant plus volontiers, que cet incident le débarrassa de son importun COmPagn on.
Après avoir traversé plusieurs salles, le nain s'arrêta en face d’une femme dont le costume avait quelque chose d’oriental. Elle portaitun turban vert; une plume blanche voltigeait sur son front; son cou ne manquait pas de grâce; elle était demi étendue sur un canapé, dans une attitude pleine de langueur. Sa robe de gaze et son jupon de soie, légèrement relevés, laissaient entrevoir une jambe fine et faite au tour. Le nain salua cette belle odalisque, en s’inclinant jusqu'à terre; puis, après avoir ordonné à Aymé de s'asseoir auprès d'elle, il se retira et disparut dans la foule.
Est-ce vous, madame, qui m'avez fait l'honneur de m'appeler auprès de vous? dit Aymé qui, en ce moment, se trouva un peu embarrassé de sa contenance, etne put s'empêcher de rougir jusqu'au blanc des veux, lorsqu'une voix douce, mais que l’on semblait vouloir déguiser, lui répondit, en style de sérail, que la beauté avait toujours été l’amie de la vaillance.
— J'avoue, madame, dit Aymé, que la vue de votre ambassadeur ne n'avait nullement préparé à l’agréable surprise que j'éprouve en ce moment. Je vous prie donc d’excuser inon trouble et même le désordre de mes paroles. Quant à ce que vous venez de me dire, ajouta-t-il en prenant place sur le canapé, d’après l'invitation de l’inconnue, je suis d’autant plus honoré d’avoir attiré vos regards, que la vaillance est une vertu commune parmi les gentilshommes qui sont ici, et que vous êtes, sans comparaison, j'en suis sûr, la plus belle des belles qui aient jamais foulé les tapis d’un harem.
— Qu'en savez-vous? dit l’odalisque.
— Je le devine; et rien qu’en entendant votre voix, je le devinerais encore 'es veux fermés.
—— Ainsi, reprit l’odalisque, vous ne savez pas qui je suis ?
—Nullement, madame, et j’oserais même assurer que c’est la première fois que j'ai le plaisir de vous voir. Vous avez une taille, un port, que l’on ne doit jamais oublier, quand on a pu les contempler une seule fois.
L'odalisque ne put retenir un léger éclat de rire.
— Vous avez mauvaise mémoire, seigneur, lui dit-elle en agitant devant son visage un éventail de plumes. Nous nous sommes vus, il n’y a pas longtemps, et de très-près.
— C'est sans doute en songe, belle péri, repartit Aymé après un moment de réflexion, car je n’en ai pas conservé la souvenance. Cependant, si vous me permettiez de voir vos traits.
— Le. cœur à des yeux, répondit-elle en portant la main à son loup. Je n’ai pas eu besoin de voir vos traits pour vous reconnaître dans la foule.
— Mais peut-être, dit Aymé en jetant les yeux sur le costume qu'il portait, car ilcommençaitàsoupçonner | que c'était la belle odalisque qui lui en avait fait présent, peut-être, madame, aviez-vous pour me reconnaître | des moyens. D'abord, vous paraissez avoir le diable lui-même à vos ordres. ensuite...
—Achevez!
— Franchement, madame, n'est-ce pas vous qui m'avez envoyé ce beau costume?
— C'est une question à laquelle je ne répondrai pas, dit l’inconnue; mais si c'était moi, je suppose que vous n'en seriez pas fâché?
— Fâché! dit Aymé avec feu. J'en serais fier. Mais, de grâce, daignez soulever un peu votre masque,
AYMÉ VERD. 25 Laissez-moi deviner au moins à qui je dois adresser mes remercîiments... Non? Eh bien, laissez-moi voir, laissez-moi toucher seulement votre main...
L'odalisque laissa languissamment retomber son bras, et abandonna sa main à l’archer. Mais celui-ci n’y eut pas plutôt jeté les yeux, qu'il poussa un cri de surprise. Il venait d’apercevoir au doigt de l’inconnue un anneau magnifique qu'il avait vu briller sur la main de Blanche, la nuit qu’ils avaient passée ensemble dans la grotte du bonhomme Roc.
— Grand Dieu! dit-il, cet anneau.
— Eh bien! dit l’'inconnue en retirant la main avec vivacité; qu'avez-vous, seigneur? Cet anneau est à moi.
— À vous! s’écria Aymé en proie à un trouble d’un nouveau genre. À vous, madame! Mais vous n'êtes pas, non, vous ne pouvez pas être. c’est inpossible! Depuis combien de temps cet anneau est-il en votre pouvoir?
— Vraiment! dit l’odalisque, on jurerait que cet anneau est un véritable talisman. Il a du moins le don de faire oublier à un galant chevalier l'attention que l’on doit ordinairement à une dame, de préférence aux bagatelles qui forment sa parure. Mais on étouffe ici, ajouta-t-elle, et si vous voulez bien m'offrir votre bras, nous irons faire un tour dans les jardins.
En disant ces mots, l’odalisque se leva d’un air nonchalant, s’appuya sur le bras d’Aymé Verd et traversa la salle avec lenteur. Mais comme ils allaient franchir le seuil de la porte qui conduisait sur la terrasse, une femme masquée, vêtue de blanc, avec un long voile, à peu près comme on nous peint les antiques prêtresses de Vesta, entraiten ce moment dans la salon. Elle s'arrêta un moment devant l’archer, de manière à lui
barrer le passage, et elle l’examina des pieds à la tête avec une attention qui semblait avoir une autre source que la simple curiosité. Aymé, en la voyant, s'arrêta aussi, et son cœur battit vivement, comme si la taille, l'habit, la tournure de l’inconnue eussent réveillé dans son cœur le souvenir d’une personne aimée. Mais auelle apparence, pensa-t-il, qu’elle soit ici, dans ce bal, seule, sans parents, elle qui s’est vouée au cloître pour le restant deses jours? En dépit de cette réflexion, il cha involontairement le bras de l'odalisque, comme s’il eût eu honte de paraître avec elle devant l'ombre même de Blanche. Mais commeil continuait à l'examiner, Yinconnue, pour qui le trouble d'Aymé avait été peut-être une révélation, mitun doigt sur sa bouche et entra résolûment dans la salle. Aymé la suivit, sans qu’elle l'y eût invité, presque machinalement, et l’odalisque, de dépit sans doute, alla se perdre au milieu des allées du jardin.
LA MAÏaA.
Agnès lui dit : Le clairon sonne; Partez, sire, voici l’Anglais!
I] faut sauver votre couronne.
Charles répondit : Belle Agnès, C’est dans ton cœur qu’est mon empire; Je ne veux régner que sur toi.
— À cheval! à cheval, beau sire, Sinon vous n’êtes pas mon roi.
La complainte d’ Agnès Sorel.
Quoique l'inconnue ressemblât beaucoup à made-
AYMÉ VERD. 27 moiselle de Sassenage, Aymé ne put croire que ce fût elle. Ses yeux le lui disaient; son cœur, qui battait avec force, le lui disait aussi; mais il n'osait se fier à leur témoignage, tant l'événement lui paraissait invraisemblable. J1 suivait cependant la jeune fille à travers les salles du chateau, en proie à ce sentiment de doute qu'on éprouve dans les rêves, lorsqu'on voit apparaître un ami défunt, ou quelqu'un dont on était séparé , pendant la veille, par des murs épais ou par une longue distance. L'inconnue s'arrêta enfin, mais non dans un endroit solitaire, tel que l'eût choisi Aymé Verd, s’il en eût été maître; elle s'arrêta dans un salon animé par la présence du jeune prince, et où semblait présider le dieu Comus en personne, tant la gaieté y était vive et bruyante. Elle se glissa légèrement derrière un rideau, monta sur un balcon qu’on avait laissé entr'ouvert à cause de la chaleur, et, ôtant son masque; découvrit son visage doucement éclairé par la lumière qui passait à travers les rideaux. Aymé la contempla un moment, immobile, muet, le cœur partagé entre la surprise et la joie. IL avait reconnu mademoiselle de Sassenage.
— Vous ici, Blanche, lui dit-il dès qu'il put se faire entendre. Vous à Oullins, dans ce costume, près de moi! En vérité, je ne m'attendais pas à ce bonheur. Mais d’où venez-vous? Comment vous {rouvez-Vous à cette fête? car c’est une véritab'e fête pour moi maintenant.
— C'est pour vous, messire, pour vous seul que j'y suis venue, répondit Blanche avec émotion, et en s’asseyant sous un myrte qui parfumait le balcon. C'est pour vous avertir d’un grand danger qui vous menace. Écoutez-moi, messire, ajouta-t-elle en baissant la voix : vous êtes entouré d’assassins. Gardez-vous de faire
28 AYMÉ VERD, un pas hors de cette salle, n'importe sous quel prétexte. Ici, je l'espère, la présence du prince vous servira d'égide. N’écoutez pas les perfides sirènes dont la voix cherchera à vous séduire. Ne vous hasardez pas sous l'ombre des jardins. Il faut, messire, que vous restiez dans cette salle jusqu'au jour.
Cet avis venait sans doute trop tôt pour frapper l’attention du jeune gentilhomme, et le distraire des pensées plus douces qui l'occupaient. Il le reçut avec indifférence, et ne parut touché que du plaisir de revoir celle qu’il aimait. Jamais porteur de bonnes nouvelles ne fut accueilli comme Blanche le fut en ce moment.
— Comme je suis heureux! lui dit Aymé en la regardant avec tendresse. Il me semble que je fais un songe, et j'ai peur de me réveiller. Dites-moi, Blanche, est-il bien vrai que ce soit vous? Mes yeux ne me trompent-ils pas? Parlez encore, que je vous.entende. Ne m'avez-vous pas dit que vous étiez venue ici pour moi seul?
— Sainte Vierge! dit la jeune fille en joignant les mains, il ne m'a pas comprise. Je vous répète, messire, que vos ennemis sont ici et qu’ils cherchent à vous attirer dans un piége, pour vous faire mourir. M’entendez-vous?
— Oui, oui, c’est bien là sa voix, dit Aymé en se parlant à lui-même. Je la reconnais. Elle surpasse en douceur la musique la plus douce. Voilà bien sa main, ajouta-t-il en serrant la main de Blanche dans la sienne. Qui m'aurait dit cela ce matin?
— Aymé! Aymé! s'écria Blanche troublée malgré elle, à quoi pensez-vous? Voulez-vous me faire repentir d’être venue ici? Je vous parle de choses graves, d'une chose dont la seule idée me glace le cœur; le plus
AYMÉ YERD. 29 brave chevalier pâlirait en apprenant la nouvelle que je vous apporte. Mais il semble que vous soyez sous un charme, et que les mots que je prononce changent de sens en passant par vos oreilles.
— Hélas! dit Aymé en se rapprochant de mademoiselle de Sassenage, n’avons-nous pas autre chose à nous dire? Qu’'importent les dangers que je puis courir! Je suis désormais comme loiseau qui trouve un piége sur chaque buisson où il se pose. Mais cela n'empêche pas l'oiseau de chanter quand il est avec sa compagne; serai-je plus timide que lui?
— Messire, dit Blanche en se levant avec agitation, sortons d'ici. Il faut que je parte. Je ne puis rester plus longtemps dans ce château.
Aymé, qui tenait toujours la main de Blanche dans la sienne, retint la jeune fille et la força doucement à se rasseoir.
__ Laissez-moi, lui dit-il, laissez-moi jouir du bonheur de me sentir auprès de vous. Qui vous presse de partir? Nous sommes si bien ici! Voyez comme la nuit ést belle, comme les étoiles sont brillantes! Restons ici jusqu’à l'aurore; elle viendra si vite! Non, ne vous éloignez pas, je vous en conjure; à présent que je vous ai revue, il m'en coûterait trop de vous quitter, surtout sans Vous avoir dit.
Assez! dit Blanche en retirant sa main, tandis qu'une vive rougeur $€ répandait sur son cou et sur ses épaules. Vous oubliez, messire, que celle qui vous parle n’est plus Blanche de Sassenage, qu'elle est désormais la sœur Sainte-Claire. Les ornements mondains dont je suis revêtue ont.pu causer votre erreur, Mais en changeant d’habits, je n’ai point changé d'état, et je vous déclare que je ne puis vous entendre si vous
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continuez à me parler de la sorte. Aymé, poursuivitelle d’un ton plus doux,. ayez de la raison, ayez du courage. Si ma main, si ma volonté eussent été libres, si j'avais eu un époux à choisir sur la terre, je pense que je puis à présent vous dire cela sans péché (en parlant ainsi Blanche baissait les yeux), je n’en aurais pas choisi d'autre que vous. Dieu ne l’a pas voulu; que sa volonté soit faite! Regardez donc comme morte, comme n'existant plus, la jeune fille que vous avez connue à Montmaur; supposez qu'elle repose dans le cimetière et qu'une croix s'élève sur sa tombe. Ne me disiez-vous pas tout à l'heure que vous pensiez faire un rêve? Eh bien, oui, c'en est un que vous faites. La personne qui est devant vous ne conserve pas, ne doit pas conserver dans son cœur la moindre étincelle des feux terrestres qui l’animaient naguère; et s’il en était autrement, ce serait la dernière des pécheresses. Persuadez-vous, messire, que vous avez sous les yeux une morte, à qui il a été permis de soulever la pierre du sépulcre, non pour séduire les vivants par une beauté trompeuse, non pour subir de nouveau ellemême les épreuves de la tentation, mais seulement pour vous apporter de l’autre monde un avis salutaire.
Ces mots furent suivis d’un assez long silence, pendant lequel Aymé essuya quelques pleurs qui coulaient le long de ses joues. L'entretien recommencça ensuite sur un ton plus grave; Blanche apprit à Aymé ce qui lui était arrivé depuis leur dernière entrevue, et lui, de son côté, fit le récit de ses aventures, sans oublier de confier à sa sœur, ainsi que mademoiselle de Sassenage lui avait permis de l'appeler, le motif de son voyage à Oullins, et le regret qu'il éprouvait de ne pouvoir approcher le duc de Nemours. Durant cet
AYMÉ VERD. ol entretien, plein de mélancolie les deux amants furent plus d’une fois sur le point d'oublier leurs sages résolutions, et quelques soupirs, quelques mots plus tendres que les autres, quelques serrements de main involontaires, purent convaincre Aymé que la prétendue morte était encore plus vivante qu’elle n’aurait voulu paraître. Hâtons-nous de dire ici, de peur de scandaliser personne, que mademoiselle de Sassenage n’était point engagée à Dieu d’une manière irrévocable; quoique résolue à embrasser la vie claustrale, pour se soustraire aux persécutions de son cousin Renaud, elle n’avait encore prononcé aucun vœu devant l’autel, et dans le cours de la conversation qu’elle eut avec Aymé Verd, elle lui fit même la promesse de différer d’un an ce vœu fatal. Elle crut devoir accorder ce terme aux prières du jeune gentilhomme, bien qu’elle fût convaincue que le temps ne changerait rien aux dispositions du baron de Montmaur, et que les mêmes obstacles qui la séparaient alors de son amant subsisteraient dans une année, et même après plusieurs années. Ils causaient ainsi depuis une demiheure environ, lorsque Blanche aperçut tout à coup à l'extrémité du balcon deux hommes masqués qui semblaient s’entretenir d’un air de mystère. Elle tressaillit, et, ayant rattaché son loup avec précipitation, elle entraîna Aymé dans la salle de bal.
— Qu'avez-vous, Blanche? lui demanda l'archer, je crois que vous tremblez!
— Oui, je tremble, répondit-elle en promenant les yeux autour de la salle avec terreur. Tous ces visages masqués me font peur. Tous ces poignards, toutes ces épées, me glacent le sang dans les veines. Oh! quelle fête! quelle fête! Je crois voir partout des assassins,
— Et où sont-ils ? demanda l’archer, Je ne vois ici que des gens occupés à se divertir, et qui ne pensent guère à nous.
— Où ils sont, messire? Eh! le sais-je? Ils sont partout, auprès de nous peut-être, épiant le moment où ils pourront vous frapper sans être vus. Mon Dieu! je voudrais être loin d'ici; j'avais promis à la supérieure de rentrer avant minuit, Mais à présent, je sens que je ne puis vous quitter, Oui, ajouta-t-elle en serrant le bras de l’archer, je resterai avec vous jusqu’au jour. Je veillerai sur vous; je vous servirai de bouclier contre vos ennemis!
— Mes ennemis! dit Aymé en souriant. Croïix-Dieu! je les appellerai désormais mes meilleurs amis. N'’estce pas à eux que je suis redevable du plaisir que je goûte en ce moment? Sans eux vous aurais-je revue ? Saurais-je, sans eux, que vous m’aimez? Qui ne voudrait avoir des ennemis semblables à ce prix-là ?
Blanche n’entendit pas ces derniers mots. Elle observait les mouvements d’un cavalier qui lui était devenu suspect, par l’obstination avec laquelle il semblait tenir ses regards attachés sur elle et sur son compagnon. IL était vêtu en montagnard tyrolien, costume qui faisait ressortir avantageusement les heureuses proportions de sa taille; sa toque était surmontée d’une plume d’aigle; il portait une veste courte, brodée d'argent, et sous la veste un gilet rouge. A en juger par là peau fine et blanche de son cou et de ses mains, par son allure vive et dégagée, ce devait être un homme jeune encore, et de sang noble. Les dentelles et les perles fines qui ornaient ses habits donnaient à croire quil était riche. Assis sur un fauteuil, à l'extrémité de Ja salle, la main droite sur le manche d’un poignard qui
AYMÉ VERD. 35 sortait à demi de sa ceinture, il s’entretenait d’un air distrait avec deux ou trois autres cavaliers, et suivait des yeux toutes les allées et venues de l’archer et de sa : compagne. Celle-ci, à la fin, fut si effrayée de ce manége, qu'elle ne put s'empêcher de communiquer ses soupçons à Aymé Verd.
—Messire, lui dit-elle en lui montrant du doigt, à la dérobée, le montagnard tyrolien, voyez-vous cet homme?
Aymé jeta les yeux sur le masque et reconnut le duc de Nemours.
— Croix-Dieu! dit-il, de tous les fous qui sont ici, je puis vous assurer que c’est le plus fou. Depuis louverture du bal, il n’a pas cessé de danser.
— Dans les lieux, dans les temps où les honnêtes gens sont dans l’affliction, reprit Blanche, il est naturel que les méchants se réjouissent. Mais voyez comme cet homme nous regarde! Grand Dieu! ne passons pas près de lui! Restons ici, Aymé, restons ici.
Le ton d'alarme dont elle prononça ces paroles fit deviner à l’archer les soupcons de mademoiselle de Sassenage. Il eut de la peine à retenir un éclat de rire, et s’empressa de rassurer son amie en lui faisant connaître sa méprise.
— Le duc de Nemours! dit Blanche avec étonnement. En êtes-vous bien sûr, Aymé? Mais pourquoi nous regarde-t-il ainsi ?
— Il n’y a que vous qui puissiez ne pas le deviner, répondit l’archer en souriant. Belle comme vous l'êtes, est-il surprenant qu’on vous admire?
— Vous n'êtes pas venu ici, Aymé, pour faire des compliments, ni moi pour en entendre, répliqua la jeune fille avec gravité. Puisque c’est là le duc de Nemours, songez à la mission que vous avez à remplir.
— Son Altesse ne voudra pas m'écouter, dit l’archer. Je crois que je ferai aussi bien d'attendre à demain. D'ailleurs je vous avoue qu’à présent, si le prince m'ordonnait de partir, je ne sais si j'aurais la force de lui obéir.
— Je ne vous reconnais plus, Aymé, s’écria Blanche. Il faut que ce lieu soit maudit, et que la tête tourne à quiconque y met le pied.
— Nous avons si peu de temps à passer ensemble! reprit l’archer, dont l'amour faisait taire en ce moment la raison. Voulez-vous me priver des rapides instants de bonheur qui me restent encore? D'ailleurs, ajoutat-il, croyant faire par là ane vive impression sur l’esprit de Blanche, la précipitation nuit souvent aux plus grandes entreprises; il ne sert de rien de se presser, le tout est d'arriver. Si les gens dont vous m'avez parlé me voient sortir, ils me suivront, et dans le cas où je viendrais à succomber, croyez-vous qu'ils porteront eux-mêmes au baron des Adrets le message dont je serai chargé? Si je pars en plein jour, au contraire, le succès de mon voyage est certain; et je ferai telle diligence, que j'aurai bientôt regagné le temps perdu, si les heu: res que je passerai avec vous peuvent s'appeler du temps perdu.
— Plus je vous écoute, messire, moins je vous comprends. Vous êtes brave, et si quelqu'un vous entendait, il vous prendrait pour un lâche. Quant à moi, que la Sainte Vierge me pardonne! je vous aime comme une mère, comme une sœur, plus encore peut-être. Les dangers que vous courez m'ont fait oublier plus d'une fois la réserve et la timidité de mon sexe, que dis-je? les devoirs même que devait m'imposer le saint habit que je portais. Mais quand il s’agit de rendre la
+ :. Le
AYMÉ VERD. 99 paix à un peuple désolé, vos dangers personnels ne me touchent plus; dussiez-vous mourir Sur la route, je vous dirais : Partez! et, au besoin, j'attacherais moimême la selle et la bride de votre cheval.
__ Vous êtes un ange, ma sœur! dit Aymé avec enthousiasme. Vous me faites honte quand vous parlez ainsi. Mais j'ose dire que Vous vous adressez à quelqu'un qui n'est pas indigne d'entendre ce langage.
En achevant ces mots, Aymé s’inclina devant mademoiselle de Sassenage, et se disposa à aborder le duc de Nemours. Mais avant de voir les suites de cette démarche, nous allons retourner sur le balcon, auprès des masques dont la présence avait effrayé notre héroïne.
__ Eh bien, dit l’un d’eux en arrivant sur le balcon, et en s'adressant à un nain difforme qui le suivait; qu'y a-t-il de nouveau? L'appât était-il bon? Le poisson a-t-il mordu à la ligne?
— Oui, docte astrologue, répondit le nain en grandissant à vue d'œil, de telle manière que la robe rouge qui lui cachait les talons lui remonta bientôt au-dessus des genoux; oui, tout a marché d’abord selon vos vœux. Maudite posture, ajouta-t-il en passant la main sur ses mollets; j'ai les jambes engourdies et le dos rompu. Comment donc les courtisans peuvent-ils faire, eux qui, dit-on, rampent ainsi tout le long du jour?
__ Trève de folies! dit l’astrologue d’un ton impérieux. Le jeune homme a-t-il suivi dame Cicindelle ? Sont-ils dans le pavillon? Pâques-Soles! je crains que la drôlesse ne prenne plaisir au jeu et n'oublie de verser dans la coupe de son amoureux la liqueur que je Jui ai donnée? J'ai beau regarder, je ne vois point de lumière aux fenêtres du pavillon.
— 1l n’est pas probable qu’il y en ait, répondit le diable, à moins que dame Cicindelle n’ait jugé à pro- | pos de mener là-bas un autre cavalier, pour manger | votre souper et voir si votre lit est plus ou moins doux | que la-mousse des bois. Il est vrai qu’on peut fort bien souper et rire sans chandelle; cependant.
— Un autre cavalier? s’écria le magicien avec colère. Maître Philibert, si vous ne voulez pas que je vous jette du haut en bas de ce balcon, ne vous jouez pas de moi. Soyez bref et clair. Qu'est-il arrivé ?
— Croyez-vous, messire, que j'aie envie de badiner ? répondit maître Philibert. Je fais à mauvais jeu bon visage; mais au fond je ne m'amuse guère plus qu'aucun des hôtes de ce château. Je voudrais avoir la puissance de Satan, aussi bien que j’en ai les cornes.
— Et la malice, ajouta le comte. Mais au fait?
— Au fait, messire, lorsque j'ai vu le pigeon roucouler auprès de la colombe, je me suis rendu au pavillon, selon vos ordres. Le lit était fait, la nappe était mise; j'ai renvoyé les valets et je suis resté seul, pour servir à table nos galants. Je les attendais d’une minute à l’autre, et en considérant le petit flacon d’opium qui était sur le cabaret, je me disais que, s’il eût été rempli de certain élixir préparé par maître Prunelle, l’archer n’en aurait que mieux dormi, et d’un sommeil dont il ne se fût jamais réveillé.
— J'y avais pensé avant toi, dit le comte.
— Je m'en doutais, messire; aussi, malgré la tentation, n’ai-je débouché aucun flacon, de crainte de méprise. Mais tandis que je faisais mes réflexions, j'entends frapper deux petits coups à la porte. Je me hâte d'aller ouvrir, et que vois-je? notre bohémienne toute seule,
AYXÉ VERD. 97
— Seule! et qu'était devenu l’archer? demanda le comte.
— Il à eu assez mauvais goût pour s'attacher aux pas d’une autre belle, avec laquelle il danse peut-être en ce moment. :
— Ainsi voilà tous nos plans renversés, dit le comte. Ventrebleu! il n’en sera pas ainsi. Où est Cicindelle?
— Elle voulait souper avec moi, mais vous pensez que je n’en avais guère envie, ne sachant pas comment les plats pouvaient être assaisonnés. Je la ramenai dans le jardin, et nous vous cherchions pour vous rendre compte de ce qui s'était passé; mais chemin faisant un beau cavalier lui a offert la main et la invitée à danser. J'ai eu beau lui parler à l'oreille et la tirer par sa robe, elle ne m'a pas écouté; la bohémienne s’est sauvée avec son cavalier, et m'a laissé même son écharpe dans la main. À cette heure la voilà dans son élément; elle sautera tant qu'il restera ici un musicien pour battre la mesure, tant qu'il restera un écervelé comme elle pour lui faire vis-à-vis.
En ce moment un jeune page du duc de Nemours passa la tête entre les rideaux et appela l’astrologue.
— C’est toi, Fidelio? lui dit le comte.
— Avez-vous, consulté les étoiles, signor? Hâtézvous, Son Altesse s'impatiente. Elle attend votre réponse.
— Qu'elle aille au diable! pensa le comte en suivant le page. Mais, ajouta-t-il tout bas, il faut se plier aux caprices de cet ours de Savoie, sans quoi il serait capable de m’arracher mon masque.
— Ah! ah! vous voilà, savant docteur, dit le prince en voyant approcher l’astrologue. En vérité, voire science est grande, et vous m'en avez donné des preuves,
J'ai prononcé le nom de Chalus devant Madame d’Enfremont; elle a rougi jusqu'au blanc des yeux, la traf. tresse!
— Votre Altesse doit bien m'en vouloir, répondit lastrologue. Les gens de mon métier, quand ils ont l'honneur d'approcher les princes, ont aussi la sagesse de ne leur dire que des choses agréables.
—" Eh! que pouvait-on m'apprendre de plus agréable? dit le duc en riant. Je te dois une récompense, docteur; si tu viens demain à mon lever, et qu'il te plaise de la demander, tu l’auras. Foi de gentilhomme! je te placérai, si tu le désires, chez Sa Majesté la reine mère, qui est elle-même un peu versée dans l'astrologie, et qui fait grand cas des savants.
— Je ne mérite pas une si haute faveur, répondit J'astrologue. Qu’ai-je appris de si rare à Votre Altesse? Que pourrai-je apprendre à Sa Majesté? Que les femmes sont fourbes et qu'il est dangereux de s’y fier! En vérité, c’est toute ma science, et je crois que sur ce point notre gracieuse reine en sait encore plus que moi. Votre Altesse elle-même ne pouvait l’ignorer.
— Aussi n'est-ce point de m'avoir répété ce vieux rabâchage que je te remercie! repartit le duc. Quand tous les savants me le diraient, je n’en croirais rien. Je trouve, quant à moi, les femmes trop fidèles; j’étais ennuyé depuis huit jours de la constance de madame d’Entremont. Si je te sais gré d’une chose, c'est de m'avoir fourni un moyen décent de rompre avec elle. Parlez-moi plutôt de l’inconstance des hommes! Tenez! voyez cetingrat de Chalus! Avec qui danse-t-il?
— Parbleu! murmura Philibert en regardant la personne qué xontrait le prince; c’est avec notre bohémienne.
— Illustre devin, reprit le duc, avez-vous consulté le firmament? Que disent les astres, touchant nos nouvelles amours? Pendant que vous étiez à votre observatoire, nous avons interrogé tous nos amis, pour savoir le nom de notre belle vestale. Aucun d’eux ne Ja connaï. J'espère que votre lunette vous aura mieux servi.
— Monseigneur, répondit l’astrologue, j'ai lu dans le ciel que la nouvelle dame de vos pensées tromperait VOS VŒUX.
— Toujours la même chanson, dit le duc; tu ne sais pas ton métier, astrologue; moi, je te jure qu’elle sera fidèle. Mais voyons, qu’as-tu lu ensuite? Sais-tu qui elle est?
— C’est une personne de haute naissance, continua le prétendu magicien, et de bonne renommée; modeste autant qu'elle est belle, et dont le cœur est aussi pur que les étoiles sont brillantes.
— Parbleu! s’écria le duc, il suffit de la voir pour deviner tout cela. Tu n’as pas grand’peine à faire le sorcier. Je te demande seulement la première syllabe de son nom.
— Adressez-vous à la jeune fille, monseigneur; elle vous le dira elle-même.
— Il y a longtemps que je l'aurais fait, répondit le duc. Mais elle n’est plus seule maintenant. Regardela. Quel est donc le chevalier qui est avec elle et qui lui parle si vivement?
Le comte tourna la tête vers l'endroit que lui indiquait le duc de Nemours, et frémit involontairement en voyant la jeune fille dont il était censé avoir tiré l’horoscope, donner le bras à Aymé Verd.
— Connais-tu ce jeune homme? demanda le prince,
à qui le trouble de l’astrologue n'avait pas échappé.
— Monseigneur, répondit le comte après une minute de réflexion et après avoir échangé tout bas quelques mots avec son nain, ce que j'ai à vous dire de ce jeune homme ne peut être entendu que de Votre Altesse.
— Éloignez-vous, messieurs, dit le duc; Fidelio, ordonnez aux musiciens de jouer l'air de la farandole.
— Monseigneur, reprit le comte d’un ton grave, quand tout le monde se fut éloigné, je vais vous donner un conseil dont vous ferez tel usage qu'il plaira à Votre Altesse, Tenez-vous en garde contre ce jeune homme.
— Est-ce qu’il doit nous traverser dans nos amours? demanda le prince léger. Vive Dieu! sire astrologue, Vous saurez, pour voire gouverne, que nous n'avons Pas coutume de craindre les rivaux.
— Je parle sérieusement, monseigneur, reprit le comte, et de choses plus importantes qu'une amourelte. Si vous m'en croyez, vous tiendrez ce jeune homme à l'écart et ne lui permettrez pas d'approcher de votre sérénissime personne.
— Est-ce que nos jours seraient menacés? demanda le prince.
— Je ne dis pas cela, monseigneur.
—— Non, mais vous cherchez à me le faire entendre. Qui est ce jeune homme? Le connaissez-vous?
— Son nom m'est inconnu, monseigneur; mais écoutez-moi jusqu'à la fin. Vous saurez qu’à la faveur du masque, des gentilshommes calvinistes se sont introduits sous votre toit. Un complot a été formé pour
Vous perdre, et ce jeune homme est le chef du corplot.
— Ca! mon maître, dit le duc avec vivacité, parlezvous en gentilhomme ou bien continuez-vous à jouer votre personnage d'astrologue? Expliquez-vous!
— Je vous parle en ami, répondit le comte.
— En ce cas, levez votre masque, et faites-vous connaître,
— Votre Altesse m'excusera, répliqua le comte. Si l'avis est bon, qu'importe qui le donne?
— Mais où avez-vous pris de tels renseignements? demanda le duc de Nemours.
— Je pourrais vous dire que j'ai lu cela dans les étoiles, mais il est temps de finir ce badinage. Le secret que je vous confie, je l’ai arraché par hasard à une femme en lui disant la bonne aventure. Je suis venu ensuite vous trouver et vous ai conté l’histoire de Chalus et de madame d’Entremont uniquement pour vous. prouver que j'étais assez bien informé, et qu’on pouvait ajouter foi à mes paroles.
— En quoi consiste au juste ce complot? dit le prince.
— On veut vous faire des propositions. de paix de la part du baron des Adrets; du moins, c’est là le prétexte dont on se servira pour vous attirer dans quelque salle écartée. Là, on s’emparera de votre sérénissime personne, et le moins qui vous puisse arriver, c’est d’être emmené captif au camp du baron. Si vous voulez déjouer cette intrigue, je conseille à Votre Altesse d'éviter toute conférence avec les gens qui ne vous seront pas particulièrement connus, ou du moins de ne pas prêter l'oreille aux paroles insidieuses de vos ennemis.
— Vive Dieu! monsieur, s’écria le duc, il y a un moyen plus simple, c’est de faire arrêter sur-le-champ les traîtres que vous me dénoncer, à commencer par
ce jeune homme. Holà! Fidelio! ajouta-t-il'en appe- Jant son page pour lui donner ses ordres; oui, je m'en vais les faire arrêter. Mais non! non! ce sont mes hôtes. Cela serait indigne! S’ils sont venus ici dans des intentions coupables, c’est sur eux que la honte en rejaillira, Quant à moi, je ne veux seulement pas les connaître. Je vous remercie, néanmoïns, de vos bons avis, sire astrologue. J'en ferai mon profit. Eh bien! voilà que l'orchestre prélude. Dansez-vous la farandole! C’est une danse de ce pays que je veuxintroduire à la cour.
— Cela est parfaitement digne de Votre Altesse, murmura l’astrologue en saluant le prince et en s’éloignant avec Philibert.
En ce moment, Aymé s’avançait vers le prince. Mais à peine -eut-il prononcé quelques paroles, que le duc se leva en lui disant :
— Je vous demande pardon, monsieur, mais il n'y a ici ni altesse ni prince. Je ne suis qu'un simple gentilhomme comme vous; le masque que je porte vous le dit assez.
— En place! en place! dit-on de toutes parts, car les ménétriers venaient de donner le signal de la farandole.
Le duc, profitant de cette circonstance, salua l’archer interdit, et s’approchant de Blanche qui était restée seule dans un angle de la salle, il Jui offrit la main pour Ja faire danser. 11 accompagna ce geste de quelques paroles aimables qui auraient fait tressaillir d’aise toute autre femme; mais Blanche, outre le dessein qu’elle avait formé de ne point s'associer aux divertissements profanes de la nuit, avait vu avec chagrin l'accueil qui venait d’être fait à son amant. Elle recut
rs
donc le prince de'telle sorte, qu'il se trouva presque
aussi embarrassé et aussi interdit qu'Aymé Verd. C{dant ensuite à un mouvement de malice féminine, elle résolut d'accorder à l’archer la faveur qu'elle avait refusée à Jacques de Savoie, et se tournant vers lui :
— Aymé, lui dit-elle, voulez-vous danser?
— Est-ce tout de bon que vous parlez? répondit l'archer avec feu.
— C'est tout de bon, dit Blanche.
— Votre main, vite! prenons notre place.
Mademoiselle de Sassenage allait livrer sa main, lorsque, ayant aperçu dans un coin une jeune fille que tout le monde paraissait oublier, elle changea aussitôt de projet. Elle dit à l'archer qu’elle était ravie de le trouver si bien disposé, et, lui montrant la jeune fille, l'engagea en riant à aller l'inviter. C'était, comme Aymé en fit la remarque, une véritable pénitence à imposer à un homme, car la personne en question r’étaitautre que Sigolène de Jarniost. Tandis que notre héros suppliait Blanche de le dispenser de cette corvée, une scène assez comique se passait à l’autre côté. Le châtelain avait invité Cunégonde, et se flattait que maître Gaschet, à défaut d'autre prétendant, inviterait la sœur cadette. Mais l’'honnête escholier était aussi immobile qu'une statue. Les leçons qu’on lui avait données durant la nuit ne lui avaient guère profité; il n'osait mettr un pied en avant, ni tourner la tête. On avait beau le presser, le pincer, le stimuler de cent manières, rien n'y faisait. |
— Je vous ferai donner votre eongé, maître Jérôme, lui dit Sigolène avec colère; vous n'êtes bon à rien, À quoi ont servi les peines que ma sœur et moi nous avons prises cette nuit? Autant aurait valu laver la tête à un âne.
Bâ AYMÉ VERD.
— Damoiselle, répondit Gaschet, ne vous fâchez mie; il ÿ à dix ans que je vous enseigne l’histoire mythologique et vous n’en savez guère plus que le premier jour. Comment voulez-vous qu’en une nuit j'aie appris à danser?
— Je l'ai appris en une heure, maître Jérôme, dit Cunégonde.
— Et cela ne m'étonne point, damoiselle, repartit l’escholier. Il y a des gens qui ont leur esprit dans les mollets; moi, je l’ai dans la tête.
— Danserez-vous, oui ou non? s’écria le chôtelain de Beauséjour. |
— Non, mille fois non, répondit le philosophe au | désespoir et en se cramponnant au fauteuil. Je nele | puis; il me semble que j'ai aux pieds deux in-folio en guise de chaussure. Ne me pressez pas davantage, damoiselle; je vous ferai danser demain, quand nous serons seuls dans votre chambre. Madame Cunégonde pincera de la guitare, dont elle touche si bien, et nous nous trémousserons tout à notre aise, sans témoins, ce qui est bien plus agréable, et sans craindre que personne ne nous marche sur les pieds.
— Tu danseras, te dis-je! s’écria le châtelain irrité; bon gré, malgré, tu danseras.
Et tirant de sa ceinture une bagaette qu’il portait en guise de caducée, le dieu Mercure s’apprêta à en appliquer un coup sur les épaules de l’escholier. Celuici, voyant le péril, recouvra aussitôt l'usage de ses jambes, mais il ne s’en servit que pour prendre la fuite, À ce qu'il fit avec une telle rapidité, qu'il renversa dans sa course deux ou trois personnes, aux grands éclats À de rire de la compagnie.
Sigolène, le voyant parti, saisit son père par une
main tandis que Cunégonde le tirait par lautre.
— Mon père, dit la cadette, c’est à mon tour, Cunégonde a assez dansé.
— En place, mon père, dit Cunégonde effrayée; on va commencer.
Le bon châtelain essaya de se débarrasser de Sigolène, car il pensait qu’en vertu du droit d’aînesse, il devait accorder la préférence à Cunégonde. Mais Sigolène n’ayant pas voulu lâcher prise, et étant aussi obstinée que sa sœur, il resta immobile, en proie à la plus vive anxiété. Il eût bien voulu les faire danser toutes deux à la fois, par malheur, l'usage s’y opposait. La dispute se prolongea au point que ni l’une ni l'autre n'aurait pu se mêler à la farandole, si l’archer, cédant aux prières de Blanche, ne se fût résigné à les tirer d’embarras en offrant sa main à Sigolène…
Bientôt la farandole commença *.
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* J1y a en cet endroit une nouvelle lacune dans notre manuscrit. Nous ne pouvons la combler qu’à l’aide de quelques notes éparses que nous avons trouvées sur une feuille volante, et qui sont comme l’esquisse des scènes qui devaient remplir la fin de ce chapitre. On a vu par la préface que les pages qui précèdent n'étaient elles-mêmes, «ans la pensée de l’auteur, que l’ombre de ce qu’il se proposait de faire. Voici ces notes, telles qu’elles nous sont parvenues.
« Description de la farandole. Arrivée du bachelier et du vieux Hugues. Pourquoi ils sont venus. Le bachelier reconnaît dans la farandole la danse crétoise... Le bachelier et le vieux Hugues dans la salle à manger.
» La danse est suspendue... Blanche invite Aymé à danser.
»—Je ne l’ai pas voulu tout à l'heure, lui dit-elle, parce