I. Ibid., fol. 69 r
PHILOMBNA OCXXXVII
ville aux chrétiens qui y entrent après cinq mois de siège (p. 97 et suiv.). Charlemagne, une fois maître de la place, y établit un archevêque nommé Thomas de Normandie, et lui donne un tiers de la cité; un autre tiers est réservé aux Juifs, et le dernier tiers appartiendra à Aymeri. Celui-ci est mis solennellement en possession de son duché, et reçoit en même temps Agde, Béziers, Maguelonne, Toulouse, et un grand nombre d*autres villes. Il choisit ensuite, suivant les conseils de Charlemagne, un certain Robert, Normand de nation, pour remplir à Narbonne les fonctions de sénéchal (p. 102 et suiv.). Sur ces entrefaites, Marsile, de concert avec Aumassour, roi de G)rdoue, s'efforce de reprendre la cité que les païens ont naguère perdue ; mais Aumassour est massacré par Aymeri dans une bataille, et les Sarrasins sont mis en pleine déroute.
. Tel est en résumé le récit du siège et de la prise de Narbonne que nous trouvons dans le Philomena. Ce récit s*écarte notablement, comme on voit, de la tradition épique, qui place ces événements au retour d^Espagne, après la mort de Roland, et dans des circonstances bien différentes. On a pu remarquer toutefois que Tauteur a connu la généalogie de la maison de Montglane, telle qu'elle a été admise par le poème d' Aymeri de Narbonne et par Aubri de Trois-Fontaines. Nous voyons figurer ici, avecquelques variantes peu importantes dans la forme des noms, Hernaut de Beaulande, père d' Aymeri et fils de Garin de Montglane, avec ses trois frères, Girart, Renier et Milon,
CCXXXVJII ItlTKO B OCfîOW
comme dans les poèmes français d'une époque récente où le cycle a acquis tout son développeoMnt. Ce trait est frappant et précise d'une façon certaine les sources auxquelles a puisé Tauteur du Pkilo^ mena ^
Nous pousserons plus loin cette comparaison, et il nous sera possible de décourrir, au milieu de tous les incidents qui sont sortis de TimaginaticMi du moine de la Grasse, quelques épisodes présentant une visible anal<^ie avec la chanscm d'Aymeri de NaiiKHme. Le plus saillant est le don fait par Charlemagne de la ville de Narbonne au fils d^Hemaut de Beaulande. L^origine de ce trait n'est pas douteuse; mais il noua semble aussi que la première attaque dirigée par Aymeri contre la place, à la tête de trois cents cbevaliers et de sdxante arbalétriers, n'est pas sans ressemblance avec le premier exploit que notre poème lui attribue sous les murs de la même cité (v. 842 et suiv.). Enfin, ainsi que cette dernière source, le roman provençal ramène encore les païens devant Narbonne, quand Aymeri <sï est d^à maître, et dans les deux textes, on voit le héros chrétien chasser les envahisseurs et tuer un de leurs chefs de sa propre main.
En somme, Tauteur du PhiUmena n'a pris qu'un fort petit nombre d'éléments à la tradition poétique, et pour tout le reste, son imagination s'est donné libre cours *. Il paraît sur un seul point se raf^urocber
I. Sur ces sources, cf. P. Meyer, LdU^ p. 56-7. a. Il a mis aussi à contribution la chronique du hxxx Turpin, mais c*est à Tinventloii qu'il a fait la part la plus large.
pinuPiini ccxxxix
on peu de lliistoire; la conduite des Juifs de Nar« bonne vis-à-vis de Qiarlemagne rappelle d'une ma* ttière assez frappante celle qui fut tenue par les Goths à regard de IMpin, lors du siège de 769 ^ Faut-^il Toir ki rinfluence d'une tradition locale, ou bien notre écrivain, en qualité de clerc lettré, connaissait-il une source historique qu'il aurait mise à profit? Cette dernière hypothèse nous semble la plus admissiUe.
Malgré son peu de valeur, le Philomena a de bonno heure acquis un crédit considérable. Qément IV le cite comme une autorité dans une lettre qu'il écrivit & saint Louis, le 16 sq[>tembre ia66, pour justifier les droits du Saint-Siège sur le comté de Melgueil ^ Il invoque en sa faveur les anciennes histoires de la conquête narbonnaise, « veteres historias de Narbo- Bcnsis acquisitione provinciœ », documents prouvam, dit-il, que les souvo^ains pontifes ont travaillé en personne i cette conquête, et y ont eu la principale part. C'est là évidemment une allusion au Pkilominâ, qui fait assister le pape Léon III, avec le collège des
I. VoT* d-dettut, p. cxzzix. M. P. Rtjnt est porté à voir aussi une réminiscence historiqae dans un autre épisode du Philomena : la grande victoire remportée par Charlemagne, après cinq jours de luttes, sur l'armée de Marsile (éd. Ciampi, p. 35 et suiv.) lui semble être un souvenir de la bauille que Charles Martel gagna sur les Sarrasins à Tembouchure de la Berre (Li crigini MVepo» pmfirwMtte.p. aaS).
a. Lettre ccclxxvi , dans Martène, Thésaurus anecdotorum, t. U, col. 4o3. Cf. Hist. générale de Languedbc, i«* éd., t. 111, p. 5oS; Hist. littértrire delà France, t. XXI, p. 3Si-a.
GCXL INTRODUCTION
cardinaux, à la conquête du pays de Narbonne par Qiarlemagne.
Plus tard, divers histcmens ont accordé au mêaie roman une confiance aussi peu justifiée. Besse, dans son Histoire des ducs, marquis et comtes de Nar-bonne (Paris, 1660, ch. v), s'est efforcé d'en démontrer l'authenticité, et de le concilier avec les renseignements fournis par les textes historiques. Il lui a ajouté entièrement foi à propos d^Aymeri, et il a fait de ce héros légendaire le premier comte de Narbonne. L'existence de ce personnage a été admise aussi» en partie sur Tautorité du Philomena, par Catel dans ses Mémoires de l'Histoire du Languedoc (p. 565-6) et dans son Histoire des comtes de Tolose (p. 5o) ^ et par le P. Le Cointe dans ses Annales ecclesiastici Francorum (t. VI, p. 146 et 222). D. Vaissète a pris la peine de réfuter ces auteurs, et a dé« montré avec une judicieuse critique que TAymeri des chansons de geste et du Philomena n'avait aucun droit à figurer dans Thistoire (Hist. générale de Languedoc, i'* éd., 1. 1, p. 443, 470, 7o3).