BURNS
— Ce pauvre Ponce de Montmaur! dit lhôte en versant à boire à la ronde. Personne ne peut le regretter que moi, car si j'ai réussi dans mes pelites affaires de manière à faire crever de dépit les envieux
| et à pouvoir me mettre tôt ou tard sur les rangs pour le consulat, c’est bien à lui que j’en suis redevable. — Comment cela? demanda l’apothicaire. — Je croyais vous lavoir déjà raconté, maitre Prunelle, dit l'hôte; mais je puis bien le redire, que diable! je ne suis pas de ceux à qui les paroles de reconnaissance restent toujours au gosier sans pouvoir jamais sortir. Eh bien! mes amis et chers voisins, vous devez vous rappeler l’époque où je m'établis sur la
Grand’place, juste à côté du Cheval bianc, après avoir épousé ma chère Claudine, la fille au gros Berthéas, du bourg du Péage?
— Il à passé beaucoup d’eau sous le pont depuis ce jour, maître Jean, dit Prunelle, — Trente ans se sont écoulés, dit l’hôtelier; nous étions tous alors de jeunes garçons frais et ingambes. Nous voilà des barbons à cette heure; mais n’importe, je me souviens de ce jour-là comme si j’y étais encore. Nous tremblions, ma femme et moi, que ce ne fût un mendiant ou un Bohémien qui se présentât le premier pour étrenner notre taverne; car on dit que cela porte malheur; mais savez-vous qui nous reçûmes? Ponce de Montmaur en personne avec toute sa suite. Ce fut lui qui franchit le premier le seuil de cette porteet qui mit dans le creux de ma main la première pièce d’or que j'aie Louchée en ma vie. Tenez, c’est là, à cette place où vous êtes, maître Benoit, qu’il s’as-
seyait d'habitude et me demandait des nouvelles de | mes affaires en trinquant avec moi. — Et cet excel- |
lent Ponce de Montmaur, dit le greffier d’un air ma- # lin, vous porta bonheur? Il venait vous voir souvent, !
je suppose, et il ne se plaignait jamais que vous res-
tassiez trop longtemps soit au marché, soit à la cave.
— Rien, rien, vieux singe, dit l’hôtelier. Toute l'encre de votre écritoire ne suffira pas pour noircir la réputation de Claudine. Grâce au ciel, c’était une femme avenante et qui savait écouter, sans faire Ja grimace, les compliments des jeunes seigneurs ; mais ce qui entrait par une oreille sortait par l’autre. Ce
n’était pas sa faute si on la trouvait belle et gentille. M
KkOn ne me la mangeait pas, pour la regarder; et d’ail- Hleurs, quand on la regardait de ‘trop près, elle savait maintenir les galants à distance. J’en atteste l’honofl rable compagnie, dans laquelle il se trouve, je m'assure, plus d’un papillon qui s’est brülé à la chank delle. — C’est vrai, c’est vrai, dit Benoit Trablaine, s|je sens encore sur ma joue gauche le soufflet qu’elle | m'appliqua un jour que je voulus lui chanter une {chanson un peu trop tendre.
w Les acclamations unanimes de l'assemblée se joipignirent au témoignage du drapier et vengèrent la {mémoire de Claudine des insinuations injurieuses du greflier. Jean Gouttenoire satisfait reprit donc la paflrole, après avoir poussé un gros soupir, le moindre pisage qu'il pût donner en cette occasion de sa tenstdresse inaltérable pour sa défante moitié.
| — Eh oui! cela m'a porté bonheur. Tout le monde la voulu manger où logeait un si gros personnage; et f{ai vu bientôt ma cave pleine et ma basse-cour peubiplée; mais il n'a pas été aussi heureux que moi, le signe jeune homme. — Il est mort dans les campahgnes de Flandre, dit l’apothicaire. — Mort? dit Gout- Lenoire en hochant la tête; c’est une question. Je ignore pas que le bruit en a couru, et que Jean de AMontmaur, son cadet, le père de 1
’archer qui sort W'ici, s’est fait mettre en Possession de ses biens, #hprès avoir produit un acte de décès rédigé Dieu à Sail comme; je n’iguore pas que tout le monde à “porté son deuil: mais...
lei l’hôtelier cligna les yeux, secoua la tête en homme qui, ayant une histoire neuve à raconter,
veut se faire prier pour la dire. Ses auditeurs, gens oisifs et curieux, le-pressèrent en effet de s'expliquer, et il finit par céder à leurs instances. Le vieux gentilhomme à la plume verte s'était rapproché du feu, et, tout en cachant sa figure, prêtait une oreille attentive au discours de l’hôtelier.
— Je vous dirai done, mes chers amis et voisins, reprit celui-ci d’un air de mystère et d'importance, que j'ai un mien oncle curé de la paroisse de Montmaur, et qui reste à Ladvieu, c’est-à-dire dans le petit village qui est au pied du château, comme vous le savez fort bien. Or, ledit oncle m'a raconté qu’une nuit d'hiver de l'an 1544... — Il y a dix-sept ans de cela, dit le greffier. — Précisément, reprit Gouttenoire; et il y avait déjà dix ans que le pauvre Ponce avait disparu. Le digne homme était oublié, comme on oublie les morts, si ce n’est que mon oncle cêlébrait de temps à autre une messe pour le repos de son âme. Il arriva donc qu’une nuit d'hiver, comme je vous le disais, le bon curé était assis au coin de son feu, lisant son bréviaire, tandis que sa servante, Monique, tricotait à l’autre bout de la cheminée. Tout à coup celle-ci crut entendre une voix au dehors de la maison.— On vous appelle, monsieur le curé, dit-elle en posant son ouvrage Sur $€s genoux. Je gage que la pauvre Berthe va plus mal, et qu’on vient vous chercher pour l'aider à passer de ce monde dans l’autre. Ma foi, elle pourrait mieux prendre son
temps. Ne sait-elle pas que vous avez eu Un accès de goutte ce matin? Je u’ai jamais aimé d’ailleurs à vous
Voir sorlir si tard, — Tu te trompes, ma chère, res
pliqua mon oncle qui était un peu sourd, c’est le vent qui fait crier la girouette.
Au même inslant la voix se fit entendre de nouveau, mais avec plus de force, et mon oncle, pliant son livre, se leva à demi de son fauteuil.
— Monique, s’écria-t-il, mes sabots et mon bâton! Vite! que je sois prêt à tout événement. N'oubliez | pas de mettre quelques sous viennois dans ma bourse. | — Comme vous y allez! repartit la servante, on dirait | que vous avez encore vingt ans et la fortune de notre | baron; tandis que vous ne pourriez meltre un pied devant l’autre et que vous avez donné aujourd’hui | votre dernier écu à un pauvre qui en avait moins | besoin que vous. Laissez-moi voir qui vous demande et savoir ce qu’on vous veut. Il ne faut pas ouvrir son | huis, comme vous le faites, au premier venu. Qui est à? ajouta-t-elle en s’approchant de la porte, qui
frappe? — Au nom de Dieu, onvrez-moi! répondit la | voix dont la bise emportait parfois les paroles: je ne puis attendre plus longtemps. — Il me semble que je | reconnais cette voix, dit le curé en tressaillant. — | C'est cela, répondit Monique; à vous en croire, 1l | faudrait Lirer le verrou au premier venu, et donner | notre place au coin du feu à quelque vagabond, quitte
à se faire égorger pendant la nuit. Laissez-moi faire. | Holà ! mon maitre, ajouta-t-elle, qui êtes-vous? Ex- | pliquez-vous clatrement, sinon passez votre chemin. | Il y ent un moment de silence pendant lequel on |u’entendit que le vent du nord qui s’engouffrait au Join dans les gorges des montagnes. Enfin la voix s’e-
| leva encore; mais en entendant ce qu’elle dit, Mo-
nique recula de trois pas en arrière et poussa un cri d’épouvante; mon oncle était aussi pâle que son rabat.
— C’est moi, Ponce de Montmaur, répéta la voix d’un ton lamentable. J'arrive.
Le vent ne permit pas de saisir le reste de la phrase.
— Miséricorde! dit mon oncle, l'avez-vous entendu, Monique? c’est notre maître qui revient. — C’est son âme, monsieur le curé, balbutia la servante qui tremblait de tous ses membres, et avait peine à faire un signe de croix ; c’est son âme. Je vous avais bien dit qu’elle revenait depuis quelque temps autour du château, et nous demandait des prières. Il parait qu’elle est encore en purgatoire, et nous n’avons pas chanté de messe pour elle depuis trois grands mois.
— Taisez-vous, folle que vous êtes, reprit mon oncle. Sa voix a retenti là, dans ma poitrine, comme si j'avais entendu celle de mon père. Allons, ouvrez, dépêchez-vous; les âmes ne portent pas de bâton pour frapper aux portes, et vous entendez le bruit qu'on fait. — Eh bien! oui, repartit Monique, de plus en plus effrayée, il ne manquerait plus que cela. Entendez-vous la cloche qui sonne à présent? Ah! doux Jésus, qu’allons-nous devenir? Sire Ponce, ajouta-t-elle en parlant par le trou de la serrure, allez-vous-en, regagnez le cimetière, nous drrons des messes pour vous, et je ne me coucherai pas sans avoir dit mon rosaire à votre intention, soyez tranquille, — Au nom de Jésus crucifié! reprit la voix,
ouvrez, je meurs de froid et de fatigue, ouvrez! — Ouvrirez-vous ? s’écria mon oncle tout en colère, car la goutte le retenait cloué sur son fauteuil; ouvrirezvous, vieille sorcière? je vous dis que c’est lui. — Mais il est mort depuis dix ans, répliqua la servante, vous le savez bien, monsieur le curé. Avez-vous envie que fous les lutins du cimetière viennent faire le Sabbat dans votre chambre avec le fantôme? Au lieu d'ouvrir, il vaudrait mieux jeter sur l’âtre un peu de ce buis bénit, car je n’ose pas aller à la sacristie chercher votre goupillon.
Mon oncle eut beau faire, dame Monique, qui est un peu la maitresse dans la maison, et qui n'avait jamais eu de sa vie une frayeur semblable, resta immobile comme la femme de Loth quandelle fut changée en sel. Voyant cela, il voulut se lever lui-même et se trainer jusqu’à la porte, mais les forces lui manquèrent, et il retomba à demi évanoui dans son fauteuil.
Ah ! vous me la payerez, dame Monique, dit-il en pleurant comme un enfant, vous me la payerez. Laisser le maître à la porte quand nous sommes dans la maison, ne pas ouvrir à un homme dont nous avons mangé le pain, cela n’est pas bien, non, cela n’est pas bien. Eh ! quand ce ne serait pas lui? c’est à coup sûr un voyageur qui a besoin d’un gite. — Qu'il en aille chercher un au château, dit la gouvernante avec humeur, car elle hésitait entre la pitié qui est naturelle au sexe, et la peur qui est le moindre de ses défauts; qu’il aille au château. Si c’est Ponce IV, Jean de Montmaur le reconpaitra, et lui
ouvrira sa porte; mais je vous dis que c’est son âme.
— Ah! dit le curé en essayant de se lever, grand
saint Roch, rendez-moi mes forces; que je puisse
me trainer jusque là-bas el mourir ensuite! mais
qu'il ne soit pas dit qu'Eustache Bénévent a laissé
geler de froid et périr de misère son seigneur et son
maitre. Pour l'amour de Dieu et pour l'amour de
moi, Monique, allez ouvrir. Vous vouliez une robe à la Noël, je vous la donnerai, de la plus belle ctoffe, et je vous en donnerai une autre à Pâques s'il le faut; mais ouvrez, car ce n’est pas seulement une âme qui souffre, c’est aussi un Corps, j'en suis sùr. C’est un homme qui parle et non une ombre. Je l’entends tousser à travers la cloison, et il n’est pas seul, voyez-vous, j'ai l'oreille fine. Il y a avec lui un petit enfant qui pleure. — Oui-da! fit Monique, vous me prenez par Mon faible, monsieur ie curé, mais je n’en suis pas la dupe; toutes les robes qu’on vend chez Benoit Trablaine ne me tenteront pas. Quant à la voix de l’enfant, je sais ce que cela veut dire. Les âmes en peine n’en font jamais d’autres. Elles font comme le vent qui prend toutes les voix. Tantôt elles grondent, tantôt elles crient, tantôt elles pleurent pour vous attendrir; mais il n’y faut pas prendre garde, et deux messes avec le Hemento leur font plus de bien que le meilleur feu du monde et du vin chaud cuit avec des épices.
Cependant la voix s'était tue et la bise avait redoublé de furie. Mon oncle n’y put plus tenir. Il prit sa béquille, et, s'appuyant à la muraille, le pauvre
homme, il s'avança jusqu’à la porte dont il tira les
Verrous, sans qu'il ait su dire depuis où il avait retrouvé assez de vigueur pour cela. Lorsque la porte fut ouverte, à sa grande surprise il ne trouva personne sur le seuil, et n’aperçut au loin que la campagne toute blanche, sur laquelle le vent chassait çà et là des tourbillons de neige.
Eh bien! ne vous l’avais-je pas dit? s’écria Monique, me croirez-vous à présent ? Allons, rentrez, car il fait un froid de loup, et vous voilà pour quinze jours au lit.
Mon oncle ne répondit pas. Il s'était baissé sur le seuil de la porte et regardait avec attention le terrain plat qui s’étend devant le presbytère. La neige qui était tombée avec abondance pendant la soirée le re- Couvrait à une hauteur de plusieurs pouces, et l’on n’y voyait aucune trace de pas, si ce n’est l'empreinte toute récente de deux pieds d'homme et de deux plus petits pieds qui devaient être ceux d’un enfant en bas âge. Il était facile de suivre des yeux ces vestiges depuis le pont du Riousset, qui mène au château, jusqu’au seuil de la cure. En cet endroit, les deux voyageurs s’élaient arrêtés, car la neige était foulée sur les marches de l'escalier. Hs avaient ensuite repris leur course, à travers champs, dans la direction de Savigny; mais l’on ne découvrait plus sur la terre que l'empreinte des pieds de l’homme. Ce dernier, en s’éloignant, avait sans doute pris l’enfant dans ses bras.
Malheureuse ! dit mon oncle, voilà votre ouvrage. Ils sont partis, et Dieu sait où ils sont allés. Sire
Ponce! ajouta-t-il en criant de toute sa force, dans
l'espoir qu'il pourrait encore se faire entendre des fugitifs; sire Ponce! venez, ma maison est à vous et tout ce qui m'appartient. Sire Ponce! sire Ponce !
Mon oncle eut beau crier, personne ne répondit. La campagne était déserte. Seulement, au bout d’un quart d’heure environ, car mon oncle avait voulu rester là malgré le froid et la bise, au bout d’un quart d'heure, il crut voir sur la colline de Monte-à-Rebours un homme qui grimpait lentement, tenant son dos courbé comme s’il eût porté un fardeau.
Ah ! mon Dieu, dit-il, le voila! jamais je ne pourrai me faire entendre. Criez avec moi, Monique, vous qui criez si fort quand vous disputez avec les commères. Sire Ponce ! Sire Ponce! — Je crois que cette nuit vous fera perdre la tête, dit la servante qui grelottait; mon rhume à peine guéri va me reprendre, et il vous en coûtera gros chez maître Prunelle pour acheter de la réglisse et de la rhubarbe, car le coquin ne donne rien pour rien. — C’est Monique qui parle, cher voisin, interrompit l’hôtelier en regardant l’apothicaire stupéfait d’avoir joué un rôle dans cette histoire. — C’est bien! c’est bien ! dit Prunelle, continuez et laissez-moi régler mes comptes avec mes pratiques. — Je disais donc, reprit l’hôtelier, que dame Monique réprimandait vertement son maitre. — Que parlez-vous d’un homme là-bas? ajouta-t-elle; comment pouvez-vous y voir sans besicles, mon pauvre monsieur ? S'il y a là-bas un être vivant, c’est, je suppose, quelque ours de la montagne qui rôde autour des bergeries, ou quelque pauvre diable qui s’en
AYMÉ VERD. 81 va après avoir volé un fagot à Jean de Montmaur. Allons, rentrez, que je ferme la porte. — Ah! ne dites pas cela, reprit mon oncle, c’est bien lui, j'en suis sûr. Voyez ses pas, Monique, il était là. Il a frappé à cette porte, et cette porte ne s’est pas ouverte d'elle-même! mais il reviendra, tenez le feu allumé, et faites chauffer ce qui reste du bouillon d'hier; ou plutôt allez éveiller le sacristain, faites seller le cheval, faites sonner les cloches, que tout le monde se mette sur pied. On les trouvera peut-être, Je tremble, mon Dieu, qu’il ne tombe dans quelque fondrière. La neige couvre tout, et, il a beau connaitre le pays, le pied peut Jui manquer.
En parlant ainsi, mon oncle se laissa conduire par Sa gouvernante jusqu'a son fauteuil. Celle-ci levait les épaules à chaque mot que disait le brave homme.
— Tenez, monsieur le curé, dit-elle, vous êtes bon comme le bon pain, mais vous êtes plus entêté que le bedeau, si cela est possible. Aussi vrai qu'il n’y a qu'un Dieu et que j'espère faire mon salut, je vous jure que c’est l’âme de Ponce de Montmaur que vous avez entendue, ct je suppose que vous ne voulez pas faire courir tout le village après une ombre. D'ailleurs, j'aurais beau frapper à toutes les portes, personne ne voudrait se lever ; à la bonne heure s’il s'agissait de boire ou de faire réveillon. — Eh bien ! reprit le curé, dis-leur que ma cave est à leur service ; qu'ils tuent le verrat, la chèvre et son chevreau, mais qu’ils partent et m’apportent des nouvelles. Je prierai Dieu en attendant, puisque je ne suis plus bon qu'à cela.
Ces dispositions n’arrangeaient guère Monique. Croyant sincèrement avoir eu affaire à une âme du purgaloire, elle n’eût pas osé mettre un pied hors du logis, de peur de se trouver face à face avec le fantôme. Outre cela, la chère fille n’était pas bien aise de voir dissiper en une nuit toutes les provisions de l'hiver. Elle chercha donc à faire entendre raison au curé, et voyant qu’elle n’y réussissait pas, elle alluma sa lampe et se disposa à aller se coucher. Quant à mon oncle, il ne voulait pas se mettre au lit et laissa la porte toute grande ouverte jusqu’au matin, espérant toujours que Ponce de Montmaur reviendrait sur ses pas. Depuis ce temps la porte de mon digne oncle n’a jamais été fermée qu’au loquet, afin que tous les voyageurs pussent y entrer, n'importe à quelle heure du jour ou de la nuit.
— Et le matin, qu’arriva-t-il? demanda le drapier qui, ainsi que toute l’assemblée, avait écouté Gouttenoire avec une religieuse attention. — Eh bien! dit l’hôtelier, il n’arriva rien du tout; la neige avait couvert les traces de la nuit, tout le monde se leva et alla à ses affaires comme de coutume. Mon oncle conta l'aventure à Jean de Montmaur et lui conseilla de faire des recherches pour retrouver son frère; mais le baron ne fit qu’en rire, et renvoya le curé à ses offices. — Et qu’en pense Monique? demanda Arthaud d’'Hostun. —- Elle n’a pas varié, chose rare pour une femme, dit Gouttenoire. Elle soutient encore à qui veut l'entendre qu’elle a entendu l’âme de Ponce IV, réclamant des prières. — Mais les pas de l’homme devant la maison? — Ma foi, dit l'hôte, la
gouvernante prétend que c’étaient ceux d’un malandrin qui était venu lui demander l’aumône quelques heures auparavant. — Et que pensez-vous de tout cela, maître Jean? dit à son tour le greffier.
Maître Jean fit la même grimace qu'il avait faite avant de commencer son histoire.
— Hum! hum! dit-il, on a vu des voyageurs revenir de plus loin, des gens morts et enterrés reparaître tout à coup pleins de vie. Mon oncle est un homme de sens, et quand il assure une chose on peut s’y fier. Je ne dis pas cela parce qu’il est le parrain de Placide et doit lui laisser son héritage; mais tous ceux qui le connaissent le savent bien. Or, il affirme encore à présent que c'était véritablement Ponce de Montmaur dont il avait entendu la voix, et il en mettrait la main au feu. — Mais l'enfant, dit le greffier d’un air incrédule, qui pouvait-il être? — Eh! mon Dieu! dit Trablaine, Ponce n’avait pas alors plus de quarante ans. Il pouvait s'être marié à l’étranger, et c'était peut-être son fils qu’il amenait avec lui. Pauvre enfant! Dieu sait ce qu’il est devenu! — Si, par hasard, il vit encore, reprit l’hôtelier, ce doit être, à cette heure, un beau garcon. Je serais curieux de voir la mine que feraient les Montmaur, si Lout à coup ils le voyaient reparaitre. — Bah! dit le greffier, versez-nous à boire, maitre Jean; vous devez avoir soif. Entre nous, ce que vous venez de nous conter est une véritable histoire de ma grand’mère l'Oie.
— C'est là, en effet une sotte histoire, dit le vieux gentilhomme qui, ainsi que nous l’avons su, s'était mêlé parmi les auditeurs.
En entendant ces mots, tout le monde leva la têle pour voir celui qui les avait prononcés. Mais déjà le vieux seigneur s'était levé; il ouvrit brusquement la porte par laquelle était sortie sa nièce, et la referma à grand bruit derrière lui.
— Connaissez-vous cet homme, maître Jean? demanda le drapier ; il paraît qu’il n’aime pas les contes de revenants. — Ma foil dit l’hôte, je ne me souviens pas de l'avoir jamais vu. C’est, sans doute, quelque étranger que la foire aura amené à Romans.
Jean Gouttenoire vit arriver en ce moment quelques nouvelles pratiques, et fut forcé d’aller les recevoir. Mais nous le laisserons vaquer à ses affaires et retournerons à notre héros.