‹ Aymeri de Narbonne, chanson de gesteChapitre 123 sur 235 · LA GÉOGRAPHIE DANS AYMBEI DE NAEBONNE CLXV · texte numérisé non relu

LA GÉOGRAPHIE DANS AYMBEI DE NAEBONNE CLXV

ramé et Baufumé, réfugiés à Orange, se décident à aller demander du secours i Témir de Babylone, ils partent à cheval pour se rendre en ce lieu :

Vers Babiioine pansent d'esperonner.

Or Babylone, comme on sait, est Tancien nom du Caire; on ne pouvait donc y aller sans franchir la Méditerranée. C^est ce que font, du reste, les Sarrasins, quand ils préparent une expédition pour reconquérir Narbonne. Ûauteur leur trace un itinéraire plus vraisemblable. Ils s^embarquent, après avoir accompli un pèlerinage à La Mecque, abordent sur la côte d*Espagne à Tarragone, après quinze jours de traversée, puis se dirigent vers Narbonne en ravageant tout le pays (tir. XCVIII ^).

Notre chanson nous fournit au sujet de la Lombardie des détails topographiques encore plus curieux. Le grand chemin qui de la France et de TAUemagne occidentale conduisait à Rome, la Strada Romea, comme on rappelait en Italie au moyen âge, passait par Verceil, Mortara et Pavie. C^est également par cette route que Ton se rendait à Venise. Aussi était-

I. Nous trouvons en ce passage un nom de lieu qu'il nous a été impossible d'identifier et qui est sans doute une leçon incorrecte des manuscrits :

Ptr Aval encc te sont acheminé.

Le ms. B donne comme variante : Par mi Valence, mais il ne peut être question ici de Valence qui n'éuit pas sur la route des Sarrasins.

CLXVI INTtODUCnoN

elle fréquentée par une multitude de voyageurs et surtout de pèlerins, qui allaient visiter le tombeau des Apôtres ou s'embarquer à Venise pour la Terre- Sainte ^ On remarquera que, dans notre poème, Hugues de Barcelone raconte qu'il est revenu par Pavie au retour d'un pèlerinage à Rome (v. 1 369 et suiv.) ; d'autre part, le roi Boniface, en rencontrant près de sa capitale les messagers d^Aymeri, les prend d'abord pour des pèlerins :

A Rome vont, a Tapostre ennoré, Anuit seront a Pavie ostelé.

Bertrand nous procure sur le voyage de ces messagers des renseignements fort précis, qui dénotent en lui une connaissance toute particulière de l'Italie du nord. Il avait dû parcourir lui-même cette région, et il nous la décrit sans doute d'après ses propres souvenirs. C'est à ce motif que Ton peut attribuer l'exactitude de ses informations. Il nous représente d'abord ses voyageurs traversant une contrée marécageuse où ils trouvent beaucoup d'oiseaux aquatiques :

planteive rivière i ont trovée.

Ce trait convient très bien aux plaines de Lombardie qui sont sillonnées par de nombreux cours d'eau.

I. A U fin du XIV* siècle, Ogier d*Ang1ure s'arrêta à Pavie, en allant en pèlerinsge à Jérusalem (Le saint voyage de Jkerusalemf éd. de la Soc. des anciens textes, p. 2).

LA GÉOGRAPHIE DANS ATMSIU DE NARBONNB CLXVU

Plus iotn^ nous voyons Savari et ses Allemands, vaincus par les chevaliers français, chercher un refuge dans les murs de Verceil (v. 1956 et suiv.). Les ambassadeurs du comte deNarbonne poursuivent ensuite leur route vers Pavie, et notre trouvère nous donne une intéressante énumération des villes qu'ils rencontrent sur leur passage :

A Bardeline sont li conte passé ; G'estoit une eve roide de grant fierté; Mortiers et Gauj ont après trespasé.

Tant ont li conte esploÂtié et erré Que de Pavie virent la fermeté.

De tous ces noms, Mortiers est le seul qui n^offre aucune difficulté d'interprétation. Cétait le nom que portait en ancien français la ville de Mortara ; on le trouve dans plusieurs chansons de geste, dans Amis et Amile par exemple ^ La situation de cette ville est d'ailleurs indiquée d'une façon exacte; dès qu'on avait dépassé Verceil, c^était l'une des stations les plus importantes que Ton avait sur son chemin, avant d'arriver i Pavie.

Il est, en revanche, moins aisé de dire ce qu'étaient Gau\ et Bardeline. M. Pio Rajna, qui possède une connaissance si approfondie de nos chansons de geste dans leurs rapports avec Tltalie, a eu Tobligeance

I. Hist. littéraire de la France^ t. XXII, p. ago, 299. L'auteur d^Ogier le Danois mentionne également Mortiers^ ainsi qu*un grand nombre d'autrea localités de Tltalie sepuntrionale (ibid,, p. 648; cf. p. a88).

CLXVIU INTRODUCTION

de faire pour nous des recherches sur ce problème géographique, mais il n*a pu en découvrir la solution. Bardeline n'est pas une rivière, ainsi que le vers 1982 pourrait le faire supposer. Il n*y a point de rivière de ce nom en Piémont ni en Lombardie, et du reste, la construaion de la phrase indique nettement qu'il s'agit d'une ville ou d*un bourg. On n'eût point dit : A Bardeline sont... passée en parlant d'un fleuve. M. Rajna pense que l' c eve roide de grant fierté », à laquelle il est fait ici allusion, était probablement la Sesia ^, dont le nom devait être cité précédemment dans un vers qui manque dans tous les manuscrits ^ Mais, quant à Bardeline, on ne sait à quel lieu cette dénomination peut convenir. Elle n'est sûrement pas de Tinvention de Bertrand de Bar-sur- Aube, car elle a une physionomie tout à fait italienne, qui nous donne une forte présomption en faveur de son authenticité. Il y a, en efiet, dans la top(^aphie du nord de l'Italie, quelques noms assez semblables à celui-là; tels sont Bardella, Bardelli, Bardolino,

1. Avant d'atteindre Mortara, on avait auasi TAgogna sur son passage, mais cette rivière est de moindre importance et n*a pu, auunt que la Sesia, frapper notre poète par la rapidité de son cours.

2. Nous avons déjà signalé une autre lacune commune à tous les manuscrits (p. lviu), — M. Mejrer suppose qu'il pouvait y avoir dans le texte primitif :

A Btrdelioe ont li conte pissé Setie, une eve roide de grant fierté.

Dans ce eu, il y aurait, non une lacune, mais une leçon altérée au second vers.

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Bargellino, Bardellone^ Bar\Oy Bar\a^ Bar\io, Bariola^ Bal\ola, etc. Malheureusement, aucune de ces localités n'est dans une situation qui permette de ridentifier avec Bardeline. On ne peut, malgré la similitude de la forme, songer i Bardolino, qui se trouve sur le lac de Garde; le bourg de Baizola (nom dont Bardeline pourrait dériver par Tintermédiaire d'une forme telle que Bal\olina) est assez voisin de Verceil, mais il est trop au sud. Entre Mortara et Pavie> il y avait un village nommé Barzi, où l'on avait fondé vers le milieu du xu^ siècle un hospice destiné à recevoir les voyageurs et les pèlerins ^ Grâce à cette particularité, ce village, fort insignifiant en luimême, se recommandait spécialement à l'attention de notre auteur, qui a pu très bien en faire mention ici *. Un rapprochement entre Bar\i et Bardeline n'est pas non plus inadmissible au point de vue grammatical; on a pu, concurreounent avec le nom de Bar\i, se servir d'un diminutif Bar:{ellino ou Barlellina, qui aurait donné naissance i la forme que nous trouvons dans notre texte français. Cette explication nous a été suggérée par M. Rajna; si elle n*est pas absolument certaine, elle est du moins la meilleure que nous ayons i proposer '.

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