I. — Chroniques
La légende d^Aymeri et de la prise de Narbonne n'a pas été seulement répandue dans la littérature épique du moyen âge; grâce à la popularité qu^elle avait conquise, elle a pu s'introduire aussi dans Thistoire, et elle a été accueillie comme une tradition très sérieuse par divers chroniqueurs. Nous avons déjà eu occasion de citer le plus ancien de tous, Hugues de Fleury, qui, vers le commencement du m* siècle, a fait allusion à la conquête de Narbonne opérée par Chariemagne i la suite de lexpédition d'Espagne et de la défaite de Roncevaux :
Post hœc autem, domnus Karolus rex, subjugatis Narbo^ nensibuSf in Franciam est reversus '.
I . Hisioria eccUsiastica, dans Pertz, Script,, t. IX, p. 36i. Voy. d-detsui, p. cxLiv, note. » Gilles de Paris a reproduit la même légende dans son Carolinus, poème composé de iigS à laoo.
cmoNiQiTES ccxxm
Hugues a dû emprunter ce détail aux récits épiques qui avaient liéjà cours de son temps; an voit par là combien cette traditicm est ancienne, et quel crédit elle avait obtenu dès cette époque reculée. A mesure que Ton arrive i des périodes plus rappro* chées, son succès ne fiiit que s'accroître. Au xiii® siècle, les poètes célèbrent à l^vi les exploits d'Aymeri de Narbonne et quelques historiens y ajoutent foi. La famille du héros est définitivement constituée, et les romanciers, cédant aux tendances cycliques si développées alors, nous la font connaître jusque dans ses alliances les plus tokitaines. Ces généalogies fabuleuses, par leur apparente exactitude et par la précision minutieuse de leurs détails, ont séduit plus d'une fois les chroniqueurs. Parmi ceux-ci, nous devons mentionner particulièrement Aubri de Trois-Fontaines, qui a tant mis à contribution les récits des chansons de geste, et dont la chronique est si précieuse i ce point de vue. Après avoir rapporté diaprés le faux Turpin les débuts de la guerre d'Espagne et la prise de Pampelune, cet écrivain reproduit le passage de Hugues de Fleury relatif à la conquête de Narbonne
Après tvoîr raconté là guerre d'Espagne, il rapporte que Charlemagne fit enterrer les morts de Roncevaux,
..... ttmcn tnte rcdactU Sttbjuga Narbone popalis.
(ros. de la Bibl. nat. 6191, fol. 17 v<», cité par M. G. Paria, Miât. poétique de Ckarlemagne, p. iS?» note). Ce .paaaageii dû étfe pria à Huguea de Fieury, car lea expreaaiona dans les deux textes sont à peu près identiques.
GCXJCIV INTRODUCTION
par Charletnagne, événement qu'il place en Tannée 779 ; puis il aborde Thistoire d^Aymeri et de sa lignée d*après les légendes épiques :
Anno 779, Karolus rex, subjugatîs Narbonensibus, in Franciam est regressus. Hanc civitatem Narbonam petîvit a Karolo Arnaldus de Bellanda pro filio suo Nemerico et optinuit. Unde in hoc loco genus Nemerici^ quod fuit nominatissimum, ex aliqua parte declarandum est. Garinus de Montglane versus Tolosam quatuor habuit filios, exercitio militari nominatissimos : Arnaldum de Bellanda, que fuit in Lombardia ', Gerardum de Viena, Renerum Gebennensem, et Milonem de ApuHa. Gerardus de Viena fiiios habuit Savericum et Bovonem, quorum fuit vel frater vel nepos ille Gerardus, qui inscribitur de Novo Vico. De Renero OUyerus et Aida nati sunt; de Milone Symon de Apulia et quedam soror illius. Nemericus vero, Arnaldi filius, septem fîlios habuit : Bernardum, patrem Bertraoni, Bovonem de Commarceio, cujus fucrunt très filii : Guido, Guielinus et Gerardus, Guillelmum Arausicensem, Arnaldum Aurelianensem * et Garinum de Anseona, Aimerum captivum, pa-
1. Cette indicatiop topographique confirme l'idenlification que Ton a proposée de Beaulande avec Nice (voy. G. Paris, Hist. poé^ tique de Charlemagne, p. 80, note). On voit encore à Nice une vieille tour appelée la tour Bellanda, qui passe pour avoir été bfitie au V* siècle.
2. Il s*agit bien ici d*Hernaut de Gironde, le quatrième hls d*Aymeri de Narbonne, et non du traître Hernaut d*Orléans qui, dans le Couronnement LoqySf cherche à s*eroparer de la couronne impériale au préjudice du fils de Charlemagne. Une chronique française qui est contenue dans le ms. de la Bibl. nat. fr. 5oo3 et sur laquelle nous reviendrons plus loin, nous a conservé la substance d'une chanson aujourd'hui perdue, qui était consacrée aux aventures d*Hernaut d'Orléans, et qui semble aussi avoir été connue d'Aubri de Trois-Fontaines. Or nous lisons dans cette chronique qu' « Arneis
CHRONIQUBS GCXXV
trem Rogonis Venetiani et Guibelinum. Horam fuerunt sorores uxor imperatoris Ludovici Ermengardis, mater Vi« viani martiris, qui sororem habuit matrem Fulconis, mater Richardi Normanni, mater Helie de Provincia. Uxor rero Guillelmi domna Guiburgis fratres habuit, quorum fuit uitus Renuardus, vir nomiaatissimus. De horum omnium cogitatione dicitur fuisse archiepiscopus Remensis Turpinus, filius scilicet Gerardi de Frado '. De una sorore Guillelmi Julianus de Provincia genuit Heliam et sororem ejus Oliyam. Qui Helias multa contra Sarracenos gessit tempore Machabrei, et de sorore Ludovici genuit Adulphum Aiol, de quo canitur a multis. Item mater Gaudini Bruni fuit soror Guillelmi \
fut ocds de l'entreprise Guillaume d*Orange, > et que Tempereur Louis donna ensuite à « Amauli, tefll^ Aymeri de Narbonne,,*. la duché d'Orliens » (fol. loi v«; voy. G. Paris, HisL poétique de Charfemagne, p. 4o3). Ce passage nous explique le nom d'ArtMldum Aurelianensem dont Aubri s*est servi pour désigner Hernaut de Gironde. Le même trait se retrouve dans la version en prose du Çourofmement Loojrs que nous offire le ms. de la Bibl. nat. fr. .1497 (fol. 164 r«-v*}, et dont le rédacteur de la chronique du ms. 5oo3 s'est sûrement inspiré. On voit également dans la chanson du Siège de Narborme qu'Hemaut de Gironde, après la mort du traître Hernaut, « tint puis Orliens en son conmant » (ms. de la Bibl. nat. fr. 24369, fol. 7b r*; voy. Ép,françMse$^ a» éd., t. IV, p. 332, 341 ; cf. p. 345, 347). 11 y a eu probablement à l'origine entre les deux personnages une confusion due à la similitude de leurs noms; puis on a imaginé, pour tout concilier^ de faire du fils d'Aymeri ]un successeur d'Hemaut d*Orléans.
1. Noos ne savons à quelle source Aubri a puisé ce renseignement sur la famille de l'archevêque Turpin. Nulle part ce personnage n'est donné pour le fils de Girart de Fraite; dans la chanson d'ilspranotit, il est seulement son cousin (Hist. littéraire de la France^ t. XXII, p. 3io; sur le rdle joué dans ce poème par Turpin et Girart de Fraite, voy. aussi L. Gautier, Ép. françaises^ %• éd., t. m, p. 82; G. Paris, Hist, poétique de Charlemagne, p. 324).