‹ Aymeri de NarbonneChapitre 5 sur 244 · II. — ANALYSE DU POEME · texte numérisé non relu

II. — ANALYSE DU POEME

Dans une sorte de prologue d'une extrême platitude, l'auteur recommande son œuvre et fait Téloge de son héros, le preux comte Aymeri de Narbonne (I-IIl). Puis, après avoir résumé en quelques vers l'histoire de la guerre d'Espagne et du désastre de Roncevaux, il entre enfin en matière.

Le début du poème nous fait assister au retour de cette fatale expédition. Charlemagne, accablé de chagrin, chevauche tristement derrière son armée, et ne cesse de pleurer la mort d'Olivier, de Roland et de ses autres pairs, victimes de Todicuse félonie du traître Ganelon (IV). Tout à coup, en descendant d'une colline, il aperçoit au milieu d'un site ravissant, une ville splendide, admirable, solidement fortifiée et offrant toutes les apparences d'une merveilleuse richesse. « Quelle est cette ville? » dit Tempercur au duc Naime de Bavière, son fidèle conseiller. « Celui qui la tient peut se vanter qu'il n'y a pas sa pareille au monde. Je veux la conquérir , avant de m'en aller en France, et, sachez-le bien, ceux qui voudront s'en retourner devront passer par ses portes (V). — Sire, » répond Naime, « vous êtes plein de folie. Cette place a vingt mille Turcs pour la défendre, et tous nos hommes sont si épuisés de fatigue que trois d'entre eux ne valent pas une femme. Laissez celle

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cité en repos; vous ne parviendrez jamais à Tavoir. Elle s'appelle Narbonne : il n'y a pas sur terre d'aussi puissante forteresse, et toute la chrétienté réunie ne pourrait la prendre. »

Charlemagne , malgré ces sages avis, persiste dans sa résolution (VI-VII). Il offre successivement la ville à chacun de ses guerriers, à Naime d'abord (VIII), puis à Dreux de Montdidier (IX-X), à Richard de Normandie (XI), à Hoel de Gotentin (XII), à Girart de Roussillon (XIII), à Eudes de Bourgogne (XIV), à Ogier le Danois (XV), à Salomon (XVI), à Gondebœuf l'Allemand (XVII), au duc Naime une seconde fois (XVIII), enfin, à Anséïs de Garthage (XIX), à Doon de Vaucler, à Girart de Vienne (XX) et à Hernautde Beaulande (XXI). Mais tous sont si las et si découragés^ qu'ils refusent d'accepter les propositions de l'empereur, et ils n'aspirent qu'à regagner au plus tôt leurs domaines. Gharles, en se voyant ainsi abandonné, entre dans un grand courroux : «Ah ! » s'écrie- t-il, « les choses ne se passeraient pas ainsi, si Roland vivait encore! Seigneurs barons, vous qui m'avez servi, allez-vous-en dans vos terres! Je ne veux pas vous retenir, mais moi, je resterai ici, et si l'on vous demande en France où est Gharlemagne, vous répondrez que vous l'avez laissé seul au siège de Narbonne (XXII-XXIII). »

Hernaut de Beaulande est profondément ému du chagrin de l'empereur : « Si je n'étais pas si vieux, » dit-il, « j'aurais accepté Narbonne sans la moindre hésitation ; mais mon fils Aymeri est jeune et coura-

geux, et il a été récemment armé chevalier* il pourra prendre en garde ce pays et le défendre contre les païens (XXIV) . » Aymeri, interrogé par son père, ne demande qu'à s'emparer de la ville et à mettre en pièces tous les Sarrasins (XXV). Il s'avance fièrement devant Charlemagne, au milieu des chevaliers saisis d'étonnement, et lui réclame Narbonne : « Gentil empereur, donnez-moi cette ville, que refusent les princes et les barons, tant ils redoutent la gent païenne. — Aymeri, » répond le monarque, « tu as un grand courage, mais tu n'as guère de biens. Il faut beaucoup d'or et d'argent, pour gouverner une cité si importante — Sire, n'y a-t-il pas au ciel un Dieu tout puissant? Je crois en lui et j'espère en son secours. Si les païens ont des richesses, nous en aurons, par ma foi (XXVI-XXVII) ! » Cliarles est rempli de joie en entendant ce discours; c'est la première consolation qu'il éprouve depuis la mort de Roland. En signe de réjouissance, il propose de donner un tournoi et fait dresser une quintainc sous les murs de Narbonne. Aymeri est invité à y porter les premiers coups, mais il a d'autres intentions : après avoir réuni cinq cents jeunes chevaliers de ses amis et de ses parents, il va se mettre avec eux en embuscade pour surprendre les Sarrasins, dans le cas où ils voudraient faire une sortie. Ceux-ci, en eilèt, en voyant les Français si près de leurs murs, se disposent à les assaillir; Aymeri et ses compagnons fondent sur eux à l'improviste, les contraignent à prendre la fuite et les poursuivent jusqu'aux portes de la ville (XXVIII-XXIX).

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Les quatre rois sarrasins qui gouvernent Narbonne tiennent alors conseil sur le parti qu'ils ont à prendre ; deux d'entre eux, Agolant et Drumant resteront pour défendre la place; les deux autres, Desranié et Baufumé, sortent par un souterrain aboutissant à Orange, afin d'aller réclamer le secours de Témir de Babylone (XXXI). Un matin, au point du jour, Charlemagne donne le signal de l'assaut; il ordonne à ses ingénieurs de construire de puissantes machines de guerre, et le siège commence aussitôt. Les païens sont vigoureusement attaqués de toutes parts, et opposent une énergique résistance. Aymeri, enfin, avec l'aide de cent de ses compagnons, enfonce la porte de la ville, y pénètre le premier, massacre tous les ennemis qu'il rencontre, puis va planter son étendard sur le faîte du palais, et sonne du cor pour annoncer sa victoire. L'empereur entre alors dans la cité à bride abattue, suivi de ses barons; les deux rois qui étaient restés à la garde de Narbonne sont faits prisonniers; la place est définitivement conquise, et les chrétiens s'emparent d'un butin immense (XXXII-XXXVI). Dès que Charlemagne est maître de cette ville qu'il a tant convoitée, son premier soin est d'y bâtir une église et d'y établir un archevêque. Il fait célébrer une messe solennelle et s'occupe ensuite des préparatifs de son retour (XXXVII). Après avoir mis Aymeri en possession de Narbonne et avoir laissé près de lui mille chevaliers de grand renom pour l'aider à la défendre, il prend congé de lui et part pour la France avec son armée (XXXVI II-XXXIX).

Quelque temps après, Aymcri apprit la nouvelle de la mort de son père Hernaut et de la comtesse, sa mère. Il était leur seul héritier; aussi lui conseille-t-on avec instance, dans tout son entourage, de prendre femme pour avoir des enfants qui puissent un jour lui succéder. Cette proposition lui sourit peu d'abord : «Je ne connais aucune femme qui me convienne, » répond-il, « et je ne me marierai pas, si je n'en trouve une qui soit belle, sage et de race illustre (XXXIX-XL). — Sire, » reprend Hugues de Barcelonne, « j'en sais une, mais elle est bien loin d'ici. C'est Hermengarde, fille de Didier, et sœur de Boniface, roi des Lombards. Je revenais dernièrement d^un pèlerinage à Rome et je m'arrêtai un soir à Pavie. Quand Hermengarde sut que j'étais à votre service, elle me fit, pour l'amour de vous, le meilleur accueil (XLI). » En entendant ce récit, Aynieri se prend pour Hermengarde d'une passion aussi vive que soudaine. « Je veux l'épouser, » s'écrie-t-il, « et si on me la refuse, jemettrai la Lombardie à feu et à sang (XLH)! »

Sur le conseil d'Hugues, il rassemble soixante de ses chevaliers les plus braves et les plus puissants, qui devront se rendre près du roi Boniface pour lui demander la main de sa sœur. Ces messagers (dont notre poète nous donne l'énumération complète) formeront un brillant cortèt>e : richement vêtus, montés sur des mulets et des palefrois magnifiquement harnachés, ils se divisent d'après leur i3ge en trois compagnies, et s'avancent en pompeux appareil, avec une nombreuse suite de chevaux chargés d'armes et de richesses

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(XLIII-XLVIII). Leur voyage, commencé au milieu de la joie et de la gaîté, est biemôt troublé par une fâcheuse rencontre. En passant près d'un bois, ils se trouvent tout à coup en présence d'une bande de trois cents Allemands, vêtus d'une façon grotesque et portant des épées longues d'une toise. Savari, le chef de cette troupe , interpelle les ambassadeurs d'Aymeri d'une façon fort insolente : « Insensés, » s'écrie-t-il, (( où allez- vous et quel est votre pays.? Vous devez être Normands, vous qui menez si grand train et montrez tant d'orgueil. — Vassal, » riposte Girart de Roussillon, l'un des messagers, « vous avez raison. Il y a parmi nous des Normands, mais les meilleurs sont Français, je vous l'assure. Nous allons à Pavie demander au roi Boniface sa sœur Hermengardepour le comte Aymeri. S'il nous la refuse, nous l'emmènerons malgré lui et nous saccagerons ses États. — Vous mentez, » répond Savari, « car la main de cette dame m'a été accordée, il y a déjà deux ans et demi (XLIX-L). » On en vient aussitôt aux menaces, et des menaces aux coups. Une lutte acharnée s'engage, et après maintes péripéties, les Allemands sont complètement défaits et contraints de chercher un refuge à Verceil, oià ils sont fort mal reçus (LI-LIX). Quant aux Français, ils continuent leur route et arrivent enfin près de Pavie.

Le roi Boniface revenait alors de la chasse, suivi d'une escorte peu nombreuse. En apercevant de loin les messagers, il les prend pour des pèlerins qui se rendent à Rome; mais, sitôt qu'il voit leurs armes, il est saisi de peur, il croit à une attaque, se sauve dans

Pavie au plus vite, et fait fermer les portes derrière lui (LX-LXI). Il monte ensuite sur les murs, tandis que les Français, surpris d'une pareille attitude, s'approchent en toute hâte. Girart de Roussillon adresse en leur nom la parole au roi, et lui donne l'assurance de leurs intentions pacifiques. Celui-ci se décide enfin à leur ouvrir les portes, et leur offre des logements dans la ville; il les invite même à manger à sa table. Mais ces chevaliers sont trop fiers pour accepter une semblable proposition ; ils sont tous de puissants seigneurs et ont bien de quoi payer leurs dépenses; leurs richesses sont si grandes qu'ils pourront en distribuer dans toute la cité et combler de biens les gens les plus pauvres (LXII). Boniface, irrité de ce refus et blessé de ces allures hautaines, fait convoquer les boulangers, les taverniers, les marchands de poissons et tous les autres corps d'état de Pavie *, il leur enjoint de ne livrer leurs marchandises aux chevaliers français qu'à des prix exorbitants, ce dont ils s'acquittent sans se faire aucunement prier. Nos barons ne s'inquiètent pas pour si peu : ils achètent sans marchander tout ce qu'on leur présente, et font amasser des vivres en aussi grande quantité que s'ils les avaient eus pour rien (LXIII-LXIV). Ces folles prodigalités ne tardent pas à épuiser la ville; la vie y devient chère, et bientôt Ton n'y trouve plus à manger. La situation n'est plus tenable, et Ton porte plainte à Boniface. Le monarque, voyant qu'il avait manqué son but, use d'un autre stratagème : il fait publier un ban par lequel il interdit absolument de vendre aux mes-

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sagers le bois dont ils ont besoin pour leur cuisine. Ces derniers répondent en faisant annoncer partout qu'ils désirent acheter des noix et des hanaps, à n'importe quel prix. Les bourgeois viennent à Tenvi leur apporter des hanaps cachés sous leurs manteaux; on leur amène aussi des mulets chargés de noix. Ils amassent le tout en un énorme monceau et y mettent le feu, si bien qu'ils manquent d'incendier la ville (LXV). Puis ils font cuire leurs vivres et en distribuent généreusement à tous ceux qui veulent en profiter.

Boniface est forcé de s'avouer vaincu ; il va trouver les barons français et leur présente des excuses. En même temps, il s'informe du but de leur mission (LXVI-LXVIlI).«Sire »,dit Hugues de Barcelonne, « nous sommes envoyés par le preux comte Aymeri de Narbonne, le meilleur prince qui soit au monde, pour vous demander votre sœur Hermengarde. Si vous nous l'accordez, elle sera comtesse d'ici à un mois; elle aura un riche douaire, et vous-même, vous verrez votre puissance s'accroître. Sinon, Aymeri de Narbonne sera à jamais votre ennemi (LXIX-LXX). — Seigneurs, » répond Boniface, « je vous donnerai volontiers Hermengarde, mais à la condition qu'elle y consente, car c'est folie que de vouloir épouser une femme contre sa volonté. » Il se rend donc sans tarder près de la jeune fille. « Ma belle sœur, » lui dit-il, tt vous allez être mariée, si vous voulez, au plus haut baron qu'il y ait sur terre. — Frère, je ne veux pas d'autre époux qu'Aymeri, le noble comte qui a pris

Narbonne, tandis que les autres seigneurs l'ont refusée, par crainte des Sarrasins. — Dieu soit loué! C'est précisément le mari que je vous destine, » s'écrie Boniface, transporté de joie en entendant cette réponse (LXXI- LXXIV).

Les Lombards, qui redoutaient fort les menaces des messagers français, s'empressent alors de les informer de l'accueil favorable fait à leur demande, et le roi lui-mcme va les présentera sa sœur. Celle-ci, ornée de vêtements somptueux et toute resplendissante de beauté, s'avance vers les chevaliers et les salue avec courtoisie. » Où est, « dit-elle, « le comte Aymeri de Narbonne. à qui je suis fiancée? — Dame, « répond Hugues, (( quand il viendra vous chercher en ce pays, vous le reconnaîtrez facilement à son air noble, à son fier regard, et il amènera avec lui une telle suite que la ville entière en sera effrayée. — Dieu soit béni d'un si haut mariage! » reprend Hermengarde (LXXV- LXXVI). Les barons se félicitent des bonnes dispositions de la jeune fille. Ils ôtent leurs riches manteaux de fourrure, les plient et s'asseyent sur eux, puis l'entretien se poursuit d'une manière fort amicale. Sur l'avis d'Hermengarde, on décide que dix d'entre les messagers retourneront au plus tôt à Narbonne pour y chercher Aymeri, tandis que les cinquante autres resteront près de la sœur de Boniface pour la garder et la défendre, si par aventure quelque duc, comte ou marquis voulait l'enlever (LXXVII-LXXVIII). Les dix chevaliers désignés pour partir font aussitôt leurs préparatifs; en quittant la salle, ils laissent leurs man-

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teaux à terre, sans se donner la peine de les ramasser. Hermengarde alors les leur fait reporter par son sénéchal Garnier , accompagné d'un écuyer et de deux sergents. Mais nos barons les refusent : « Seigneurs valets, » dit l'un d'eux, Gui de Montpensier, « prenez ces manteaux, ils sont à vous. Ce n'est pas l'habitude, dans notre pays, qu'un duc ou un comte emporte le siège sur lequel il s'est assis.» Garnier et ses compagnons se retirent stupéfaits de tant de largesse (LXXIX-LXXX).

Les messagers se mettent en marche vers Narbonne, escortés seulement de dix écuyers. Pendant ce temps, l'allemand Savari ne songeait qu'à tirer vengeance de sa récente défaite. 11 se met en embuscade avec une compagnie de cent hommes bien armés, et guette le retour des Français. En les voyant revenir en si petit nombre, il en éprouve une grande joie et se dispose à les attaquer, sûr d'avance de les vaincre aisément. Ceux-ci se défendent de leur mieux, mais leurs forces sont bien inférieures, et ils vont infailliblement succomber, quand ils aperçoivent par bonheur une tour, où ils parviennent à trouver un refuge. Elle était gardée seulement par un vavasseur qui leur offre une bienveillante hospitalité. Seul entre eux tous, Hugues de Barcelonne avait pu s'échapper ; monté sur un coursier rapide, il s'efforce de gagner Narbonne pour y implorer le secours d'Aymeri (LXXXI- LXXXV). Après avoir chevauché matin et soir, il atteint enfin la ville; un dimanche, vers l'heure du dîner, il y arrive tout accablé de fatigue, et se présente

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à Aymeri qui est fort inquiet de le voir ainsi revenir seul, Tarmure en désordre et le heaume à moitié rompu. Hugues lui fait connaître à la fois l'heureux succès de son ambassade et la situation critique où se trouvent ses barons (LXXXVI-LXXXVII). En apprenant ces nouvelles, le comte de Narbonne rassemble un grand nombre de chevaliers, puis il part sans délai pour aller délivrer ses ambassadeurs et se rendre ensuite à Pavie près d'Hermengarde (LXXXVIII). Bientôt il parvient à la tour où les comtes sont assiégés. Ceux-ci, en apercevant une troupe de chevaliers dont les armes reluisent au soleil, les prennent d'abord pour des partisans de Savari et se croient perdus sans ressource -, mais ils reconnaissent enfin renseigne d'Hugues de Barcelone, et remplis de confiance à cette vue, ils s'arment tous pour retourner au combat (LXXXIX-XC). Quant aux Allemands, ils ne songent qu'à prendre la fuite ; les Français les poursuivent et les taillent en pièces. Savari lui-même est fait prisonnier par Hugues, et celui-ci le livre au vavasseur qui pourra en tirer une riche rançon, en récompense des services qu'il a rendus aux barons en les recevant dans sa tour (XCI-XCn).

Aymeri et ses compagnons poursuivent ensuite leur voyage vers Pavie. Ils y entrent un jeudi matin et y trouvent le roi Boniface qui vient à leur rencontre, et les mène près de sa sœur Hermcngarde. « Dieu sauve ces ducs et ces marquis ! » s'écrie la jeune fille, (( mais je ne sais distinguer lequel est Aymeri de Narbonne. Qu'il s'avance donc vers moi sans tarder.

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— Dame », fait le comte, « me voici, c'est moi qui dois être votre époux. Que vous semble de moi ? Je suis venu de bien loin pour vous quérir, mais sachez que, si vous me refusez, je ne vous prendrai pas, dûton m'offrir tout l'or de dix cités. — Sire », reprendelle, « je vous aime plus qu'aucun homme qui soit au monde. Dieu soit béni de ce qu'il vous a plu de me choisir pour femme (XGIII-XCIV) ! » Aymeri appelle alors Milon, fils du duc Garnier, et le charge de demander à Boniface la main d'Hermengarde. Milon s'acquitte de sa mission, non sans recourir à de terribles menaces: « Si vous repoussez notre proposition », dit-il, « nous massacrerons cinq cents des vôtres, avant de quitter ce pays. » Les Lombards en tremblent d'effroi : « Ce serait folie », disent-ils, « de se laisser luer pour une femme. Si le comte veut cette dame, qu'il l'emmène et s'en aille au plus tôt! » Boniface prend sa sœur par la main et la conduit à Aymeri, au milieu de la joie de tous les chevaliers. Le lendemain matin, le comte part pour Narbonne avec sa fiancée, accompagné d'une escorte de mille Lombards que le roi lui a donnés pour le défendre au besoin (XCV).

Pendant qu'Aymeri était ainsi occupé de son mariage, un espion sarrasin s'était rendu à Orange près de Desramé et de Baufumé, les deux rois qui étaient sortis de Narbonne par un souterrain, au moment du siège-, il leur avait appris l'absence de leur vaillant adversaire, qui avait pris avec lui ses meilleurs chevahers et n'avait laissé dans la ville qu'une

faible garnison. Le moment était favorable pour s'en emparer de nouveau (XCVI). Les deux monarques païens se dirigent donc, sans perdre de temps, vers Babylone, pour informer rémir de ce qui se passait. Ils le trouvent dans son palais, entouré d'une foule de gens accourus de toutes parts pour célébrer la fête de la translation du corps de Mahomet à La Mecque. Pour les récréer, il leur faisait voir un arbre de cuivre d'un merveilleux travail, dont les branches étaient remplies d'oiseaux, qui, par un mécanisme ingénieux, chantaient tous d'une voix mélodieuse (XCVII). Au risque de troubler la cérémonie, Baufumé et Desramé viennent se jeter aux pieds de Témir. « Sire, » s'écrientils, « Charlemagne nous a pris Narbonne et l'a donnée à Aymeri, l'un de ses barons, mais celui-ci est allé chercher une femme et il ne reviendra point avant un mois. Nous n'avons qu'à réunir une armée et nous pourrons reconquérir la ville. De là vous irez prendre Paris, et vous vous ferez couronner à Aix en France, puis vous vous emparerez de Rome. »

L'émir organise alors une formidable expédition, et fait rassembler dans tous ses Etats des forces considérables. L'armée entière s'embarque en emportant pour un an de vivres ; quinze jours après, elle aborde sur la terre chrétienne, et arrive bientôt sous les murs de Narbonne (XCVI II). L'émir use d'abord d'un stratagème : il fait cacher deux mille Sarrasins dans un bois, puis ordonne de lâcher des chameaux et des chevaux chargés de vivres, pour attirer la garnison de la ville. Les Français, en etiet, cédant à Tappàt du butin, viennent

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fondre sur les païens, en massacrent un grand nombre et s'emparent des chameaux qu^ils ramènent vers la cité. Mais tout à coup les Sarrasins, qui s'étaient mis en embuscade, les assaillent à l'improviste et les mettent en complète déroute. Sur mille qu'ils étaient, il n'en échappe pas cinq cents. L'un d'entre eux, Fouquin, fils du duc Garnier, parvient à rompre les rangs des ennemis -, tout couvert de blessures, il s'enfuit à bride abattue pour se rendre au-devant d'Aymeri et lui annoncer la fatale nouvelle de l'invasion sarrasine. Après un long et pénible voyage, il le rencontre heureux et tranquille, accompagné d'Hermengarde et escorté de jongleurs qui les égayent par leurs chants. « Sire Aymeri, » s'écrie Fouquin, sitôt qu'il l'aperçoit, « vous ramenez votre épouse, mais vous n'avez plus où vous loger. Des troupes innombrables de païens sont venues pour assiéger votre ville. » Aymeri décide qu'il continuera sa route pour aller au secours de Narbonne ; quant à Hermengarde, il l'envoie à Vienne, près de son oncle Girart,pour réclamer son assistance (XCIX). Celui-ci fait à la sœur de Boniface un excellent accueil. Il réunit dix mille hommes et part avec cette armée pour rejoindre Aymeri et lui reconduire sa fiancée. En même temps, il emmène avec lui sa femme, la duchesse Guibourc, et confie Hermengarde à ses soins (G).

Pendant ce temps, Aymeri était arrivé près de Narbonne. Un matin, en montant sur un tertre, il aperçoit des milliers de tentes dressées de tous côtés, des bandes immenses de Sarrasins qui vont et viennent, et se li-

vrent à divers exercices. Tout autre que lui en eut été terrifié; lui, au contraire, il remercie Dieu qui lui procure une si belle occasion de se battre contre les païens et de conquérir leurs trésors. Il entre seul au milieu de leur armée, va droit à la tente de Témir, et lui porte un audacieux défi ; puis il lui passe son épée au travers du corps, et massacre trois rois qui se tenaient à ses côtés. Les Sarrasins surpris et effrayés prennent les armes; le comte se défend vaillamment contre eux et sonne du cor de toute sa force. A ce signal, ses barons accourent en criant : « Monjoie ! » Une bataille terrible s'engage; les chevaliers français font des prodiges de valeur, et les Lombards eux-mêmes, quoique fort peureux de leur nature, montrent un grand courage, en sentant qu'il ne leur est plus possible de reculer. On ne voit partout que des lances brisées, des heaumes fendus, des hauberts mis en pièces. Les Sarrasins, grâce à un renfort de quatre mille hommes, commencent à prendre l'avantage; les chrétiens, malgré leur résistance opiniâtre, malgré les secours qu'ils reçoivent de la garnison de la place, sont sur le point d'être battus; Aymeri, criblé de blessures, est entouré par les ennemis et va tomber en leur pouvoir. Heureusement, Girart de Vienne arrive fort à propos en ce moment à la tête de son armée. Il délivre son neveu et change complètement le sort du combat. Les païens sont mis en pleine déroute , on les poursuit, on les égorge jusqu'au soir, et il n'en échappe qu'un petit nombre. Baufumé et Desramé gagnent leurs vaisseaux avec ircnte hommes

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seulement, et se dirigent au plus vite vers Gordoue (GI-GV).

Quand la bataille est terminée et la victoire définitivement acquise, Aymeri court se jeter dans les bras de son oncle et le remercie de son assistance (GVI). (( Sire Aymeri, » lui dit Girart, « si vous m'en croyez, vous ne ferez pas vos noces dans la salle d'un château ni dans l'enceinte d'une cité, mais ici même, dans ces tentes de la gent païenne (GVII). » Aymeri demande alors à voir Hermengarde, puis il songe à soigner ses blessures : grâce à une potion que lui administre un médecin sarrasin, il est bientôt complètement guéri. Le lendemain matin, au lever du jour, on fait monter Hermengarde sur une mule richement caparaçonnée et on la conduit à Narbonne; là un archevêque bénit solennellement son mariage avec Aymeri, au milieu d'une nombreuse assistance. Puis on retourne dans la prairie, sous les murs de la ville, et la fête commence dans la joie et l'allégresse. Rien ne manque de tout ce qui peut augmenter l'éclat et l'attrait de la cérémonie, joutes entre les jeunes bacheliers, mélodie des harpes et des vielles, gaies chansons des jongleurs, festins copieux servis sur des tables som.ptueusesqui s'étendent en tous sens sur une longueur plus grande qu'une portée d'arbalète (GVIII). Ges réjouissances durèrent huit jours entiers-, le neuvième jour, Girart de Vienne, Raymond de Saint-Gilles et les autres assistants s'en retournèrent chacun dans leur pays.

Aymeri vécut un siècle avec son épouse. Dans les trente premières années, il en eut sept fils, qui de-

vinrent tous de vaillants princes (CIX). Le premier fut Bernard de Brébant, père de Bertrand le paladin qui combattit avec tant de courage contre les Sarrasins d'Espagne. Le second fut Guillaume au court nez, le conquérant de Nîmes et d'Orange (CX). Le troisième, Garin d'Anséiine qui eut pour fils Vivien, le héros d'Aliscans (CXI). Le quatrième, Hernaut de Gironde, célèbre par ses mésaventures (CXII). Le cinquième, Beuve, pèredeGirart et de Gui qui s'illustrèrent au siège de Barbastre (CXIII). Le sixième, Aymer le Chétif qui conquit Venise, enleva la belle Soramonde et la fit baptiser (CXIV). Le septième, Guibelin qui recueillit Théritage d'Aymeri et lui succéda dans Narbonne (CXV).

Aymeri eut aussi cinq filles plus belles que des fées, et les maria toutes à de hauts princes (CXVI). L'aînée épousa Dreux de Montdidier et en eut quatre fils : Gaudin, Richer, Samson et Engelier (CXVIl). La seconde se maria avec Raoul du Mans et eut pour fils Anquetin le Normand, un fier vassal qui se signala par ses prouesses contre les païens (CXVIII). La troisième fut la femme d'un marquis d'Angleterre qui devint un saint; ils eurent cinq fils : Rabcau, Estourmis, Mulart, Souef du Plantis et saint Morand dont le corps repose à Douai (CXIX). La quatrième fut donnée en mariage à Huon de Florenvillc et devint la mère de Fouquc de Candie qui fit la conquête de la belle Anfclise, sœur de Thibaut, roi d'Esclavonie , et l'épousa, quand clic eut cic baptisée (CXX). La cinquième enfin fut Blanchcflcur,

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épouse de Tempereur Louis, fils de Charlemagne (CXXI).

Les fils d'Aymeri furent courageux et fiers, et aidèrent vaillamment leur père à défendre Narbonne contre les païens. Mais un jour le comte songea à les envoyer en d'autres pays, à la cour de rois et de princes, pour y chercher fortune (CXXIl).

Ici s'arrête notre poème dont les derniers vers sont une transition très évidente avec la chanson du Département des enfants d'Aymeri qui suit immédiatement dans la plupart des manuscrits.

Telle est en résumé la chanson d'Aymeri de Narbonne. Le sujet, comme on voit, est intéressant et l'action en général assez bien conduite ; enfin la beauté de certains morceaux rachète largement les longueurs et les banalités que Ton peut justement reprocher à quelques parties de l'ouvrage.

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