HR
me
prise que le bateau avait disparu et que la corde du bac, rompue à son extrémité inférieure, flottait inutile au gré de l’eau. Étonné de ces circonstances et inquiet sur le sort du pontonnier, il resta au bord du fleuve, épiant avec l'attention la plus vive le moindre signe qui pourrait guider ses recherches; mais les heures s’écoulèrent sans qu’il aperçut autre chose que les hirondelles de mer qui volaient à la surface de l’eau en poussant un cri plaintif. Il se décida donc à partir, après avoir laissé une pièce d'argent sur la table et avoir fermé la porte. Poursuivi néanmoins par une vague inquiétude, il suivit le bord du Rhône en promenant ses yeux dans toutes les directions avec l'espoir de découvrir le bateau de Confolens que les eaux pouvaient avoiremporté et jeté contre un écueil. Il se flattait d'arriver encore à temps pour porter secours aux malheureux passagers que contenait la barque.
Il n'avait pas encore fait une lieue de Ja sorte lorsqu'il vit, en effet, un ponton échoué sur le rivage au milieu d'une épaisse saulée. Il y courut aussitôt, mais le ponton était vide. Cédant à une horrible anxiété, il se mit à Chercher autour de lui, tremblant d'apercevoir quelque débris plus regrettable du naufrage. Ses pressentiments ne l'avaient pas trompé; à quelques pas de la barque il découvrit deux cadavres étroitement serrés dans les bras l’un de l’autre. Dans l’un d’eux ilreconnut Bruno le pontonnier; quant à l’autre, il ne put voir d’abord ses traïts; mais lorsqu’il eut soulevé les plantes aquatiques dont il était couvert, il recula de surprise et d’épouvante. 11 venait d’apercevoir la figure mâle et dédaigneuse du comte de Sassenage.
— Grand Dieu! dit-il, ne serait-ce point là ta justice! Elle est lente, mais elle arrive.
Puis revenant à des sentiments plus chrétiens, ou obéissant à cette vieille loi de la chevalerie qui ordonne de pardonner à un ennemi quand cet ennemi est mort, il ajouta : Si vous l'avez puni en ce monde, Seigneur, ne soyez pas trop sévère pour lui dans l’autre.
Aymé Verd confia ensuite les deux cadavres à quelques bergers accourus à sa voix, et, mettant son cheval au galop, se hâta de se rendre à Valence pour prévenir les autorités compétentes et faire rendre les derniers devoirs aux deux naufragés.
Cet événement fut interprété de diverses manières par les nombreuses personnes qui voulurent bien en faire le sujet de leurs conversations à Valence, à Ro-
mans et dans les villages voisins. Les unes pensaient
que la corde du bac s'était rompue fortuitement, ct expliquaient d'une manière toute simple l'accident qui était arrivé. Les autres, et le lecteur partagera sans doute leur avis, ne voyaient pas la chose du même œil. Elles pensaient qu'on ne pouvait expliquer les diverses circonstances que larenomimée avait recueillies sur Ja mort du comte de Sassenage, qu’en supposant un guetapens. Maître Fournier, le greflier de Romans, soutint même à ce sujet une discussion qui lui fit le plus grand honneur parmi les habitués de l'auberge du Dauphin : il exposa 1° que la corde du bac de Confolens, étant toute veuve, n'avait pu se casser d'elle-même, attendu que c'était le meilleur cordier de la ville qui l'avait fournie, et que ledit cordier assurait qu'elle aurait pu durer encore dix ans pour le moins, comme toutes celles qui sortaient de sa boutique; 2° qu’on avait Gécouvert au fond de la barque une soupape faite de telle sorte, que la main de l’homme seule pouvait l’ouvrir; ladite soupape était ouverte! 5° qu'une lutte très-
Pen :
LS
RE, mr,
vive avait eut lieu entre Bruno et le comte, ear le premier avait recu trois ou quatre coups de poignard, et le second portrait autour du cou une marque violette qui indiquait assez la vigueur avec laquelle le pontonpier l’avait serré. De ces faits et de quelques autres que nous n’avons pas besoin de rapporter, maître Fournier concluait avec plus de sagesse qu’on n’eût pu lui en supposer, que Bruno avait accompli enfin un vieux projet dont il avait parlé à plus d’une personne, à savoir, de noyer quelque gros seigneur protestant en le passant dans sa barque. Piacide ne manqua pas d’apporter son témoignage à l’appui de cette opinion. Quant à Hugues Verd, il écouta la discussion en servant à boire à la ronde sans s’oublier, et la termina en disant :
— Ventre-Mahom! bien tué ou mal tué, le coquin est mort, c’est là tout ce qu'il me faut; je n'aurais pas été fâché d'aider sa vilaine âme à déménager; mais puisque le diable a emporté l'oncle et les neveux, il ne nous reste plus qu'à dire avec notre ami le bachelier : Nunc est bibendum, et... et... Voyons, aidez-moi donc, sire clerc; êtes-vous homme à laisser ainsi un verre à sa plus belle moitié?
— C’est juste, pate Anchises, repartitle bachelier : Maintenant il faut boire, maintenant il faut frapper la terre d'un pied léger.
Nunc ést bibendum, nunc pede libero Pulsanda tellus.
Après cette citation, le couvre-feu ayant sonné, chacun se retira en son logis, et Hugues Vert partit sans plus tarder pour la ville de Grenoble où l'appe-
AYMÉ VERD. 157 laient, dit-il, d'importantes affaires, Il se fit accompagner de maître Placide qui, étant un homme retors, pouvait assurément lui être d’un grand secours dans les visites qu’il allait faire à messieurs du parlement et à messieurs les gens du roi,