‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 83 sur 93 · LE DOIGTF DE DIEU · texte numérisé non relu

LE DOIGTF DE DIEU

Les autres ennemis n’ont que de courtes haincs;

JEAN RAGINE.

Mais, tandis que ceci se passait, la vieille châtelaine, accablée de douleur, gravissait péniblement la côte qui menait au château. Gaspard Pattendait sur le pontlevis. De plus loin qu’il laperçut, il reconnut à sa contenance et à son visage qu’elle apportait de mauvaises nouvelles.

Maïgré son âge, malgré son chagrin, elle marchait cependant d’un pas assez ferme. $

__ Mon fils, dit-elle à Gaspard lorsqu'elle fut arrivée auprès de lui, m’aimez-vous?

En pouvez-vous douter, ma mère ? répondit le jeune homme.

— Je m'explique, reprit la châtelaine; m’aimez-vous plus que vous n'aimez vos passions ?

__ Ma mère, répondit Gaspard, il n’est rien que je ne fasse pour vous prouver combien#vous n'êtes chère.

__ Vous allez m'en donner la preuve à l'instant, et si vous m’accordez ce que je vous demande, Dieu versera sur vous le trésor de ses bénédictions.

— Parlez, ma mère.

— ]1 faut que vous acceptiez les conditions que Renaud vous a faites. Il en est temps encore. Jetez bas les armes, rendez-vous.

— Ma mère, vous me conseillez une lâcheté.

— Non, mon fils, répondit la châtelaine; ce que j'attends de vous exige du courage, et je crois que vous en avez. Rendez-vous, laissez là votr eépée, quittez votre cuirasse et votre cotte de mailles, ôtez la plume de votre chapeau. Cela fait, descendez la montagne, allez trouver votre frère, et quand vous serez près de lui, mettez-vous à genoux, à genoux, entendezvous? à genoux sur la terre comme un homme qui demande grâce. Allons! mon fils, hâtez-vous! Voilà l'heure de montrer que vous n'êtes pas un lâche. Vous pleurez ?.… c'est bon signe, Gaspard... Voyons... encore un effort sur vous-même... Vous allez remporter une victoire qui fera tressaillir les anges dallégresse.

__ Q ma mère, ma mère! dit Gaspard tremblant d'émotion et en ôtant la plume de son chapeau, Il faut bien que je vous aime!

Madame de Montmaur observait son fils avec un mouvement d’orgueil. Après avoir jeté sa plume au vent, il ôta sa cuirasse; il se dépouilla de sa cotte de mailles, tandis que sa mère l’'encourageait du geste et de la voix. Enfin, il porta la main sur la poignée de son épée, tira lentement la lame du fourreau; mais tout à coup s’arrêtant :

__Ma mère, dit-iljenele puis; jenele pourrai jamais.

— Gaspard, reprit la châtelaine, je vous en supplie. Apprenez à ces huguenots ce que c’estqu'un chrétien. ils ne le savent pas. apprenez à Renaud ce que c’est

12h AYMÉ VERD.

qu'un fils, ce que c’est qu'un frère. Le malheureux l’a oublié. Du courage, mon enfant! le bien-aimé de mon cœur! tu as versé ton sang pour la cause de l'Église, mais voilà, voilà les sacrifices qu’elle aime... Va, ne crains rien, je descendrai avec toi... je me mettrai à genoux avec toi... je mourrai à genoux près de toi, s’il faut mourir.

Gaspard était sur le point de céder à aux prières de sa mère; mais au moment où il allait arracher son épée, il entendit sonner le clairon, et, tournant la tête, aperçut Renaud qui s’approchait de la montagne. Aussitôt ses dispositions changèrent; il saisit sa mère dans ses bras et s’élança vers le château. Il monta rapidement un escalier de pierre, entra dans la première chambre qu’il trouva ouverte, déposa son fardeau sur un fauteuil, et, fermant la porte à double tour, redescendit quatre à quatre les marches de l'escalier.

__ O mon Dieu! s’écria la baronne en s’approchant de la fenêtre pour rappeler son fils. Mais la fenêtre était grillée et ouvrait sur un chemin opposé à celui que devait suivre Gaspard, O mon Dieu! ajouta la châtelaine en levant les yeux vers le ciel sillonné d'éclairs, vous qui tracez dans l'espace la route des vents et des nuages, ne pouvez-vous aussi incliner où bon vous semble le cœur de l'homme? N'est-ce pas vous qui avez rendu l'agneau docile aux bélements de la brebis, et les lionceaux, dociles comme des agneaux quand Ja lionne les appelle? La nature entière vous obéit, et l’avalanche qui roule du haut de la montagne sur le toit de la veuve se détourne à votre voix. Pourquoi l'être que vous avez comblé de vos faveurs est-il le seul qui vous résiste? Ah! rendez-le aussi froid, aussi insensible que le marbre; rendez-le comme la

AYMÉ VERD. 125 brute, l’esclave de l'instinct; tez-lui la raison, le flambeau lumineux dont il a fait une torche dévorante; Ôtez-lui la liberté, ce pouvoir redoutable que vous avez ravi aux anges mêmes, de peur qu'ils n’en abusassent. Reprenez, Ô mon Dicu! reprenez tous les dons que vous lui avez faits. IL s’en est servi contre vous, il s’en est servi contre lui, et voilà le fils d'Adam devenu la plus misérable des créatures |

Après avoir achevé cette prière, madame de Montmaur resta quelques instants immobile, une main appuyée sur les barreaux de la fenêtre, les yeux fixés sur l'étroit horizon qui s’ouvrait devant elle.

La chambre où elle était prisonnière recevait le jour du couchant et se trouvait, par conséquent, située du côté Le plus escarpé de la montagne. A travers la croisée, on apercevait les toits rouges de quelques bâtiments peu élevés, ordinairement habités par les serviteurs, et plus loin, au delà de la dernière cour, un pan de muraille flanqué d’un ravelin. À la hauteur des créneaux, on voyait de temps à autre briller la pointe d’un sabre, ce qui annonçait que le lieu était gardé par une sentinelle. L'orage était près d’éclater. Le jour devenait de plus en plus sombre. Deux vents contraires semblaient se disputer l'empire de l'air et ébranlaient la vallée du bruit de leurs combats. Parfois ils s’engouftraient dans les corridors déserts, en poussant des gémissements comme deux ennemis qui se poursuivent ou s'égorgent. Les chiens effrayés hur- Jaient dans leur chenil et les vaches mugissaient dans les étables. Les portes, les fenêtres s’ouvraient et se fermaient avec fracas, Comme dans une maison abandonnée, et l’on entendait crier sur les toits lesgirouel-

tes rouillées par la pluie.

Madame de Montmaur était plongée dans cet état de stupeur qui suit les grandes crises de l’âme. A force d’être tendues, les cordes s'étaient relàchées. La vieille dame avait l'air aussi tranquille que si rien d’extraordinaire ne fût arrivé. Elle écoutait avec indifférence le bruit de la tempête, et suivait d’un œil distrait le va-etvient de la sentinelle, dont la vue du sabre étincelant parut lui causer une impression pénible. C'était là une occupation toute mécanique, la seule dont elle fût capable en ce moment. Au bout de quelques minutes, cependant, ses regards semblèrent prendre une autre direction. Ils s’arrêtèrent sur le bastion ou ravelin qui s'élevait en saillie hors du rempart. Elle se souvint que c'était là que Renaud avait failli perdre la vie quelques mois auparavant, un mur en ruine s'étant écroulé sous ses pieds. C'était là que les deux frères, suspendus sur le précipice, avaient luité ensemble de générosité et de courage, l’un voulant sauver l’autre aux dépens de ses jours, et Renaud se dévouant à la mort pour ne pas entraîner Gaspard dans sa chute. On pouvait apercevoir encore, entre les créneaux, le prunier sauvage qui avait été témoin de ce combat fraternel; il étendait ses branches vertes au-dessus de l’abîme, et était tout chargé de fleurs.

— Hélas! pensa la pauvre mère, pourquoi le pied ne leur a-t-il pas glissé sur la pente du gouffre! Pourquoi ce rameau frêle ne s'est-il pas brisé dans leurs mains! Ils seraient morts en s’embrassant... Ils reposeraient, à cette heure, dans la même tombe; et moi, désormais, seule sur la terre, je bénirais encore le jour où Dieu me rendit mère.

En disant ces mots, la baronne sentit une larme brûlante couler sur ses joues. Elle pleurait encore,

AYMÉ VERD. 427 forsqu’un bruit semblable à celui de la foudre ébranta tout à coup le château jusque dans ses fondements. Madame de Montmaur frissonna depuis la plante des pieds jusqu’à la pointe des cheveux. Une sueur froide inonda son front; ses larmes se séchèrent; elle prêta l'oreille. Bientôt une seconde détonation se fit entendre, et la secousse fut si violente, que tous les vitraux de la fenêtre se brisèrent en éclats. La châtelaine poussa un cri terrible, et, s’élançant vers la porte, chercha à l’ouvrir d’une main convulsive; mais la porte était fermée à double tour. Elle courut vers la fenêtre en appelant au secours; le vent emporta ses paroles dans les airs, et personne ne lui répondit. D'ailleurs, Ja plupart des serviteurs avaient quitté le château ou s'étaient rendus sur les remparts. Éperdue, désespérée, entendant toujours retentir à ses oreilles la voix du canon, madame de Montmaur retourna vers la porte et essaya tour à tour de la soulever sur sesgonds, de briser le battant de chêne ou de faire sauter le pêne de la serrure. Tous ses efforts furent vains; elle déchira ses ongles, enfonça des épines dans ses doigts, ensanglanta la boiserie, sans faire céder d’un cheveu Ja lourde et épaisse cloison.

Le lecteur n’attend pas de nous que nous décrivions ce qui se passait alors dans l'âme de cette mère infortunée. La plume doit renoncer à exprimer ce que l'esprit peut à peine concevoir, ce que le cœur humain ne pourrait ressentir Sans se briser à l'instant. Nous ne raconterons pas davantage les détails du siége que soutint le château et du combat fratricide qui se livra sur les remparts. Un pareil tableau exciterait sans doute la verve de nos beaux esprits modernes, qui, en introduisant la potence sur la scène, ou en décri-

vant scrupuleusement dans leurs livres l’agonie des mourants, en étalant le triste spectacle des convulsions d’un corps que la vie abandonne, ont cru agrandir ainsi le domaine de l’art. Bien loin de pouvoir nous élever jusque-là, nous avouons en toute humilité que nous avons déjà senti plus d'une fois la plume nous tomber des mains, tandis que nous retracions les dernières scènes de ce chapitre. Nous avons craint de dépasser les limites que s'imposent encore certains auteurs méticuleux qui, n'ayant pas oublié entièrement les leçons du collége, ont la faiblesse de croire à l'autorité de leur professeur, tout comme s'ils avaient encore à redouter la férule; qui même se surprennent parfois à lire Horace, et à trouver que ses préceptes sont assez d'accord avec le goût et avec le bon sens. Les anciens poëtes tragiques, lorsqu'ils avaient conduit leur drame jusqu’au dénoûment, après avoir préenté au spectateur tout ce qu’il ÿ avait de pathétique, d'émouvant, et par conséquent de moral et d’instructif dans la situation de leurs personnages, reculaient devant la mise en scène du meurtre qui devait servir de conclusion à la pièce. Mais comme ils ne pouvaient, dun autre côté, laisser le public dans l’ignorance du sort du héros ou de l'héroïne, ils avaient la ressource d'amener sur les planches un confident, une nourrice où quelque personnage du chœur, lequel racontait à la foule assemblée, plutôt qu'aux acteurs qui l’entouraient, Ce qui s'était passé derrière la toile. Privé de cette ressource, n'ayant à notre disposition ni chœur, ni confident, ni nourrice, nous serons obligé de passer sous silence cette partie de notre histoire, et de laisser au lecteur le soin de l'arranger à son gré. Pour aider son imagination dans ce travail, nous nous bor-

nerons à dire que Renaud et Gaspard furent trouvés le lendemain parmi les morts. On jugea par leurs blessures, et d’après la position de leurs cadavres, qu'ils avaient dû mourir en combattant l’un contre l'autre; ils s'étaient, comme on dit, enferrés.

Is s'étaient rencontrés dans la chambre même de Renaud, et leur sang avait rejailhi sur le portrait de leur père.

Le château avait été à moitié dévasté par un incendie, lequel incendie avait été allumé, les uns disent par le feu du ciel, les autres par les aventuriers qui Composaient l’armée victorieuse. L'appartement du jeune baron avait beaucoup souffert; cependant le parquet était intact, et l’on eût dit que les flammes avaient reculé d'horreur devant la place où s'était consommé un crime aussi contraire aux lois de la nature.

Quant à madame de Montmaur, Genest et Paschale l'avaient transportée mourante au château de Beausé-

jour.

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