Voy. ci-dessus, p. ccxlii, ccxlvi
5. Hht. -poétique de Charlemagne, p. 258. Cf. P. Rajna, Le ori~ gini delV epopea francese, p. 247.
LA LÉGENDE d'AYMERI EN ITALIE CCCV
variante ; elle a été accueillie par un poète qui a remanié en France, au xiii'^ siècle, Tœuvre de Bertrand de Bar-sur-Aube^ de là, elle a passé sans doute dans la Vie de saint Honorât; puis, un peu plus tard, elle a reparu dans la compilation italienne, grâce au fragment que l'auteur de cette compilation a emprunté presque textuellement au remaniement français, pour l'insérer dans la chanson de Roland ^
I. Aux arguments que nous venons de développer nous pouvons en ajouter un autre, déjà indiqué par M. Rajna (Propugnatore, t. III, 1" part., p. 405-6). Dans le texte de Venise, Hernaut dit à Charlemagne qu'il a laissé à son départ un enfant de trois ans, qui doit avoir maintenant dépassé sa vingtième année, s'il est encore en vie. Ce détail assigne une durée de dix-sept ans à l'expédition d'Espagne. Or, d'après la chanson de Roland, transcrite dans la première partie du même manuscrit,
Çarle li reis, nostre imperer de France,
Set ans tut viens a estez in Spagnt.
II y a là une contradiction flagrante. Donc l'épisode de la prise de Narbonne n'a pu être inventé pour continuer le Roland, et il a dû être pris textuellement ailleurs. Nous croyons toutefois reconnaître la main du compilateur italien dans Tune des laisses (v. 3954-73), qui semble avoir été faite uniquement dans le but de mieux rattacher l'épisode à la chanson principale. Après que Charlemagne a offert en vain Narbonne à ses barons, Ganelon intervient, on ne sait pourquoi, et propose lui-même à l'empereur le mode de supplice qui doit lui être infligé :
« Dous cavas bravi vus farcç atrovcr, « Dous damoscus farcç desor monter, « A l'un e a l'altio me farcç bcn liger; « Pcr tuta cristentc puis me farcç traîner. »
Ce passage est un hors-d'œuvre et une interpolation évidenlc. Il en est de même des vers qui terminent l'épisode :
In dolçe France reparia l'cmpcrcr ;
CCCVI INTRODUCTION
Le succès de ce récit de la prise de Narbonne ne s'est pas arrêté au texte que nous venons d'étudier. La poésie italienne s'est emparée aussi de cet épisode, et nous le retrouvons dans la Spagna en vers, composée, suivant M. Rajna, de i35o à i38o environ, par un poète populaire toscan, dont le nom ne nous est pas parvenu ^. Cet auteur nous raconte, au chant XXXIX de son poème, comment Gharlemagne, après avoir pris sa revanche de la défaite de Roncevaux et laissé à Ansuigi (Anséis) le gouvernement de l'Espagne, s'en retourna en France et arriva en
Ja le son cors no sera repolse Tant chel no sia de Gainelon venge.
(v. 4414-6.) Tous ces vers ont été forgés par le compilateur pour rappeler l'attention sur le traître et sur son supplice, afin que Ton ne perdît pas de vue le récit de la chanson de Roland, au milieu des événements accessoires qui étaient venus s'y joindre.
I. Propugnatore, t. IV, I" part., p. 333-6. Dans un travail un peu plus récent, M. Rajna conjecture que la Spagna peut être l'œuvre d'Antonio Pucci (I Reali di Francia, t. I, p. 329). Quant à l'attribution que l'on faisait autrefois de ce poème à un certain Sostegno di Zanobi, de Florence, elle ne repose que sur une strophe ajoutée à la fin de quelques éditions, mais dépourvue de toute autorité; cette addition, en effet, manque dans les manuscrits et dans la première édition publiée à Bologne en 1487; elle ne paraît pour la première fois que dans la seconde édition donnée à Venise en 1488. — Sur les manuscrits de la Spagna, cf. Rajna, /. cit., p. 336, A. Thomas, Romania, t. XIV, p. 207 et suiv. Les éditions ont été assez nombreuses; on peut en voir Ténumération dans la Bibliografia dei l'omanp e poemi cavallereschi italiani de Melzi (cf. Brunet, Manuel du libraire, 5« éd., t. V, 470). Nous avons emprunté nos citations à l'édition de i534 (Venise, Alouise de Tonis), faute d'avoir un meilleur texte à notre disposition.