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150 AYMB VERD.
épuisé toutes les ressources que lui faisait chercher son désespoir, posa la main sur la poitrine de son fils; le cœur avait cessé de battre. Il approcha la lampe de ses lèvres, aucun soufile ne vint en faire vaciller la flamme.
A ces signes trop certains, le pontonnier se mit à pousser des cris déchirants, à se frapper la tête de ses mains en s’accusant d’avoir tué son fils. 11 se pencha ensuite sur le visage de Philibert, qu'une mort aussi violente avait horriblement défiguré et le couvrit de ses larmes, tout en appelant d’une voix douloureuse le malheureux jeune homme; puis, cédant malgré jui au désespoir, il se leva brusquement, ouvrit la porte et s'élança la tête nue au milieu des ténèbres, malgré la pluie qui tombait à flots et le vent qui soufilait avec violence. Il courut ainsi te long de la rivière en jetant des cris de douleur pareils à ceux que pousse la lionne lorsqu'elle a vu le chasseur lui enlever ses petits. Enfin, après avoir erré de Ja sorte pendant une heure autour de sa maison sans savoir de quel côté il portait ses pas, il se sentit ramené par une force irrésistible vers le lieu où gisait son fils. Il avait conçu comme un vague espoir qu'il avait été abusé par un songe et qu’en rentrant chez lui il allait être heureusement détrompé; mais lorsqu'il mit le pied sur le seuil, la première chose qu'il aperçut, à la clarté de la lampe, fut le corps inanimé de Philibert. A cette vue, il s'arrêta et demeura un moment immobile, les yeux fixés sur le visage du malheureux jeune homme. Une sombre et farouche tristesse ne tarda pas à succéder au désespoir qui s'était emparé de lui. I.s’assit sur un banc et aurmura d’une voix sourde :
— J'en avais trois, j'en avais trois, voilà le dernier,
et c’est moi qui l'ai tué; oui, je l’ai tué sans lui donner le temps de se repentir, et il brûlera comme son père durant l'éternité. Je voyais un fantôme, j'en verrai deux maintenaint : l'un sera à ma gauche, l’autre à ma droite, et la mort sera devant moi, attendant que je lui paye ma dette et que j'aille rendre mes comptes là-haut. Ah! mon Dieu, j'ai tué mon enfant, j'ai tué l'enfant de Jeanne, celui qu’elle aimait le mieux! parce qu'il lui ressemblait et qu’il était comme elle d’hameur vagabonde. Il ne courra plus les champs désormais. Il ne viendra plus frapper à cette porte au milieu de la nuit, à moins qu'il n’y revienne comme l’autre, pour troubler mon sommeil.
Le pontonnier, en achevant ces mots, saisit le corps de Philibert, le chargea sur ses épaules et s’achemina en pleurant vers le Rhône. Il s'avança dans le fleuve assez loin pour que l’eau lui montât jusqu’à Ja ceinture, puis il jeta le cadavre dans le courant, La pluie avait cessé, La lune, se dégageant d’entre les nuages, éclairait la surface du fleuve, Le corps de Philibert s’enfonça d’abord dans les flots, mais il reparut un peu plus loin, et Bruno le suivit des yeux jusqu’à ce qu'il eût disparu entièrement comme un point noir dans le lointain. En ce moment une voix qui le fit tressaillir prononça son nom sur le rivage. I] retourna à la hâte vers la grève el aperçut un gentilhomme enveloppé dans un large manteau et dont le chapeau était surmonté d’une plume verte. L'étranger était debout, les bras croisés sur la poitrine et donnait les signes d’une vive impatience.
— Pâques-Soles, dit-il, que faisais-tu là-bas, vieil oiseau de nuit? Ta maison est comme la tête d’un fou, elle est vide et ouverte à tous les vents.
— Continuez votre route, monsieur le comte, répliqua Bruno qui avait reconnu le vieux Sassenage et avait peine à contenir sa colère, continuez votre roule : tout mauvais homme a sa mauvaise heure, et vous pourriez Vous repentir d’avoir vu ma maison ce soir,
= Me repentir? dit Sassenage, qu'est-ce que cela, se repentir? C’est, je crois, regretter d’avoir fait une chose. Quel bien aurais-je donc fait ce soir pour m'en repentir? Allons, trêve de folies, je veux passer l’eau; démarre ta barque et prends l’aviron.
__ Non, monsieur le comie, dit Bruno d’un ton menaçant, ne passez pas l'eau cette nuit, n’entrez pas dans ce bateau, ellez-vous-en; il y à eu assez de malheur aujourd'hui; allez-vous-en, et priez pour ceux dont
vous avez causé la mort.
__Misérable manant! s’écria Sassenage, que parles-
u de prières? Laisse les prières aux femmes; prends ton aviron. Ne m'as-lu pas entendu, et crois-tu que j'aie coutume de répéter les ordres que je donne ?
__ Encore une fois, passez voire chemin, reprit le pontonnier, mais ne me tentez Pas; fiez-vous aux marais glissants, aux vagues profondes du Rhône, mais ne vous fiez pas à ma barque et à la corde neuve de ma traille.
__ Jour de Dieu! dit le comte en s’avançant le poing levé sur le batelier, je passerai l’eau cette nuit, ou j'y perdrai mon nom.
__ Eh bien donc! reprit Bruno d’une voix plus sourde, que ton sang retombe sur ta tête! C’est Dieu qui l’a jugé; c’est Dieu qui t'a amené; c’estDieu qui a marqué notre heure; qu'il en soit fait suivant Sa volonté.
En parlant ainsi, le pontonnier détacha son bateau, y fitentrer le comte, et bientôt le lourd ponton retenu
par le câble de chanvre lutta avec peine contre le courant du fleuve, disparut au milieu des ténèbres, car la lune s'était voilée, comme si elle eût peur d'éclairer de sa lumière la scène qui allait se passer sur ceite barque chancelante.
Le lendemain, au lever du soleil, Aymé Verd sortit de la chambre où il avait reposé pendant la nuit. Il s'était réveillé à plusieurs reprises; mais, comme la cloison et la porte que le séparaient de la pièce principale étaient solides et épaisses, il n'avait entendu qu'un bruit confus de voix comme il n’est pas rare d'en entendre dans les hôtelleries. Lorsqu'il entra dans la salle, la porte était encore ouverte et la lampe brûlait sur la table. Au dehors, les dernières traces de l'orage avaient disparu. Jamais plus belle matinée de juin n'avait succédé à une plus horrible tempête, L'air était frais, le ciel pur; le soleil dorait au loin les collines et commençait à jouer sur les flots du Rhône qui semblait couler plus doucement entre les aunes et les peupliers de ses rives. Aymé Verd, ému d'un pareil spectacle, ne put s'empêcher de souhaiter en lui-même que l'orage de la guerre civile s'apaisât comme celui qui bouleversait la veille toute cette riche campagne, et qu'un temps de calme et de repos lui succédât de même.
Après avoir formé ce vœu qui, contrairement au sort habituel des vœux de l’homme, devait bientôt se réaliser, notre ami chercha le pontonnier afin de lui payer son gîte, mais il ne put le trouver ni dans la maison ni aux a‘entours. Il supposa qu'il était en ce moment de l’autre côté du fleuve où il avait conduit sans doute quelque voyageur; mais en s’approchant du rivage et en jetant les yeux sur le bord opposé, il ne put y découvrir personne, Il remarqua même avec sur-
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