‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 9 sur 93 · LA CHAMBRE DE PLACIDE · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE DE PLACIDE

Me faudra-t-il coucher au milieu de la rue, Ou, devant ce logis, faire le pied de grue?

BurTLen, Hubibras.

Aymé Verd avait accompagné Gaspard jusqu’au dehors de la ville. Il se laissa entrainer par le désir de quitter son ami le plus tard possible, et ne put rentrer à Romans que longtemps après le couvre-feu. Heureusement les ponts-levis étaient encore baissés, à cause de la foire du lendemain. Il regagna done l'auberge du Dauphin, dans l'espoir d'y trouver un

gite pour la nuit. Déja tous les voyageurs s'étaient retirés dans leurs chambres, et il ne restait dans la grande salle qu’une seule servante qui dormait au coin du feu. Elle se réveilla à demi au bruit que fit la porte en se refermant, et murmura quelques imprécations contre ces maudits jours de foire qui mettaient la maison sens dessus dessous, et forçcaient les domestiques à veiller toute la nuit. L’archer interrompit ce monologue, en demandant une chambre pour s’y retirer, car il avait besoin de repos et de sommeil.

— Quand vous seriez aussi riche que le chapitre Saint-Bernard, messire, répondit la servante, vous ne trouveriez pas un lit dans la maison. Ils sont tous occupés. Cependant, ajouta-t-elle après avoir considéré le jeune gentilhomme avec plus d'attention, nous avons au second étage une couchette où il n’y a encore que trois voyageurs : un moine franciscain, un marchand de bœufs et un confrère de la Passion qui doit jouer demain dans le Mystère. Si vous voulez monter, ils vous feront peut-être place, en se gènant un peu.

Aymé, bien qu’habitué à la vie des camps, ne se sentit pas disposé à accepter cette offre obligeante. II demanda à parler au maitre de la maison, espérant obtenir de lui une hospitalité plus convenable.

— Ouais! dit en bâillant la servante; le digne homme est plus heureux que nous: il dort sur les deux oreilles depuis que l’Angelus a sonné, et la grosse cloche de la collégiale ne le réveillerait pas. Dieu merci! c’est son habitude depuis trente ans, et

il dormirait tout debout au milieu de la grande salle, s’il lui fallait attendre tant seulement le couvre-feu. — Ne pourrais-je au moins voir son fils? — Vous connaissez M. Placide? reprit la servante en faisant une révérence au gentilhomme. Ah! juste ciel ! que n’éliez-vous là il y a quelques heures. Vous auriez vu une belle fête dans la maison. Les vcisins de la grand’place ont été bien attrapés, je vous assure, eux qui disaient que notre jeune maitre ne serait jamais chevalier. — Vous voulez dire bachelier, la bonne mère? dit Aymé. — Bachelier ou chevalier, reprit la vieille, maitre Jean a failli mourir de joie en apprenant que son fils avait enfin passé au coupelaud; car, soit dit entre nous, il commençait à désespérer.. Il n’y a que moi qui aie toujours soutenu qu’il nous ferait honneur à tous, ce cher enfant! Telle que vous me voyez, messire, avec mes cheveux gris, c’est moi qui suis sa nourrice; car sa pauvre mère était trop occupée pour le nourrir elle-même.

Aymé Verd, craignant que la sensible OEnone ne le tint une partie de la nuit à entendre les faits et gestes de l'apprenti chanoine, demanda de nouveau à parler à ce dernier.

— Seriez-vaus par hasard, s’écria la vieille, un de messieurs les archers que notre jeune maitre a cherchés tantôt dans toute la maison, depuis les combles jusqu’à la cave? — Précisément! — [1 a été bien f4ché de ne pas vous retrouver, messire, et il nous a recommandé de vous recevoir honnêtement ; quant à lui, il ne reviendra que demain. Il est allé coucher dans le quartier neuf, chez sa tante, car, comme on

ne l’attendait pas aujourd’hui, on avait donné sa chambre à un voyageur. — Quoi! dit Aÿymé en souriant, jusqu’à la chambre de Placide! — Hélas ! oui, messire, dit la nourrice, tenez, la voilà, ajouta-t-elle d’un ton de regret en montrant la chambre où s'était retiré le vieux gentilhomme, c’est la plus belle de la maison, et rien n’y manque depuis le prie-Dieu jusqu'au grand fauteuil. Je l’époussetais tous les jours, et bien que personne n’y couchât, on changeait tout de même les draps de temps en temps, en attendant le retour de notre Benjamin; mais dans ces maudits jours de foire on ne respecte plus rien. Imaginez-vous qu’un gros gentilhomme est venu ce soir avec sa fille. J'avais laissé par malheur la porte ouverte; ce diable d'homme est entré dans la chambre et s’y est installé sans en demander la permission : il aurait fallu aller chercher le guet pour l’en faire déloger. Il est vrai qu’il paye comme un moine de Citeaux, d'avance et sans marchander; mais, pour mon compte, j'aurais autant aime qu’il gardât son argent et laissât la chambre à notre cher petit. — Puisqu’il en est ainsi, bonne femme, dit l’archer, il faut donc que j'aille chercher un gite ailleurs? — Jésus Marie! où en trouverezvous en ce moment? Ce que vous avez de mieux à faire, c’est de vous asseoir sous le manteau de la cheminée et d'y dormir comme vous pourrez. Voilà du bois et du sarment ; vous entretiendrez le feu, et si quelqu'un frappe, vous n’ouvrirez pas, car les consuls ont fait défense de recevoir personne après dix heures.

En parlant ainsi, la vieille poussa les verrous de

la porte, alluma une lampe, et, souhaitant le bonsoir au voyageur qui s'était installé sur le banc de chêne, le laissa abandonné à ses propres réflexions.

Aymé Verd commença d’abord par échafauder quelques bûches sur les chenets de fer; il se plaça ensuite dans un angle du foyer, étendit ses jambes sur le banc, et changea plusieurs fois d’attitude, jusqu’à ce qu’il en eût trouvé une assez commode pour lui permettre de dormir. Le froid qui tombait du haut de la cheminée lui causa quelques instants d’insomnie, pendant lesquels il n’eut rien de mieux à faire qu’à songer à son ami et à l’entrevue qu’il devait avoir lui-même, le lendemain au matin, avec son père. Le vaste appartement dans lequel il se trouvait était à demi perdu dans l'obscurité, car la flämme de l’âtre éclairait à peine quelques solives du plafond. Cependant, au fond de la salle, on pouvait distinguer un ravon de lumière qui paraissait sortir du mur et qui allait jouer sur les vitres. Aymé Verd reconnut bientôt qu’il partait de la chambre de Placide, à travers une fente de la cloison, et conclut de là que le gentilhomme qui l'habitait n'était pas encore couché. Il ne fit pas autrement attention à cette circonstance, et ne larda pas à fermer les yeux.

Quant à nous, trouvant peu d’attraits dans la compagnie d’un homme endormi, füt-il d'ailleurs le plus accompli des héros, nous laisserons l’archer rêver de sa belle, s’il en a une, ou songer qu'il devient capitaine, et, usant du privilége qu'ont les romanciers de pénétrer en tous lieux, sans s'inquiéter des portes et des verrous, nous nous transporterons dans le logis

de notre ami Placide. C'était un petit appartement, composé de deux pièces, et qui avait une double entrée, l’une par la grande salle, comme nous l’avons vu, l'autre par la cour principale de l'hôtellerie. I avait été garni avec plus de recherche qu'aucune autre partie de l'habitation. La pièce d'entrée élait entourée d’une boiserie de chêne qui la protégeait contre l'humidité. Une alcôve profonde, fermée par des rideaux blancs, était placée en face de la fenêtre. Un bénitier, un prie-Dieu, des images grandes et petites, quelques livres, une chaise à bras bien rembourrée, complétaient l’ameublement de ce réduit, dont le séjour devait convenir en tout point à un futur chanoine. Le personnage qui l’occupait en ce moment semblait assez peu soucieux des commodités qu'il offrait. Quoique la nuit fùt déjà avancée, et que tout le monde reposät dans l'hôtellerie, il n’avait quitté ni ses bottes ni ses éperons, et se promenait de long en large dans la chambre. Un gros tapis de laine, étendu sur le parquet par la prévoyante Gudule, qui redoutait beaucoup les rhumes pour la poitrine délicate du bachelier, amortissait le bruit des pas du vieux gentilhomme. De temps à autre il s’arrêtait, jetait un regard sur l'aiguille de l'horloge, et continuait sà promenade non sans donner quelques signes d’impatience. Enfin, comme pour tromper son ennui, il prit au hasard l’un des livres qui étaient rangés sur les tablettes de la bibliothèque, et alla s'asseoir dans un fauteuil, près de la cheminée, afin de pouvoir lire plus commodément. Il resta pendant un quart d'heure plongé et comme absorbé dans sa lec-

ture. Cependant peu à peu son front se rembrunit, ses lèvres se baïissèrent avec une expression de dédain, et il ne tarda pas à jeter le volume loin de lui : Quelles billevesées ! dit-il entre ses dents: comment ai-je pu lire si longtemps de pareilles folies! (L'ouvrage dont il s'agissait n’était pourtant rien moins qu'un savant traité théologique sur la confession auriculaire.) Quelles sottises! poursuivit-il, il ferait beau les écouter, vraiment ! Aller conter ses fautes à un homme faible et perfide comme ils le sont tous ; mettre un cerveau fêlé dans la confidence de toute sa vie, tandis qu’on voudrait pouvoir la cacher à Dieu, et se la cacher à soi-même! Cela serait plaisant, à coup sûr. Oh! non, ce n’est pas Dieu qui l’a instituée, votre confession maudite! Il n’a pas besoin, lui, de vos yeux et de vos oreilles pour voir ce qui se fait, et entendre ce qui se dit, El le sait bien sans cela, et quand vous nous promettez le pardon en échange d’un aveu, c’est une piperie, un mensonge, et voilà tout. C’est une autre dime que vous levez sur nous, une clef pour pénétrer dans nos maisons et gouverner nos familles; mais qu’un mot de votre bouche puisse effacer le crime, effacer la honte, chasser les remords, allons donc! vous mentez. Quand on à du sang sur les mains, il y reste, et l’on aurait beau épuiser, pour se laver, les eaux du Rhône, il reparaîtrait encore au dernier jour.

Le vieillard avait à peine achevé ces mots, qu’un léger bruit se fit entendre dans la cour. Il tourna la tête en pâlissant comme s’il eût craint d’avoir été entendu; mais aussitôt il se rassura, car une main qui

lui était connue frappa légèrement à la porte. : Estce Loi, Jacques? dit-il en se hâtant d'ouvrir; tu as tardé bien longtemps. Je gage que tu es entré dans quelque taverne, selon ta coutume. — Non, monsieur le comte, répondit le valet, quoiqu’un bouchon de houx garni de papier blanc soit une chose assez engageante pour un homme qui depuis quinze ans n’a bu du vin dauphinois, et a été obligé de se contenter de la petite bière du Brandebourg.

— Parle plus bas, interrompit le gentilhomme, ma nièce dort dans la chambre voisine. Je suppose que tu as suivi le jeune homme? — Oui, monsieur le comte, repartit Jacques, et il m'a mené loin; j'ai cru un moment que j'irais coucher à Pierre-Châtel dans mon lit, où les araignées ont dù faire de belles toiles, depuis que ces maudits conseillers au parlement nous ont fait déguerpir au pied levé. — Trève de sots discours! dit le vieux seigneur. Où as-tu laissé le jeune homme? — Ma foi, dit Jacques, c’est lui qui n’a laissé, car j’ai perdu sa piste au coin d’un bois, et j'ai eu beau chercher aux alentours, je n'ai trouvé que des gens de la montagne qui venaient à la foire.

L’étranger parut vivement contrarié de cette circonstance. Il jeta sur son valet un regard sévère.

— Tu n’es plus bon à rien, lui dit-il; je te renverrai à la charrue que tu n'aurais pas dù quitter. Je l'avais dit de suivre ce jeune homme, de l’attacher à ses pas, de ne pas le perdre un instant de vue jusqu'au moment où il aurait pris gite, et tu oses te présenter devant moi sans m'apporter de ses nouvel-

les. — Que voulez-vous, messire! repartit le valet avec embarras, car il voyait que son maître était sérieusement indisposé contre lui, le cœur est faible, j'ai rencontré Remi de Laffrey, Claude le Pied-Bot et deux ou trois autres de mes anciens voisins qui m'ont sauté au cou et m'ont demandé si je revenais de l’autre monde, comme votre parent Ponce de Montmaur.

Ce nom fit froncer le sourcil au vieillard. Jacques, qui s’en aperçut, se mordit les lèvres.

— C'est singulier, pensa-t-il, Loutes les fois que je nomme par hasard ce pauvre Ponce, M. le comte fait la grimace. Comme je vous le disais, messire, ajoutat-il tout haut, ces braves gens m'ont fait grand accueil; savez-vous qu’ils ont de grands enfants à présent, et que la Liauda a marié sa petite Toinon à Jubin Marcou? — Va-t'en au diable, toi et les tiens, s’écria le gentilhomme qui ne se contenait qu’avec peine; les vieux serviteurs sont comme les vieux chevaux, ils ne sont bons qu’à manger du foin au râtelier, et lorsqu'on s’en sert, on s’expose à se rompre le cou ou à rester en chemin. — Pardieu, messire, reprit Jacques, c’est ce qui vous trompe; et puisque vous tenez si fort à savoir où est cel archer, je puis vous le dire tout aussi bien qu’un étourneau à belle livrée comme on en voit tant aujourd’hui, et comme vous m'avez menacé si souvent d’en prendre un. — Parle donc, malheureux, si tu le sais, s’écria l’étranger en se levant. — Eh bien! dit le valet, il est encore à Romans, et il y couchera comme vous et moi, s’il plait à Dieu. — Et dans quelle maison? — Ici même, dit Jacques.

Le vieux gentilhomme tressaillit.

— Eh ! comment peux-tu savoir cela, demanda-til, puisque tu las perdu de vue dans les bois? — Dieu merci! reprit le montagnard, tout à l’heure en rentrant, j'ai mis le nez à la cuisine où j’ai trouvé une vieille femme qui buvait un lait de poule avant d'aller se coucher. Je lui ai conté ma peine, elle m'a donné la moitié de sa tasse, et m'a appris, à mon grand étonnement, que le jeune homme après lequel je courais sur les grands chemins était assis dans la grand’salle, et qu’il vous attendait sans doute sous le manteau de la cheminée. Je ne l'ai pas plutôt su, que je me suis empressé de vous apporter cette bonne nouvelle. — Et tu n'as pas oublié sans doute de raconter mes affaires et de dire mon nom à cette âme charitable? dit le vieux gentilhomme. — A Dieu ne plaise! répondit Jacques. Elle voulait en savoir quelque chose, mais on n’a pas voyagé sans apprendre à se conduire. — C’est bien, dit le vieillard, va te coucher, lourdaud. Je te fais compliment sur ta discrétion.

Lorsque Jacques fut sorti, le comte reprit sa place dans le fauteuil de Placide; mais il ne put rester longtemps dans cetle position tranquille, et ne tarda pas à recommencer sa promenade silencieuse. C'était un homme de soixante ans environ. Sa taille était haute et droite, malgré les ans qui pesaient sur ses épaules. Ses yeux gris avaient conservé toute leur vivacité. Ses traits, durs et même farouches, avaient cette expression chagrine particulière aux gens qui ont mené une vie agitée, mais ils annonçaient en l 7

même temps une force de volonté peu commune.

Après avoir marché ainsi pendant quelques minutes, il sembla avoir pris une résolution grave, car l’agitation secrète qu’il éprouvait se calma tout à coup. Il s'avança vers une valise qui était posée sur le pied du lit, en tira une assez forte somme d’argent et quelques papiers; puis il entra d’un air délibéré dans Ja salle froide et obscure où Aymé Verd était encore endormi.

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