PARIS J.-B. DUMOULIN, LIBRAIRE ÉDITEUR 13, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS
« Un pli de terrain, la butte de l’ancienne forteresse, voilà tout ce qui indique au passant le champ de bataille d’Azincourt, » — Quand nous nous exprimions ainsi en terminant le récit de ce que l’on peut appeler à bon droit l'événement Je plus important du xv° siècle, nous ignorions que quelques hommes, pleins d’un religieux respect pour les souvenirs du passé, avaient formé le projet d'élever à la mémoire des Français morts pour leur pays un monument sur cette terre que laur sang avait fécondée. Ce n’eut été d’ailleurs qu'une reconstruction, car Ja chapelle que l’on se proposait de bâtir devait remplacer dans ce funeste champ de la Gacogne, engraissé de tant de cadavres, celle que la foi de nos pères y avait édifiée en 1734 et que l'ouragan de 1793 emporta avec lui. Sur les murailles de l'édifice projeté devaient être réunis les noîns et les blasons des gentilshommes qui avaient euéeombé dan: la lutte, véritable hécatombe de la noblesse française, lu ne desplus meurtrières que l’histoire ait eu à enregistrer. La modeste chapelle d’'Azincourt, assogiant,. au milieu de la solitude, la reconnaissance à la foi, aurait, certes, parlé bien plus à l'imagination que les salles somptueuses du palais de Versailles : elle aurait rappelé sans doute par quelque touchant souvenir ces inconnus de l’histoire dont les noms, moins brillants, n’ont pas survécu, mais qu'il est interdit d'oublier,
car, eux aussi, pauvres « gens des communes, » ils surent, comme les chevaliers, combattre et mourir pour la défense du pays.
Toutefois, l'exécution d’un si louable projet, si elle devait rencontrer d'universelles sympathies, devait aussi soulever quelques difficultés. On n’eut pas manqué d’avoir à lutter contre les prétentions, plus ou moïns fondées, de gens qui n'auraient vu dans l'inscription des morts qu’une preuve de noblesse à faire devant la postérité. L’érection d’une chapelle commémorative sur le champ de bataille d’Azincourt ne pouvait pas être cependant une œuvre de complaisance généalogique. Il ne s'agissait pas de tendre un appât à cette sorte d’amour-propre, l’un des traits les plus saillants du caractère français, mais bien d'adresser un appel désintéressé à toute la noblesse française et de lui faire comprendre qu’en aidant à la glorification de quelques-uns de ses membres elle travaillerait utilement à celle du corps tout entier dont les vaincus d’Azincourt s'étaient faits les héroïques champions. Il fallait donc être aussi complet que possible tout en restant véridique, et c'était là une grande difficulté. L'importance de la tache effraya-t-elle ceux qui se l’étaient proposée les premiers? Nous l’ignorons, mais le projet a été totalement abandonné et c’est à peine si quelques prospectus, lancés discrètement dans le public, appelèrent l’attention de quelquesuns sur une question qui intéressait un si grand nombre de personnes.
La lecture des chroniqueurs nous passionna pour cet épisode si émouvant, si dramatique des secousses qui ébranlèrent pendant un siècle entier notre malheureux pays, et le résultat de cette lecture fut le travail qu’on va lire.
Pour jeter quelque nouveau jour sur une question déjà si souvent
traitée, il était indispensable d'invoquer le témoignage, muet jusqu'alors, des contemporains anglais: nous l'avons fait avec soin et nous avons tenté de fixer, grâce à eux, d’une façon définitive le chiffre et l'état nominatif des pertes que la chevalerie française a subies dans cette fatale journée.
Ce dernier but, du reste, était difficile à atteindre. Pour ne parler que des documents français, la chronique de Monstrelet est presque le seul document véritablement authentique auquel on puisse recourir. La confrontation des différents manuscrits que l'on connaît a fourni un certain nombre de noms nouveaux et de précieuses variantes pour quelques autres noms. Ce que l’on avait fait pour Monstrelet, 1l a fallu le faire également pour les autres chroniqueurs : les meilleurs manuscrits, les textes imprimés les plus estimés ont été comparés entre eux. Saint-Remy, Juvénal des Ursins, Guillaume Gruel, Pierre de Fénin, Wavrin et l'écrivain anonyme de la chronique de Tramecourt ont apporté chacun leur contingent et leur pierre à l’édifice. Les actes de Rymer, revêtus d'un incontestable caractère d'authenticité, le Père Anselme, l'histoire des Chanceliers de Du Chesne n'ont pas été moins fructueusement explorés. Enfin, pour rendre sinon plus complètes, au moins plus intelligibles les listes dressées à l’aide de ces écrivains, nous avons ajouté, partout où il a été possible de le faire, les noms et prénoms des personnages qui, le plus souvent, ne figurent que sous la dénomination de « le sire » ou « le seigneur de... » Ces renseignements ont été empruntés soit aux grandes collections de pièces originales contenues aux Archives de l’Empire ou dans la Bibliothèque impériale, soit aux généalogies particulières des familles, soit enfin aux recueils généalogiques les plus estimés.
À moins d'introduire le roman dans l’histoire ou d’invoquer des traditions de famille, fort respectables sans doute, mais que rien ne justifie, — car tradition ne fait pas titre, — il était impossible d'ajouter de nouveaux noms à ceux dont l'énumération fait l’objet d’une partie considérable de ce volume. C’est bien peu, en effet, quand on songe que huit mille gentilshommes périrent à Azincourt; mais on comprendra que les chroniqueurs, malgré toute leur exactitude, ne pouvaient enregistrer huit mille noms: ils ont dù faire, ils ont fait un choix et, parmi les combattants et les victimes ils n'ont nommé que les personnages les plus en évidence par leurs grandes fonctions ou leur haute naissance: Monstrelet en donne la preuve quand il déclare ne citer que « les grands seigneurs des marches de Picardie comme d'autres pays. »
Les considérations qui avaient entravé la construction de la chapelle commémorative d’Azincourt ne pouvaient avoir les mêmes effets pour la publication du présent travail. Puissionsnous seulement, et nous n'ambitionnérions pas d'autre récompense, contribuer à faire revivre et à faire exécuter des projets oubliés. Si chaque ville a ses grands hommes et se peuple de leurs statues, pourquoi n'éleveraït-on pas à Azincourt un monument à la valeur française ? Une pareille défaite c'est encore de la gloire!
ENRI IV n'était encore âgé que de quarante-six ans, pour- BAPE] tant de précoces infirmités avaient déjà ruiné sa robuste à constitution et, dans les premiers jours du mois de mars 1413, l'avaient réduit à la dernière extrémité. De fréquentes CZ attaques d’épilepsie, selon les uns *, d’apoplexie, selon les autres ”, l'avaient frappé depuis son retour d’Ecosse, et à cela s'était jointe la lèpre, ce hideux présent que l’Oricnt avait fait à l'Europe. Henri perdait quelquefois connaissance et demeurait ainsi pendant de longues heures dans un état voisin de la mort. Un jour qu'une de ces crises s'était prolongée plus que d'habitude et que tout son : entourage le croyait trépassé, le prince de Galles sortit de l’appartement où gisait son père, en emportant avec lui la couronne royale. | Revenu à lui, Henri apprit ce qui s'était passé et entra dans une terrible colère. La soumission du jeune prince, son respect et ses excuses calmèrent le mourant, qui lui demanda avec plus de tristesse que d’amertume : « Beau fils, comment auriez-vous droit à cette couronne, car je n'en eus oncques point ? — Mon seigneur,
1 N était né en 1367. On le surnomma Bolingbroke, du lieu de sa naissance. 1 Hist. d'Angleterre, par M. de Roujoux, t. Il, p. 231. 3 Note de l’édit. de Monstrelet de M. Buchon, p. 365.
répondit Henri, ainsi que vous l'avez tenue et gardée à l'épée, c'est mon intention de la garder et défendre toute ma vie. — Or, dit le roi, en faites comme bon vous semble : je m'en rapporte à Dieu du surplus auquel je prie qu’il ait merci de moi. » Puis quelques heures après il expira. C'était le 20 mars ?.
Si la majorité de la nation n’accordait aucun regret à la mémoire d'Henri IV, l’avénement d'Henri V n'’inspirait de confiance à personne, et les défauts du père menaçaient de revivre dans le fils. La première jeunesse d'Henri avait bien permis de mettre en lui quelque espérance *. Sa valeur avait été remarquée à la bataille de Shrewsbury où, malgré une large blessure au visage, faite par une flèche galloise, blessure dont il devait conserver toute sa vie I glorieuse cicatrice, il avait contribué par son exemple au triomphe des armes anglaises. Ce premier pas heureux et à un âge si tendre ‘ dans la carrière militaire avaient remis en mémoire l'héroïsme de . son grand-oncle Edouard qui, lui aussi, à peine adolescent, avait gagné à Crécy ses éperons dorés. Le peuple surtout, se plaisait à établir cette comparaison et se flattait de voir renaitre au quinzième les beaux jours du quatorzième siècle. Il est possible qu'en effet la grande armure du Prince-Noir n'eût pas été trop lourde pour les jeunes épaules de son petit-neveu; mais Henri IV perdait en popu- Jarité tout ce que gagnait son fils; son inquiétude et sa jalousie s’éveillèrent; il rappela Henri auprès de lui, l'éloigna des affaires et
1 Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 4108.
* « Historia brevis Angliæ, par Thomas Walsingham, et Life and reign of Henri IV, by Heywarde.
8 [1 était né en 1388, de Marie de Bohun, première femme de son père. De même que son père avait été surnommé Bolingbroke, on l'appela, lui, Henri de Monmouth pare qu'il naquit dans cette ville.
4 Il avait quinze ans, puisqu'il était né en 1388, et que la bataille de Shrewsbury fat livrée le 21 juillet 1403.
s'appliqua à effacer cette personnalité qui voulait se faire jour à tout prix. Usurpateur lui-même, le roi ne voyait que des usurpateurs autour de lui, et la pensée qui le guida dans sa conduite nouvelle pe peut être expliquée que par la crainte où il était que son héritier ne füt destiné à devenir le vengeur de Richard II.
Arrêlé dans son essor, détourné de la seule carrière qu'il aimât, Heori employa désormais à faire le mal une activité dévorante qui n'eût demandé qu’un noble but, une direction sage, pour accomplir de grandes choses. Il se jeta à corps perdu dans la débauche et là, du moins, ne rencontra nul obstacle dans la volonté paternelle. II s'en'oura d'une société dissolue et choisit ses compagnons de plaisir parmi les hommes les plns décriés de l'Angleterre : ses désordres ne connurent plus de bornes. Libertin, ivrogne, il ne rougissait même pas, disent d'anciennes traditions, de trainer la pourpre royale sur les grands chemins où il se plaisait à dévaliser les passants‘. Après avoir été l’idole de ses futurs sujets, il en était devenu l’effroi. Son père s'éloignait de plus en plus de lui et les conseillers de la couronne, les plus grands personnages du royaume, ne craignaient pas, au risque d’encourir son déplaisir, de blâmer sévèrement des écarts qui déshonoraient le sang dont il était issu *. L'un d'eux, le lord chief-justice Gascoïgne, contre qui le prince avait osé tirer l'épée, en pleine cour de justice, le fit arrèter et conduire en prison *.
Telle était la situation lorsque Henri IV rendit le dernier soupir.
Aussitôt après la mort de son père le nouveau roi s'était retiré
dans ses appartements et y avait passé le reste de la journée
e© 1 Hist. d'Angleterre, par Hume, t. VI, p. 50.
2 Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. V, p. 2.
3 Elmham, vita et gesta Henrici V, Anglorum regis, et Tytler, memoirs on the life and character of Henri V.
enfermé avec son confesseur, un simple religieux de l’abbaye de Westminster ‘. Lorsque le prince reparut, un changement complet s'était opéré en lui : le jeune homme frivole, fougueux, à la parole bardie, s'était transformé en un homme grave, au maintien réservé : le prince de Galles n’était plus, le règne d'Henri V avait commencé.
Ses premiers actes ne démentirent pas la nouvelle attitude qu'il avait su s'imposer. Dès qu'il eut proclamé la paix du roi *, il congédia les compagnons de ses folies et appela auprès de lui les serviteurs de son père, ceux surtout, qui s'étaient montrés les plus sévères pour lui et notamment Gascoigne dont il avait eu le plus à se plaindre. D’impie qu'il était auparavant, il tomba dans une dévotion excessive, au point de vouloir convertir lui-mème le chef des Lollards, John Oldcastle, lord de Cobham *. Il remit en liberté le
1 Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. V, p. 2.
$ Le 21 mars. — Rymer, t. 1V, part. 11, p. 24.
8 Ce sectaire, imbu des doctrines de Wycliff, s'appelait sir John Oldcastle : il était devenu lord Cobham par son mariage avec l’héritière de cette pairie, et on le connaissait sous le nom du hon lord Cobham. Se fiant sur une intime liaison avec Heori V lorsqu'il n’était encore qu'héritier du trône, et sur les services militaires qu'il avait rendus au feu roi dans ses guerres en France, il ne tarde pas à faire de son château de Cowling le rendez-vous des Lollards ou partisans de Wycliff, et entreprit une immense propagande dans le peuple que ses doctrines égalitaires devaient séduire. Tant d'audace devait lasser la longanimité d'Henri qui, après un entretien avec Oldcastle, l'’abandonna à sa destinée. Enfermé à la Tour il parvint à s'enfuir pendant le procès que dirigeait l’archevéque de Canterbury, et arma deux fois ses partisans contre le roi. Henri et les communes d'Angleterre déclarèrent que les Lollards n'avaient d'autre but que de faire table rase du gouvernement et des institutions nationales pour y substituer une république avec Oldcastle pour chef. Quoiqu'il en soit de l'exactitude de ces sentiments prètés aux Lollards par leurs ennemis, sir Jobn s'enfuit dans le pays de Galles et parvint à s’y cacher pendant quatre ans. Enbardi par cette longue impunité il profita du séjour du roi sur le continent, en 1417, pour s'approcher de Londres : arrêté et condamné à mort il périt dans d'horribles tourments, suspendu par le milieu du corps au dessus d’un brasier ardent qui le consuma lentement.
comte de March, véritable héritier d'Isabelle, femme d'Edouard II et fille de Philippe IV de France, et, par elle, des droits aux deux trônes de France et d'Angleterre. Pour ce double motif, le comte avait été tenu dans une étroite prison pendant les dix dernières années du règne d'Henri IV. Cet acte de générosité faillit, du reste, lui coûter cher, comme on le verra plus loin. Les Percy, rappelés de leur exil, furent remis en possession de leurs biens et de leurs dignités. Il fit enfin ensevelir en grande pompe les restes du malheureux Richard II dans l’abbaye de Westminster, et conduisit lui-même le deuil à la cérémonie des funérailles.
Henri s'était acquis le dévouement inébranlable et la sincère affection du comte de March, qui aurait pu devenir pour la suite un très-grave embarras; les Percy tout puissants étaient au roi corps et âme ; la révolte des Lollards lui avait fourni l’occasion d’une cruelle mais incontestable victoire ; le trône enfin semblait solidement assis sur ses bases et, libre de tout souci de ce côté, Henri tourna ses regards vers la France.
Seul, parmi tous les historiens, Hume prétend qu'au nombre des conseils suprêmes donnés par le père mourant à son fils était celui de déclarer la guerre à Charles VI, afin qu'occupés au dehors, les Anglais n'eussent ni le temps, ni les moyens, ni même la pensée d'exciter des troubles au dedans, afin aussi qu’une trop longue paix n’affaiblit pas les instincts gaerriers que son peuple possédait alors au suprème degré *. Nul ne reproduit ce fait auquel, pourtant, l'autorité de Hume prête une certaine consistance. Personne ne mentionne davantage l'influence qu'exerçait sur le prince l’archevêque de Canterbury, Chicheley, très-hostile à la France. La guerre
1 Hist. d'Angleterre, de Hume, t. VI. p. 63.
* Le religieux de Saint-Denis, dans sa chronique (publiée par M. Bellaguet, t. 5. p. 499) prétend que le bruit public était alors que le roi d'Angleterre était poussé à la guerre par ses sujets.
qui devait illustrer son règne ne fut réellement pas pour Heeri uu legs de son pere ; elle fut plutôt le résultat de son ambition personnelle et aussi des souvenirs de la maison d'Yorck dont, en même temps que la couronne, il avait hérité les traditions et la politique.
Une autre cause de la reprise des hostilités entre les deux pays a été l’état de la Erance sur laquelle il est temps de jeter les yeux.
Le duc de Berry avait repris le gouvernement de Paris dont le duc de Bourgogne s'était vu forcé de sortir, débordé par la populace qu'il avait lui-même déchainée. Le comte d'Armagnac avait été reçu dans la capitale comme le libérateur de la patrie. Aux Bourguignons on avait arraché leurs emplois pour en revêtir les hommes de l'écharpe blanche. Une tentative de Jean-sans-Peur pour enlever le roi pendant qu'il chassait à Vincennes ayant été déjouée par Juvénal des Ursins et les Parisiens, le duc gagna au pied et se retira dans ses états de Flandre, où il se disposa à venger l’échec qu'on lui avait fait subir. À une démonstration qu'il fit sous les murs de Paris, le duc de Berry répondit par une ordonnance royale, du 47 février (1413), qui le bannissait « comme faux, traître, meurtrier, lui et tous les siens, et abandonné, corps et biens, sans pitié et sans merci. » Le Parlement tout entier s'était associé par une manifestation solennelle à cet arrêt, rigoureux mais bien mérité, et s'était montré en corps dans les rues de Paris, tandis qu'on le criait à tous les carrefours.
Se tenant dès lors pour battu, le duc avait regagné la Flandre en toute hâte, après avoir laissé en passant des garnisons à Compiègne et à Soissons, comme s'il eùt marqué d'avance les étapes de l’armée royale. Au mandement qu’il fit à la noblesse de Picardie et d'Artois, pour qu’elle le vint rejoindre à Arras, elle répondit en masse par un refus. On cita le seigneur de Rong, qui obéit au duc sans conditions ‘. Les autres avaient dit qu'ils serviraient volontiers Jean,
1 Chron. de Saint-Remy, ch. 37. — Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 124.
pourvu que ce ne füt pas contre le roi et ses fils ; Ronq seul déclara qu'il servirait le prince énvers ct contre tous. Ils allèrent donc urossir les rangs de l'armée que Charles rassembla au printemps (1414) dans l'Ile-de-France et à la tête de laquelle il avait résolu de se mettre en personne.
Le roi prit l’oriflamme à Saint-Denis et le confia à Guillaume Martel, sire de Bacqueville, car le titulaire de cette charge, Hutin, sire d'Aumont, venait de mourir de la coqueluche , maladie nouvelle et qui exerçait de grands ravages *. Suivi de quatre vingt mille hommes, Charles alla mettre le siège devant Compiègne où étaient renfermés Mauroy de Saint-Léger et Hector, son fils, Hugues de Lannoy, Guillaume de Sorel, Martelet da Maisnil, Philippe et Le Bon de Saveuses, frères, et Lionnel de Maldinghen, avec cinq cents hommes d'armes *. |
Après une vive estarmouche entre les Bourguignons et Hector, bâtard de Bourbon, qui leur avait annoncé son intention d'aller leur « présenter le Mai, » et qui s'était en effet transporté sous les murs de la place avec deux cents cavaliers et autant de fantassins, portant tous sur leur casque une couronne de feuillage et tenant une branche d'arbre à Ja main *, la garnison demanda à capituler et le roi la reçut à merci, malgré les vives instances du comte d'Armagnac. Cette maladroite opposition fit encore remarquer davantage que le roi était décoré de la bande d’Armagnac, au lieu de la croix blanche, insigne favori des rois ses prédécesseurs, et ce fut au bruit des murmures des grands seigneurs que l'on alla investir Soissons. |
4 Hist. de France, par le P. Daniel, t. IV, p. 297.
? « Maladie qui tenoist en la teste, dont plusieurs josnes et vieux moururent. » Chron. de Saint-Remy, ch. 87.
3 Mém. de Fénin, D. 38. — Chron. de Monstrelel, Liv. I, ch. 128.
+ Le lundi 7 mai. — Mém. de Fénin, p. 40. — Saïint-Remy, chap. 38 et Monstrelet, liv. I, chap. 196.
elles vécurent aux dépens du peuple et comme en pays conquis. Paris, que l’on avait habitué à plus d’égards, mécontent du traité et inquiet de n'avoir pas été consulté, demanda des explications au vieux duc de Berry et s’attira cette réporise d’une hauteur écrasante: « Ce ne vous touche en rien, ni entremettre vous devez de monseigneur le roy , ni de nous qui sommes de son sang, car nous nous courrouçons l’un à l’autre quand il nous plaist, et quand il nous plaist la paix est faite *. » .
C'était, selon la belle et pittoresque expression d’un historien, « te crépuscule précédant la nuit d'horreur et de chaos où allait s'abimer la France *, » et cette nuit funèbre devait durer trentecinq ans.
Tel fut le moment qu'Henri V choisit pour faire revivre les prétentions d'Édouard III à la couronne de France.
1 Chron. de Monstrelet, liv. 1, ch. 147. , 2 ‘Hist. de France, par M. H. Martin, t. V, p. 547.
Es historiens anglais et les chroniqueurs contemporains : s'accordent à reconnaitre Henri V pour le plus grand capi-
2 RS taine et le plus profond politique de son siècle ; jamais réputation ne fut mieux justifiée que la sienne. La victoire + d'Azincourt est en effet la preuve la plus éclatante de ses talents militaires, et les préliminaires de sa campagne de France furent un véritable chef-d'œuvre de diplomatie.
11 n'est pas même douteux que Île projet d'une invasion sur le continent n’eût germé depuis longtemps dans la tète du souverain anglais. L'exemple de son père, qui n'avait pas su profiter des circonstances si favorables à son ambition, offertes par les luttes intestines dont la France était déchirée, avait pu faire naitre en lui le désir de recueillir la glorieuse succession du Prince-Noir. Henri IV, d'un caractère inquiet et méfiant, mal assis sur un trône dont le pied glissait dans le sang, s'était borné à rester vis-à-vis de la France dans une position qui n’était ni une paix solide, ni une guerre déclarée; il attisait le feu en envoyant tour-à-tour des renforts aux deux partis qui se disputaient la tutelle d’un roi en démence. Henri V, aventureux, avide de gloire et de dangers, ne péuvait se contenter d’un rôle aussi secondaire ; il fallait un aliment à cette
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