CCLXXXVIII INTRODUCTION
Cordes.» Or, au fol. 5 v^, Esclamart était précisément un des deux rois envoyés à ramiral.
Le style du ms. de l'Arsenal offre les mêmes carac<tères que celui de l'autre version : même platitude, même recherche, même affaiblissement de l'élément héroïque. Le compilateur semble avoir parfois diminué rimportance des hauts faits pour les rendre plus vraisemblables, et il s'efforce d^expliquer les moindres détails pour les faire mieux accepter de ses lecteurs. Sa prose est mélangée de distiques moraux d'un effet très ridicule ^', en un mot, son oeuvre est fort médiocre, et peu digne d'autre part de fixer l'attention, puisqu'elle ne se rattache à Toriginal que par Tintermédiaire d'une première version bien connue, dont nous possédons deux manuscrits.
Les rédactions en prose (ÏAymeri de Narbonne paraissent avoir joui d'un assez grand succès, car on reconnaît leur influence jusque dans certaines compilations historiques. C'est d*après l'une de ces versions de notre roman que la légende de la prise de Nar-
I. Ainsi, quand Girart de Vienne refuse de se charger de Narbonne, il invoque un proverbe à Tappui de sa décision : < J*ay assez affaire a garder le mien, dont il me souffit et doit souffire très grandement. Et comme racompte ung sage en proverbe notable disant en deux vers :
Le vray repos ne gitt mie en ravoir,
Mait seulement en tooffisance avoir > (fot. 226 r).
Puis, c'est le tour d'Hernaut de Beaulande, qui fait aussi sa citation :
« Il vaoldroit mienlz a moyen estât tendre
Que le trop grant tonte sa vie attendre » (fol. 397 r*).
LES VERSIONS EN PROSE CCLXXXIt
bonne a été reproduite dans une chronique française du xv« siècle, contenue dans le ms. fr. 5oo3 de la Bibliothèque nationale ^ Cette chronique offre de nombreux éléments romanesques empruntés à notre ancienne littérature épique, et elle est à ce point de vue d'un grand intérêt. L'épisode dont nous nous occupons commence au fol. 120 v^', à la suite d^un récit de la guerre d^Espagne pris au faux Turpin. Après avoir tiré vengeance du désastre de Roncevaux, Charlema* gne retourne en France et fait ensevelir en grande pompe le corps de Roland dans Téglise Saint Romain de Blaye. Il rencontre ensuite sur son passage la ville de Narbonne occupée par un roi païen nommé Balat, maître de forces considérables. Aussitôt il de-
i« Ce manuscrit qui a appartenu au président Fauchet date de la an du XV* ou du commencement du xvi* siècle; il comprend 386 feuillets, et présente une lacune au commencement. Un second manuscrit du même texte a été retrouvé récemment à Florence par M. Meyer. — Le fond de cette compilation paraît avoir été pris dans les Grandes Chroniques de Saint-Denis; elle remonte îusqu'aux origines fabuleuses de Thistoire de France et s'arrête à Tavénement de Charles VI. M. Guessard, qui Ta signalée le premier à Tattention des érudits» croyait pour ce dernier motif qu'elle avait dû être écrite vers la fin du iiv* siècle (Macàire, introd., p. xxui), mais nous la jugeons d'une époque un peu postérieure. Elle a dû être rédigée dans le cours du xv* siècle, car le récit de la prise de Narbonne qui s'y trouve inséré a^ comme nous allons le constater, un rapport très évident avec les versions en prose d^Aymeri, Voy. au sujet de cette chronique G. Paris, Hist, poétique de Charlemagne, p. 104-5 et 483-4; L. Oelisle, Comptes reti" dus des séances de VAcad, des Inscriptions et Belles-Lettres, 1879, p. 199 (cf. Bibliothèque de VÉcole des Chartes, 1879, p. 653-4); P. Meyer, Oirart de Roussillon, introd., p. cxv.
CGIC INTRODUCTION
mande conseil à ses barons pour savoir s^il doit assiégier la cité. Le duc Naime et Ogier Ten détournent, en lui représentant la lassitude des Français qui n'ont pas revu leurs foyers depuis de longues années. En entendant ses pairs tenir ce langage, l'empereur baisse la tête et pleure amèrement la pêne de Roland et d'Olivier. Un bachelier nommé Aymeri, fils d'Hw'naut de Beaulande et neveu de Girart de Vienne, vient alors lui proposer de livrer un assaut à Narbonne. Charlemagne lui confie ses troupes, et le jeune honmie fait à leur tête de telles prouesses qu'il s^empare bientôt de la ville, Uempereur y entre avec ses chevaliers, et le roi Balat est amené devant lui. Sommé de recevoir le baptême, il refuse et est condamné à être pendu, ainsi que tous les païens qui ne veulent point se convertir. Qiarles donne ensuite i Aymeri la seigneurie de Narbonne et de tout le pays d^alentour; puis le jeune héros épouse Hermengarde, fille du roi Boniface de Pavie, dont il eut sept fils et cinq filles. L'aîné des fils fut Guillaume au court nez qui conquit Orange, la Provence, Nîmes, et tua Ysoré sous Paris. Sa sœur aînée épousa Louis, fils et successeur de Charlemagne ^
Il est évident que Ce récit a une relation de parenté très étroite avec les romans en prose. Le nom de Balat, la nature de son supplice, enfin la qualité de fille
I. Le chroniqueur parle aussi ailleurs (fol. 94) de « la noble Ugniée de Hemery de Nerbonne, qui ot sept filz, dont Tun fut Guillaume qui conquist Orenge, qui puis occist devant Paris Ysoré le jaiant. »
LES VERSIONS EN PIOSB CCICI
de Boniface attribuée à Hermengarde, ne laissent aucun doute â cet égard.
Nicole Gilles fait aussi mention de la même tradition dans ses i4nna//e5 et cronicques de France (éd. de i538, 1. 1, fol. cxxxi v^ - fol. cxxxii r^) • :
(Après le désastre de Roncevaux) Tcmpereur Charlemaîgne se mist a chemin pour retourner en France, et vint par les marches de Languedoc, et print la cité de Nerbonne que tenoit le roi Balaac, Sarrazin. L'empereur l'admonesta de soy faire baptizer,et il luy laisseroit sa terre, mais riens n'en voulut faire, par quoy l'empereur le feist pendre a ung gibet et tous les Sarrazins furent tués.
Ledit Charlemaigne, empereur, donna a ung gentil
chevalier nommé Emery, qui estoit filz de Regnault de Beaulande, qui occist Aygolant, et nepveu de Girard de Vienne, la cité de Nerbonne qu'il avoit prinse sur le roy Balaac, Sarrazin, dont icelluy Emery avoit esté cause, et en demoura seigneur, et eut a femme Emengarde, fiUe de Boniface, roy de Pavie, dont il eut sept filz et cinq filles ; l'aisné fut connestable de France, Guillaume au court nez, qui conquist la cité d'Orenge, le Puys, Provence et autres sur les Sarrazins, et tua le grant géant Ysore devant Paris, et son aisnée seur fut royne de France, mariée a Loys le Débonnaire, filz de Charlemaigne *.
On reconnaît ici, comme dans la chronique du nïs. 5oo3, les traits caraaéristiques des romans en prose.
I. AnnaUei et cronicqutt de France compoiées parfèu de bonne mémoire maistre Nicolle Gilles, secrétaire du roy et contrerolleur de son trésor. Paris, chez GaUiotdu Pré, i538.
3. Cttel» dtns ses Mémoires de Phistoire du Languedoc (p. 566), cite ce passage de Nicole Gilles, et a'appuie sur lui pour faire de l'Ajrmeri l^endaire le premier vicomte de Narbonne.
CCXCII INTIODUCnON
Cette chronique a été sûrement la source à laquelle Nicole Gilles a puisé son récit. Il y a, en effet, entre les deux textes une grande similitude d^expressions ; tous deux rappellent la conquête d'Orange et de la Provence par Guillaume, et sa victoire sur le géant Ysoré.
Besse raconte la même l^ende, sans doute aussi d'après la chronique ou diaprés Nicole Gilles, dans son Histoire des comtes de Carcassonne (Béziers, 1645, p. 52). Seulement Carcassonne a, probablement par erreur, remplacé Narbonne dans son récit :
...Au temps que Charlemagne entra en armes dans le Languedoc... Balaach estoit roy de Carcassonne. La personne de ce dernier estant tombée ez mains du Roy Chrestien, il l'exhorta de se faire baptiser, et sur le refus qu'il en fit avec quelques blasphèmes qu'il adjousta contre Jesus- Christ, par le commandement de l'Empereur, il fut pendu et estranglé à un gibet.
On voit quel crédit notre légende, même sous sa dernière forme, a obtenu auprès des historiens.
Xn. — LA LÉGENDE d'aTMERI DE NARBONNE DANS LES PAYS ÉTRANGERS