DÉPART DE BLANCHE
Au bruit de monrouet j’entremêle ma voix;
Voyez comme le lin s’allonge sous mes doigts !
Qu’en ferai-je? dit-on. Dès demain avant l’aube,
Du lin que j’ai filé je veux faire une robe.
Pour qui? pour mon enfant. Les cordons seront bleus, J’aime cette couleur; c’est celle de ses yeux.
L'étoffe sera rouge... Oh! non, je la veux blanche. Comme nous serons beaux! quelles chansons! quels ris! Quand notre Habby sera de retour au logis !
Nous mettrons, ce jour-là, nos habits du dimanche.
L’ Absence d’Habby.
lusieurs jours s’écoulèrent encore, pendant lesquels l'anxiété de la baronne ne fit que s’accroître. Enfin une lettre arriva, et madame de Montmaur, en l'ouvrant, faillit mourir de joie car elle avait reconnu sur le cachet les armes de Renaud. Quoique conçue en termes très-laconiques, on eût dit que cette épiître avait été dictée par maître Barbantane, tant elle était farcie de citations bibliques, tant il y respirait un sombre fanatisme. Le baron, après avoir parlé des huguenots et des revers des catholiques, à peu près dans les mêmes termes qu’eût employés un chef des douze tribus guerroyant contre les Amalécites, le baron, disons-nous, annonçait à sa mère, qu'il viendrait se reposer quelques jours à Montmaur, et amènerait avec lui Énoch Barbantane, pour recevoir l’abjuration de Blanche. Du reste, il ne faisait pas La moindre allu-
sion à son frère. Mais, à la première lecture, la pauvre mère ne comprit clairement qu’une seule chose, c’est que son fils suivait de près le messager et arriverait le lendemain. Aussitôt elle appela Blanche, fit venir Paschale, à qui elle parla avec douceur, mit sur pied toute la maison, et ordonna les plus grands apprêts pour recevoir dignement le maître du logis. Elle se multiplia elle-même, se montra tour à tour à l'office à la faisanderie, au four, à la fontaine, et ne s’arracha à ces occupations que pour aller s’enfermer un moment dans sa chambre, afin de relire la lettre qui tremblait dans sa main. Cette seconde lecture, par malheur, ne produisit pas sur elle un effet aussi agréable que la première. Elle fut également affligée de ce qui s’y trouvait et de ce qui ne s'y trouvait pas:
— Sainte Vierge! dit-elle en ôtant ses besicles, à quoi pense-t-il ?.. Voilà que j'aimerais autant qu’il ne vint pas... Je gage que c’est lui qui lui aura soufilé l’idée de faire abjurer sa cousine... Ils vont la tourmenter, et Dieu sait ce qui arrivera... Et pas un mot de son frère! Cela lui aurait coûté si peu de me dire seulement où il est... Mais les hommes sont tous les mêmes. Qu'ils aient une idée ou une passion dans la tête, ils ne voient que cela : le reste n'existe plus. Ils s'inquiètent bien de ce que peut souffrir une pauvre mère! Au moins, ajouta la baronne en se levant, s’il était là, je l’interrogerais ; mais son messager est déjà parti. Miséricorde! que cette nuit sera longue!
Ballottée ainsi entre le désir'et la crainte de revoir son fils, madame de Montmaur redescendit à l'office pour surveiller encore les préparatifs, ce qu'elle fit néanmoins avec moins d'empressement et de joie qu'elle n’en avait montré d'abord. Les projets du ba-
ron sur mademoiselle de Sassenage l'inquiétaient si vivement, qu’elle résolut de soustraire sa nièce, par tous les moyens, au danger qui la menaçait. Après y avoir mûrement réfléchi, elle tira à l'écart la jeune fille, et l'embrassant avec tendresse :
— Blanche, lui dit-elle, il faut nous séparer. Vous n'êtes plus en sûreté sous ce toit, mon enfant. Vous allez parur. Vous m'avez entretenue quelquefois de l'intention que vous aviez de vous consacrer à Dieu : c'est un dessein que j'approuve. Notre voisin, M. de Jarniost vous emmènera ce soir avec ses filles au couvent des Bernardines.
Blanche objecta que, malgré son désir d'entrer dans la solitude, elle n'avait jamais pensé à quitter sa tante, tant que sa présence pourrait lui être utile, Mais la baronne lui montra le message de Renaud, et la voyant pâlir :
Vous le voyez, mon enfant, ajouta-t-elle, il n’y à pas de temps à perdre. D'ailleurs, que feriez-vous ici avec une vieille femme chagrine, radoteuse, acariâtre? Ne le sais-je pas? Je ne suis plus ce que j'ai été, et il est des instants où j'ai peine à me reconnaître moimême. Partez donc! Il n’est pas prudent de rester dans le voisinage de l'arbre qui va tomber.
Les apprêts du voyage furent bientôt terminés. Le châtelain de Beauséjour avait été prévenu, et à la tombée de la nuit, escorté de sa compagnie et flanqué de ses deux filles, il s'était rendu derrière le village. Madame de Montmaur avait voulu accompagner sa nièce jusqu'aux portes du château, puis elle était descendue au bas de la montagne, et finalement elle était arrivée jusqu’à l'endroit écarté où l’attendait le châte- Jain. Là, il fallut pourtant se dire adieu. La baronne s'y
résigna avec fermeté, quoiqu’elle aimât Blanche presque autant que ses fils, ne l'ayant pas quittée depuis sa plus tendre enfance.
— Pardon, mon enfant, lui dit-elle en l’embrassant pour la dernière fois; pardon pour tous les chagrins que je vous ai causés. Vous avez été pour moi une fille tendre, ma meilleure, ma seule amie; et en échange des consolations que vous répandiez sur mes vieux jours, j'ai versé dans votre jeune âme toute amertume qui débordait de la mienne. Mais j'espère que vous ne m'en voulez pas.
— Ma tante! s’écria Blanche dont le visage était baigré de larmes.
— Allons! reprit la châtelaine en s’essuyant les yeux, pas de faiblesse! Mes vœux vous : ccompagneront partout où vous irez; de votre côté, mon enfant, ne m'oubliez pas dans vos prières. Quelque chose me dit que j'en aurai grand besoin. Sire châtelain, ajouta-t-elle en se tournant vers M. de Jarniost, je vous la recommande; c’est la prunelle de mes yeux que je vous confie; c’est l’orgueil de mes cheveux blancs.
— Soyez tranquille, baronne, répondit le châtelain avec émotion. Je ne ferai pas de différence entre elle et mes filles.
— Ouais! murmura maître Gaschet en caressant les oreilles de Pégase, il y en a pourtant beaucoup de différence. Je n'ai pas arrosé pendant dix ans deux belles plantes, pour qu’on vienne les comparer à une marguerite sauvage. Il y a, Dieu merci, quelque distinction à établir entre mes élèves et une petite péronnelle qui ne sait ri À niB, et qu'on embarrasserait fort, si on lui demandait seulement de quel côté le roi
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AYMÉ VERD, 81 Alexandre penchait Ja tête, chose pourtant que tout le monde devrait savoir.
Cependant le moment était venu de se quitter. Blanche se mit à genoux sur la neige, et pria sa tante de lui donner sa bénédiction.
— Recevez-la, mon enfant, répondit la baronne en étendant ses mains sur la tête de la jeune fille, et en adressant au ciel une fervente prière. Et maintenant, poursuivit-elle en la relevant, nous ne nous reverrons plus que dans l’autre patrie. Allez en paix, Blanche de Sassenage; votre sort sera plus doux que le mien ne l’a été : vous ne serez jamais ni épouse ni mère.
Cette dernière observation ne fut pas très-goûtée par le châtelain, et encore moins par Cunégonde et par Sigolène; mais ils eurent la discrétion de se taire, jusqu’à ce que la baronne fût assez éloignée pour ne plus les entendre.
Le lendemain, aux premières lueurs de laube, madame de Montmaur était sur la terrasse, épiant l’arrivée de son fils. Une heure s’écoula, puis deux, puis trois, puis la matinée, puis le soir, et Renaud ne parut pas.
— Il arrivera demain, se dit la baronne quand la nuit fut venue; je me serai trompée sur le jour qu'il m'avait marqué.
Dès qu’elle fut retirée dans sa chambre, son premier soin fut de relire encore une fois le message de Renaud.
— Cela est étrange, dit-elle en épelant, de crainte de se tromper, le passage dans lequel le baron annonçait sa visite: « J’arriverai demain. » Il devrait être ici. Demain, c'était aujourd'hui.
Tout en faisant cette réflexion, la châtelaine porta
involontairement les yeux au bas de l'écrit. Bientôt elle devint pâle comme le papier qu’elle tenait à la main. La lettre était datée du 13 février, et l’on était déjà au ? mars.
Cette découverte, qu’elle eût faite beaucoup plus tôt, si elle eût été moins troublée, la jeta, comme cela était naturel, dans la plus horrible perplexité. Qui avait pu empêcher Renaud de tenir sa promesse ? Que s'était-il passé depuis quinze jours ? Et comment une lettre, d’une date si ancienne, ne lui était-elle parvenue que la veille ?
ll eût été facile de trouver à ces circonstances plusieurs explicat'ons qui n'auraient eu rien de bien alarmant. Mais celles qui se présentèrent à l'esprit de la châtelaine étaient toutes plus sombres les unes que | les autres. Dire qu’elle retomba dans les incertitudes et les angoisses de la veille, ne serait pas dire assez; le désespoir du naufragé qui, à l'entrée du port, se voit remporté en pleine mer, donnerait une faible idée des tourments auxquels son âme fut en proie.
A partir de ce moment, elle ne connut plus le sommeil, car aussitôt qu’elle fermait les yeux, elle était agitée de songes si affreux, qu'elle se réveillait en sursaut et ne pouvait plus se rendormir. Le jour n’était pas moins triste pour elle que la nuit. Le départ de Blanche l'avait laissée dans une solitude à peu près complète. Désormais, il n’y avait plus personne à qui elle pût parler de ses ennuis, personne qui eût sur elle assez d’empire pour l’obliger a prendre soin de sa misérable vie.
Jusqu’alors, dans ses moments de défaillance, la prière l'avait soutenue; mais cette ressource des malheureux n’en était plus une pour elle. Quand elle
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AYMÉ VERD. 83 voulait prier, elle remuait les lèvres, articulait de mémoire quelques paroles, roulait machinalement dans ses doigts les grains de son rosaire, et c'était tout ce dont elle était capable. Son cœur était tellement accablé sous le fardeau, qu’elle n’avait plus la force de l'élever jusqu'à Dieu. Elle se contentait de dire par intervaile, quand elle se croyait seule, et en passant un profond gémissement : Mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi!
Souvent elle passait des jours et des semaines entières, retirée au fond de sa chambre sans voir âme qui vive, ne prenant quelque nourriture que pour satisfaire les plus pressants besoins d’un corps exténué. D’autres fois, elle se promenait toute seule à travers les salles désertes du château, tantôt avec une gravité majestueuse, tantôt courant çà et là, œil hagard, et semblable à une lionne qui a perdu ses petits.
De pareilles souffrances ne pouvaient longtemps durer. Bientôt elle fut saisie d’une fièvre violente, accompagnée de délire, se mit au lit, et tout le monde crut qu’elle ne s’en relèverait pas. Mais la fièvre se calma peu à peu, et le délire seul sembla persister, car la tête était plus malade que le corps. Un soir que Paschale venait de la quitter, la jeune chambrière rencontra Peyrache sur l'escalier, et le vieux serviteur, qui avait été absent pendant quelques jours, lui demanda des nouvelles de sa maîtresse :
— Oh! répondit Paschale, elle va mieux. Dieu a eu pitié d'elle, bonnes gens! Elle est folle.
— Folle! s'écria Peyrache en reculant d’un pas.
— Oui, folle, reprit la chambrière. Mais sa folie n'est pas méchante, comme celle de tant d’autres.
Tenez, écoutez-là! Elle est assise sur son lit, et la voilà qui chante une bourrée, la vieille bourrée de Montmaur, qu’on dansa, dit-elle, le jour de ses noces.
N’ein dormion o mieis d’oun pra.
Folle n’était peut-être pas le mot; mais la chose n'en valait guère mieux, quoique sous un certain rapport la situation d'esprit de madame de Montmaur pût être envisagée comme un bienfait de la Providence. La baronne était tombée prématurément dans cet état de seconde enfance, qui est ordinairement le partage À de l'extrême vieillesse. Elle semblait avoir entièrement perdu la mémoire de ses chagrins, et ne se rappelait M avec lucidité que le temps de sa jeunesse.
Sa grande occupation consistait à filer; elle se levait de grand matin, afin de pouvoir vider sa quenouiile dans la journée, ce qui faisait dire à Paschale que la pauvre dame filait son suaire; car, sans cela; elle n’eût pas été si pressée. Tout en tournant son fuseau, elle contait à la chambrière de vicilles histoires, lui détaillait le trousseau qu'elle avait eu en se mariant, combien de robes, combien de chemises, combien de paires de draps, et ne s’interrompait de temps à autre que pour demander où étaient ses fils. Quand on lui avait répondu qu’ils étaient à la chasse : — Ah! c'est vrai, disait-elle, je l'avais oublié.
Et elle n°y pensait plus.