L. If, ch
7. Rec, des historiens de la France, t. II, p. 464. Voy. encore
LA LÉGENDE d'aYMERI EN ITALIE CCCI
nise n'a fait que reproduire un récit fort répandu, et il n'a montré sur ce point aucune originalité. Nous n'avons là, ce nous semble, qu'une variante assez récente et un peu banale d'une narration épique dont la chanson d'Aymeri nous a conservé les données avec plus de fidélité et d'exactitude.
Quant au voyage d'Hernaut à Beaulande et à l'épreuve infligée à Aymeri, nous n'y voyons aussi que des incidents ajoutés par un remanieur. A la vérité, il y a dans cette partie du récit de fort beaux passages, et le style même, si défiguré qu'il soit par les jongleurs et les copistes italiens, a de l'énergie et de la vigueur. Mais ces développements, malgré le talent incontestable de leur auteur, font l'effet d'un horsd'œuvre, et présentent, suivant nous, tous les caractères d'une version rajeunie. Dans notre poème français, Aymeri entre en scène d'une manière plus simple, plus vraie, et plus naturelle. Ajoutons que le trouvère à qui est dû le morceau du ms. IV ignore la vraie situation de Beaulande : il fait passer Hernaut par Paris en se rendant de Narbonne en son pays, ce qui est tout à fait contraire à la géographie habituelle des chansons de geste *, celle-ci placent avec raison Beaulande dans le midi K
d'autres exemples cités par M. Rajna, Le origini delV epopea francese, p. 24-79; '^f- G- Paris, Hist. yoctiquedc Charlemagnc, p. 44S . La plupart de ces récits paraissent être une réminiscence de la prise de Jéricho; mais à côté de cette tradition d'origine biblique, il a pu exister une tradition indépendante, d'origine purement germanique, ainsi que M. Rajna est porté à le croire (l. cit., p. 249). I. Beaulande doit être idenliliéc avec Nice. Voy. ci-dessus
CCCII INTRODUCTION
Tous ces indices nous permettent de supposer que le texte de Venise est postérieur en date à la chanson d'Aymeri de Narbonne. Si maintenant nous examinons la forme de ces deux textes, après les avoir étudiés quant au fond, nous serons frappé des rapports intimes qui existent entre eux. On y rencontre des vers presque identiques; les exemples n'en sont pas très rares, et il nous sera facile d'en citer quelques-uns.
Ven. Carlo civalça a la barba Jlorie^
Guarda sor dextra, oitNerbona scosie.
Aym. Par devers destre se prist a regarder.
Ven. « Com a nom çella villa ch'e si ben stablie ? » Respont li dux Naimo : « No vel çellarai mie. Nerbona a nom, pain la ten in baillie, »
Aym. « Biaus sire Naimes, com a non la cité?
— Sire, » fet il, « ja ne vos ert celé. Nerbone a non, c'est fine vérité. »
Ven. Li emperer pat'la a le çeres ardia :
« Trai vos avanti, Riçardo de Normandia. « Prendi Nerbona^ volunter vel otria
— Bon rois, » dist il, « vos parle de folia...
p. ccxxiv. — Nous remarquerons également que notre auteur donne le nom d'Isabelle à la femme d'Hernaut de Beaulande (v. 4102), tandis qu'elle est appelée Frégonde en d'autres documents (L. Gautier, Ép. françaises, 2* éd., t. IV, p, 2O9 et suiv.).
LA LÉGENDE d'AYMERI EN ITALIE CCCIll
« Ad altri la dona, bon roi, che no la vo mia. « Mal fou arda Nerbona! »
Aym. Dist l'enperere a la barbe florie :
« Venez avant, Richart de Normendie
« Tenez Nerbone, prenez en la baillie
— Sire, » fet il, « vos parlez de folie
« Donez la autre, car ge ne la quier mie. « De mau feu soit ele arse ! »
Il résulte de cette comparaison que l'épisode du ms. de Venise dérive de notre chanson d'Aymcri. L'auteur de cet épisode n^a fait qu'emprunter au poème de Bertrand de Bar ses éléments principaux, en les modifiant au gré de son caprice et en y ajoutant des développements puisés dans sa propre imagination. Mais quel est cet auteur? Les variantes de la légende, telles que nous les observons ici, doiventelles être attribuées au compilateur italien qui a intercalé dans la chanson de Roland l'incident de la prise de Narbonne ^, ou bien ce compilateur a-t-il suivi simplement une chanson française déjà remaniée? Nous donnons la préférence à cette dernière hypothèse. Malgré la corruption de la langue du ms. IV, il est facile de voir que le morceau dont nous nous oc-
1. On peut comparer encore les vv. 3936-7, 3940-4, 4191, 4400-1, du ms. de Venise avec les vv. 429, 431, 435-40, 159, 741-2, d'Aymeri de Narbonne.
2. L'introduction de cet épisode dans la chanson de Roland n'a dû être faiic qu'en Italie; en cflct, aucun texte français n'en porte la trace. Cf. P. Rajna, Propugnatore, t. III, 2* part., p. 40.Î, t. I\',
1'" part., p 378.
CCCIV INTRODUCTION
cupons est calqué sur un original français; les vers de cet original se laissent ordinairement deviner et restituer sans peine sous la forme bizarre et grossière qu'ils ont revêtue K Enfin, ce qui est un argument plus décisif encore, le petitversdesix syllabes, d'un usage si fréquent dans les chansons de la geste de Guillaume, paraît à la fin de quelques-unes des laisses ^. C'est là une trace très évidente d'un poème que le jongleur italien a eu pour modèle ^. Nous rappelerons aussi que dans la Vie de saint Honorât les murs de Narbonne s'écroulent par une intervention divine, absolument comme dans le ms. de Venise ^. Cette coïncidence mérite d'être prise en considération; les données identiques du récit dans les deux textes doivent se rattacher à une source commune, qui était nécessairement française. Nous pensons donc, avec M. G. Paris ^, qu^il a existé une tradition consacrant cette
1. Par exemple, les deux premiers vers que nous avons déjà cités (v. 3847-8) peuvent se rétablir de la manière suivante :
Charles chevauche, a la barbe florie, Regarde a destre, s'ot Nerbone choisie.
Ce travail de restitution est assez facile dans les laisses où l'emploi des formes italiennes n'a pas amené trop de changements dans les rimes.
2. On en trouve huit exemples (v. 8927, SgSg, 408 1, 4067, 41 II, 422g, 4363, 4384), et cela, dans les passages mêmes où le texte s'éloigne le plus de notre chanson d'Aymeri.
3. Telle est aussi l'opinion soutenue par M. L. Gautier, Ép. françaises, 1* édit., t. IV, p. 240.