‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 74 sur 93 · RETOUR A MONTMAUR · texte numérisé non relu

RETOUR A MONTMAUR

Le voyageur s'arrête avec tristesse,

Donne des pleurs au sort de la comtesse.

Toutes les fois qu'il passe dans le val

Où s'élevaient les tours de Cumor-Hall.

J. W. Mickce,

Tandis que ces événements se passaient à Oullins, la plus grande partie du Dauphiné gémissait sous la sombre domination du baron des Adrets; quelques chefs seulement, au nombre desquels était Gaspard, tenaient encore la campagne, résolus de défendre jusqu’à l’extrémité la cause du roi et celle de l'Église, également

que mon devoir me le défendait. Jai changé d'avis, et j'espère que Dieu me le pardonnera, Je vais faire comme Hérodada, mais par un motif que les anges mêmes avoueraient. Connaissez-vous la Maïa?

»—Qui.

»— Eh bien, donnez-moi votre main.

» [ls s’avancent ensemble au milieu du salon; l'orchestre n'avait pas cessé de jouer.

» Il jouait un air tour à tour vif et tendre, très-favorable à une vieille danse des montagnes, peu connue des grandes dames, et cent fois plus gracieuse que le menuet, le rigodon et les autres danses à la mode, Aymé la dansait aussi bien qw’elle ; profitant donc de la liberté qu'offre une mascarade, ils se placent au milieu dela salle, presque en face du siége élevé qu’occupe le prince, et commencent à exécuter la vieïlle beurrée dont nous parlons. Blanche y déploie toutes les grâces dont la nature l’a douée, et en même temps une retenue, une modestie presque aussi

compromises dans cette guerre. Mais ils étaient séparés les uns des autres et ne pouvaient plus agir de concert.

Après le combat de la vallé d’Esclou, Gaspard,

passées de mode que la bourrée. Aymé ne devine qu’à demi les-intentions de son amie, cependant il la seconde à merveille. Bientôt on fait cercle autour d’eux, et l’on entend courir dans la foule un murmure d’admiration, Le pas fini, Blanche fait une profonde révérence à Son Altesse et va s'asseoir à la place qu’elle a quittée. Mais, comme elle l'avait prévu, le prince abandonne son siége et s’empresse de venir la féliciter. [1 s’assied même auprès d’elle pour la complimenter plus à son aise, et avec une chaleur qui témoigne de la sincérité de ses louanges. C’est précisément ce que Blanche attendait; elle pique un moment la curiosité du prince par les saillies d’unesprit vif et enjoué, et quand elle est sûre de lavoir attaché, pour ainsi dire, au pan de sa robe, elle change de ton et parle des malheurs du Dauphiné, réveille en lui l’amour de la gloire un peu étouffé par l’amour du plaisir; enfin elle l’amène au point qu’elle n’a plus qu’un mot à dire pour le déterminer à accorde sur-le-champ une audience à l’envoyé du baron. Cette audiente est courte; le prince jaloux d'Aymé, désirant continuer son entretien avec Blanche, accepte toutes les propositions de des Adrets, et lni assigne un rendez-vous pour le lendemain à mi-chemin d’Oullins et de Romans. il ordonne ensuite à Aymé de partir sur-le-champ, sañs attendre la fin du bal. Aymé veut faire ses adieux à Blanche, mais il ne la voit plus: elle a disparu aux regards du prince comme aux siens.

» Cependant elle n°a point encore quitté le bal. D’après le rôle que le nain a joué à l'égard d'Aymé Verd, elle a deviné que la robe de l’astrologue cachait le comte de Sassenage. Elle a cherché le magicien dans toute la salle, et Va rencontré justement au moment où il se préparait à sortir sur les pas de l’archer. Elle se penche à son oreille et l’appelle par son nom. En s’entendant nommer, le comte demeure immobile de surprise.

» — Voyons, beau magicien, lui dit Blanche, devinez qui je suis ? Vous ne le pouvez pas ! Eh bien, moi qui ne

comme nous l'avons dit, ne songea point à poursuivre son frère. Il passa la nuit dans un village des environs, et le lendemain il s’avança vers l'Isère, dans le dessein de passer la rivière et de regagner le bas pays.

Mais ayant eu avis, durant la matinée, des mouvements de quelques corps de troupes calvinistes, il se vit forcé derebrousser chemin et de s’enfoncer plus avant

me pique pas d’être sorcière, je vais vous dire qui vous êtes.

» — Parlez plus bas, dit le comte,

» — Je parlerai bas, messire, dit Blanche, mais je vous préviens que vous êtes perdu s’il tombe un cheveu de la tête de ce jeune homme.

» — Que voulez-vous dire ?

» — Vous m’entendez bien;.ainsi je vais vous suivre, vous resterez auprès de moi jusqu’au jour, el alors jevous dirai moi-même qui je suis.

» Le comte écoute ces paroles avec un étonnement qui bientôt se changea en une sourde fureur. I écoute, cependant, sans répondre l’histoire de ses crimes que Blanche lui fait subir depuis alpha jusqu’à oméga. Le soleil se levait lorsqu’elle eut achevé cet épouvantable récit. Tous les danseurs avaient-quitté la salle dans laquelle ils se trouvaient, et Blanche songeait avec joie qu’Aymé était sauvé, sauvé pour jamais. Le comte lui rappela alors la promesse qu’elle lui avait faite de se faire connaitre; Mais voyant qu’elle hésitait, il lui arracha son masque avec colère. Qu’on juge de sa surprise, lorsqu'il reconnut sa nièce. fl n’eut pas la force de prononcer une seule parole.

» — Vous me connaissez maintenant, monsieur, lui dit Blanche, Je ne crains pas votre courroux. Je mai qu’un mot à dire, et votre perte est assurée, Si je ne le fais pas, se n’est point par égard pour vous, c’est par pitié pour ma vénérable tante. Allez, monsieur, partout où vous selez, je veillerai sur vous, et vous me répondrez sur votre téte de la vie d’Aymé de Montmaur.

» Enachevant ces mots, Blanche remet son masque et s'éloigne d’un pas solennel, »

AYMÉ VERD. x h9 dans les montagnes du Royannais. Vers midi, au moment où, pour épargner à ses soldats le gros de la chaleur, il se disposait à faire halte dans un de ces beaux bois de noyers qui bordent le torrent de la Lionne, un petit pâtre, tout couvert de sueur, s’approcha de lui, en faisant claquer ses doits, et l'avertit qu'un parti formidable de huguenots le suivait à peu de distance.

S’étant d’abord assuré, par quelques questions adroites, de la fidélité de cet enfant, Gaspard lui demanda alors à combien il évaluait le nombre des ennemis.

— Foi de Serpolet! dit le pâtre, le diable seul les à comptés et marqués, car, pour le sûr, c’est à un bétail qui lui appartient, et je vous réponds qu’il n’en perdra pas une seule tête. Tout ce que j’en puis savoir, c'est qu'ils sont plus nombreux que les moutons qui broutaient l'herbe de nos vallées, quand les bailes de Provence y amenaient leurs troupeaux.

— S'il en est ainsi, dit Gaspard, nous serons écrasés. N'y aurait-il pas, dans ces alentours, quelque château fort où l’on pût se jeter, pour se mettre en défense ?

— Dame! dit-il, ce ne sont pas les châteaux qui manquent; il n’y en a que trop dans ce pays, comme disait mon père. Mais je ne vous conseillerais pas d'y aller, ni d’en passer trop près. Sans comparaison, c’est comme si je conduisais mes chèvres dans la caverne de Rupé, pour les mettre sous la garde des loups.

Gaspard jeta un coup d’œil sur la vallée, pour voir si elle ne présentait pas quelque position avantageuse qu'il pût occuper, et d’où il lui fût possible de défier l'ennemi. Mais il ne tarda pas à se convaincre que, s'il lui était facile d’aller se percher sur quelque pic inaccessible, il lui serait en revanche très-difficile d’en descendre, sans se mettre à la disposition des huguenots.

Tandis qu’il cherchait dans sa tête quelque ressource pour échapper au péril de la situation, le jeune pâtre se livrait de son côté à une opération d'esprit à peu près semblable. Son zèle pour la religion catholique, réchauftfé par les discours de quelques prêtres que la persécution avait forcés à s’exiler dans ces déserts, la connaissance qu’il avait des vallées, lui avait permis plus d’une fois, pendant la guerre, de rendre d’importans services à la cause royale, soit en égarant les huguenots ou en espionnant leurs pas, soit en servant de guide à leurs adversaires. La légèreté de ses pieds et son extrême jeunesse Jui avaient rendu cette tâche moins périlleuse qu’elle ne le fut pour un grand nombre d’autres montagnards, et, en particulier, pour Madeleine la pèlerine. En cette occasion, il paraissait fort embarrassé; Car, ainsi qu’il l'avait déjà annoncé à Gaspard, il avait vu les protestants se diviser en deux bandes, dont l’une était allée, par un chemin de traverse, occuper l'unique défilé qui se trouve, en cet endroit, dans le bassin de la Lionne. Cependant, après quelques minutes de réflexion, il fit claquer ses doigts et se mit à danser devant Gaspard.

— Là! dit-il enfin, que me donnerez-vous, sire capitaine, si je vous tire de ce mauvais pas ?

— Eh! que veux-tu que je te donne? répondit Gaspard en considérant le petit pâtre dont la physionomie offrait un mélange singulier d’audace, de naïveté et de finesse.

Serpolet, pour toute réponse, montra du doigt une énorme paire de pistolets, qui étaient pendus à la ceinture du capitaine.

— Mes pistolets ? dit Gaspard avec étonnement, Le berger fit un signe de tête affirmatif,

AYMÉ VERD. 51 = Qu'en feras-tu ?

Le berger sourit d'un air qui donnait suffisamment à entendre quel usage il se proposait de faire de ces armes.

— Jour de Dieu! dit Gaspard en détachant ses pistolets de sa ceinture. As-tu envie de tuer an huguenot? Tiens, les voilà, mon enfant. Mais, à présent, souviens-toi de ta promesse. Où vas-tu me conduire ?

— Nous allons prendre un chemin que les huguepots ne connaissent pas, répondit Serpolet en bondissant sur les rochers comme un jeune chevreau qui sent pousser ses cornés; Ce chemin nous fera gagner sur eux deux bonnes heures. Nous irons de ce pas dans un château, où il vous sera facile d'entrer, car on en a retiré la garnison.

— Ne va pas si vite, dit Gaspard, qui craignait encore, mais sans fondement, d’être la dupe du petit pâtre. Marche à mes côtes, et si tu fais mine de t'éloigner, prends garde à toi, tes jambes ne te sauveront pas.

— Par saint Chaffrey! repartit le jeune berger, piqué de ce soupçon; allez en avant, sire Capitaine, moi je vous suivrai.

Gaspard se tut et laissa le jeune chevrier marcher à sa guise. Ils arrivèrent bientôt au bord d’un ruisseau; formé par une cascade qu’on entendait bruire à peu le distance, et encaissé entre des rochers tellement élevés et tellement rapprochés l’un de l’autre, qu'il régnait sur les flots une profonde obscurité. Serpolet, qui avait les jambes nues jusqu'aux genoux, mit les pieds dans l’eau et se glissa, comme une anguille, dans la crevasse du rocher, en faisant signe à Gaspard de le suivre. Celui-ci résista un moment, car il ne

savait trop en quel lieu allait déboucher cet étroit passage à travers lequel deux hommes ne pouvaient cheminer de front. Il rappela le berger, mais celui-ci ne l'entendit pas. À la fin, risquant le tout pour le tout, il se décida à enfiler le premier cette sombre galerie, etce ne fut pas sans une vague appréhension que ses soldats le suivirent l’un après l’autre. Cependant, après une centaine de pas. le passage s’élargit peu à peu, la lumière y pénétra, et il fut permis d’apercevoir, à l'extrémité, un sentier plus facile sur le rivage. Gaspard, ayant rejoint son guide, lui témoigna sa reconnaissance en lui donnant une poire à poudre et des balles. Il était évident que les huguenots, dans le cas même où ils auraient un conducteur aussi expérimenté que le petit pâtre, n’oseraient pas s'engager après eux dans ce défilé, et seraient obligés de faire un immense détour pour retrouver leurs traces.

— Où me conduis-tu, mon enfant? demanda Gaspard complétement rassuré, désormais, sur la fidélité de son guide.

— À Montmaur, répondit le chévrier. C’est un beau château qui n’est qu’à deux ou trois lieues d'ici, et où vous ne trouverez à cette heure que des femmes.

Gaspard tressaillit. Il ne se croyait pas si rapproché qu'il l'était du manoir paternel, dans lequel ik n'avait pas remis le pied depuis qu’il en avait été chassé par son frère. Il avait résolu de n’y pas rentrer avant d’avoir tiré vengeance de l’affront qu'il y avait reçu. À présent sa vengeance était à peu près satisfaite, et cependant il eut d’abord la pensée d’ordonner à Serpolet de le conduire dans un autre lieu. Mais le désir de revoir sa vieille mère, de mettre les siens en sûreté à l'abri des remparts de l'antique forteresse, l’em-

AYMÉ VERD. 99 porta bientôt, et il continua sa route sans mot dire.

— Où allons-nous, frère Aubin ? demanda Genest à un de ses voisins. Où diable allons-nous ?

Frère Aubin était un vieux chartreux qui, après le sac de son couvent, s'était fait soldat. Mais il n'avait pas cessé pour cela d'observer rigoureusement la règle deSaint-Bruno, eten particulier la loi dusilence, Il laissa donc sans réponse la question du brave montagnard.

— Par Notre-Dame des Neiges! reprit ce dernier, notre capitaine a-t-il perdu la tête de se laisser ainsi conduire par un enfant?

— Eh! qu'importe, si c’est Dieu qui conduit l’enfant? répondit le moine, qui, après cette réplique, n'ouvrit plus la bouche durant tout le voyage, en dépit des efforts que fit Genest pour le tenter.

Nous allons maintenant quitter Gaspart et sa troupe, et, à cheval sur notre plume, comme une sorcière sur son manche à balai, nous nous élèverons dans les airs, bien au-dessus des torrents, des rochers et des mon tagnes, et franchirons avec la rapidité de la pensée l'espace qui nous sépare encore du château de Montmaur. Le lecteur ne sera peut-être pas fàché de nous suivre dans cette vieille demeure et d’apprendre,comme dit Peters Bow, de quel côté la girouéite était tournée au moment de l’arrivée de Gaspard. Mais ceci nous obligera à faire d’abord un retour sur le passée.

Quatre grands mois s'étaient écoulés depuis le jour où le jeune archer, après une violente querelle avec son frère, s'était vu expulsé du toit natal. Il était parti si précipitamment, qu'il n'eut pas même le temps, comme on s’en souvient, de faire ses adieux à sa mère. Le lendemain de ce jour funeste fut peut-être plus triste encore pour la vénérable châtelaine.

CS

AYMÉ YERD T. Y.

Après une nuit des plus agitées qu’elle eût passées depuis longtemps, elle qui n’en passait plus que de mauvaises, nuit terrible pendant laquelle elle avait cru voir ses fils se disputer et se battre sous ses yeux, elle fut réveiïlée en sursaut par un bruit inaccoutumé. Elle écarta ses rideaux, prêta l'oreille, et, pendant un moment, n’entendit d'autre bruit que celui du balancier de l'horloge. Ayant jeté les yeux sur le cadran, … | aux pâles clartés de la veilleuse qui brüûlait sur sa | table de nuit, elle vit qu’il n’était que cinq heures du À matin. Elle pensa donc qu'elle s'était trompée, et Jaissa retomber sa tête sur l’oreiller, mais sans pouvoir | retrouver le sommeil. Bientôt, cependant, le bruit |

qu’elle avait cru entendre recommença, et elle distingua nettement le son des cloches de Ladvieu, qui; |

depuis plus de huit jours, étaient restées muettes.

Mais ce bruit, qui autrefois réjouissait son cœur, la jeta dans des transes mortelles. En effet, ce n’était pas | le chant matinal de l'Angelus qui retentissait dans la Î

vallée, c'était le tocsin d'alarme.

— Paschale! s’écria madame de Montmaur en sau: tant à bas du lit, Paschale !

Et tout en appelant la chambrière, elle s’habilla à la hâte et s’approcua de la fenêtre. Alors elle aperçut dass le lointain la flamme rougeûtre d’un incendie qui, semblable à une aurore boréale, projetait sur la neige des montagnes ses sanglantes lueurs. En détournant la tête, elle découvrit sur d’autres points de lhorizon des feux semblables, et vit courir dans les airs d’épais tourbillons de fumée. |

__ Qu'est-ce que cela signifie, ô mon Dieu! dit-elle M en sortant de sa chambre, car Paschale lui paraissait M trop lente à venir. Elle descendit rapidement l'escalier

AYMÉ VERD. 29 et arriva dans Ja cour, où elle rencontra la camériste s’entretenant avec maître Gaschet.

— Eh bien! lui dit-elle avec effroi, que se passe-t-il donc ? Qu'ont-ils à sonner le toscin ? Quels sont ces feux qu’on aperçoit là-haut?

— Madame, répondit Paschale, je n’en sais rien. Mais voici maître Gaschet qui prétend que ce sont des villages qui brûlent.

— Grand Dien!

— Oui, reprit la chambrière, et c’est mademoiselle Bethsabée qui a fait ce bel ouvrage. Elle n’a pas été contente d’avoir fait chasser notre curé, et mis tout sens dessus dessous dans cette maison; elle n’a pas été contente d’avoir brouillé notre maître avec son frère, elle est allée crier chez tous les seigneurs du pays; chez les parpaillots, bien entendu, qu’ou voulait brûler son mari, si bien que, pour prévenir ce grand malheur, ces messieurs ont juré de mettre le feu aux quatre coins de la province. Et voilà que ça commence.

— Allons, tu es folle, dit la baronne tremblante de frayeur. Ce sont les feux de la Saint-Jean que les bergers aliument dans les pâturages.

— Et depuis quand, madame, allume-t-on aux Rois les feux de la Saint-Jean ? répliqua maître Gaschet. Tout cela n’est que trop vrai, et il n’y a pas même de quoi s’en étonner, car les huguenots, il faut leur rendre justice, ne nous ont pas pris à la sourdine. Il y à longtemps qu'on entendait le bruit de leurs sabots, et surtout la voix de leurs ministres qui gémissaient d'avance, comme Isaïe, sur la déstruction de Babylone. Or, pour être bon prophète, il n’est rien de tel que

d'exécuter soi-même ses prophéties, comme faisait

Raimbaude la boiteuse qui empoisonna les bestiaux du baron de Marclopt, après avoir prédit à ce seigneur qu’il ferait une grande perte dans l’année, ce qui n’a pas empêché Raimbaude d’être brûlée vive comme sorcière, Mais, pour en revenir à ce que disait la chambrière, vous saurez que les hérétiques se sont déjà emparés de Valence, où ils ont massacré M. Ge la Mothe-Gondrin, et qu’ils vont mettre aujourd’hui le siége devant Romans, et sauver maître Barbantane, afin d'établir une sorte de compensation. J'espère pourtant, ajouta l’escholier, qu'ils arriveront trop tard,

Il est des coups si accablants, qu’il ne sert de rien, pour ainsi dire, d'y être préparé. Lorsqu'ils vous frappent, ils vous causent autant de surprise qu’une catastrophe imprévue. Ce fut ce qui arriva, en cette occasion, à madame de Montmaur. Elle demeura immobile et interdite, à la nouvelle que lui donnait maître Gaschet de l'insurrection protestante. Cependant elle n’entrevit d’abord dans cet événement que les malheurs publics dont il devait être la source, et dont la mort du gouverneur du Dauphiné, ainsi que l’incendie qui, en ce moment, projetait dans le ciel ses éclairs sinistres, n'étaient en quelque sorte que le prélude.

— Mon Dieu! dit-elle en élevant ses mains vers le ciel, ayez pitié de ce bon peuple. Qu’allons-nous devenir, si vous nous abandonnez ?

— Nous allons devenir hérétiques, murmura Paschale. Pour moi, me voilà déjà à moitié convertie. Ça! madame, ajouta-t-elle en offrant son bras à la châte- Jaine, il fait froid ; rentrez chez vous. Peut-être que tout cela ne sera rien et que nous en serons quittes

AYMÉ VERD. 57 pour la peur. Plutôt que de venir nous conter ses vilaines histoires, maître Gaschet aurait mieux fait de passer son chemin. C’est lui qui a mis les cloches en | branle et réveillé tout le village. Mais qui sonne le

tocsin est en lieu de sûreté. Tant que je verrai trotter | à travers champs maître Pégase, je me tiendrai pour assurée qu'il n’y a pas le moindre danger. Adieu, | maître Gaschet.

__ Un moment, dit la baronne en retenant Paschale

? qui semblait vouloir l'emmener de vive force; un | moment! laissez-moi interroger cet homme. Il est pos- | sible, en effet, qu'il y ait de l'exagération dans les } nouvelles qu'il apporte. Maître Jérôme, dites-moi } seulement ce que vous avez Vu par vos yeux. Sauf votre respect, madame la baronne, répondit Jérôme en ôtant son bonnet, j'ai vu...

__ Vous n'avez rien vu du tout, interrompit Pas- | chale avec vivacité,.et en clignant des yeux, pour faire | entendre à l'escholier qu'il ferait bien de se taire. | Non, vous n'avez rien vu, si ce n’est le bout de votre

nez et le fond de votre escarcelle. À quoi bon tenir madame exposée au froid et à la bise, pour lui apprendre que vous êtes un poltron qui prenez les taupinières pour des.-montagnes, et quelques signaux allumés de loin en loin sur des rochers, pour des villages ‘qui brûlent ?

__ Paschale, dit la baronne, pourquoi voulez-vous l'empêcher de parler ?

__ Laissez. la donc aller, s’écria Jérôme. Sauf votre respect, madame la baronne, la langue d’une femme est comme la roue d'un moulin; tant que le vent souffle, il faut la laisser tourner. Avez-vous fini, ma

mie ? Je disais donc à madame que j'avais vu...

— Quoi? dit Paschale en marchant avec force sur le pied de Jérôme, qu’avez-vous donc vu, maître Gaschet? Dépêchez-vous de nous l’apprendre, sinon vous arriverez à Beauséjour après l'heure du déjeuner.

Stimulé par cet avertissement, l’escholier, qui d’ailleurs n’avait rien compris aux signes d'intelligence que lui ‘faisait la chambrière, se hâta d'annoncer à madame de Montmaur qu'il avait rencontré, la veille, son fils cadet à la tête d’une bande de paysans catholiques, et que le jeune archer leur avait fait jurer de ne déposer les armes qu'après l'entière extermination des huguenots.

— Mon Dieu! que les savants sont bêtes! dit Paschale en voyant pâlir sa maîtresse. Allez-vous-en, maître Jérôme! vous n'êtes bon qu’à faire des sottises. Tenez! voilà madame qui va se trouver mal.

La vieille châtelaine, en effet, sentait ses jambes fléchir, et fut un moment sur le point de tomber. Aux terreurs qu’elle ressentait comme femme et comme chrétienne, venaient de se joindre les cruelles appréhensions de la mère qui a un fils sous les drapeaux. Mais ce n'était pas tout, et il semblait que Dieu eût voulu répandre sur elle, jusqu’à la dernière goutte, la coupe d’amertume. Elle se rappela qu’elle avait un autre fils, et malgré les justes reproches qu'elle avait à lui faire, son sein se troubla à l'idée qu’il allait la quitter et prendre parti à son tour dans cette aflreuse guerre. Mais au lieu de servir dans les mêmes rangs que son frère, il allait combattre contre lui. Après la scène de la veille, s'ils venaient à se rencontrer. Madame de Montmaur sentit ses cheveux se dresser sur sa tête,

AYMÉ VERD. b°)

— Non! non! dit-elle en rassemblant toutes ses forces; non! ils ne se rencontreront pas; Car, avant de franchir le seuil de cette porte, il faudra que Renaud passe sur le ventre de sa mère.

Aussitôt, oubliant maître Gaschet, Ja baronne prit Je bras de la camériste, traversa la cour d’un pas ferme, et monta jusqu’à l'appartement du baron. Mais, en passant devant les écuries, elle en retira la clef, qui était restée dans la serrure, et la mit dans son escarcelle avec un sourire de joie; puis, sans se faire annoncer, elle entra chez son fils.

La chambre était déserte; le lit, dans lequel on voyait que Renaud avait couché, était froid, et l’armure de guerre, qui ordinairement était suspendue au-dessus de son chevet, avait disparu, tandis qu'on apercevait sur un fauteuil le pourpoint noir et le chapeau de feutre qu’il avait coutume de porter. La vieille châtelaine, en promenant les yeux autour d'elle sur les murailles nues, rencontra à la fin une figure triste et sombre dont les regards semblaient suivre tous ses mouvements. Elle jeta un cri, car elle avait cru reconnaître Jean de Montmaur. Mais, Paschale ayant poussé les volets de la fenêtre, elle put s'assurer que ce n’était que le portrait du défunt. La toile était renfermée dans un cadre d’ébène et couverte d’un crêpe de deuil. Après avoir contemplé un instant cette image, qui réveillait en elle les plus affreux souvenirs, elle abandonna le bras de Paschale et entra dans la pièce voisine. Elle parcourut successivement les cinq ou six chambres qui composaient l'appartement de son fils, et, les ayant trouvées vides, elle revint auprès de la chambrière.

—J] est parti, lui dit-elle d’un ton calme, mais avec

un serrement de cœur inexprimable. Il aurait pu me dire adieu. Les enfants sont cruels. (Elle garda un moment le silence et resta immobile, les yeux fixés sur les vêtements du baron.) Enfin! ajouta-t-elle en laissant échapper un profond soupir, que faire à cela, Paschale?

La chambrière était si émue qu’elle n’osait ouvrir la bouche. Elle avait assez d'expérience pour savoir que les douleurs, en apparence les plus calmes, sont souvent les plus poignantes, et que c’est aux endroits les plus profonds de son cours que le fleuve fait le moins de bruit. Elle n’essaya pas de consoler sa maîtresse, mais elle chercha à l'emmener loin de ces lieux. La vieille dame la suivit en silence et arriva bientôt dans son appartement.

— À quelle heure madame veut-elle déjeuner? dit timidement la chambrière en s’arrêtant à la porte.

La baronne leva les yeux sur elle, comme si elle n'eût pas compris cette question. Mais, passant tout à coup la main sur son front comme pour rappeler sa mémoire :

— Eh bien, ma fille, répondit-eile, nous déjeunerons à l'heure accoutumée, Je descendrai au tinel quand la cloche sonnera.

La pauvre dame, comme on s’en doute bien, n'avait guère envie de manger; jamais elle n'avait eu moins d’appétit. Mais elle pensa à sa nièce et craignit de l'aflliger en laissant voir tout ce qu’elle souffrait, Elle résolut donc de ne rien changer aux habitudes de la maison. D'ailleurs, en paraissant au tinel, elle reverrait la place où ses fils s'étaient assis la veille, et peutêtre entendrait-elle parler d'eux. Cependant, dès que Paschale fut sortie, madame de Montmaur sentit son

AYMÉ VERD. 61 courage. l'abandonner. Elle tira à la hâte les verrous, et, tombant à genoux sur son prie-Dieu, se mit à fondre en larmes.

11 devait s’écouler encore-deux heures jusqu’au moment du repas. Madame de Montmaur eut le temps de sécher ses pleurs, de laver son visage, de faire sa toilette pour se rendre au tinel. Ce dernier soin pourra paraître singulier dans une occasion semblable; mais, comme nous l'avons dit autre part, la baronne n’était pas du nombre de ces femmes qui ont, en quelque sorte, besoin d’afficher leur douleur, soit pour exciter dans les autres un sentiment de compassion qui les latte, soit pour chercher ailleurs une force qu'elles ne trouvent pas en elles-mêmes. Son orgeuil, lui rendait insupportable l’idée de devenir un objet de pitié, elle qui, par son rang, par sa fortune, non moins qu’en sa qualité de mère de deux brillants gentilshommes, aurait dû plutôt exciter la jalousie de toutes les femmes. Ajoutons que, par suite de la même faiblesse, elle n’aurait pas voulu que l’on crût dans le monde qu'elle était malheureuse par la faute de ses enfants. Elle s’efforça donc, suivant son usage, de dérober son chagrin à ses serviteurs, quoiqu’elle se doutàt bien qu’ils n'avaient rien à apprendre à cet égard, ayant été témoins de la dispute de la veille et des épisodes du même genre qui l'avaient précédée. Pendant le déjeuner, elle causa avec Blanche et avec Peyrache des événements de la nuit, et sa bonne contenance ne se démentit pas. Mais, dans le fait, ce repas fut pour elle un vraï supplice; et plus d’une fois sa fermeté faillit abandonner, surtout lorsqu'il lui arriva de porter les yeux sur les siées vides où Gaspard et Renaud avaient coutume de s'asseoir,

Le reste de la journée s’écoula dans une morne attente. On espérait de recevoir des nouvelles de Romans; il n’en arriva aucune, On apprit, le surlendemain sculement, que la ville avait été prise d'assaut et le ministre délivré; mais on ne put savoir quel rôle les deux frères avaient joué personnellement dans cette entreprise, ni ce qu'ils étaient devenus.

—————@—Z SEEIYYJ)J]J]]NpNNDpDpDpDOOOCOCDC——————————

Page 1