PHILOMENA CCXXXIX
un peu de l'histoire; la conduite des Juifs de Narbonne vis-à-vis de Charlemagne rappelle d'une manière assez frappante celle qui fut tenue par les Goths à regard de Pépin, lors du siège de 759 ^ Faut-il voir ici l'influence d'une tradition locale, ou bien notre écrivain, en qualité de clerc lettré, connaissait-il une source historique qu'il aurait mise à profit? Cette dernière hypothèse nous semble la plus admissible.
Malgré son peu de valeur, le Philomena a de bonne heure acquis un crédit considérable. Clément IV le cite comme une autorité dans une lettre qu'il écrivit à saint Louis, le 16 septembre 1266, pour justifier les droits du Saint-Siège sur le comté de Melgueil ~. Il invoque en sa faveur les anciennes histoires de la conquête narbonnaise, « veteres historias de Narbonensis acquisitione provinciae », documents prouvant, dit-il, que les souverains pontifes ont travaillé en personne à cette conquête, et y ont eu la principale part. C'est là évidemment une allusion au Philovicna, qui fait assister le pape Léon III, avec le collège des
1. Voy. ci-dessus, p. cxxxix. M. P. Rajna est porte à voir aussi une réminiscence historique dans un autre épisode du Philomena : la grande victoire remportée par Charlemagne, après cinq jours de luttes, sur l'armée de Marsile (éd. Ciampi, p. 35 et suiv.) lui semble être un souvenir de la bataille que Charles Martel gagna sur les Sarrasins à l'embouchure de la Berre (Le origini delV epopeafrancese, p. 228).
2. Lettre ccclxxvi , dans Manène. Thésaurus anecdotorum , t. II. col. 4o'3. Cf. Hist. générale de Languedoc, i"' éd., t. III, p. 5&8; Hist. littéraire delà France, t. XXI, p. 381-2.
CCXL INTRODUCTION
cardinaux, à la conquête du pays de Narbonn-e par Charlemagne.
Plus tard, divers historiens ont accordé au même roman une confiance aussi peu justifiée. Besse, dans son Histoire des ducs, marquis et comtes de Narbonne (Paris, 1660, ch. v), s'est efforcé d'en démontrer l'authenticité, et de le concilier avec les renseignements fournis par les textes historiques. Il lui a ajouté entièrement foi à propos d'Aymeri, et il a fait de ce héros légendaire le premier comte de Narbonne. L'existence de ce personnage a été admise aussi, en partie sur l'autorité du Philomena, par Catel dans ses Mémoires de l'Histoire du Languedoc (p. 565-6) et dans son Histoire des comtes de Tolose (p. 5o) ^, et par le P. Le Cointe dans ses Annales ecclesiastici Francorum (t. VI, p. 146 et 222). D. Vaissète a pris la peine de réfuter ces auteurs, et a démontré avec une judicieuse critique que l'Aymeri des chansons de geste et du Philomena n'avait aucun droit à figurer dans l'histoire (Hist . générale de Languedoc, i'^ éd., t. I, p. 443, 470, 7o3).