‹ Aymé Verd, roman inédit De Sir Walter ScottChapitre 82 sur 93 · AYMÉ VERD, T, V · texte numérisé non relu

AYMÉ VERD, T, V

attendrissement mêlé d'horreur qu'ils apprirent qu’.Is avaient sous les yeux la propre mère de Renaud. La vicille dame prodiguait à son fils les noms les plus doux, lui rappelait ses jeunes années, et, tout en essuyant ses larmes avec ses cheveux gris, le conjurait d’avoir pitié d'elle, d’avoir pitié de lui-même.

— Non! non! lui dit-elle, vous ne commettrez pas ce crime, car c’est un crime que vous méditez, Renaud, et le plus grand de tous, un crime que réprouvent également et la religion et la nature, qui fera frémir les anges et les hommes, et ne réjouira que les démons. Quel étrange abus avez-vous donc fait de l'Évangile, si vous n’avez su en tirer que des maximes de haine et de vengeance? Non, vous êtes chrétien, mon fils, vous.en aviez autrefois toutes les vertus, et je ne pouvais m'empêcher de vous admirer, tout en gémissant sur vos erreurs. Vous ne m'écoutez pas, Renaud? vous détournez la tête? Ayez pitié de moi, mon fils! Ne me faites pas maudire ces flancs qui vous ont porté, ces mamelles qui vous ont nourri...

En cet instant, la voix de madame de Montmaur fut couverte par le roulement des tambours.

__ Aux murailles! messieurs, dit Renaud en s’aûressant aux capitaines qui étaient restés dans le jardin. Et vous, madame, ajouta-t-il en s'adressant à sa mère, puisque vous n'avez pas voulu aller à Romans, vous resterez ici. C'est la punition que Dieu vous réservait pour l’expiation de votre endurcissement dans l’idolâtrie. Puisse-t-il vous pardonner en considération de vos douleurs!

__ Taisez-vous, monsieur, vous blasphémez! s’écria la baronne en se levant avec indignation. Ce n'est pas Dieu, c’est Satan lui-même qui vous inspire. Vous me

AYMÉ VERD. 119 parlez de religion, et la colère brille dans vos yeux, éclate dans votre voix, et le limon impur des passions terrestres s’agite et fermente dans votre cœur.

= Ma mère, dit Renaud, dont le bruit du tambour et des clairons avait exalté l'enthousiasme prêt à s'éteindre, je n'ai jama's cherché que la gloire du Christ, et.

— Taisez-vous, monsieur! interrompit la châtelaine avec véhémence. Je vous dis que vous blasphémez. Je lis dans votre âme comme dans un livre dont le vent fait tourner les feuillets. Vous haïssez votre frère, Renaud, et voilà aujourd’hui le seul sentiment qui vous anime.

— David aimait Absalon, ma mère, répondit Renaud en frémissant, et cependant il marcha contre lui. Le patriarche aimait son fils, et cependant il le conduisit sur la montagne et alluma de sa main le bûcher qui devait le consumer. Aux jours où nous sommes, nul ne s’appartient. Nous servons un maître sévère, et il nous tient entre ses doigts comme le moissonneur tient le fléau. Il faut que nous frappions indistinctement sur tous les épis qui couvrent l'aire. Malheur! malheur à celui qui se baisserait pour choisir un fétu dans la gerbe et le dérober au maître du champ! Malheur à celui qui oserait reconnaître un frère dans un homme couvert de la livrée du péché et du sang des justes massacrés!

— Trêve d'hypocrisie, monsieur! dit la châtelaine avec mépris. Si vous vous trompez vous-même, VOUS ne parviendrez plus à me tromper. Quand le faucon s’est laissé prendre dans les filets du chasseur, quand il a quitté le nid du rocher pour habiter une cage ténébreuse, il en sort quelquefois couvert d’un chaperon;

mais il a beau planer dans la nue, on entend le bruit de Ja sonnette qu'il porte à ses ergots. Élevez-vous si haut qu'il vous plaira; déployez les ailes du prophète. j'entends, j'entends le bruit de la sonnette que le démon a attachée à vos pieds afin de vous reconnaître. Je vous prenais pour un chrétien sincère, quoique égaré dans sa route. Jen demande pardon à Luther et à Calvin, j'en demande pardon à tous les soldats qui m'écoutent, vous n’appartenez plus à aucune religion, à aucune secte chrétienne, et les paiens mêmes rougiraient de vous recevoir dans leurs temples.

__ Vous ne savez ce que vous dites, ma mère! s’écria Renaud, en proie à un trouble extraordinaire; vous ne savez ce que vous dites. Taisez-vous.

— Non, non, poursuivit la châtelaine, vous m'écouterez jusqu’au bout. Vous n’avez plus pour vous l’'excuse du fanatisme, si le fanatisme fut jamais une excuse. Le feu qui vous consumait s’est éteint après avoir détruit tous les nobles sentimentsque Dieu avait déposés dans votre cœur. Il s’est éteint, et n’a laissé après lui que de la cendre et une fumée épaisse qui remplit encore vos yeux et vous empêche de voir où vous marchez; mais je soufflerai hardiment sur cette vaine fumée, je porterai le flambeau dans cette âme ténébreuse où vous n’osez plus descendre; je vous crierai assez haut pour que vous puissiez l'entendre : Renaud, vous n'êtes plus chrétien! Renaud, vous haïssez votre frère!

— Soldats, dit Renaud en s'adressant aux hommes qui l’entouraient, bâillonnez cette femme, liez-ui les pieds et les mains, enfermez-la dans cette maison, et qu’elle n’en sorte que lorsque tout sera fini.

Au lieu d'exécuter cet ordre, les soldats consternés ouvrirent leurs rangs avec respect devant la châtelaine,

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AYMÉ VERD. 421 qui s’éloigna en disant qu'elle allait s’ensevelir sous les ruines de sa maison. Renaud voulut courir après elle, mais on lui barra le passage. Les chefs de compagnie que le baron de Montmaur avait recrutés, après sa défaite dans la vallée d'Esclou, l'avaient suivi sans trop savoir où il les conduisait.

Ils avaient bien pu apprendre, durant la matinée, qu'ils se trouvaient devant le château de Montmaur; mais ils étaient loin de se douter que les défenseurs de ce château eusseut Gaspard à leur tête, et s’imaginaient que Renaud était, à cet égard, dans la même ignorance. His pensaient que le gentilhomme catholique dont ils poursuivaient les traces depuis la veille, se voyant près d'être atteint et trouvant sur son chemin une forteresse dépourvue de garnison, s’y était jeté à la hâte, et trouvaient assez plaisant que le seigneur de Montmaur fût obligé de faire le siége de sa propre demeure, pour en déloger l'ennemi. La scène dont ils venaient d'être témoins les avait tirés de cette erreur, et la plupart d'entre eux, soldats mercenaires ou autres, étaient indignés que Renand eût voulu les associer, sans les en prévenir, à sa criminelle entreprise. Ils le lui déclarèrent hautement, et ajoutèrent que, s’il ne renonçait pas à son dessein, ils étaient résolus à l’abandonner, ce qu'ils firent peu de temps après, ne laissant derrière eux qu'un ramassis d’aventuriers de la moralité desquels Gontran de Monsupt, le Changeur et le bon larron donneront au lecteur une juste idée,

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