‹ Aymeri de NarbonneChapitre 48 sur 244 · Hist. littéraire, l. XXII, p · texte numérisé non relu

Hist. littéraire, l. XXII, p

XC INTRODUCTION

allusion ne paraît pas s'appliquer à André I, qui régna de 1047 à 1061 , dans un temps par conséquent trop éloigné. Il s'agit ici vraisemblablement d'André II, lequel monta sur le trône en i2o5, et la composition d'Aymeîi de Narbonnc doit se placer après cette année. Nous ne croyons pas, du reste, que le poète ait voulu faire en cet endroit une allusion vraiment historique; il a emprunté simplement un nom à Thistoire pour l'appliquer à un héros de pure fantaisie, mais ce nom a pu fort bien lui être fourni par un personnage de son temps.

Dans le même passage, Hermengarde met aussi au nombre de ses prétendants le duc Ace de Venise :

Et li dus x\ces c'a Venice en baiUie, Plus a d'un an me requiert molt et prie.

Cet Ace ne peut être identifié avec aucun des doges de Venise *, mais le nom d'Azzon a été porté par plusieurs marquis d'Esté. Faut-il voir dans le personnage mentionné ici Azzon VI, marquis d'Esté et seigneur de Ferrare en 1196, mort en 1212, dont la petite-fille Béatrix épousa André de Hongrie en 1284? Nous n'oserions l'affirmer. Pourtant, il n'est pas étonnant de voir des noms contemporains s'introduire duns une œuvre artistique et dénuée de presque tout caractère spontané et primitif, comme est le poème d'Aymeri de Narbonne.

A défaut de toute indication précise, il n'eût pas été difficile d'ailleurs de déterminer la date de cette

DATE DU POEME XCl

chanson. Elle offre, en effet, une foule de traits qui la rattachent au commencement du xiii" siècle. Nous verrons que ses caractères philologiques et sa versification lui assignent une époque assez rapprochée. Enfin, elle contient, à propos des enfants d'Aymeri, de nombreuses allusions à des chansons de geste antérieures, qui supposent un cycle déjà développé en une multitude de branches. L'élément généalogique y joue, de plus, un rôle très important, et Ton y voit Girart de Vienne figurer en qualité de frère d'Hernaut de Beaulande, détail ignoré des chansons un peu anciennes ^

Nous examinerons plus loin les chansons que notre auteur a connues. lien est d'assez récentes*, tel est, par exemple, le Sièg-e de Narbonnc dont le poète rappelle un épisode, le supplice du jeune Guibelin crucifié par les Sarrasins :

Molt grant martire fesoient dcl meschin, Qant le rescout son pcre et son cousin.

Ce cousin est Roumans, personnage d'une création relativement moderne ^.

D'autre part, l'énumération des descendants d'Aymeri, qui se trouve à la Çw\ de notre poème, ne comprend pas certains personnages connus des textes

I. Suivaiil l'opinion Je M. G. l'aiis. c'est Bcrlraïul Je Har-our- Aiibc qui a le premier raiiaché (iirarl cio Vienne;» la i;c.sie d'IIernaul de IJcaulande. {llist. yoctiquc de Chcv!cnui<;ue,p. So.)

•i. CL L. Gautier, Epop. françaises^ 2° cdu., t. IV, p. 3zi.

XCII INTRODUCTION

plus anciens. Ainsi on y passe sous silence Gautier de Toulouse, que le Couronnement Looys donne comme le fils d'une sœur de Guillaume d'Orange. (Éd. Jonckbloet, v. 1646 et suiv.; cf. Aliscans, v. 7 ; V. 6 de l'éd. Guessard et Montaiglon ^)

Il résulte de ces observations que la chanson d'Aymeri de Narbonne est d'une date peu reculée. Toutefois, elle ne doit pas être postérieure au premier quart du xni^ siècle. En effet, parmi les manuscrits qui nous l'ont conservée, il en est trois qui nous semblent remonter environ à Tan 1260. Or, ainsi que nous l'avons vu, ils ne se rattachent pas directement au manuscrit primitif et en sont séparés par quelques intermédiaires. On peut donc admettre que la composition du texte original a eu lieu un certain nombre d'années auparavant. Du reste, le style, la composition et la valeur littéraire du poème, viennent tout à fait à l'appui de la date que nous lui avons attribuée.

Quant on lit Aymcri de Narbonyie avec quelque attention, on est frappé de l'inégalité qui existe dans le style et l'inspiration des divers épisodes de cette chanson. A la suite d'un prologue fort insignifiant, on rencontre un des plus beaux morceaux de notre ancienne poésie française. Puis viennent des récits assez attrayants sans doute, mais d'un ton tout différent. Le roman se poursuit enfin à travers mille aventures sou-

I. Sur Gautier de Toulouse, cf. Pio Rajna, Romania, t. IV (18/5), p. 175.

IMITATION d'une CHANSON ANTERIEURE XCIII

vent un peu banales, et Ton n'arrive au dénouement qu'après avoir passé par une suite de péripéties extrêmement monotones et par d'interminables narrations de combats, qui pouvaient plaire au public du xiii*^ siècle, mais qui nous semblent aujourd'hui passablement fastidieuses. Dans la première partie de la clianson, on trouve une conception originale et d'un caractère vraiment épique; le style est noble, concis et bien approprié au sujet. A la fin, au contraire, les lieux communs abondent ; l'action est entravée par des longueurs fatigantes, et certaines laisses prennent des proportions démesurées ^

La raison de ces diflerenccs doit être cherchée dans les divers éléments qui sont entrés dans la composition de l'ouvrage. L'auteur a certainement emprunte le récit de l'arrivée de Charlemagne devant Narbonne et de la prise de cette ville par A3aneri à une chanson ancienne, qu'il doit avoir suivie d'assez près ~. On ne saurait s'expliquer autrement le caractère de cet épisode qui tranche si nettement sur le reste du poème, et qui a si bien conservé le cachet de noblesse et de majestueuse simplicité de l'épopée primitive. Dans les autres parties, notre trouvère semble avoir donné à son imagination un plus libre cours, mais ses inventions sont beaucoup moins heureuses que ses imita-

1. Les tirades XCIX et (-1 ont, la première iS3 vers, et la seconde 2 1 3.

2. Telle est aussi l'opinion de M. G. Paris, Hi'it. yi.ctiquc de Charlemagne y p. 74. Ct. P. Mcycr, Jiibl. de V École des ( hiirtis, ()' série, t. Ill, p. 42.

XCIV INTRODUCTION

lions. Les vieux récits légendaires l'ont fort bien inspiré; il en a tiré un excellent parti, et il a su leur rendre une vie nouvelle, tandis qu'il a fait preuve d'un moindre talent partout où il a été livré à ses propres ressources.

On ne peut du reste nier l'existence d'une chanson antérieure qui racontait le siège de Narbonne et les exploits d'Aymeri. Il nous semble inadmissible, en cfi'et, qu'un sujet aussi profondément épique soit resté jusqu'au xiii^ siècle à l'état de simple tradition. A cette époque, les différentes gestes avaient déjà été traitées avec beaucoup de développements; la tradition populaire devait être épuisée, et les trouvères qui voulaient créer de nouveaux poèmes étaient obligés d'emprunter à des compositions plus anciennes les éléments qu'ils ne tiraient pas de leur imagination. C'est ce que fît Bertrand, et nous savons par son propre témoignage qu'il existait avant lui des chansons consacrées à la gloire de son héros.

De ses bontez ont li plusor oi,

nous dit-il, au début d'' A y meri de Narbonne (v. 36)*, et dans Girart de Vienne, il nous renseigne également à ce sujet :

Del duc Girart avés sovent oi, Gel de Viane au corage hardi, Et d'Ermangart et del conte Aymeri '.

I. Hibl. nat., ms. iV. 1448, fol. i v^; G. Paris, Ilisi. poétique de dmrlemagne, p. 827.

IMITATION I)Y'Nr- CHANSON ANTKRIEL'RR XCV

Il est certain que notre jongleur a pris pour modèle une de ces chansons qui avaient cours avant lui. Ce poème original avait un caractère fort ancien qu'il est facile de distinguer encore, même à travers les remaniements que Bertrand lui a fait subir. Il devait, sous sa forme primitive, offrir de grandes beautés, et il pouvait assurément prendre place à côté de la chanson de Roland parmi les chefs d'œuvre de notre vieille littérature épique K

On arrive aisément à reconnaître, par une analyse attentive, la part que tient datis Ayinei^i de Narboune l'imitation de cette chanson antérieure. L'arrivée de Charlemagne devant Narbonne au retour de l'expédition d'Espagne, le projet qu'il forme de s'emparer de cette ville, et son désespoir, lorsque ses barons refusent de le seconder dans cette entreprise ; les hauts faits d'Aymeri qui emporte la cité d'assaut et reçoit l'investiture du comté de Narbonne des mains de Tempereur-, tels sont probablement les traits principaux du récit original. Le prologue qui précède la chanson et qui résume l'histoire du désastre de Roncevaux est une entrée en matière ajoutée par Bertrand, suivant Fusage des jongleurs du xiii= siècle qui, la plupart du

I. Ce poème ciait sans nul doute français, et non provençal. C'est là un fuit que l'on ne peut contester, quelque opinion que l'on professe sur la question si controversée de repopé-j provençale et sur l'origine de la geste d'Aymeri do Narbonne. Kn eflet, les allusions de Bertrand, que nous venons de citer, se rapportent sûrement à des chansons françaises, et, d'autre part, il n'y a pas lians toute son œuvre une seule locution, pas un seul nom propre qui iraliisse par sa forme une origine niciidionalc.

XCVI INTRODUCTION

temps, n'abordaient leur sujet qu'après de longues explications préliminaires ^ Dans la seconde partie du poème, notre auteur semble aussi avoir fait une œuvre à peu près personnelle. Il a tiré, croyons-nous, presque tous les incidents de son propre fonds, et l'imitation ne joue ici qu'un rôle fort restreint. L'ambassade envo3^ée par Aymeri au roi Boniface pour lui demander la main de sa sœur Hermengarde, les aventures des messagers pendant leur séjour à Pavie, leurs luttes contre l'Allemand Savari, la reprise de Narbonne par les Sarrasins et sa conquête définitive par les Français; toutes les péripéties en un mot qui composent la trame du poème à partir de la tirade XXXIX, nous paraissent avoir été imaginées par Bertrand. A la vérité, les personnages principaux

I. M. Gautier pense que le début d' Aymeri est une addition plus récente (Epop. françaises, 2^ édit., t. IV, p. 248), mais, malgré sa médiocrité, nous ne faisons point difficulté de l'attribuer à Bertrand; il est, en effet, dans le goût et le style de son époque. — Dans la tirade III, le poète, pour recommander son œuvre, déclare qu'elle peut être entendue dans un couvent :

En abaie et en religion Doit on oïr d' Aymeri la chançon.

Ja ne la doit defTandre sages hon...

Ce détail est curieux. Il semble prouver que les chansons de geste pouvaient être récitées à l'occasion dans les monastères. On sait du reste que l'Eglise ne se montrait pas défavorable aux jongleurs qui chantaient les exploits des héros. (Voy. à ce sujet un pénitentiel du xiii^ siècle, cité par M.Guessard, Hiion de bordeaux, Introd.. p. VI, et par M. Gautier, Épop. françaises, 2« édit., t. I, p. 2o3.)

LANGUE DU POIiME XCVJI

qu'il met en scène ne sont pas de son invention. Savari est déjà mentionné dans Aubri le lioiirgoing ^ Hermengarde figure aussi dans les plus anciennes chansons du cycle de Guillaume d'Orange, par exemple ddiVis Aliscans^ et dans le Couronnement Looy s ^. Il est possible même que son mariage avec Aymeri ait été rapporté dans quelque texte aujourd'hui perdu \ mais notre jongleur champenois, en s'appropriant ce thème, lui a donné de nouveaux développements. C'est lui probablement qui, pour ajouter plus d'agrément à son récit, a eu l'heureuse idée d'y insérer l'épisode des noix et des hanaps brûlés à Pavie par les ambassadeurs du comte de Narbonne, vieille histoire qu'il a puisée sûrement à une source antérieure, et qui a été, comme nous le verrons, très répandue au moyen âge.

Page 1