‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 76 sur 93 · ANONYME · texte numérisé non relu

ANONYME

Malgré cette incertitude, madame deMontmaur passa toute une semaine sans donner aucun signe des sentiments qui agitaient son cœur. Elle allait et venait dans le château, donnait ses ordres comme autrefois, et l’on eût dit que rien n’était changé autour d'elle. Peu à peu cependant on vit percer dans ses traits une certaine inquiétude. Elle ne pouvait rester en place, répondait avec distraction, se levait de table avant la fin des repas. La guerre avait déjà envahi toute la province et avait pris partout ce caractère de cruauté sauvage que lui avait imprimé à Valence le baron des Adrets. On

ttes

ans

AYMÉ VERD. 63 n’entendait parler que d’incendies, de pillages, de garnisons massacrées, de capitulations violées, de femmes et d'enfants livrés à la fureur etaux outrages dessoldats, Les cris des infortunés, cris que la foule, semblable au taureau d’airain de la fable, grossissait encore en les répétant, venaient retentir jusque sous les voûtes du solitaire manoir et redoubler les terreurs de la vénérable châtelaine. Ses fils étaient-ils parmi les victimes ou parmi les bourreaux? Cruelle alternative dans laquelle e'le demeura plongée pendant un mois, etqu’elle supporta, au moins en apparence, avec la tranquillité stoïque des femmes spartiates. Mais, à la longue, cette fermeté fit place aux angoisses les plus vives, et, comme nous le disions, des symptômes manifestes vinrent, malgré elle, trahir son trouble et sa douleur. Elle avait attendu vainement soit un émissaire, soit une lettre, qui l’informât de la conduite et du sort de ses enfants. L'un et l’autre s'étant abstenus de lui écrire, comment devait-elle interpréter ce silence? était la question qu’elle se posait chaque matin et chaque soir, assise au coin de son feu, l’œil fixé sur les brañches qu'un froid vif faisait petiller dans l’âtre, question à laquelle elle n’osait faire une réponse.

Lasse enfin d'attendre toujours des nouvelles qui n’arrivaient jamais, elle se décida à sortir de la réserve qu'elle s'était imposée, et envoya pendant plusieurs jours de suite des messagers sur toutes les routes, dans tous les lieux où elle se flattait qu’on pourrait se procurer des renseignements sur ce qu’elle désirait et redoutait tout ensemble de savoir, Dès qu'elle apercevait de sa fenêtre un de ces messagers revenant au manoir, elle volait au-devant de lui, impatiente de lire d’avance sur sa physionomie ce qu'il allait lui annoncer. Puis,

lorsqu'elle l'avait rejoint, cile s’asseyait sur une pierre du chemin, et n’osait plus l'interroger. La plupart du temps, le pauvre serviteur avait fait un voyage inutile; d’autres fois, il apportait une nouvelle qui était contredite le lendemain par un autre émissaire.

La difficulté des communications, au milieu de l'hiver, et dans un pays sillonné par des troupes ennemies, la terreur qui régnait au loin, la rapidité des marches et des contremarches de François de Beaumont expliquent suflisamment ces témoignages contradictoires. Ajoutons que la plupart des capitaines des deux armées étaient entièrement inconnus dans les lieux où ils passaient, et que lorsqu'une bande traversait un village, les habitans ne croyaient pas se tromper en assurant que celui qui marchait à la tête n’était autre que le baron des Adrets, ou M. le duc de Nemours, selon le parti auquel appartenait ladite compagnie. Ajoutons encore, pour être vrai, que plus d’un des envoyés de la baronne, craignant de s’aventurer à travers champs, s'arrêta prudemment dans quelque bourgade peu éloignée du chateau, et arrangea au retour quelque récit plus ou moins vraisemblable, pour faire croire qu'il avait rempli sa mission.

La situation de cette pauvre mère inspirait néammoins une pitié véritable à tous ceux qui l’entouraient. On ne pouvait se défendre d’être ému, en voyant le sourire mélancolique qui effleurait ses lèvres, chaque fois qu’elle saluait en passant un de ses vieux serviteurs, ou une des personnes qu'elle avait connues dans des temps plus heureux ; car le bonheur ici-bas étant un bien purement négatif, on est porté à considérer comme des jours heureux ceux où l’on a le moins souffert, Blanche,et Paschale ne la quittaient

pas ; elle la suivaient dans ses promenades sur la ter-

rasse, promenades qui avaient lieu tous les jours, en dépit du vent, du froid et Ge la neige. Elles lui tenaient compagnie pendant la veillée, tâchaient d’éloigner de son esprit les idées noires, et surtout la forcaient à s’occuper des soins de la vie matérielle qu’elle négligeait chaque jour de plus en plus. Ces marques d'affection, qui avaient d’abord touché la vieille châtelaine, parurent bientôt lui devenir moins agréables. Elle fit quelques eforts pour cacher l'impatience qu'elles lui causaient; mais il lui fut impossible de se vaincre. Elle finit même par prendre tout à fait en aversion la pauvre chambrière, jusqu’à ne pas accepter un verre d’eau, quand il lui était offert par ses mains. Mademoiselle de Sassenage eut aussi à souffrir de ce changement d'humeur; pour plaire à sa tante, elle était souvent obligée de changer de robe trois fois par jour, prenant tantôt une robe claire, « comme si elle eût voulu aller au bal, » et tantôt une robe trop foncée, « comme si elle eût voulu porter le deuil d’un parent.»

__ Dieu merci! lui disait la châtelaine, il n°y à personne de mort dans la famille, vous le savez bien. Est-ce pour me tourmenter que vous VOUS habillez de la sorte?

Heureusement, quand elle s’apercevait de ses injustices, madame de Montmaur se hâtait de les réparer et demandait pardon à sa nièce du chagrin qu'elle lui avait causé.

— ]}] faut m’excuser, mon enfant, lui disait-elle, je suis vieille et je souffre; il n'en faut pas tant pour rendre la vie ennuyeuse à soi-même et aux auires.

— Ma tante, répondait Blanche, je ne m'ennuie jamais auprès de vous, et vous ne m'avez rien fait qui

vaille une excuse.

— Je sais, je sais, mon enfant, que vous êtes un ange, l'ange consolateur que Dieu a placé auprès de moi dans sa miséricorde. Vous ne ressemblez guère à cette petite effrontée de Paschale qui.

— Ma tante, je vous assure que vous vous trompez sur le compte de cette jeune fille; elle est pleine de dévouement pour vous.

— Allez! mon enfant, ne vous y fiez pas; c’est une hypocrite : je la connais mieux que vous.

— Je vous répète.

— Laissez-la donc dire, mademoiselle, disait Paschale en tirant Blanche par le pan de sa robe, laissez-la dire, ne la contrariez pas, puisque cela Ja soulage. Quand elle dit du mal de moi, elle ne pense pas à autre chose, et c’est autant de gagné.

Un matin, en entrant chez sa tante, Blanche trouva la vieille dame assise dans son fauteuil, les lunettes sur le nez et tenant un livre à la main. Ce livre était une Bible qui avait appartenu à son mari, ef dans laquelle Renaud avait appris à lire. Elle l'avait retrouvée au fond d’un vieux tiroir de commode où, par hasard, elle s'était avisée d’aller fouiller, sans trop savoir pourquoi: ou du moins si elle l'avait su, la découverte du livre le lui avait fait oublier. En apercevant son antique reliure, elle l'avait aussitôt reconnu, et cette vue la reportant à une époque bien éloignée où elle pouvait encorese croire heureuse d’être mère, elle s’étaitemparée du bouquin et l'avait porté à ses lèvres. Puis elle avait pris ses besicles et s'était assise, voulant feuilleter ce volume sur toutes les pages duquel les yeux de son enfant s'étaient reposés, et qui lui semblait encore imprégné du doux parfum de son haleine.

— Vous arrivez à propos, ma chère, dit-elle à sa

AYMÉ VERD, nièce, Asseyez-vous près de moi. Nous allons lire un chapitre de la Bible; ce sera notre prière du matin; car, la sainte Vierge me pardonne! je n’ai pas fait la mienne aujourd'hui. Voyons! que me conseillez-vous de lire?

— Ma tante, répondit Blanche avec embarras, car elle eût préféré une autre lecture, je connais peu les saintes Écritures. Vous m'avez appris vous-même que c'était un livre qu’il ne fallait ouvrir et fermer qu'avec crainte: si vous mc le permettiez, j'irais chercher mon Imitation.

— Non, mon enfant, non, reprit la baronne en retenant sa nièce par le bras; c’est précisément le livre que je tiens que je veux lire; je sens que cela me fera du bien. Ma's vous m'avez donné une idée. Je vous ai vue quelquefois, quand nous avions du chagrin, ouvrir l'Imitation au hasard, et vous tombiez toujours sur quelque passage qui nous consolait. Nous y trouvions soit un reproche, soit un avertissement, soit un conseil, en un mot le baume dont nous avions besoin. Je veux faire le même essai sur ce livre.

En parlant ainsi, la baronne ouvrit le volume, ou plutôt le vit s'ouvrir de lui-même, car la page sur laquelle elle porta les yeux était ternie et semblait avoir été méditée plus souvent que les autres, ce qui avait brisé en cet endroit le dos de la couverture.

— Le Livre des Proverbes, dit-elle en assurant ses besicles sur son nez, chapitre xvur, verset 19,« Les frères, dans leur haine, sont moins accessibles que les plus hautes citadelles.…. et leurs querelles sont inflexibles. comme les barres d’airain aux portes des villes. »

La baronne acheva la lecture de ce verset d’une voix tremblante; puis elle laissa tomber le livre de ses

mains. Blanche était interdite et n’osait plus ouvrir la bouche.

— Eh bien! mon enfant, dit enfin madame de Montmaur en regardant sa nièce.

— Et bien! ma tante, baïbutia la jeune fille, qui ne savait comment détruire l'impression que ce verset avait produite sur l'imagination de la châtelaine.

— Qu'en pensez-vous? Vous qui riiez des mauvais présages dont je vous parlais naguère, qu’en pensezvous, à cette heure? Que dites-vous des cruches de la bohémienne ?

— Quand on s’embarrasse des présages, répondit Blanche, on en voit partout et on les interprète à son gré.

— Oui, répondit la baronne en souriant, cela est vrai, mon enfant. Mais ici, croyez-moi, c’est plus qu’un présage. Nous avons interrogé Dieu, et c’est Dieu qui nous a répondu.

— Non, ma tante, s’écria Blanche; gardez-vous de cette pensée. Ce livre est une œuvre impie où la parole sainte est altérée. Ne voyez-vous pas que c’est une traduction imprimée à Genève par les ordres de Calvin? Ah! je comprends maintenant combien l’Église a été sage en défendant de lire les Écritures, si ce n’est dans les textes sacrés. Pour boire dans le torrent une eau, pure, il faut remonter jusqu’à la source.

Il est bien singulier, dit la baronne, que je sois tombée justement sur ce passage-là. Cela ne serait pas arrivé à une autre personne. Mais vous savez ce que disait notre parent le commandeur de Malte : A navire brisé, tout vent est contraire,

B'anche eut beau faire, elle ne parvint pas à chasser de l'esprit de la baronne le souvenir du verset fatal.

AYMÉ VERD. 69 Il s’y était gravé si profondément, que, malgré elle, la vieille dame le répétait à voix basse, le soir, au coin du feu, tandis que sa nièce, pour la consoler, lui lisait à baute voix un des plus beaux chapitres de l’Imitation. Elle le rédit encore toute la nuit sur son oreiller, et au point du jour, la première chose qu'elle fit, fut d'envoyer aux quatre vents tous les serviteurs du chàteau, pour lui rapporter des nouvelles. Vers midi, aucun d'eux n'étant de retour, et ne pouvant modérer son impatience, elle pria Blanche de l’attendre dans son appartement, et traversant la cour, franchissant le pont-levis, elle descendit elle-même dans la vallée, prit au hasard le premier chemin qui s’ouvrit devant ses pas, et ne s'arrêta que lorsqu'elle eut rencontré un voyageur. C'était un vieux bourgeois de Ja vilie de Romans, que nos lecteurs ont déjà entrevu au commencement de cette histoire, dans l’auberge du Dauphin, et que l'on appelait maître Trablaine. Madame de Montmaur ne le connaissait pas. Cependant elle saisit la bride de son cheval, au risque de se faire écraser, et le regardant d’un air égaré Jui demanda s’il avait vu ses enfants.

Le bon bourgeois, voyant une femme d’un âge respectable, d’un maintien noble et d’une mise qui agnonçait une haute naissance, la voyant, disons-nous, dans un pareil état, se sentit ému de compassion.

— Madame, lui dit-il, il n’est rien que je ne fasse pour vous servir. Dites-moi qui vous êtes, et si, en ce moment, je ne puis vous apprendre ce que sont devenus vos enfants, je m'en informerai et vous le ferai sa- Voir.

Dès que la châtelaine se fut nommée, la figure du bourgeois se rembrunit.

— Est-ce vous, lui dit-il, qui êtes la mère de cet homme farouche qu'on nomme Renaud de Montmaur? — C'est moi, répondit la vieille dame en frémissant de l’air et de l'accent du voyageur.

— Ah! reprit maître ‘Trablaine, j'en suis bien aise. Je vois que la mère de l’assassin n’est guère plus heureuse que celle de l’homme assassiné. Je ne sais ce qu'est devenu votre fils, madame, et Dieu veuille l’éloigner de mon chemin! Mais je vous dirai que j'avais un fils, moi aussi, etque le vôtre l’a tué sous les murs de Romans. Ainsi, qu’il soit maudit!

La baronne fut obligée des’appuyer contreun arbre, pour ne pas tomber à la renverse sur le chemin. Elle y resta longtemps après que maître Trablaine eut disparu à l'horizon de toute la vitesse de son cheval. Elle y fût restée jusqu’au lendemain, abîmée dans sa douleur, si elle n’eût été tirée de sa rêverie par un bruit de pas qui se fit entendre à peu de distance. Elle leva la tête et vit s’avancer une troupe de cavaliers; mais aucun d'eux ne put satisfaire sa curiosité. Ella erra ainsi jusqu’au soir, arrêtant tous les passants et leur demandant des nouvelles de ses fils. Les uns levaient les épaules de pitié, et, la prenant pour une folle, continuaient leur chemin sans lui répondre. D’autres, plus miséricordieux, lui conseillaient de rentrer chez elle, et offraient même de l’y accompagner. Quelquesuns, en entendant prononcer le nom de Montmaur, faisaient comme maître Trablaine, et appelaient la malédiction du ciel ou sur lun ou sur l’autre des deux frères.

Tandis que ceci se passait, Blanche, inquiète de l'absence de sa tante, la cherchait, l'appelait dans tous les coins du château. Étonnée de ne pas la rencontrer,

elle interrogea les soldats qui veillaient aux portes, et apprit avec effroi qu'elle était descendue au village vers midi, et qu’on ne l'avait pas revue.

— Paschale, dit-elle à la chambrière, venez avec moi.

Et les deux jeunes filles, agitées des plus funestes pressentiments, coururent au bourg où elles se procurèrent avec peine quelques renseignements sur là route qu'avait prise la châtelaine. Enfin, après avoir suivi les vagues indications qu'on leur avait données, elles furent assez heureuses pour la rencontrer avant la nuit. Madame de Montmaur, accablée de fatigue, s'était reposée sur les marches d'une croix de pierre mutilée par les protestants, et n'avait pas eu la force de se relever. Elle se trouvait à une lieue environ loin du manoir, et n'avait pris aucune nourriture depuis le matin; mais elle ne s’en apercevait pas, et ne sentait pas même le froid qui engourdissait ses membres. La neige et le givre couvraient sa robe, son chaperon et ses cheveux.

— Sainte Vierge! ma tante, que faites-vous à? lui dit Blanche en l'embrassant. Si vous saviez les inquiétudes que vous nous avez causées! Voilà tantôt six heures que vous êtes partie. Mais, je vous en prie, comment êtes-vous venue jusqu'ici avec vos douleurs de rhumatisme?

— Je vous défierais à la course, jeune fille, s’il s’agissait d'aller au-devant de mes fils, répondit la châte- Jaine. Mais n’avez-vous que cela à me dire? Peyrache n'est-il pas de retour?

— Non, ma tante, dit Blanche en aidant la baronne à se lever; ni lui, ni aucun de ceux que vous avez CnNvoyés. Mais patience! ils ne tarderont pas, et peut-être,

cette fois, apporteront-ils quelque bonne nouvelle,

-— Patience! patience! murmura la baronne. C’est ce que la goutte d’eau dit au rocher qu’elle creuse, ce que le marteau dit à l’enclume qui gémit, ce que le bourreau dit au condamné. Patience ! Ils n’ont pas d'autre mot à la bouche. Mais combien de temps la patience doit-elle durer? Est-elle, avec le malheur, la seule chose de ce monde qui n’ait point de terme? Ne mwen parlez plus.

— Mon Dieu, ma tante, comme vos mains sont glacées! dit Blanche en cherchant à détourner la conversation. Hâtons-nous, car la nuit va nous surprendre en chemin. Nous trouverons, au bas de la colline, un village où l’on nous prêtera une charrette pour continuer notre voyage. En attendant, ce petit trajet vous réchauffera. Vos pieds doivent être froids comme du marbre.

— Oui, dit la châtelaine en suivant sa nièce, comme la terre qui couvrira mes os. Et plût au ciel que cela arrivât bientôt! Ce jour-là, mon enfant, vous pourrez mettre une robe blanche et des roses sur votre tête, car ce sera le premier où votre tante aura goûté le repos. Mais je vois que je vous afilige, parlons d’autre chose.

— Volontiers, ma tante, répondit Blanche. Je vous dirai donc que j'ai rencontré ce soir, à la porte du château, les filles de votre ancien ami, M. de Jarniost, Cunégonde en Sigolène, qui venaient nous faire leurs adieux. Elles vont se retirer au couvent des Bernardines. Ce n’est pas qu’elles aient dessein de prendre le voile, comme je me l’étais figuré d’abord; elles n’abandonnent pas si aisément leurs prétentions au mariage. Leur unique but est de. Mais vous ne m'écoutez pas, ma tante !

— Ah bien oui! dit Paschale, qui marchait derrière Sa jeune maîtresse, et tâchait de se soustraire aux regards de la baronne, à qui sa présence eût pu déplaire. Il y a longtemps qu’elle ne vous écoute pas. Je gage qu'elle n’a pas même entendu le premier mot de ce que vous lui avez dit.

Effectivement, madame de Montmaur était retombée dans cette noire mélancolie qui était son état habituel. Elle marchait d’un pas assez ferme, mais sans trop savoir où elle allait, etsans paraître en avoir le moindre souci. On arriva au village dont Blanche avait parlé; Paschale fit préparer la charrette, et la vieille baronne y monta d’un air indifférent. Cependant, le mouvement de la voiture, les nombreux cahots qu’occasionnait le mauvais état des chemins, la rappelèrent insensiblement à elle-même.

— Que cette voiture va lentement! dit-elle, N’êtesvous pas de mon avis, Blanche? Nous n’arriverons jamais à Montmaur, et peut-être que Peyrache nous attend. Si vous voulez m'en croire, nous avons de bonnes jambes, nous descendrens ici et achèverons la route à pied.

— Si vous le voulez, ma tante, j'y consens, dit Blanche. Cependant vous devez être fatiguée.

— Moi! pas du tout! répliqua la châtelaine en se disposant à descendre. Mais, se ravisant aussitôt, e:le se rassit sur la botte de foin que Paschale avait fait étendre sur les planches pour lui servir de siége. Pardonnez-moi, reprit-elle en serrant la main de sa nièce; je suis une égoïste, et ne pense qu’à moi. C’est vous, mon enfant, c’est vous qui devez être lasse. Restons ici. Nous arriverons assez tôt pour apprendre de fâcheuses nouvelles.

— ]l ne faut pas ainsi désespérer, ma tante.

— Ah! mon enfant, j'ai espéré si longtemps! Mais l'espérance est l’amie de la jeunesse et du bonheur; c’est un oiseau qui aime à chanter au milieu des fleurs et de la verdure, et ne se fixe jamais sur le vieux tronc que la foudre a dépouiilé de ses rameaux. L’espérance s’est enfuie de mon cœur comme l’eau s'échappe d’un vase brisé, quelque effort qu’on fasse pour la retenir.

Ici la baronne s’arrêta un moment; la lenteur et les cahots de la charrette paraissaient lui causer une vive impatience. Elle se retourna et dit au paysan qui les conduisait de fouetter son cheval et d’aller plus vite.

— Voilà deux grands mois qu'ils sont partis, repritelle ensuite, et personne encore n’a pu me donner de leurs nouveiles. Sont-ils mort? Sont-ils vivants ? Je l'ignore.

— C’est bon signe, ma tante. Si un malheur était arrivé, vous n’auriez pas tardé à en être informée. Une mauvaise nouvelle fait son chemin toute seule, et n’a pas besoin de messager. On croirait que ce sont les oiseaux du ciel qui se chargent de la répandre dans l'espace, tant elle arrive promptement à son adresse.

— Oui, je me suis répété cela plus d’une fois, dit la baronne, et tout à l'heure encore je me le redisais. Mais, ma chère Blanche, c’est là une triste consolation. Supposez que le malheur dont nous parlons n’ait pas eu lieu hier, qui nous assure qu'il n’a pas eu lieu ce matin ? Qui nous dit qu’à l'heure même où nous causons froidement ensemble, un de mes fils n’est pas prisonnier, ou blessé à mort dans une rencontre? Chose horrible! je suis là, je vis, je bois, je mange, je marche, comme à l'ordinaire... et peut-être je n'ai plus d'enfants!

AYMÉË VERD. 75

Madame de Montmaur cacha sa tête dans ses mains, serra les lèvres, et eut quelque peine à étouffer ses sanglots.

— Hélas! ma tante, dit mademoiselle de Sassenage, combien de mères aujourd'hui sont dans la même incertitude que vous! J'en connais plus d'une, seulement dans notre village, et, j'ai honte à le dire, elles vous donneraient des leçons de fermeté.

— C'est que leur croix n’est pas si lourde que la mienne, murmura la baronne. Je porte envie à la plus misérable d’entre elles.

— Croyez-vous qu'elles n’aiment pas leur sang autant que vous pouvez aimer le vôtre?

— Et quand cela serait, reprit la châtelaine en relevant Ja tête avec une expression de dédain, que m’enseigneraient-elles, les femmes dont vous parlez? A voir mourir les miens d'un œil sec? O mon Dieu! je voudrais avoir sept fils, comme la mère des Machabées; et, s’il fallait rendre témoinage à votre saint nom, S'il fallait seulement défendre contre l'étranger la liberté de ces bruyères, je les sacrificrais tous jusqu'au dernier, sans verser une larme sur aucun d'eux.

La figure de la vieille dame s’était animée pendant qu'elle parlait; le feu de l'enthousiasme brillait dans ses veux, Mais tout à coup ses bras levés retombèrent sur ses genoux, son regard s’éteignit, etdes rides profondes sillonnèrent son visage. Elle répéta à voix basse quelques mots, parmi lesquels Blanche crut entrendre ’e nom de fratricide, et bientôt le silence ne fut plus interrompu que par la forêt et le grincement monotone des roues de la charrette. La neige avait cessé de tomber, et le ciel s'était éclairci. La lune, qui se levait à l'horizon, permettait déjà d’apercevoir dans le loin-

tain les tours du vieux donjon, dont la masse noirâtre

se détachait dans les airs, entre l’azur du firmament

et le blanc tapis des montagnes. A cette vue, la baronne s’attendrit,

— Voilà l'heure, dit-elle, où Ale revenaient de la chasse. Nous étions là-haut, à la fenêtre, les attendant pour souper. Blanche, vous le rappelez-vous?

— Si je me le rappelle! dit Blanche.

— Où sont-ils maintenant? reprit la baronne avec mélancolie. Qui a préparé leur souper ? Qui a fait dresser leur lit? Ne les reverrai-je plus dans cette vallée ? N’entendrai-je plus la voix des chiens m'annonçant leur approche ? Hélas! tout est fini. La flamme de mon foyer est éteinte et ne se rallumera plus. Dieu n’a pas été miséricordieux envers moi : il ne m’a pas mesuré le vent, comme à la brebis tondue; il m'a laissée en butte à l’orage, comme le pin sur la montagnes et voilà que l'orage m'a brisée,

On était arrrivé au bourg de Ladvieu. Paschale, sautant lestement à bas du char où elle s'était blottie derrière la botte de foin, vint offrir son bras à la baronne, pour l'aider à mettre pied à terre et à grimper ensuite la côte qui menait au château. Mais la vieille dame fit semblant-de ne pas l’apercevoir et ne voulut accepter d'autre appui que celui de sa nièce. Après un léger repas, qu’elle prit par complaisance plutôt que par besoin, elle alla enfin se coucher, non toutefois sans avoir fait un long détour pour visiter la meute de Renaud, caresser les pauvres. bêtes, qui hurlaient chaque soir en la voyant, et sembaient lui redemander leur maître.

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