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activité qui n'aurait pas trouvé à s'exercer en Angleterre, où tout était tranquille. Le jour même de son avénement, on peut l’affirmer, Henri avait formé son plan, et il fut une année à le mürir, en attendant le moment propice, que le triomphe des Armagnacs ne tarda pas à lui fournir. Sa dissimulation fut telle que, le 25 septembre 1413, il concluait avec Charles VI un traité destiné à entretenir le prince dans une sécurité complète à son égard. Le 24 janvier 1414 était proclamée solennellement une trève d'une année entière, qui commençait le jour de la purification pour finir à la veille du mème jour de l’an 1415 *.
Henri avait réussi : son apparente modération, le bon accueil qu'il avait fait aux ambassadeurs français, le désir qu'il avait témoigné d'entretenir avec Charles des relations amicales , avaient complètement aveuglé les envoyés et, par suile, la Cour française sur ses desseins ultérieurs. Faute d'avoir pu lire sur ce visage de marbre, ils partirenk convaincus de sa sincérité.
Tout alla bien jusqu'au début de la campagne contre le duc de Bourgogne, mais alors des bruits de guerre ne tardèrent pas à se répandre; il est certain que Jean avait noué des rapports avec le roi d'Angleterre et qu'il comptait trouver aide et protection chez l’allié naturel de tous ceux qui guerroyaient contre la France. C'était ce qu'on devait redouter par-dessus tout. Rien, pourtant, de définitif n'avait été arrêté entre eux, lorsque, tandis que le roi était à Arras, avait débarqué une mission anglaise, composée des évêques de Durham * et de Norwich *, du comte de Salisbury, du lord de Grey, de
{ Rymer, édit de La Haye, t. IV, part. 11, p. 67. — Par un rescrit royal du 14 juillet 1413, nommant des ambassadeurs pour traiter avec le roi de France, il ne donne déjà à Charles VI d'autre titre que celui-ci : « Notre adversaire de France. » C’est ainsi qu'il préludait au traité du 95 septembre suivant.
3 Le cañlinal Langley.
3 Richard Courtenay.
John Pelham, chevalier, de Robert Waterton, écuyer, et d'Henri Ware, licencié. Le duc de Berry était seul à Paris, et il reçut les diplomates avec courtoisie, bien que les propositions qu'ils étaient venus Jui apporter fussent d’une insolence sans égale. Henri avait enfin levé le masque; il demandait qu’on lui rendit son héritage et que Charles VI lui cédàt la place. Comme il devait bien s’y attendre, sa prétention fut immédiatement repoussée, et de la façon la plus méprisante, puisqu'on refusa même d'en faire l'objet d’une discussion ?,
L’évèque de Norwich qui portait la parole ? se rabattit alors sur la confirmation du traité de Brétigny, sur la cession de la Normandie, du Ponthieu, de l’Anjou, du Maine, de la Touraine, de la suzeraineté sur la Bretagne et la Flandre *, le tout sans foi ni hommage; sur le paiement de seize ceats livres sterling que l'on prétendait être dues encore de la rançon du roi Jean, et enfin sur l'alliance de Henri avec Catherine de France‘, qui apporterait à son époux deux millions de dot. On remarquera, ce qui concerne cette dernière clause, qu'Henri se bornait à réclamer l'exécution d'une promesse faite, et, contrairement au dire de beaucoup d'historiens, il est évident que les ambassadeurs français, lorsqu'ils avaient signé la trève, le 24 janvier précédent, avaient été chargés d'offrir au roi la main de la princesse Catherine. Les nombreux actes concernant cette négocia-
tion et qui ont été recueillis par Rymer ", l’établissent d'une manière incontestable.
1 Juvénal des Ursins.
3 Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. V, p. 10.
3 Juvénal des Ursins.
+ Hist. de France par M. Henri Martin, t VI, p. 5.
Hist. d'Angleterre, par Hume, t. VI, p. 69.
Elle était née le 97 octobre 1400, et avait alors, par conséquent, un peu moins de qua:orze ans,
TT. IV, part. u, passim.
Quoique l'évêque de Norwich eût pris pour texte de sa harangue le passage de Josué : Venimus vobiscum facere pacem magnam; quoiqu'il eût entremèêlé les termes excessifs de son message des fleurs de rhétorique les plus séduisantes, le duc de Berry, en recevant du prélat la copie de son discours écrit en latin Jui répondit : « Que le roy ny monseigneur le dauphin n'estoient en la ville ny au pays, ei que sans eux on ne leur pourroit faire aucune responce ‘. » L'évêque et ses collègues dürent se contenter de cet ajournement évasif et s'en retournèrent à Calais.
Henri assembla aussitôt son parlement, par lettres du 26 septembre. Le 18 novembre suivant, devant les lords et les communes, réunis dans la Chambre-Peinte de Westininster, il déclara la session ouverte et donna la parole à Henri Beauford, évêque de Winchester, son chancelier. Ce prélat, dans un discours très-long et très-diffus, expliqua que l'intention du roi était de recouvrer son héritage, et il lermina ainsi que chacun devait s’y attendre, en réclamant des secours de toute nature pour arriver au but que le prince se proposait. Thomas Chaucer, fils du célèbre poète, orateur du parlement, répondit à l'évêque et accorda un subside de deux dixièmes et de deux quinzièmes *, mais il affecta de n'avoir pas compris les ambitieux projets d'Henri et il ne parla que de la süreté et de la défense du royaume, comme s’il se füt agi seulement de se préparer à repousser une attaque ou une invasion ?.
Au mois de janvier 1415, et Charles VI étant de retour à Paris avec tous les princes, une nouvelle et plus imposante ambassade traversa le nord de la France et fit son entrée solennelle dans la capitale. Elle était composée, cette fois, du comte de Dorset, oncle du
{ Juvénal des Ursins.
? Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. V, p. 11. * The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 6.
roj, des deux mêmes prélats, les évêques de Norwich et de Durham, de Richard, lord de Grey, de Philippe Morgan, et de Richard de Holme, légistes. Six cents hommes d'armes lui servaient d’escorte. Les comtes de Vertus, d'Eu et de Vendôme allèrent recevoir les étrangers aux portes de la ville ‘ et les conduisirent au Temple où leur logement était préparé *.
Charles et ses oncles rivalisèrent d'empressement pour les fêter pendant leur séjour. On donna pour eux un tournois où assistait toute la cour, et où le duc de Guyenne jouta contre le comte d’Alencon, nouvellement créé duc, et le duc d'Orléans contre le duc de Brabant. Il fallut enfin s'occuper de l'objet de leur visite, et les Anglais ayant offert tout d'abord une prolongation de trêve de quatre mois, elle fut acceptée sans observation et signée le 24 janvier par les commissaires français : l'archevèque de Bourges, l'évèque de Noyon, le comte d’Eu et Guillaume Martel, sire de Bacqueville, porte-oriflamme de France *. |
Les négociations s’engagèrent alors sur de nouvelles bases : Henri reuonçait à la Normandie, au Maine et à l’Anjou, mais il maintenait ses autres exigences avec une insultante hauteur et les menaces de guerre se mélaient aux paroles de paix dans la bouche de ses envoyés. Le duc de Berry, au nom du Conseil, offrit la restitution du duché de Guyenne, en y joignant le Limousin, la main de Catherine avec une dot de six cent mille couronnes, qu'il porta ensuite à huit cent sans compter le trousseau et les joyaux (14 mars *). Les Anglais refusèrent et partirent pour Londres, avec l'assurance formelle pour-
1 Hist. des ducs de Dourgogne, par M. de Barante, t. IV, p. 205. 2 Cbron. de Monstrelet, liv. I, cl 141.
3 Rymer, t. IV, part. 11, p. 103.
* Rymer, t. IV, part. 11, p. 106-109. — Chron. du religieux de St.-Denis, t V, p. 517.
tant que Charles VI allait envoyer à son tour des députés à Henri, afin de s’efforcer de s'entendre sur les points en litige.
Sans les attendre, sans même connaitre le résultat de son ambassade, Henri avait fait les préparatifs les plus menaçants. Le 18 mars, quatre jours seulement après la réponse définitive du Gouvernement français, il envoya deux écuyers, Richard Clyderow et Simon Flete
en Hollande et en Zélande pour traiter avec des mariniers de ces
deux provinces, pour recruter autant de vaisseaux qu'ils en pourraient trouver, et pour engager navires et matelots, en les laissant libres de fixer le terme de leur engagement. Le 29, il appela aux armes tous les gentilshommes qui lui devaient le service militaire.
Le 7 avril, il rappelle à Charles, dans une curieuse lettre conservée par Le Laboureur *, que l'expiration de la trèveest proche, qu'il avait promis de lui envoyer des commissaires et qu'il est surpris de ne pas les avoir encore vus et de ne pas avoir encore été prévenu de leur voyage. Charles ayant notifié, en échange, le prochain départ des ambassadeurs, dont il envoyait les noms à Henri, ainsi que la teneur du sauf-conduit qu'il demandait pour eux, Henri écrit encore à la date du 15 du même mois; après avoir accordé le sauf-conduit dont il limite la durée, suivant le plus ou moins de bonnes choses que les envoyés auront à lui dire, il termine par des phrases sonores sur le bonheur de la paix, par de pieuses exhortations au roi de France de ne pas la rompre ; il lui recommande de ne pas répandre à la légère le sang chrétien, de songer à l'éternité et au moment où il lui faudra rendre un compte fidèle ct terrible de ses actes.
Les deux lettres que Juvénal qualifie de « douces et humbles » sont le modèle le plus accompli d'hypocrisie et de duplicité qu'il soit
1 Rymer, t. IV, part. 11, p. 109.
2 Hist. de Charles VI, t. IL, p. 993-995. — Chron. du religieux de St-Denis, t V, p. 501 et suiv.
possible de trouver dans l'histoire. Henri proteste de ses intentions pacifiques, et de la mème main qui a signé ces missives en apparence amicales, il vient de signer un ordre, à deux de ses sergents d'armes, Nicolas Mauduit et Robert Spellowe, d'arrêter et de conduire dans les ports de Southampton et de Winchelsea, pour le 8 mai, tous les navires tant anglais que français du port de vingt tonneaux et au-dessus qu'ils pourront réunir ‘. Il donne l'assurance la plus formelle que s’il réclame des droits légués par ses ancètres, ce n’est pas à son ambition personnelle, mais bien au vœu de ses peuples qu'il obéit, et cependant Thomas Chaucer lui avait déclaré en plein parlement que loin d’aspirer après des conquêtes étrangères, l'Angleterre demandait avant tout à garantir l'intégrité de son territoire. Pouvait-il donc se prendre au sérieux, quand il parlait de ces prétentions surannées dont le bon sens public avait déjà fait justice et que les souverains ses successeurs ont eu la faiblesse de conserver jusqu'aux jours voisins des nôtres ? On a attribué la rédaction des deux lettres où les paraboles et les citations des Saintes Ecritures ne sont pas épargnées et où le roi prend souvent le ciel à témoin de sa sincérité, à son chancelier le cardinal Beaufort.
Henri ne se faisait aucune illusion sur le résultat des négociations qui allaient être entamées de nouveau; profitant du délai que lui laissait l’arrivée des ambassadeurs dont le sauf-conduit venait d’être expédié, il convoqua le même jour à Westminster un grand conseil composé de seize pairs ecclésiastiques et de vingt-sept pairs laïques *. Le chancelier communiqua aux assistants les résolutions prises par le dernier parlement et l’intention du roi de s'embarquer en personne afin de conquérir la France. Henri remit ensuite ses pouvoirs à son frère, le duc de Bedford, lui confia le gouvernement de l'Angleterre
1 Rymer, t. IV, part. 1, p. 410.
2 Rymer, CL IV, part. 11, p. 41%.
en son absence, ct n6mmea pour l'assister l'archovêèque de Cuhterbury, les évêques de Winclicsier et de Durham, k comte de Westmoreland, le prieur de l'hôpital, les lords de Grey, de Ruthin, Berkeley, Powis et Morley ; le comte de Westmoreland, les lords Mauley et Dacre reçurent le com#iandement des frontières d'Ecosse, et les forces dont ils pouvaient disposer furent ains réparties : deux cems lances et quatre cents archers pour les frontières de l'Est et de l'Ouest ; cent lances et deux cents drchers poar celles du Sud et du pays de Galles ; cent cinquatite lances et trois cents archers pour Calais et ses environs et pareil nombre pour le service de la mer :. On détermina les conditions du' service militæire 3 la solde d’un due devait être, par jour, de treize shillings; celks d'un comte de six shillmgs huit deniers ; celle d’un baron de quatre shillings ; celle d'on chevalier de deux shillings ; celle d'un écuyer où d'un homme d'armes ordinaire de douze deniers et celle d'un archer de six deniers *. Un duc devait avoir cinquante chevaux, uw comte vingtquatré, un baron seize, un chevalier six, un écuyer quatre, un archer un. Ils devaient tous recevoir un quartier d'avance et, en signant le contrat d'engagement, chaque troupe de trente bonvmes d'armes percevait cent marcs à titre de prime sappkmentaire Avant de réunir son Conseil, k roi avait pris d'autres mesures de détail qui témoignent autant de sa prévoyance que de son iafatigable activité *. El avait ordonné aux capitaines des vaisseaux : la Trinité-
? The battle of Agincourt by Harris Nicholas, p. 20.
# The battle of Agineourt by Harris Nicolas, p. 99.
# Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. V, p.18. — Rymer a réuni ue grand norabte de ees contrats, pleins de curieux détails, mais qu'il serait top long d'énumérer ici. On les trouvera dans l’édit. de la Haye, t. IV, part. 11, passim. — On s'en servira pour relever le nom des gentilshommes qui accompagnèrent Henri V en France et qui combattirent avec lui à Azincourt.
à Le chirurgien du roi, Thomas Morstede, réclamait seul contre les mesures qui
Royale, qu'il devait monter, la Catherine, le Nicolas, la Petite-Trinilé, le Gabriel et la Petite-Marie, de faire la presse pour compléter leurs équipages. À Robert Hunt, il avait enjoint de se procurer par le même moyen des charpentiers, des forgerons, des voitures et des chevaux pour les trainer. Un autre chevalier était chargé du fer pour ferrer les chevaux du roi; un autre encore devait faire la presse des maçons. Henri ne négligea pas non plus de s'occuper de la sûürcté du royaume et il créa à ce sujet une nouvelle organisation militaire qui a quelque analogie avec ce que l'on appelle aujourd'hui Garde Nationale. Les principaux barons de chaque comté dürent réunir immédiatement tous les hommes valides, les divisèrent en compagnies et leur distribuèrent des armes !.
Restait enfin Ja question d'argent, l’une des plus importantes, l’un des problèmes les plus difficiles, qu’Henri résolut avec une admirable habileté et un plein succès. Les fonds votés par le parlement, quoique très-considérables, étaient loin de suffire et ne couvraient même pas les avances qu'il fallait faire à l'armée avant son éntrée en campagne. Le roi 's’adressa au peuple, en faisant vibrer les cordes de l'amour-propre national, et sir John Pelham ct William Esturmy, chevaliers, parcoururent l'Angleterre la proclamation royale à la main *. Cet expédient produisit de grosses sommes, mais ne put combler le déficit. Henri eut recours alors à un moyen suprème. II mit en gage la couronne de Richard Il; il donna aux bommes
avaient été prises à l'égard de son service. Il se plaignait sans doute du trop petit nombre d'aides qu'on lui avait donnés, car dans deux pétitions du mois de mars 4415, il demande qu'on lui accorde une suite de quinze personnes, dont douze hommes de l'art el trois archers, et qu'on lui attribue pour lui la qualité et le traitement d'un homme d'armes. Le roi acquiesça à toutes ces requêtes. — Rymer, t IV, part. 11, p.128.
4 The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 40 et suiv,
3 Rymer, t. IV, part, 11, p. 119.
d'armes en nantissement de leur traitement ses propres joyaux ; ses colliers, ses bagues, ses bracelets et jusqu'à sa vaisselle ‘. Quand il
1 Nous empruntons au travail si consciencieux de M. Harris Nicholas, sur la bataille d’Azincourt, le passage suivant relatif aux bijoux engagés por Heuri V pour pouvoir solder ses hommes d'armes, et qui forme un véritable inventaire des joyaux de la couronne d'Angleterre à cette époque :
« À l'abbaye de Westminster la couronne du roi Richard (elle fut rachetée par Henri VI), à savoir : un cercle d'or, garni de 56 rubis balais, de 40 saphirs, de 8 diamants et de 7 grosses perles. »
« À Thomas Peverel, baron de Worcester, à Richard Crosby, prieur de Coventry, au maire et à la commune de la ville et à William Waltam, un grand collier que le roi portait quand il était prince de Galles, garni de & rubis, de # grands saphirs, de 32 grepats et de 43 perles. »
« À John Chistern et Walter Cook, clercs, deux bassins d'or, relevés en bosse, ornés d'écussons. Au milieu de ces bassins sont les armes de saint Georges, et tout autour, celles de saint Edouard et de saint Edmond, de l'Empereur, d'Angleterre, de France, de la principauté de Galles et du duché de Guyenne. »
« À John Heend, alderman de Londres, un plat d'or, appelé « le plat d'Espagne, » orné de 85 rubis balais, de 4 saphirs, de 15 grandes émeraudes, de 800 émeraudes plus petites, et de 800 petites perles. »
« Aux doyen et chapitre d'Exeter, un grand tabernacle d'argent doré, provenant du duc de Bourgogne, garni de 30 rubis balais, de 34 saphirs, et de 137 perles. »
« Au lord-maire de Londres, un collier appelé « pusan d'or » composé d’antilopes (qui étaient la devise du roi Richard IN), enrichies de diverses pierres précieuses. »
« La couronne Henri fut brisée et ses morceaux dispersés furent donnés en gage à plusieurs seigneurs. — Sir John Colvyl reçut une grande fleur de lys, ornée de a rubis balais, de 8 grands saphirs et de 10 grandes perles. — John Pudsey, écuyer, eut un fleuron garni de 2 saphirs, d'un rubis et de 6 perles. — Maurice Brune eut un fleuron semblable, ainsi que John Saundish. »
« À Edouard, duc d’Yorck, un grand plat d'or, appelé « le Tigre, » fait en forme de navire soutenu par un ours, le tout orné de 19 rubis, de 12 grandes et de 40 petites perles. »
« À Thomas Montagu, comte de Salisbury, un grand vaisseau d'argent doré portant douze hommes d'armes combattant, et une tour à chaque extrémité. »
« Âu même, deux chandeliers d'or. »
« À Robert Chalons, chevalier, une coupe d’or, 3 pots de vermeil et 4 petit vaisseau de vermeil. »
. — 2% — n'eut plus rien, il fit briser une couronne que l'on connaissait sous le nom de Couronne Henri", et chacun de ses morceaux servit encore à contenter un grand nombre de gentilshommes. « Tellement, —
« À sir Ralph Shirley, une paix d'or émaillé, 1 crucifix et 3 statues de la Vierge et de saint Jean. »
« Au même, un petit miroir d'or, garni de 8 rubis, de 9 perles pendant à une chaîne d'or, et portant sur une de ses faces une représentation émaillée de la salutation angélique ; — une crosse d'or, garnie de & rubis, de 6 saphirs et de 40 perles. »
« À John Irby, un tableau d'or portant l'image du Christ, avec 4 rubis, 41 grosses peries et 4 superbe saphir, »
« À sir Thomas Dulton, un tableau d'or représentant la Sainte-Trinité, à ses pieds la sainte Vierge et en bas les trois Rois-Mages ; le tout enrichi de 86 grosses perles. »
« À sir Thomas Hanley, une paire d'éperons d'or avec des lanières rouges; une aiguière de vermeil garnie de corail. »
« À sir John Radclyffe, un reliquaire en forme de tableau, entouré de 6 rubis, 6 saphirs, 12 grosses et 12 petites perles. »
« À sir William Porter, une coupe en or.
« À John Attilbrigg, huissier de la verge noire, un camail de velours pourpre, garpi d'or ; un grand anneau d'or sur lequel sont gravés ces mots : en un sans plus ; 4 chapelets d'or, chacun de 12 douzaines. »
« À un écuyer nommé Brut et à un autre écuyer, nommé William Branespathe, une crosse d’or, émaillée de vert, et ornée de 38 perles ; une coupe. »
« À John Pilkington et à William Bradshaw, un petit tableau d'or représentant les armes de France et d'Angleterre ; une chaîne d'or, alternativement composée de lettres et de couronnes. »
« À John Durwarde, un tabervacle d'or, dans lequel est une image de la Vierge assise sur le gazon, avec Adam et Eve à ses côtés et quatre anges aux #4 coins : sur le taberracle est un crucifix et une église ; le tout est garui de 3 rubis, 3 diamants, & rubis balais, 8 saphirs, 70 grosses et 40 petites perles. »
« À John Clyff, un des ménestrels du roi, un pupitre de vermeil, porté sur & pieds ; 3 aiguières de vermeil, l'une d'elle émaillée aux armes de France et d’Angleterre ; un reliquaire en forme de tableau supporté par deux lions. »
(The battie of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 46- 53. — ]1 a emprunté ces détails au 4° volume de Rymer.) { La Corowne Henry. — Rymer, t. IV, part. 11, p. 186.
dit un historien anglais — était grande l'estime dans laquelle on tenait la parole royale‘. »
Si ces sacrifices avaient été pénibles pour l'orgueil du prince, ils avaient du moins porté leur fruit et le but que l'on s'était proposé était atteint. Les premières dépenses payées, il restait au roi cinq cents mille nobles d'Angleterre pour faire face à toutes les éventualités *.
Ce fut le 18 juin que le roi partit de Westminster pour Southampton où rendez-vous avait été donné à l'armée. Il traversa Londres en grande pompe, accompagné par le lord-maire et par une foule immense de peuple, fit ses dévotions à Saint-Paul et à Saint-Georges en offrant de riches présents à ces deux sanctuaires, prit congé de sa belle-mère Jeanne, fille de Charles-le-Mauvais, roi de Navarre?, et se mit en marche pour Winchester. Il apprit là qu'enfin les ambassadeurs français étaient débarqués et il s’y arrêta pour les recevoir *.
Les préparalifs du roi d'Angleterre, accomplis sans mystère, avaient duré deux mois environ et le gouvernement français en avait été informé dès le début. Juvénal des Ursins et Monstrelet l'affirment de la manière la plus positive. Rien n'avait pu jusqu'alors tirer le Conseil de son incroyable apathie, et ce n'est qu'après la réception du double message d'Henri que la question fut sérieusement prise en considération, sous les auspices du dauphin aux yeux de qui la lumière commençait à se faire. On fit choix de l'archevêque de Bourges comme principal ambassadeur, choix heureux,
1 The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 45.
2 Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 146.
8 Et veuve de Jean, duc de Bretagne. Elle avait épousé Honri IV en 1403, et mourut sans avoir eu d'enfants de lui, le 10 juillet 1437.
à M. Mazas, t. IV, p. 417, par une inexplicable erreur, place le théâtre de toute cette scène, qu'il ne reproduit pas d’ailleurs, à Westminster.
ear il passait pour homme aussi intelligent qu'habile orateur, et on lui adjoignit le comte de Vendôme, grand maitre de la maison du roi, le eomte de Tancarville, le baron d'Ivry, le sire d'Offémont, le sire Braquet de Braquemont, le sire de Rossay, maitre Jean André, consciller et secrétaire du roi, maitre Gontier Col, et maitre Jean de Vitlobrème ‘, tout deux conseillers du roi, avec une suite de quatre cent quatre-vingt-deux personnes *.
La légation s'embarqua à Calais le 17 juin, débarqua à Douvres, gagna Canterbury où elle trouva les officiers du roi d'Angleterre qui étaient venus au-devant d’elle pour lui faire honneur, et, sous leur escorte, arriva à Winchester par Rochester et Londres ?. Le 4* juillet les Français furent admis en présence d'Henri, qui, un peu souffrant, les reçut à demi-couché sur un carreau de velours ‘, et entouré de 6es frères, les ducs de Clarence, de Bedford et de Glocester, et des grands officiers de sa maison *. La première entrevue se passa en civilités réciproques et aucun mot de politique ne fut prononcé de part et d'autre. Henri ne pouvait oublier les égards qui avaient ét témoignés à ses derniers envoyés et il s'efforçga en cette circons-
4 Et l’évêque de Lisieux (Chron. du religieux de St.-Denis, t. V, p. #07.
3 Rymer, Liv. IV, part. n, p. 111. — Monstrelet, qui fait autorité, dit 850 « chevaucheurs » en tout; mais les pièces de Rymer sont officielles.
3 Monstrelet donne exactement cet itinéraire. 1l est, avec Juvénal des Ursins, celui qui a fourni les détails les plus circonstanciés sur cette dernière tentative de négociation.
* Hist. des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. VI, p. 417.
5 La Chron. du religieux de St.-Denis nous donne une légère variante. Elle dit d'abord que la première audience fut accordée aux ambassadeurs le dernier jour du mois de juin et non le 4e" juillet; qu'ensuite Henri était non pas à demi-couché sur un carreau de velours, mais « appuyé sur une table, vêtu d'une longue robe rovale toute tissue d'or, ayant près de son lit une chaise magnifiquement ornée de tapisseries d'or. » Elle ajoute que toute la cérémonie consista dans la présentation par les Français de leurs lettres de créance que le roi baisa après les avoir lues, et qu'après avoir pris avec les Français le vin et les épices il les congédia. {T. V, p. 598.)
tance de ne pas se laisser vaincre en courtoisie par celui qu'il commençait à appeler : son adversaire de France.
La première semaine fut toute entière consacrée aux banquets, aux réjouissances, aux cérémonies de toute sorte, et le 41 ou le 12 juillet seulement, pour la première fois, les ambassadeurs, réunis au Conseil d'Angleterre, commencèrent à discuter la question du mariage projeté entre Henri et Catherine de France ‘. Le peu d'importance du. douaire que le roi comptait conslituer à sa future femme, souleva tout d'abord des difficultés et donna lieu à d'assez vives réclamations *. On se sépara sans avoir rien conclu pour se retrouver le soir à la table du roi *. Trois jours après, le 14, en présence d'Henri, les Français renouvelèrent les propositions faites par le duc de Berry au mois de janvier *, en y ajoutant la promesse d’un supplément de quarante mille couronnes d'or, et demandèrent, au nom de Charles VI, comme preuve de la sincérité du prince anglais, le licenciement de l'armée réunie à Southampton ‘. Henri parut goù-
1 Nouvelle variante dans la Chron. du religieux de St.-Denis (t. V, p. 515). Selon lui les négociations auraient commencé le {ef juillet, par la lecture d'un discours de l'archevèque de Bourges qui prit pour texte ces paroles du 19me chapitre du 4°" livre des Rois : Sit pax tibi et domui tuæ. — Selon le mème chroniqueur, c’est le soir du même jour, 4°r juillet, qu'eut lieu le repas offert aux ambassadeurs par le roi. Le lendemain, 2 juillet, on serait entré sérieusement en matière sur l'observation du chancelier d'Angleterre que tous retards étaient préjudiciables au roi.
2 Hist. de Charles VI, par Le Laboureur, t. II, p. 992.
8 Chron. de Monstrelet, Liv. I, ch. 146.
* Ces propositions consistaient, outre l'abandon de territoire rapporté plus haut, dans le mariage de Catherine de France avec une dot de 800 mille francs d’or, que l'archevêque de Bourges augmenta dès les premiers pourparlers de 100 mille francs : le lendemain il offrit comme ultimatum de s’en tenir au chiffre de 800,000, mais en changeant les francs en écus d'or. Après avoir enfin consulté les instructions contepues daus leurs lettres de créance, lui et ses collègues ajoutèrent encore 50,000 écus, mais ils refusèrent d'aller plus loin. (Chron. du religieux de St.-Denis, t. V, p. 519.)
5 Chrov. de Moustrelet, Liv. I, ch. 146.
ter le discours de l'archevêque de Bourges et remit sa réponse au surlendemain.
Le 16 juillet, le chancelier, évêque de Winchester ‘, reprit une par une les offres des Français maïs en les dénaturant de telle sorte qu'il s'attira une virulente apostrophe de l'archevèque de Bourges ; sans s'y arrèêler, il développa ensuite l’ultimatum de son maitre : la fixation immédiate du jour où Catherine serait remise à des députés nommés ad hoc; l'investiture des territoires cédés ; le paiement de la dot, des joyaux et du supplément en numéraire avant le 30 novembre. À ce prix, Henri accordait une trève de cinquante ans pendant laquelle on réglerait d'une manière définitive ses rapports avec les rois de France, et on prononcerait en dernier ressort sur le plus ou moins de validité de ses droits. Les ambassadeurs attérés, ayant essayé en vain de démontrer qu'un si bref délai pour l'exécution des diverses conditions était trop insuffisant, qu'il fallait du temps pour réunir des sommes aussi considérables, qu'ils n'avaient enfin mission de rien décider de semblable sans en référer à leur gouvernement, le roi prit la parole et confirma en quelques mots le discours de son chancelier ; puis, après une violente réplique de l'archevèque de Bourges, qui, outré de tant de mauvaise foi, ne garda plus aucun ménagement et défia le roi en propres termes, Henri congédia les ambassadeurs en leur disant qu'il les suivrait de près *. Ils retournèrent à Paris et remirent au duc de Guyenne devant le Conseil assemblé, la relation écrite de leur mission.
À peine furent-ils partis que le roi s’en fut à Southampton d’où il envoya au concile de Constance, à l'empereur et à tous les
1 Monstrelet dit : l’archevèque de Cantorbie (Canterbury), mais il est plus probable que ce fut, selon l'usage, le chancelier qui expliqua aux ambassadeurs les intentions du roi.
3 Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 146. — Juvénal des Ursins. — Chron. de Saint- Remy, ch. 58.
princes de la chrétienté, des copies du traité passé entre son père et Charles VI relativement à la restitution de la Guyenne à l'Angleterre, et d’où il data encore quelques ordonnances touchant le voyage projeté, une, entre autres, qui enjoignait aux chevaliers et aux hommes d'armes de se pourvoir de trois mois de vivres, et de se tenir prèts à s’embarquer le 4+ août pour le suivre ‘.
1 Ordonnances des 20 et 24 juillet. — Rymer, t. IV, part 11, p. 187 et suiv. — S'il faut en craire l'historien anonyme d'Henri V, ce n'aurait pas été à Southampton, mais à l'abbaye de Titchfeld, à 10 milles anglais de cette ville, que le roi aurait fixé sa résidence. — Nous croyons qu'il ne sera pas sans intérêt pour le lecteur d'établir, en réponse à cette assertion et d'après les actes de Henri V, recueillis par Rymer, son itinéraire avant de quitter l'Angleterre :
45 juin, à Westminster.
35, 29, 80 juin à Winchester.
S juillet au château de Porchester.
” Du 6 au 44 juillet, à Westminster.
Du 30 au 38 juillet, à Southampton.
29 juillet au château de Porchester.
1 août à Westminster.
3 à 7 à Southampton.
7 à Porchester.
10 à Waltham.
11 à Portsmouth.
12 à Westminster.
44 à Southampton.
24 à Westminster.
M. Harris Nicholas, qui publie également cette liste (The battle of Agincourt, p. 56), s'étonne avec raison des contradictions que l'on y rencontre. Il était matériellement impossible, par exemple, que le roi se trouvât le mème jour, le 28 jain à Westininster et à Winchester, distant l'un de l'autre d'environ 64 milles, et qu'ayant été le 5 à Porchester, il pût être le lendemain 6, à Westminster, à 70 milles de là. La nomination du duc de Bedford, frère du roi, aux fonctions de régent du royaume, ayant
.été signée le mercredi 17 avril précédent, ne pouvait-il pas se faire que les ordonnances datées de Westminster, au nom du roi, fussent émanées du régent et du conseil chargé de l'assister, le roi bien qu'étant encore en Angleterre, ayant cessé de s'occuper alors de l’administration intérieure pour porter tous ses regards vers le royaume qu'il s'apprètait À conquérir ?
Il fit ensuite son testament au bas duquel il écrivit de sa propre main « telles sont mes dernières volontés, signées par moi, H. R., (Henri roi,) Dieu et lady Marie aient pitié de moi! » Plusieurs grands seigneurs suivirent son exemple ; il faut citer lord Henry Scroop et le duc d'Yorck, dont Rymer a rapporté les testaments avec celui du roi *.
Le séjour du roi à Southampton et dans les environs fit hâter l'arrivée des retardataires. De toutes parts affluèrent des compagnies de gens d'armes, des chevaliers accompagnés de l'élite de leurs tenanciers. Beaucoup d'entre eux étaient inconnus à Henri qui avait, pour tous, les paroles les plus bienveillantes, l'accueil le plus flatteur. Il ne se départit qu'une fois de sa courtoisie de commande et dans des circonstances assez curieuses pour mériter d’être rapportées ici.
On présenta un jour au roi un gentilhomme qui était venu, avec vingt hommes bien équipés *, lui offrir ses services. Ce chevalier s'appelait William Olandyne : il avait eu un passé fort orageux. Quoique marié, 1} était allé s’enfermer dans un monastère pendant que sa femme prenait le voile dans un couvent ; mais, tandis que celle-ci restait fidèle à des serments sacrés, Olandyne, bientôt fatigué d’une vie pour laquelle il n’était réellement pas fait, avait jeté le froc aux orties, après un mois de claustration, sous l’inspiration du diable, ennemi de toutes les vertus, dit le pieux chroniqueur, et avait de nouveau endossé le harnais de l'homme de guerre ; il y
1 Rymer, t. IV, part. 11, p. 131, 138 et 145.
4 Et non pas 120, comme le dit M. Mazas, qui a poétisé cet épisode et imaginé une conversation entre le roi et sir Olandyne, dont le manuscrit de la bibliothèque barléienne ne dit pas un mot. M. Mazas est souvent inexact dans son livre, d'ailleurs très-attachaut, des Grands Capitaines du moyen-âge. On y relève de nombreuses erreurs, des confusions de dates, de noms, de faits même, et ses récits ne doivent être souvent acceptés que sous bénéfice d'inventaire.
avait été autorisé, il est vrai, par une dispense du pape. Mais le dévot Henri, plus religieux que le chef mème de la religion dont il faisait profession, jeta les hauts cris avec un zèle trop ardent poùr n'être pas étudié, quand on l'eut renscigné sur le compte de sa nouvelle recrue. Il refusa formellement d'admettre ce mécréant dans les rangs de son armée, et Olandyne, furieux d’une insulte si peu méritée, s'embarqua avec ses vingt hommes pour la France, et alla offrir ses services au dauphin. Il fut tué plus tard à Azincourt en combattant contre ses compatriotes !.
Il faut convenir, avec l'historien qui rapporte cetle anecdote, qu'une piété si outrée, succédant à tant de désordres, ne dénotait pas chez Henri la conviction sage et sincère d’un fervent catholique : cela ressemblait fort à de l'hypocrisie, et une telle appréciation sortie de la bouche d'un Anglais a bien son importance, surtout quand il s’agit d'un des héros dont l'Angleterre s'est toujours montrée le plus fière.
On sera confirmé dans celle opinion par la lecture de la lettre qu'Henri adressa de Southampton à Charles VI, au moment de mettre à la voile pour l'expédition de laquelle il devait retirer tant de gloire et de profit. Dans un langage ampoulé et mystique où il compare son adversaire et lui-même à Loth et à Abraham, il maintient ses prétentions en s'appuyant sur le Deutéronome et les Évangiles, adjure Charles de lui restituer une couronne et un royaume qui lui appartiennent légitimement et proteste enfin qu'il lui serait bien plus agréable de vivre heureux et tranquille avec sa jeune et belle cousine Catherine que d'allumer le flambeau de la guerre. (28 juillet.) *.
1 The battle of Agincourt, by Harris Nicolas, p. 69.
3 Monstrelet et Des Ursins, qui rapportent tous deux cette lettre, lui assignent deux dates différentes; le premier la place au 5 août et le second au 98 juillet. Nous croyons avec les historiens anglais que cette dernière date est la véritable, car elle
Cette missive, écrite en latin, fut portée à Paris par Antilope, poursuivant d'armes, ou par Exeter, héraut du roi et fut soumise au Conseil. Charles, indigné, répondit lui-mème, car il jouissait alors de toute sa raison; sa leltre, courte et digne, contenait seulement qu il avait la consolation d’avoir épuisé avant d'en venir à de telles extrémités toutes les voies de conciliation, et que si le roi Henri débarquait en France il saurait bien l'en chasser ! ; puis il fit signifier au héraut d'aller rejoindre son maitre.
On assure qu’au message de son père le dauphin joignit une caisse remplie de balles, de raquettes et de tamis, en disant que c'était pour le roi et pour ses lords et qu'il leur conviendrait mieux de s'en servir que de venir tenter de conquérir son héritage, car ils étaient trop jeunes pour cela*. Henri, piqué au vif, s'écria en recevant des mains de son envoyé le cadeau dérisoire du dauphin qu'il acceptait les balles que le jeune prince lui offrait, mais qu'il en lancerait à son tour de si pesantes, que les portes de Paris ne seraient pas assez fortes pour les renvoyer. Cette bravade, arrachée
coinci.le avec la découverte du complot du comte de Cambridge, dont le procès et la condamnation si rapides, n'auraient pas laissé à Henri la liberté d'esprit nécessaire pour libeller un défi d’une forme aussi nouvelle.
1 Juvénal des Ursins et Le Laboureur {t. I, p. 4010,) sont les seuls qi parlent de cette réponse et qui la reproduisent ; Monstrelet et Saint-Remy assurent au contraire que le roi se serait borné à dire au héraut qu'il aviserait et à le renvoyer tout de suite, ce qui eût été, après tout, arriver à la même conclusion par un moyen différent. — Lea religieux de Saint-Denis, après avoir enregistré aussi la réponse de Charles VI ajoute : « Et certes il eût tenu parole, s’il était resté en bonne santé jusqu'à la fin de sa querelle ! » On ne peut faire en peu de mots un plus bel éloge du pauvre roi.
3 The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 8 et suiv. — Bien qu'aucun chroniqueur français n'ait enregistré ce détail, on le trouve dans les chroniqueurs anglais Otterbourne, Elnham, Rapin-Thoiras et d'autres encore ; il est trop dans le goût du temps d’une part et, de l’autre, trop injurieux à Henri V pour qu'ils n'aient pas cherché à atténuer le fait s’il n'avait été publie et exactement vrai.
à la celère et acceptée comme telle, n'était, hélas! qu'une trop cruelle prophétie. La garnison d'Harfleur et la noblesse française à Azineourt ne devaient que trop tôt apprendre quel beuu joueur était Heari V et avec quelle adresse il conduirait la terrible partie dont la couronne de France était l'enjeu.
Mais au moment où Henri se disposait ainsi à conquérir des royaumes, se formait dans se propre famille, pour lui ravir ses États, une conspiration dont voici l'histoire en quelques mots :
Le duc d’Yorck, oncle de Richard II ct frère du duc de Lancastre, avait laissé deux fils, dont l'ainé, Richard, venait d'être récemment créé comte de Cambridge. Il avait épousé la sœur du comte de March et fût devenu après son beau-frère l'héritier de ses droits ‘. Le comte avait fait complète abnégation de sa personnalité, mais il était permis de supposer qu’une révolution en eût fait un roi, et cette révolution, Cambridge, ambitieux et remuant, s'était chargé de la provoquer. Cambridge s'était entendu avec Thomas Grey de Heton, chevalier northumbrien *, pour réunir ua corps de troupes, avec Henri de Percy qui était toujours en Écosse et avec Thomas de Trumpyngton qui représentait encore Richard. On avait tout dévoilé à Scroop de Masham, lord-trésorier, le seul des compagnons de ses folies passées que le roi eût gardé auprès de lui et à qui il témoignait une confiance et une affection sans bornes. Scroop avait gardé le silence et, s’il n'avait pas promis son concours aux conjurés, il n'avait du moins révélé à qui que ce füt leurs criminels desseins. H prétendit devant ses juges qu'il n'avait agi ainsi que pour découvrir tous les fils de la conspiration et l'écraser d’un seul coup.
1 Les droïts du comte de March étaient incontestables, car il était l'unique héritier de Lionel, duc de Clarence, 3=° fils d'Edouard Lil, tandis qu'Henri V n'était que l'héritier de Jean de Gand, duc de Lancastre, 4° fils d'Edouard IL
3 Hist d'Angleterre de Lingard, t. V, p. 47.
— YH —
L fallut enfin instruire le comte de March des projets que l'on avait sur lui, et on prétend qu'épouvanté de ce qu'il avait entendu, il serait allé tout découvrir au roi. Ce point n’a jamais été cntièrement éclairci ; il est constant seulement que le comte reçut d'Henri des lettres d’abolition, le 7 août, mais les termes en sont si vagues qu'ils ne permettent pas de conclure ‘. L'histoire n'a d'autre lumière pour se guider dans cette obscurilé que la déposition du comte de Cambridge, mais elle pouvait n'être motivée que par son désir de perdre avec lui celui pour qui il s'était perdu. Quoiqu'il en soit, Grey de Heton, Cambridge et Scroop de Masham, furent arrêtés et enfermés dans le château de Southampton. Sir John Popham, qui en élait gouverneur, ayant le soir même déclaré que les trois accusés lui avaient fait séparément l'aveu de leur culpabilité, Grey comparut devant un jury tiré des Communes ct composé par le sort ?, fut condamné ct subit aussitôt sa peine. Il fut décapité au lieu d'être pendu, voilà tout ce qu'il obtint de la clémence royale *. Ses complices, pairs du royaume, réclemèrent le privilége auquel leur dignité leur donnait droit. On rassembla, au nombre de dix-huit, tous leurs collègues présents à l’armée ; le duc d’Yorck s’abstint et se fit remplacer par le comte de Dorset ; le comte de March, moins scrupuleux, siégea avec les autres et le pardon qu'il avait obtenu du roi fut peut-être le prix de son vote. Déclarés coupables, les accusés furent condamnés à l’unanimité. Ils présentèrent au roi un recours en grâce qui fut repoussé, et comme Henri était pressé de s’embarquer, l'exécution suivit de près la sentence. Le 5 août leurs têtes tombèrent sous la hache du bourreau ; celle de Scroop fut envoyée à Yorck et plantée sur une des portes de la ville; le sang royal qui
1 Rymer, t. IV, part. 11, p. 148.
3 ist. d'Angleterre, par Hume, t. VI, p. 72.
8 Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. V, p. 17. — Elmham, vita et gesta Henrici V, Anglorum regis, et Tytler, mémoirs ou the life and character of Henri V.
coulait dans les veines de Cambridge épargna à ses restes cette suprème profanation *.
Rien ne retenait plus Henri dont l’impatience s’accroissait de tous les délais que nécessitaient les derniers préparatifs. Il profita du peu de jours qui lui restaient pour promulguer encore deux ordonnances * : l'une qui conférait la régence à Bedford (le 44 août }; l'autre qui ordonnait au lord-maire de Londres d'apporter tous ses soins à maintenir la tranquillité dans la ville pendant l'absence du roi et à rappeler, pour l'aider à y parvenir, tous les aldermenn absents ?.
Le 10 août le roi monta à bord de la Trinité et fit ferler la plus haute voile du grand-mât *. L'armée n'attendait plus que ce signal
1 Plusieurs écrivains contemporains ont affirmé que les conjurés étaient d'accord avec la France qui, comme arrhes du marché, leur avait envoyé un million. Il faut dire que tous ces écrivains étaient Anglais et créatures d'Henri V, ce dont on s'aperçoit facilement au ton qui règne dans leurs ouvrages (Goodwyn-Lydgate, — Cottonian Mss. Claudius À. cité par Harris Nicholas, p. 77-78).
3 Il en avait encore promulgué une, le 7 août, qui prouve que la triple exécution dont Southampton avait été le théâtre ne l'avait pas entièrement rassuré, et qu'il partait inquiet et convaincu que la conspiration avait encore d'autres et profondes racines en Angleterre. Ce dut être à coup sûr sous l'empire de ce sentiment qu’il ordonna à tous les baillis de veiller à ce que jusqu'à la Toussaint {sans doute choisie d'avance par lui comme époque de son retour) il y eût dans toutes les villes du royaume des gardes et des patrouilles nocturnes, à ce qu'aucun aubergiste ne pôt garder d'étrangers chez lui plus d'un jour et d'une nuit, et à ce que, passé ce délai, tout étranger qui refuserait de faire connaître les motifs de son séjour, fùt aussitôt incarcéré. (Rymer, t. LL, part. IV, p. 144.)
3 Rymer, t. FV. part. 11, p. 144-145.
+ Mss. de la Bibl. Cottonnienne contenant le récit de l'expédition de Henri V. paraît avoir été écrit par un des chapelains du roi, qui l’accompagna pendant toute la campagne, et en fut témoin oculaire depuis le siége d'Harfleur jusqu'à la bataille d'Arincourt. Nous emprunterons des détails tout-à-fait nouveaux et inconnus en France, à ce chroniqueur dont Harris Nicholas a traduit en anglais d'importants extraits pour les intercaler dans son travail sur Azincourt.
pour s'embarquer ‘. Le lendemain, 11 août, la flotte leva l'ancre et un vent favorable la poussa rapidement dans la Manche. Elle était encore en vue des côtes, lorsqu'un terrible accident faillit réduire à néant ces vastes préparatifs, si chèrement payés, et sauver la France en rejetant pour longtemps, pour toujours peut-être, Henri en Angleterre. Les vaisseaux, très-nombreux, n'avaient pas encore eu le temps de se déployer et voguaient serrés les uns contre les autres à la suite de la Trinité qui portait l’étendard royal. Le feu éclata tout à coup sur plusieurs points à la fois et jeta dans la flotte un désordre et une épouvante indicibles. Grâce à la promptitude que mirent les capitaines à s’écarter de chaque foyer d'incendie, on n'eut à déplorer que la perte de trois des plus gros navires, mais la coïncidence d'un si fâcheux événement avec le départ du roi, pour une expédition en définitive fort aventureuse, contre un puissant royaume qui pouvait mettre en ligne des forces dix fois supérieures et où le patriotisme avait déjà enfanté des miracles, frappa tous les esprits comme un présage de sinistre augure. L’entourage d'Henri s’en émut et lui conseilla de renoncer, pendant qu'il en était temps encore, à une entreprise qui s’annonçait sous d'aussi défavorables auspices *. Le roi résista et ne voulut rien entendre. Avait-il, lui aussi, la foi aux présages et lui avait-il suffi, pour ètre rassuré, de voir des cygnes se jouer sur les flots autour de son vaisseau * ? Toujours est-il qu'il ordonna de pousser en avant et que rien, dès-lors, qui
t Elle l’attendait depuis plus d’un mois, s’il fant en croire le religieux de Saint- Denis (chron. t. V, p. 533); le même ajoute que dans cette vaste agglomération d'hommes, il n’y en avait pas un qui connût la destination de la flotte, tellement le roi avait gardé secrets ses projets, ou tellement ceux à qui il les avait confiée avaient sa les taire.
3 Chron. de Saint-Remy, ch. 56.
3 The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 268.
fût digne de remarque, ne signala plus le reste de la traversée 1.
Les forces dont disposait le roi d'Angleterre étaient plus imposantes en apparence qu’en réalité. Les divers historiens, tant anglais que français, ne sont pas d’accord sur l’importance de sa floite que l'on peut évaluer à environ douze ou quatorze cents voiles, sans compter encore une centaine de navires qui, partis de divers points du littoral, n'avaient pu rallier à temps et qui suivaient à quelques lieues en arrière : en tout donc quinze cents vaisseaux jaugeant de trente à trois cents tonneaux ?. Sur ces quinze cents vaisseaux étaient répartis trente mille hommes, divisés à peu près ainsi qu'il suit : deux mille cinq cents chevaliers, tant bannerets que bacheliers et écuyers; cinq mille archers à cheval ; cinq mille archers à pied et ün millier d'artisans de toute espèce, tels qu'armuriers, peintres, forgerons, charpentiers, maçons et cordonniers : on comptait aussi parmi eux des mineurs et des canonniers *; c'est-à-dire, avec les archers,
4 « Les nouns des niefs and vesseau]x'du roy :
GRANDS NIEFS : BALINGERS :
La Trinitee, de Hull. Le George, de Lenn.
Le Saint-Esprit, de Leen. La Ane.
ii carrakes. Le Gabriel, de Hareflieu.
Le Nicholas, de Hull. La Marie, de Sandwich.
BARGES : Le Cracchere. La Katerine. Le James.
Le Gabriel. Le Cigne.
Le Thomas. Le petit Johan.
La Marie, de Londres. Le Nicholas Le Roodecoge. Et 11 autres.
La petite Trinitee.
u autres. (Cottonian Mss. Cleopatra, f. 171, p. 152.)
£ La chron. manuscrite anglaise dit 1,500 en tout, Saint-Remy (ch. 66) dit 800 et Monstrelet (chap. 149) 1,600. Les historiens anglais modernes, tels que Lingard, par exemple, qui a traité avec soin cette période, ont adopté le même chiffre que nous. 3 The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 85.
dix à douze mille hommes. Or, si l’on considère que chaque lance représentait deux ou trois hommes, quelquefois plus, que l'archer à cheval était suivi d’un valet à pied ou coutillier bien armé, on arrivera facilement au chiffre de trente mille qui vient d’être énoncé. Monstrelet compte autrement et arrive à un résultat plus élevé; il parle en effet de « six mille bacinets ‘ et vingt-quatre mille archers, sans les canonniers et autres usant de fronde et engins dont ils avoient grande abondance ? ; » c'est-à-dire déjà trente mille hommes de troupes régulières, plus des frondeurs, des canonniers et des valets armés à la légère. Saint-Remy et Wavrin, plus modérés, parlent de seize à vingt mille combattants, et encore n’affirment-ils rien : Ils ne le savent que par oui-dire, « comme on disoit » ont-ils soin d'ajouter *. Quant à Juvénal des Ursins, chroniqueur bourgeois, écho des bruits de la capitale, il répète ce qu’il a entendu dire autour de lui : ses nouvelles viennent de loin et ont fait bien des bouches avant de lui parvenir; aussi n’est-ce plus de vingt ou de trente, mais de quarante-six mille hommes qu'il s'agit , AveC un « peuple sans nombre, avec grosse artillerie, bombardes, canons et gens se connoissant en armes. »
L’élite de la noblesse du royaume avait tenu à honneur d’accompagner le roi.
Le mardi 43 août, à cinq heures de l'après-midi, la flotte s'engageait, toutes voiles dehors, dans l’embouchure de la Seine, aux yeux stupéfaits des populations riveraines accourues pour contempler cet imposant spectacle.
1 Coiffure militaire particulière au gentilhomme ou à l’homme d'armes à cheval. — C’est la partie pour le tout.
3 Chros. de Monstrelet, liv. I, ch. 149.
3 Chron. de Saint-Remy, ch. 54. — Chron. de Wavrin, part. v, liv. I, ch. 8.
ee RE = ———
Ké main, trouvait, chose incroyable à dire, le gouvernement n tout à fait au dépourvu. Le roi n’avait même pas publié son
ban, et il ne le fit que le 23 août Le trésor était vide et on n'avait pas davantage songé au moyen de le remplir. On se hâta de lever une taille nouvelle sur les communes et un décime sur le clergé. Les soldats firent eux-mêmes l'office de collecteurs, et on imaginera sans peine à combien de désordres et de crimes même donna lieu ce nouveau système que l’urgenc® seule avait fait adopter ‘. Le dau-
1 « Les habitants des faubourgs et des campagnes aimèrent mieux se réfugier dans les villes closes ou fuir au fond des bois, comme des bêtes fauves, avec leurs femmes, leurs enfants et tout leur avoir, que de s'exposer à la rencontre des gens du roi qu'ils redoutaient plus que l'ennemi mème. Ils apprirent bientôt en effet à leurs dépens qu'il n'y avait point de différence entre ces gens et les Anglais, ou plutôt que ceux-là les rançonnaient et les pillaient davantage, et exerçaient des brigandages plus intolérables. Ts leur extorquaient par la violence leur or, leur argent et ce qu'ils avaient de plus précieux. Leur cruauté inspirait partout une telle terreur que les ecclésiastiques enlevaient des églises et cachsient dans des lieux sûrs les joyaux consacrés à Dieu et aux saints, parce que ces pillards faisaient main basse sur tout ce
phin comprit combien l’alliance du due de Bourgogne lui serait d’un puissant secours et il pressa les négociations qui languissaient depuis quelque temps. Il fit sceller les lettres d’aholition que Charles VI avait promises au duc et à ses adhérents, et réduisit de cinq cents à quarante-cinq seulement le nombre des personnes qui étaient exceptées de l’amnistie. Thibaut de Soissons, sire de Moreuil et Jean de Wailly , président au Parlement , portèrent ces lettres à Jean-sans-Peur ; ils trouvèrent le prince à Argilly, près de Beaune, où il vivait depuis un mois avec toute sa cour sous la tente et au milieu des forèts. Il semblait avoir rompu avec le monde, et passait ses journées à chasser et ses nuits à dormir comme un chasseur, ou quand il ne dormait pas à entendre les cerfs brâmer au fond des bois. Jean reçut à merveille lés envoyés , écouta les griefs, y fit droit et enfin jura sur le bois de là vraie croix lés articles du traité d'Arras !. Ce qui ne l’empéchait pas de traiter avec une égalé bienveillance Philippe Morgan, docteut ès-lois, que le roi d’Angleterre avait accrédité auprès de lui pout s’efforcer de se l’attacher où du müins d'obtenir la promesse de sa neutralité.
Ce point capital ayant été obtenu, il avait fallu pourvoir à l'organisation de l'armée dont le commandement en chef fut attribué au sire d'Albret, connétable de France ; détestable choix de toutes manières, car, outre qu’il était l’un @es plus grands ennemis du dut de Bourgogne dont on avait hesoin et que l’on aurait voulu ramener, il n'avait ni les talents ni l'énergie nécessaires pour dresser un plan de campagne et pour le faire exécuter. On l’accusa , de plus, d'être d'intelligence avec l'ennemi parce qu'après s'être transporté à Rouen suivi de la plus grande partie de ses forces, non-seulement il n’avait rien tenté pour faire lever le siége d’Harfleur, mais qu'il avait mème
qu'ils pouvaient trouver hors des villes fortifiées et s'en emparaient sans scrupule. » (Cbron. du religieux de Saint-Denis, t V, p. 687). t ist. des ducs de Bourgogne, par M. de Barante, t. FV, p. 216.
défendu à ses lieutenants de faire un pas‘. L'indignation fut pénérale , le peuple cria à la trahison , et le bâtard de Bourbon ne craignit pas de se faire dans le conseil l'écho de ces clameurs *. La nominatiôn du maréchal Boucicaut au gouvernement de la Normandie et de l'amiral Pierre de Brébant, dit Clignet, à celui de la Picardie, rassürèrent un peu les esprits, car ces hommes de guerre étaient justement et généralement estimés.
Avant mème qué le connétable eût quitté Paris, Boucicaut était déjà au-dessois de Rouen, mais les troupes dont disposait le maréchal étaierit en quantité trop inférieure à celles de l’ennemi , et tout ce
{ « Charles de La Brech, connétable de France, alloit bien souvent boire et mangier avec le roi en lost des Englès, dont plusieurs seigneurs de France ne s'en tenoient bied pour contents. » Ce détañ, tout à fait inconnu et qui aurait justifié, il faut l'avouet, les soupçons outrageants pour l'honneur du connétable, est fourni par une chronique manuscrite de la bataille d’Anincourt qui faisait partie, avant la révolution, des archives de l'abbaye de Ruisseauville si voisine du champ de bataille que ce furent ses religieux qui enterrérent les victimes. Cette chronique intitulée « bataille de Roussiauville » a té communiquée par M. Godin, archiviste du Pas-de-Calais, à M. Roger qui a inséré ce qui était relatif à la bataille d’Arincourt et à ses préliminaires dans sou livre intitulé : « Noblesse et chevalerie du comté de Flandre, d'Artois et de Picardie, pages 161-172. » Comme nous aurons occasion de citer plusieurs fois pendant la suite de notre récit ce document dont la provenance est constatée par les tournures de plitase et les expressions de l'ancien dialecte picard que l’on y remarque à chaque page, nous le désignerons désormais sous le nom de chronique de Ruisseauville.
4 Le religieux de Saint-Denis, tout en répétant ces accusations, s'empresse de les réfuter, en ce qui touche du moins le grief de trahison. C'est ainsi qu'il s'exprime : « cependant quelques personnes dignes de foi m’ont assuré que ces accusations étaient sans fondement, et que le connétable n'avait donné de pareils ordres que pour montrer le peu de cas qu'il faisait de l'ennemi. Il avait, en effet, peu de temps auparavant, fait connaitre au roi les forces des anglais, et le nom des capitaines qui les commäñdaient ; il l'avait infarmé que la chose ne souffrait point de retards, et qu'il fallait agir avec vigueur, et rassembler de tous côtés des gens de guerre pour attaquer l'ennemi et le vaincre en détail. Les chevaliers les plus recommandables par leur âge et leur expétience avaient appuyé cet avis dans le conseil. » (Chron. t. V, p. 538). — Ce n'était donc ni trahison, ni lächeté, maïs seulement, si l'on peut s'exprimer ainsi, excès de chevalerie.
* qu'il put faire fut de ravitailler, sous les yeux des Anglais, Harfleur qui élait menacé , et d'y jeter cinq cents hommes commandés par le sire de Gaucourt et Mignet de Contes *.
La flotte anglaise avait jeté l'ancre le mardi 13 août, vers le soir, devant un port de la côte nommé Kidecaus ou clé de Caus”, à un endroit où « l’eau de la Seine chet en la mer » et qui offrait un abri pour les vaisseaux *. Ce « port » était situé à trois milles anglais environ d'Harfleur. Avant de descendre de son navire le roi réunit son conseil et fit publier dans l'armée la défense formelle que personne prit terre avant lui. La nuit se passa au mouillage et, à l'aube du jour (14 août), on se prépara au débarquement.
Par un brillant soleil et une splendide matinée, John Holland, comte de Huntington, Gilbert d'Umfrevill, comte de Kyme, John Cromwell, John Grey, William Porter, John Steward et plusieurs autres gentilshommes * se firent conduire au rivage avec un fort détachement de cavalerie, gravirent une colline près d'Harfleur ‘ et poussèrent sans rencontrer de résistance une reconnaissance jusqu'aux portes de la ville dont Henri se proposait avant tout de faire le siége. Quand ils furent de retour et qu'ils eurent rendu compte de leur mission, le roi débarqua à son tour et toute l’armée suivit son exemple avec allégresse. En mettant le pied sur le sol français,
1 Juvénal des Ursins.
2 Chron. d'un chapelain de Heori V. Ce document que nous désignerons désormais sous le nom de « chronique anglaise mauuscrite, » est rempli de détails curieux et tout à fait inédits sur la première campagne de Heuri V en France; il offre un caractère irrécusable d'authenticité, et on lui fera à ce double titre de fréquents emprunts pour ls suite de ce récit.
3 Chron. de Moustrelet, liv. I, ch. 149. — Chron. de Saint-Remy, ch. 55. — Chron. de Wavrin, part. V, liv. I, ch. 5.
+ Rardyug's chronicle.
5 Les déclivites de cette colline du côté de la Seine étaient couvertes d'un bois.
Sur le versant opposé étaient dispersés des maisons et des enclos. (Chron. Mss. anclaise.
Henri ne put résister au désir de signaler son heureuse arrivée dans ses Etats par une scène théâtrale propre à frapper l'esprit de la multitude. 11 s’agenouilla et adressa à haute voix de pompeuses prières à Dieu pour qu'il bénit la justice de sa cause ‘. Les deux jours suivants furent employés à décharger le matériel qui était considérable, et, le soir du 17, l'armée, au complet , se mit en marche et investit Harfleur par terre pendant que la flotte, ayant remonté la Seine, la bloquait par eau. La garnison de la place, composée de quatre cents hommes seulement et de quelques braves chevaliers, tels que les sires de Blainville, de Bacqueville , d'Hermanville, de Bréauté *, de Gaillard, du Bus, de Clères, de Adsanches, de Breton, de l’Ile-Adam *, Lyonnel de Braquemont, le châtelain de Beauvais ?, Guillaume de Roncherolles.*, le sire de Quitry, et le Baudrain de la Heuze ‘, était commandée par le sire d'Estouteville. Elle fut renforcée le lendemain, comme on l'a dit, par les cinq cents hommes du sire de Gaucourt, ce qui Ja porta à un millier de combattants éprouvés sans compter les bourgeois qui rendirent par la suite les plus grands services.
{ The battle of Agincourt, by Harris-Nicholas, p. 268.— Cet acte de reconnaissance était d'autant plus à propos qu'au dire du chapelain de Henri V, le rivage, hérissé de roches rendait le débarquement très-difficile, menaçant en cas de gros temps, de compromettre le salut de la flotte, en mème temps que de vastes amoncellements de pierres auraient pu fournir aux Français des armes toutes trouvées pour recevoir les envahisseurs. (Chron. du chapelain). Cette opinion est corroborée par celle du religieux de Saint-Denis qui dit aussi « il eût été facile d'empècher le débarquement des ennemis. Au dire des hommes de guerre et de tous les habitants des côtes voisines, il eût suffi pour cela d’une poignée de gens .’e guerre, car ce débarquement pe pouvait s'effectuer sans de grandes difficultés et demandait beaucoup de temps. » (Chron. t. V, p. 588.
3 Chron. de Saint-Remy, ch. 56.
> Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 149.
* Juvénal des Ursins.
# Vies des grands capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 438.
& Chron. du religieux de Saint-Denis ]pub. ettraduite par M. Bellaguet, t. V, p. 589.
Le roi avait divisé son armée en trois corps : il s'était établi avec le centre, qu’il commandait en personne, au sommet de l’éminence du haut de laquelle il avait découvert Harfleur pour la prem'ère fois : il avait étendu ses deux aïles à droite et à gauche jusqu'aux rives de là Seine , de manière à couper toute communication de la ville avec Montivilliers et Saint-Romain, les places les plus rapprochées. Les assiégés avaient du reste renoncé d'avance au bénéfice qu'ils auraient pu retirer de la première de ces deux villes, car ils avaient coupé et défoncé la chaussée qui la reliait avec Harfleur, et aväient, pour plus de süreté, emporté et jeté à la Seine les pierres dont elle était pavée.
Les approches de la ville du côté de la terre étaient rendus plus difficiles par le cours de la Lézarde qui la traverse et qui alimentait d'une large nappe d'eau les doubles fossés dont son enceinte était entourée. En avant des trois portes ‘ qui donnaient accès dans Harfleur on avait élevé autant de retranchements ou boulevarts, construits de troncs d'arbres étroitement liés les uns aux autres et dont les interstices avaient été bouchés avec de la terre détrempée, en y ménageant seulement quelques embrasures pour l'artillerie et des meurtrières pour les archers. Ces retranchements, de forme elliptique, étaient en outre défendus par des fossés. L’enceinte de la
— Jean de la Heuze, dit le Baudrain, chevalier, mourut ou fut tué pendant le siége. Ceci est constaté par le passage suivant d'une lettre de Charles VI attribuant à Jeanne de Beaumont, veuve du chevalier, la tutelle de ses enfants mineurs : « … nostre amé et féal chevalier et chambellan, le Baudrain, seigneur de la Heuze.… soit alé en nostre bonne ville d'Harfleu pour la garde et défence dicelle et pour résister aux foles et dampnables entreprises de nostre adversaire d'Angleterre, en laquelle ville pour nous servir et lui estant en nostre service et en l'expédition du bien de la chose publique de nostre royaume, a fini ses jours... Vernon, 9 octobre 1415 ». (Dossier de la Heute, Bibl. imp. Cab. des Titres).
4 Monstrelet ne parle que de deux portes: « la porte Calcinenses et la porte Montervilliers. » — Liv. L, chap. 149. Mais ici encore, la relation du chapelaiu, témoin oculaire, nous a paru l'emporter en exactitude sur le chroniqueur français.
ville, avec laquelle les ouvrages avancés communiquaient par des ponts-levis, était d’une circonférence médiocre, mais elle rachetait en force ce qui lui mânquait en étendue ‘. Les murs, entièrement crénelés, ce qui fit dire à maître Gilles, ingénieur anglais chargé de Ja direction du siège, qu'il sérait aussi difficile de les attaquer que facile de les défendre, étaient reliés de distance en distance pär des tours très-élevées et d'une épaisseur considérable. Du côté dé la Seine, l'entrée du port, qui s'avançait jusqu’au cœur de la ville, était protégée par une triplé muraille crénelée qui bordait le chenal. A l'extrémité de ces murailles et baignant leurs fondations dans les flots, se dressaient deux maitresses tours, dont l'une, plus élevée, contenait deux étages de combattants, tandis que l’autre n'en contenait qu'un seul. Des chaines, tendues entre elles, barraient la passe, qui était en outre rendue impraticable par une estacade et par des troncs d'arbre aiguisés qui dépassaient à peine la surface de l’eau ?
L'investisement par terre, qui n’était pas encore achevé, avait permis à Gaucourt d'entrer dans la place, aussi le roi donna-t-il ordre au duc de Clarence, son frère, de faire un long détour, car les écluses et les ponts ayant été rompus, les eaux de la Lézarde
1 C'est, — dit le chapelain du roi d'Angleterre, témoin oculaire, — une jolie ville, où il y a de beaux édifices et une église paroïssiale. (British Museum, Cottonian Mss).
3 Chron. anglaise Mss. passim. — Titus Livius, biographe d'Henri V, dit que le port d'Harfleur, très sûr et très vaste, pouvait contenir une flotte considérable. (Bibl. Harleienne, Mss, 85, p. 24. — Ce serait alors le cas de s’écrier avec le poète: Quantum mutâtus ab illo..……. de ce port si vasté il n'existe plus aucune trace. La vase apportée par la mer a commencé ce que l'industrie des riverains a terminé. De vertes prairies font à ce qui reste de Ja ville une riante ceinture parmi laquelle court la Lérarde, pelite rivière étroite et encaissée entre deux berges de boue. C'est à peine si, à de rares intervalles, nn navire de faible tonnage dresse ses mâts solitaires au milieu des pâturages. Une jolie église que l'on prétend avoir été construite pendant l'occupation anglaise, une vieille poterne en ruines, quelques débris informes des fortifications qui disparaissent tous les jours, rappellent seuls à l’historien ou au touriste ce que fut Harfleur.
s'étaient répandues dans la vallée ‘, et de bloquer étroitement tont l'espace inscrit dans un quart de cercle, qui était compris entre cette rivière et la Seine. Le corps commandé par le roi en fit autant de l'autre côlé et s'appuya en arrière sur Graville dont le prieuré avait donné asile à Henri pendant les deux nuits précédentes, tandis que le duc de Clarence s’appuyait également sur Guinneville et Rogerville. Le roi compléta ces dispositions en assurant la subsistance de l’armée et en organisant des services et des relais de bêtes de somme, qui, sous la conduite des valets, devaient approvisionner le camp de fourrage pour les chevaux et de vivres pour les hommes. L'artillerie et les machines de siége furent mises en batterie sous des cascmates faites de grosses poutres et d'épais madriers assujeltis par des crampons et des étriers en fer. Autour des batteries on creusa des fossés et la terre qu'on en retira, mèlée à des fascines, servit à élever des épaulements derrière lesquels les artilleurs étaient à peu près à l'abri du feu de la place. Le roi créa des gardes de jour et des gardes de nuit, qui devaient protéger sans cesse les travaux contre les sorties des assiégeants, et pour elles, on éleva spécialement de petites redoutes construites sur le modèle de celles qui défendaient la ville *.
Toutes ces dispositions avaient été prises avec une sagacité peu commune, et le roi avait mis à profit les moindres accidents de terrain, comme s’il avait étudié à l'avance les dispositions des lieux ; mais elles avaient demandé un certain temps et de prodigieux efforts, car les travailleurs avaient à lutter contre des difficultés sans nombre. On assure du reste qu'Henri avait rassemblé des
{ Sur une profondeur de cinq pieds environ. — (Chron. du chapelain).
2 Le roi avait tout d'abord fait élever à l'extrémité du camp une tente qui devait lui servir de chapelle. On doit ce détail à Titus Livius beaucoup plus empressé de raconter les vertus de son héros que d'exposer ses talents militaires ou politiques. (Bibl. Herleienne, Mss. 55),
renseignements complets sur le pays et qu’il avait entre les mains des plans détaillés d'Harfleur et des environs, levés par ses officiers à la faveur des trèves.‘. Si ce détail est fondé, il diminuerait singulièrement le mérite d'Henri, qui n'aurait dù alors ses principaux avantages qu'à une odieuse perfidie.
Quand tout fut disposé pour l'attaque, le roi fit sommer les Français de se rendre, en leur représentant que la Normandie était son bien et qu'ils eussent à lui restituer ce qui lui appartenait. Les sires d’Estouteville et de Gaucourt se hornèrent à répondre par ces paroles d'une simplicité antique : « Vous ne nous avez rien donné à garder, nous n'avons rien à vous rendre *. » Henri donna l’ordre de commencer le feu.
Les efforts des Anglais se portèrent d’abord sur les deux boulevarts qui fermaientles portes de Montivilliers et « Calcinenses » et les boulets et d'énormes pierres commencèrent à pleuvoir sur Harfleur ?. Les Normands répondirent vigoureusement et avec une telle précision que les premiers jours du siége furent marqués par un avantage considérable en leur faveur ; leur feu était si bien dirigé que les artilleurs anglais, insuffisamment garantis par leurs casemales de bois, étaient décimés sur leurs pièces et qu'Henri en frémissant de rage fut contraint de reculer ses batteries hors de portée *. Cet état de choses dura peu ; les munitions ne tardèrent pas à manquer aux
1 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 428.
2 Hist. de France, par M. Ozaneaux, t. Ier p. 451. — Chron. du religieux de Saint- Denis, t. V, p. 539.
3 Le religieux de Saint-Denis, historien contemporain, il ne faut pas l'oublier, donne cette curieuse description de l’artillerie : « c'était des machines d’une grosseur extraordinaire, qui lancaient d'énormes pierres au milieu des tourbillons d’une épaisse famée et avec un fracas si effroyable, qu'on les aurait crues vomies par l'enfer. (Chron. de Charles VI, t. V, p. 587).
& Vies des Grands Capitaines, par M. Masas, t. IV, p. 498.
— ÀG —
assiégés : un convoi de poudre et de traits, qu'on leur avait envoyé de Rouen, fut surpris et enlevé près de Saint-Romain par le duc de Clarence. L'artillerie anglaise reprit alors ses positions et recommença à battre.en brèche avec furie la place désormais hors d'état de riposter et presque muette. Les projecliles faisaient à chaque instant d'affreux ravages sur les murailles et les boulevarts qu'ils éventraient, en même temps qu'ils tombaient dans l'intérieur de la ville dont ils écrasaient les édifices et les maisons. Mais chaque nuit les dégâts de la journée étaient réparés ; les murs démanltelés renaissaient comme par enchantement, les redoules ruinées étaient relevées entre le coucher et le lever du soleil; les trous étaient bouchés par des fascines ; les créneaux abattus étaient remplacés par des sacs remplis de terre et de sable qui amortissaient les boulets et résistaient bien mieux que la maçonnerie. Plusieurs assauts tentés coup sur coup furent énergiquement repoussés par les chevaliers qui versaient à flots sur les assaillants de l'huile bouillante, de la chaux vive et de la poix enflammée. Le chapelain du roi d'Angleterre ne peut s'empêcher de rendre un éclatant hommage à la bravoure des Français et il s'écrie qu'au dire des gens de guerre, on ne vit jamais plus belle et plus complète défense.
L'inaçtion de l’armée française pendant la durée du siége est inexplicable. Dès le 4+ septembre, le sire d' Estouteville avait envoyé au Dauphin un messager qui l'avait atteint le 3 à Saint-Denis, après avoir réussi à descendre des murailles et à traverser les fossés à la nage à la faveur de l'obscurité ‘. Le prince s'avança jusqu’à Vernon qu’il ne dépassa pas, et ce n'est que le 10 septembre que le roi alla prendre l’oriflamme à Saint-Denis *. Le connétable était toujours à Rouen et le seul mouvement qu'il se décida à faire sur
1 Juvénal des Ursins.
% Chron. du religieux de Saint-Denis, t. V, p. 589.
les réclamations de ses chevaliers fut d'aller, avec une dizaine de mille hommes, s'établir à Honfleur , où sa présence était tout à fait inutile. Le maréchal Boucicaut, logé dans le triangle inscrit par Tancarville, Lillebonne et Caudebec, avec des forces à peu près égales et de bons capitaines tels que le sénéchal de Hainaut, les seigneurs de Ligny, de la Hamaïde ‘ , de l'Ile-Adam, le baron d'Ivry, Jacques de Brimeu, et l'amiral Clignet de Brébant*, ne pouvait s’aventurer contre une armée bien supérieure à la sienne. Le bon maréchal se bornait à inquiéter continuellement les derrières du camp et à enlever les fourrages. Toutes ses tentatives pour parvenir jusqu'à Harfleur , et il est constant qu'il en fit plusieurs, n'eurent aucun succès. Sa seule entreprise sérieuse eut un résultat désastreux. Cinq ou six mille chevaux, divisés en trois bandes, étaient parvenys, sans avoir été signalés, à peu de distance de la ville où ils s'étaient mis en embuscade. Leurs coureurs avaient réussi à attirer les Anglais vers les points où ils étaient cachés, lorsque le baron d'Ivry, se découvrant trop tôt et sans attendre le signal , fit manquer toute l'affaire. Les Français, repoussés, retournèrent en désordre à Lillebonne après avoir perdu beaucoup de monde et laissé bon nombre des leurs entre les mains de l'ennemi, entre autres le sire de F'Ile- Adam et Jacques de Brimeu, qui furent pris par le sire de Robersart, chevalier du Hainaut au service de l'Angleterre *. Boucicaut eut au moins l’honneur d’avoir été le seul qui dans ces déplorables circons-. lances ait pu dire qu’il avait fait son devoir ‘*, mais son insuccès
4 Chron. de Monstrelet, liv. , ch. 149.
# Chron. de Saiïnt-Remy, ch. 87.
3 Chron. de Saint-Remy, ch. 57.
& I paraît qu'alors, comme aujourd'hui, les Français ne perdaient pas une occasion de railler et de rire, et que tout, chagrin ou joie, bonheur ou malheur, était matière à chansons. .On en fit, dit-on, et de très vives contre la chevalerie française qui n’avait rien ou presque rien tenté pour secourir la ville devenue à cette heure la clé
acheva de décourager les nombreuses troupes françaises disséminées dans le bassin de la Seine et nul après lui ne tenta plus de secourir Harfleur.
Abandonnés à leurs propres forces , les sires de Gaucourt et d'Estouteville résolurent de se défendre à outrance. Ils avaient compris que cette petite ville à l’autre bout de la France et inconnue la veille encore, était devenue le véritable boulevart de la monarchie.
Les assauts n'ayant pas réussi, Henri V voulut essayer de la mine et par trois endroits à la fois les mineurs furent attachés au corps de la place; mais ce moyen ne fut pas plus heureux que les autres ; les assiégés poussèrent des contre-mines, on se battit dans les entrailles de la terre et les Anglais eurent un tel désavantage qu'ils abandonnèrent leurs travaux pour retourner à leurs canons *.
Si les Français avaient déjà perdu beaucoup de monde, les vides faits dans leurs rangs étaient comblés sans relâche par les bourgeois d'Harfleur qui endossaient volontiers la cuirasse et assistaient impassibles à leur ruine. Pourtant la garnison était de beaucoup diminuée aussi bien par les boulets et les flèches anglaises que par les maladies ?, et il devenait de jour en jour plus certain
de la France; les chevaliers furent la fable et la risée des peuples étrangers (Chron. du religieux de Saint-Denis, t. V, p. 843); mais un mois plus tard ils devaient être au contraire l'objet du respect et de l'admiration de tous : dans une immortelle défaite ils allaient trouver une gloire immortelle.
1 Chron. angl. Mss. p. 114.
3 Ce détail constatant l'invasion de l'épidémie dans la ville assiégée, nous est fourni par une pièce aussi curieuse qu'authentique : c’est un factum du sire de Gaucourt, produit par celui-ci dans un procès qu'il eut dix ans plus tard avec le fils du sire d’Estouteville, son compagnon d'armes, au sujet de dettes contractées par Estouteville envers lui, pendant leur captivité en Angleterre, et que le fils d'Estouteville ne voulait ai reconnaitre ni payer. Nous publierons en entier ce document important à la fin du récit de la bataille d'Azincourt, en parlant du pillage des bagages du roi d'Angleterre. (Fonds latin, 8298, f° 81 et suiv. aux Mss. de la Bibl. imp).
qu'à moins d'un secours inespéré, le moment de se rendre n'était plus éloigné.
De son côté l’armée anglaise était très éprouvée: La dyssenterie avait éclaté dans le camp et y faisait de grands ravages. On attribua son invasion au manque de vivres, car on se nourrissait de tout ce que l’on pouvait trouver et l'on fut même obligé de consommer les provisions apportées d'Angleterre et qui étaient à peu près gâtées. Les violences exercées par les Anglais contre les paysans n’avaient pas peu contribué à faire détruire par eux tout ce qui aurait pu servir aux étrangers : Ils les arrêtaient et les rançonnaient impitoyablement , malgré l'édit que le roi avait fait publier dans le camp et qui punissait de mort toute contravention à ses ordres ‘. Le fléau n’épargnait pas plus les bannerets que les simples archers. Deux mille hommes succombèrent en peu de jours ; on cite parmi eux le comte de Suffolk , les sires de Beaumont, de Trumplanton, Maurice Brunel et Richard Courtenay , évèque de Norwich *?. Le prélat expira dans les bras du roi, le 15 septembre, après cinq jours de souffrance, au bruit d'un combat qui se livrait sur le front du camp *. La garnison faisait une sortie et brülait les ouvrages avancés du duc de Clarence et les provisions de bois qu’il avait amassées pour combler les fossés d'Harfleur *. Le roi prit sa revanche le lendemain même, car le sire d'Estouteville ayant tenté une nouvelle
1 Chroz. de Monstrelet, liv. I, ch. 149. — Chron. de Saint-Remy, ch. 86.
# Chron. de Monstrelet, liv. 1, ch. 149. — Chron. de Saint-Remy, ch. 86.
3 L'évèque de Norwich appartenait à cette grande race des Courtenay issue du sang royal de France, dont une branche s'était fixée en Angleterre. Il était proche parent de Henri V. Il fut successivement doyen de St.-Asaph, chanoine d'Yorck, chancelier d'Oxford, doyen de Wells, et avait été créé évêque de Norwich, le 11 septembre 1418. — (Collin’s Peerage, t. VI, p. 284). Le roi qui lui avait fermé les yeux, le ft enterrer à Westminster. — (Chron. du Chapelain).
& C'était des fagots de dix pieds de longueur. (Chron. du Chapelain anglais).
sortie (15 septembre), le comte de Huntington le ramena vivement sur les redoutes auxquelles il mit le feu, écrasa les troupes accourues pour éteindre les flammes et força tous les survivants à se renfermer derrière leurs murailles. L'incendie était tel que les vainqueurs ne réussirent pas à l'étouffer et que le troisième jour les redoutes bràlaient encore.
La défense était restreinte à l'enceinte même de la ville. Les capitaines consentirent à une entrevue avec les généraux anglais, et le sire de Gaucourt s’aboucha avec les envoyés du roi. Soit que les propositions d'Henri ne parussent pas assez honorables à Gaucourt, soit qu'il y eût encore dans Harfleur trop de ressources pour en venir à l'extrémité de se rendre, la conférence fut rompue et les négociateurs ne rapportèrent à Henri qu'un refus. Le roi furieux mit tout en œuvre pour en finir en une fois avec ces obstinés. Il ft rassembler le soir les marins à son de trompe et leur dit de se préparer à monter le lendemain à l’assaut des murailles d’'Harfleur où son artillerie avait dans les derniers temps ouvert des brèches qu'il n’était plus au pouvoir des Français de boucher. Les décharges répétées des machines de guerre tinrent toute la nuit les assiégés en éveil et détournèrent leur attention des préparatifs qu'on faisait simultanément dans les deux camps et sur la flotte.
Au lever du jour Estouteville envoya au duc de Clarence un message par lequel il demandait à traiter. Que s’était-il donc passé de nouveau ? le découragement s'était-il enfin emparé de ces braves gens ou la crainte de faire verser plus longtemps le sang français en pure perte avait-elle inspiré aux chevaliers cette soudaine résolution ? Quoiqu'il en soit, les lords Dorset, Fitz-Hughes et sir Thomas de Erpyngham, nommés commissaires pour le roi *, se rendirent immédiatement à Harfleur. Ils furent frappés en entrant dans la ville de
1 The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 476.
— Hi —
l'état déplorable auquel leurs machines l’avait réduite ‘, Presque toutes les maisons ne présentaient plus qu'un amas de décombres ; on ne voyait que des cadavres étendus dans les rues ; on ne rencontrait que des blessés, des gens « qui plus nen pouvoient tellement qu'ils ne se pouvoient plus tenir *. » Estouteville demanda un armistice jusqu'au 6 octobre et offrit, si à cette époque il n’avait pas reçu de secours, de remettre Harfleur aux Anglais. On lui répondit que si, pour le lendemain matin, il ne s'était pas rendu à discrétion les hostilités seraient reprises. Le sire de Gaucourt intervint alors et représenta à Estouteville que prolonger plus longtemps la défense était une cruauté inutile, et que s’il ne se montrait pas plus accommodant, lui et ses hommes ne monteraient plus sur les remparts *. Le banneret normand se rabattit sur une suspension d'armes de trois jours , jusqu’au 22, et obtint de faire savoir au dauphin, qui était à Vernon, la fâcheuse alternative à laquelle il était réduit. Henri réclama des otages et fixa à quarante le nombre des chevaliers et des bourgeois qui devaient se remettre entre ses mains pour garantir le serment du capitaine.
Le 19, l'évèque de Bangor *, revètu de ses ornements pontificaux et portant le Saint-Sacrement, entra dans la ville précédé de trentedeux eeclésiastiques en chape qui tenaient à la main un cierge allumé, Aux habitants qui se pressaient sur son passage pour recevoir sa bénédiction, l’évêque disait « N'ayez peur, ne vous
1 Jwvénal des Ursins,
2 Ibidem. :
3 Jean Colchestre, maçon, fut chargé par Henri V, le 10 décembre 1445, de réunir en Angleterre autant de maçons, de charpentiers et de couvreurs qu’il en pourrait trouver pour réparer les fortifications et les maisons détruites ou endommagées par le siége. (Rymer, t. IV, part. 3, p. 152).
* Et non pas l’évêque de Norwich, comme le dit Juvénal des Ursins, puisque ce prélat était mort quatre jours auparavant.
doutez, on ne vous fera mal ; nostre seigneur le roi d'Angleterre ne veut gaster son pays ; on ne vous fera pas comme on fit à Soissons, nous sommes bons chrétiens ?. » Il fit prêter aux otages le serment accoutumé sur le corps du Sauveur et les ramena avec lui au camp où il arriva assez à temps pour recevoir les derniers soupirs du comte de Suffolk qui succomba à l'épidémie au moment où elle allait cesser. C'était pour les chevaliers, les sires d’Estouteville, de Clère, de Blosset, de Longchamp, le châtelain de Beauvais, Jean de Malleville, Charles de Toutscalen *, Carados des Quesnes et Jacques de Beaucomeler et trente-un des principaux bourgeois. Le sire de Bacqueville que l'on avait envoyé au dauphin * fut de retour le 22 et rapporta cette réponse dérisoire : que l'armée n'était pas encore rassemblée et que l’on ne pouvait rien faire pour Harfleur.
Les derniers délais étaient expirés et personne ne pouvait se décider à ouvrir les portes de la ville. Gaucourt lui-mème, un des insligateurs de la mesure adoptée, et d:venu commandant supérieur à la place du sire d’Estouteville, avait peine à se résoudre à donner l'ordre fatal. Ces retards inquiétèrent le roi; il se préparait à ordonner l'assaut, qui aurait été précédé de la mort des Ôôtages et suivi du massacre de toute la population, l'humanité n'étant pas une des qualités du prince, quoiqu'en ait dit son chapelain, lorsqu'on vint lui annoncer qu'Harfleur s'était enfin rendu ‘. Pour triompher de la résistance des Français, les Anglais avaient été obligés de dresser des échelles contre les murailles et de descendre dans la ville dont ils avaient ouvert une porte par laquelle leurs
{ Juvénal des Ursins.
3 Ce nom est orthographié deux fois ainsi dans deux chroniques anglaises des bibliothèques Cottonienne et Harléienne.
3 Chron. de Monstrelet, liv. 1, ch. 149.
La capitulation, signée le 43 septembre, se trouve toute entière, en anglais, dans
le collection Bréquigny, t. 41, aux Mss. de la bibl. imp. #
compatriotes étaient entrés ‘. Henri se hâta de s'asseoir sur un trône qu'on lui avait dressé sous une tente en soie ; il était entouré de toute sa cour revêtue, comme lui, des plus splendides costumes, et le comte de Kyme, sir Gilbert d'Umfreville, debout à sa droite, portait sur la pointe d'une lance le heaume cerclé d'une couronne royale C'est avec cette pompe théâtrale et affectée qu'il reçut les sires de Gaucourt, Lionel de Braquemont, de Bacqueville, Colinet de Boscherville et les principaux chevaliers. Pliant le genou devant le monarque, Gaucourt remit au comte Marshall les clefs de la place * qu'Henri donna aussitôt à son oncle Thomas Beaufort, comte de Dorset, en le créant capitaine de sa nouvelle conquête ; sir Jobn Falstaff fut nommé son lieutenant *. La bannière de Saint- Georges et celle du roi, écartelée des armes de France et d’Angleterre, furent en même temps plantées sur les murs d’Harfleur; le siège n'avait pas duré moins de trente-six jours.
1 Le religieux de Saint-Denis (chron. de Charles VI, !. 8 p. 548), dit au contraire que le combat s’engages sérieusement et que les Anglais furent obligés de donner du côté du midi un assaut que les assiégés soutinrent pendant près de trois heures. R s'appuie, dit-il, sur l’autorité des sires de Gaucourt et d'Estouteville, témoins oculaires.
# Titus Livius (Harl. Mas. 85, lo 98) dit que le gouverneur d'Harfleur était Lionel de Braquemont, et que ce fut lui qui remit au roi les clés de la ville en lui disant : «a Très illustre prince, voici les clés de la ville que, selon notre promesse, moi et mes compagnons venons déposer à vos pieds. » — Sir Jobn Falstaff, qui, avec le titre de lieutenant du comte de Dorset, était le véritable capitaine d'Harfleur, s'attira dans ce poste les bonnes graces du roi qui lui donna le 19 janvier 1416 le manoir et la seigneurie de Frileuse (sic) confisqués sur Guy Malet, seigneur de Grâville. Cette terre était située près d'Harfleur, dit l'acte de donation, et il est probable que Falstaff pour ce motif guida le roi dans le choix de la récompense qu’il devait accorder au brave chevalier, devenu par la suite l'un des plus grands généraux de la guerre de cent ans. (Rymer, t. 4, part. 4, p. 153.) Telle fut la première de toutes les confiscation qui devaient en peu d'années bouleverser l'aspect entier de la Normandie,
8 Cbron. anglaise, mss. p. 181.
Le lendemain (23 septembre) le roi fit son entrée dans la ville ; il mit pied à terre à la porte, se déchaussa et se rendit pieds nus à l'église Saint-Martin où il resta deux heures entières en prières *. Pendant que le dévot Henri rendait grâces à Dieu de sa victoire, ses chevaliers s'efforçaient de rassurer les bourgeois et le peuple en leur disant de « ne s'effrayer de rien et qu'ils estoient bons chrestiens *. » Mais il parait que ce n'était ni la modération ni le clémence que le roi avait demandées à Dieu, car il traita le peuple avec une dureté sans égale. Monté sur un petit cheval, il allait de maison en maison, se faisant donner le détail de ce que chacune contenait : toute supercherie eût été punie de mort. Puis, quand il eut fait son choix et se fut marqué une large part, il la mit en sûreté sur la flotte. Il commença d'abord par faire prêter par tous les gens de guerre le serment de ne pas porter les armes contre lui et d'aller à la Saint-Martin prochaine se constituer prisonniers à Calais. Ils furent obligés alors de partir, mais on leur ôta leurs armes et leurs armures et ils durent s’en aller en pourpoints *.
Aux bourgeois il demanda s'ils voulaient lui promettre l'allégeance; sur leur refus unanime on les chassa de la ville avec leurs femmes et leurs enfants. Il ne leur fut permis d'emporter que les vêtements qu'ils avaient sur eux et on leur donna à chacun cinq sols *. Deux mille familles sortirent ainsi de la ville sous l’escorte de quelques hommes d'armes qui les accompagnèrent jusqu'aux limites du camp, afin que le peu qui leur était resté ne devint pas la proie des valets et des goujats qui suivaient l'armée, précaution
4 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 481.
$ Juvénai des Ursins.
3 Chron. de Monstrelet, liv. 4, ch. 152. — Chron. de Saint-Remy, ch. 57.
# Chron. de Monstrelet et Chron. de Saint-Remy, ut supra. — Antiquités de la ville de Harfleur, par le sieur de La Motte, 1676, in-8°. — « X saoubs parisis » selon la chronique de Ruisseauville.
fort inutile, s’il faut en croire la chronique de Ruisseauville, car suivant elle « tantost que les femmes furent eslengiées de la ville les Franchois les pillèrent toutes et en violèrent grant partye. » Remarquons en passant que cette chronique, picarde par le style et le dialecte, fut écrite à coup sur par un chaleureux partisan de l'Angleterre. Ces malheureux, en proie à un horrible désespoir !, se refugièrent pour la plupart à Saint-Aubin-de-Cretot, au Nord- Est d’Harfleur, où ils furent reçus avec un touchant empressement et où on leur donna des vivres, du pain, du vin et du fromage *?. Le souvenir de l'accueil fraternel que les habitants de ce village firent à leurs compatriotes survécut au quinzième siècle et longtemps après, dit-on, qu'Harfleur eut chassé les Anglais de ses murs, les hommes d'Harfleur et ceux de Saint-Aubin se donnaient encore le doux nom de frères *. D'autres gagnèrent Lillebonne où le maréchal Boucicaut les accueillit de son mieux et d'où il les fit conduire par eau jusqu'à Rouen.
Après s'être attaqué aux hommes, Henri V s’en prit encore à la matière inerte. Il fit rassembler dans une rue en un tas énorme les archives de la commune, tous les actes, tous les papiers que l'on put trouver et y fit mettre le feu ; puis il publia que personne, s’il n'était né sujet anglais, ne pourrait s'installer à Harfleur, ni y obtenir droit de bourgeoisie.
Les jours suivants furent employés à entasser sur la Trinité le butin du roi et à expédier ce navire en Angleterre; à partager entre les nobles et les soldats les chevaux, les armes et tout ce que le roi avait dédaigné *, et enfin à assiéger les deux tours du port
1 Cbron. anglaise, mss. p. 184.
3 Juvénal des Ursins.
3 La Motte ; Antiquités d'Harfleur, p. 91.
* The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 289,
Sp
où s'étaient enfermés quelques-uns des plus mécontents de la capitulation. Henri attendait aussi le retour du sire de Gaucourt qu'il avait envoyé avec Guyenne, un de ses hérauts, porter un cartel au dauphin ‘. Il n'avait pas trouvé de meilleur moyen de vider sa querelle, pour éviter l’effusion du sang et pour en finir plus vite, que d’en appeler au sort des armes dans un combat singulier *.
Les troupes avaient du reste grand besoin de repos. Quelques chevaliers profitèrent de ce temps d'arrêt pour aller rétablir en Angleterre leur santé chancelante ; ce furent entre autres le duc de Clarence, les comtes Marshall, d’Arundel, de Marsh et de Warwick qui ne revinrent plus. La réponse du dauphin se faisait bien attendre et, le matin du dixième jour, les deux tours s'étant rendues et aucun messager n'étant arrivé de Vernon, le roi assembla son conseil pour aviser sur la conduite à tenir.
La position d'Henri n'était rien moins que brillante, le lendemain de sa victoire qui lui avait coùté bien cher. L'armée était presque réduite de moitié. Plus de deux mille hommes étaient morts au camp * ; cinq mille autres étaient si faibles et si malades que l’on avait été obligé de les renvoyer en Angleterre * ; on avait constaté aussi un grand nombre de désertions ; enfin sur ce qui restait il avait encore fallu pourvoir à la garnison d'Harfleur, et pour s'assurer de la ville, soit qu'on poussât plus loin, soit qu'on s'en tint
1 Chron. angl. mss. p. 186. — Saint-Remy, (ch. 57) dit au contraire que les sires de Gaucourt et d'Estouteville furent envoyés en Angleterre sur le même vaisseau qui portait le butin du roi et qui l'avait amené d'Angieterre, c'est-à-dire sur la Trinité; — mais cette version est démentie par le factum du sire de Gaucourt, déjà
cité, et qu'on lira plus loin.
3 Rymer, t. IV, pari. n, p. 147. — Les lettres de défi sont datées de « notre ville de Harflieu » le 16 septembre, c'est-à-dire six jours avant la prise de la ville.
3 Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 180. — Chron. de Saint-Remy, ch. 80.
4 Chron. angl. mss. p. 140.
là pour cette année, on n’avait pas jugé pouvoir y laisser moins de cinq cents hommes d'armes et de mille archers sous les ordres de sir John Blount ‘. En tenant compte de ces diverses circonstances et en prenant la moyenne des chiffres indiqués par les chroniqueurs, il restait à Henri environ un millier de lances et dix mille archers *. Le conseil reconnut l'impossibilité d'en faire plus pour cette campagne et il fut unanime à déclarer qu'il fallait songer au retour. Mais commeït cette retraite devait-elle être effectuée ? C'est ici que la discussion s'engagea avec vivacité. Les plus sensés opinaient pour le rembarquement immédiat ; ils s'appuyaient sur la réduction effrayante de l’armée et sur la témérité qu'il y aurait à affronter dans des conditions si désavantageuses les forces françaises qui se réunissaient de toutes parts. Les meilleurs courtisans, qui avaient deviné la pensée du roi, penchaient pour une marrhe en droite ligne sur Calais où l’on prendrait les quartiers d'hiver, et ce fut à ce dernier parti que le roi s'arrêta. Il s’efforça de justifier sa résolution par la confiance où il était que Dieu ne l’abandonnerait pas : puis, voyant que ce pieux molif ne touchait que médiocrement les membres opposants, il parla de la honte qui rejaillirait sur le nom anglais si l'on remettait à la voile, laissa entendre le
1 Chron. de Monstrelet, liv. I, cb. 152. — Le 11 janvier 1416, dans un mandement du roi d'Angleterre pour payer la garnison d'Harfleur, on voit que cette garnison se composait alors de : un capitaine, quatre barons, vingt-deux chevaliers, deux cent soixante-treize hommes d'armes, neuf cent archers, et un grand nombre d'ouvriers, tels que charpentiers, maçons, etc. — Collect. Bréquigny, t. 41, Bibl. imp.
3 Les évaluations des forcesanglaises, à la bataille d'Azincourt, sont très-différentes; les voici : Chron. angl. Mss. 500 lances et 5,000 archers; Walsingham, 8,000 combattants ; Records de la ville de Salisbury, 7,000 combattants: Juvénal des Ursins, 4,000 hommes d'armes, 16 ou 18,000 archers ; Monstrelet, 2,000 hommes d'armes, 13,000 archers ; Saint-Remy, 900 hommes d'armes et 40,000 archers; Berry, 1,500 hommes d'armes, 16 à 1,800 archers; le biographe de Richemont, 1,000 à 1,300 combattants.
mot de lâcheté, et, certain d’avoir frappé juste, ordonna à chacun de se préparer pour le départ. D'après ses calculs, huit jours devaient lui Suffire pour atteindre Calais et l’armée fut munie de vivres pour ce laps de temps. Chaque homme ne devait emporter que le strict nécœæssaire et tout le gros bagage demeura à Harfleur. On publia aussi que les soldats eussent à s'abstenir, toujours sous peine de mert, de tout désordre et de tout pillage sur la route ; on leur recommanda de marcher en bon ordre, de ne pas s'écarter les uns des autres et d'avoir confiance en Dieu et en leur roi.
Nul sujet n'aurait pu être plus propre à exercer la verve des historiens et à soulever des controverses que la première expédition d'Henri V en France. Aucun chroniqueur, aucun historien n'est d'accord avec les autres sur cette période capitale du xv° siècle. Les dates surtout ont donné matière à maintes contestations. fl est à
peu près prouvé, cependant, que c’est le 6 octobre ‘ qu'Henri V se mit en mouvement ?.
Son armée était partagée en trois grandes divisions s'avançant
{ Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. V, p. 20. — Les chroniqueurs et les historiens anglais sont encore moins d'accord que tous les autres sur le jour du départ d'Harfleur. a Le mardi avant la St.-Denis, des nones d'octobre » dit le chapelain du roi. Cette assertion contient déjà une contradiction, car les nones d'octobre étaient le 7, et le mardi avant la St.-Denis était le 8 : L'Hardyng’s Chronicle parle du mardi 1°r octobre ainsi que les chroniques anonymes conservées parmi les Mss. de la Bibliothèque Cottonienne, et de la Bibliothèque Harleienne, 565 . Otterbourn enfin affirme que ce fut le jour mème de la fête de St.-Denis, mercredi 9 octobre, que l'armée anglaise se mit en marche.
2 Une ordonnance du même jour, adressée à Jean Fyshere de Genle, (sic) lui prescrit de s'occuper du ravitaillement d'Harfleur, et de fournir le blé nécessaire pour l’alimentalion de la ville et du détachement de troupes laissé en Normandie. Cette ordonnance, signée du régent, est datée de Westminster. (Rymer, t. IV, part. #, p. 447). Le 49 octobre John Laweney, citoyen de Londres, fut chargé par le roi de fournir les vivres, les armures et les étoffes nécessaires « pro garnistura, salva custodia, et relevamina ville nostre de Harfleu. »— Collect. Bréquigny, t. 44, Bibl. imp.
parallèlement ‘, accompagnées de deux détachements qui servaient alternativement d'ailes pendant lecombat et d'avant-gardeet d'arrièregarde pendant la marche, selon la tactique favorite des Anglais *. L'intention du roi était de couper en droite ligne à travers toute la Haute-Normandie en s’écartant des côtes dont les sinuosités auraient rallongé sa route de dix lieux au moins. Il prit donc la chaussée de Dieppe, laissa Montivilliers * à une lieue sur sa gauche et s’arrèta auprès de Fauville où il passa la nuit *. Le maréchal Boucicaut, Clignet de Brébant et le bâtard de Bourbon, qui avaient établi le centre de leurs opérations entre Caudebec, Yvetot et Lillebonne, se portèrent aussitôt sur la droite des ennemis, les aliaquèrent et leur tuèrent quelques hommes, entre autres un écuyer nommé Getfrey Blake *.
Changeunt brusquement de direction, Henri se détourna vers le Nord-Ouest et se jeta sur Fécamp dont il s'empara malgré la résistance des habitants commandés par les religieux du monastère célèbre de cette ville et par leur abbé, Estout d'Estouteville +. Pour se venger de l'abbé il fit brüler le couvent et saccager la cité : puis
1 Chron. angl. mss. p. 143.
3 Hist. d'Angleterre, par Lingard, t. V, p. 21.
3 Colart, seigneur de Villequier, chevalier, était capitaine de cette ville. Quand les Anglais se furent éloignés et qu'il eut perdu toute inquiétude d'être attaqué, ce gentilhomme se rendit auprès des Princes et réclama ses gages et ceux de vingt-cinq arbalétriers à pied qui servaient sous ses ordres à défendre la place. Il reçut le 13 octobre 300 livres tournois, récompense de la bonne attitude qu'il avait conservée devant l'ennemi et du courage qu'il n'avait pas eu occasion de déployer. (Titres scellés de Clairembault, t. 113, au Cab. des Titres de la Bibl. imp.
* Deux historiens, Juvénal des Ursins et le religieux de Saint-Denis, ont prétendu que le roi avait pris au contraire par Gournay et Amiens. Il est inutile de s’arrèter à une opinion que toutes les chroniques contredisent de la manière la plus formelle.
$ Hardyng's chronicle.
* Hist. des villes de France, Fécamp, par Richard, t. V, p. 493.
ob en Tes T Se ES
il voulut encore revenir à l’Est, mais Boucicaut lui barrait le chemin et il fut contraint de se rejeter le long du littoral en prêtant le flanc aux Français qui ne le perdaient pas de vue et ne cessaient de harceler sa droite, tandis que d’autres détachements , qui avaient pris les devants, fourrageaient le pays dans l'espérance illusoire d’affamer les Anglais. Le voisinage de Boucicaut contribua autant que l’édit royal à maintenir le bon ordre dans les trois colonnes, car le premier jour quelques archers, qui s'étaient attardés et qui se hâtaient de rejoindre, furent enlevés par un parti de cavalerie. Un soldat, qui avait volé dans l’église de Thiétreville la custode du Saint-Sacrement, fut pendu ; et cet acte de sévérité fit une salutaire impression sur l’armée. La terreur causée aux paysans par l'apparition des soldats était telle, sur leur réputation de pillards dont ils étaient précédés ‘, qu’ils leur apportaient dans toutes les haltes des
1 S'il faut en croire le religieux de Saint-Denis, sévère d'ailleurs pour ses compatriotes, l’armée française n'aurait pas, et à juste titre, causé aux paysans une moiadre terreur que l’armée ennemie. Voici le portrait, très peu flatteur, que trace le chroniqueur des hommes chargés de délivrer la France et de repousser l'étranger. a Les gons de guerre enrôlés au service des princes, qui étaient pour la plupart des étrangers, des bâtards, des hommes sans naissance, des exilés et des proscrits, plus avides de pillage qu'accoutumés à la discipline militaire, ne tinrent aucun compte des ordres du roi et firent même souffrir aux habitants du royaume plus de maux encore qu'auparavant. Ils les forcèrent avec une rapacité jusqu'alors inouïe, à racheter leurs chariots, leurs bêtes de somme et leurs propres maisons ; ils firent main basse sur tout ce qu’ils pouvoient emporter, et enlevèrent de force le gros et le menu bétail, et jusqu'aux chevaux qui servaient au labourage; en un mot ils commirent des cruautés pires que l'ennemi, à l'exception du meurtre et de l'incendie ». (Chron. t. V, p. 547). [ y a là, sans aucun doute, un parti pris d'exagération, car si l'on prend la peine de jeter les yeux sur les longues listes des victimes, des prisonniers et des assistants à Azincourt qui accompagnent ce travail, on y verra, au lieu de « bâtards, d'hommes sans naissance , d'étrangers , d’exilés et de proscrits » les plus grands noms de le France et des puissances associées à sa mauvaise fortuue. — La chronique de Raisseauville, aussi peu flatteuse pour les Français, dit qu'ils suivaient les Anglais «sans rien faire fors que reuberetpiller villes et moutiers, abbayes, et violer femmes. »
vivres, du pain et du vin sans qu’on eût besoin de le leur demander.
Le roi descendit le 14 dans la vallée d’'Arques. Le silence des chroniqueurs permet de supposer qu’il avait suivi le chemin conduisant de Saint-Aubin-sur-Seye à Arques et qui passait sous le feu du château. Cela explique comment, avant de s'engager sur les déclivités qui vont se terminer au fond de cette belle vallée , il avait déployé son armée pour intimider le capitaine du château, # qui il envoyait en même temps demander de lui livrer passage. Après avoir tiré quelques boulets qui ne blessèrent personne, le gouverneur, secrètement gagné, ou redoutant les horreurs d'un siége, fit son accommodement avec le roi ‘. Henri promit qu’on respecterait le village, qui avait été fortifié à la hâte et dont la grande rue était barricadée avec des troncs d'arbres, et s'’éloigna avec des vivres qu'il avait encore oblenus des habitants, trop heureux d'en être quittes à si bon marché. Tournant Dieppe qui, bien fortifié, aurait pu l'arrêter longtemps , Henri remonta sur le plateau opposé, vint se rejeter, peut-être à la hauteur de Saint-Martin-en-Campagne, sur la chaussée qui relie Dieppe et Eu par Criel , et la suivit scrupuleusement. Il franchit en une seule étape les six lieues qui le séparaient d’Eu, car Boucicaut devenait plus pressant à mesure que les Anglais se rapprocbaient de l'endroit où le connétable concentrait ses forces. A la hauteur de cette ville et au moment où Henri se détournait pour éviter un engagement, les coureurs du maréchal, réunis à la garnison d’'Eu, se ruèrent sur l’ennemi * et lui firent subir un échec assez considérable. Chaque côté éprouva des pertes sensibles; les Français, notamment, eurent à regretter la mort d’un vaillant homme d'armes du Bourbonnais, nommé Lancelot Pierre ? ; il avait reçu un coup de
# Cbron. anglaise mss. p. 145.
8 Avec de grands cris, selon l'usage des Français. — Titus Livius, p. 48. 8 Mém. de Pierre de Fénin, p. 61.
lance dans le bas-ventre au défaut des tassettes, mais en tombent il eut encore assez de force pour tuer l'Anglais qui l'avait mortellement blessé. La nuit fit cesser le combat et les Anglais bivouaquèrent dans les villages environnants ‘.
La situation du roi d'Angleterre devenait de jour en jour plus critique *; le conseil du roi de France, assemblé à Rouen, avait enfin décidé, à une majorité de trente membres, de poursuivre l'ennemi et de le combattre. Tous les princes français étaient réunis autour du dauphin , à l'exception du duc de Bourgogne, à qui l’on avait enjoint de s'abstenir , mais d'envoyer ses troupes , et qui s’en était plaint amèrement. Pour lui rendre l'affront plus sensible , le dauphin avait dépêché le sire de Montgogier au comte de Charolais que ses gouverneurs les sires de Roubaix et de la Viefville avaient emmené à Aire afin de l'éloigner du théâtre de la lutte à laquelle il brûlait avec toute l’ardeur de la jeunesse de prendre part. Le connétable lui avait envoyé aussi Montjoie, héraut d'armes de France, pensant bien que, malgré l'ordre formel donné par le duc Jean à ses chevaliers de rester chez eux, la présence de l’héritier de Bourgogne sous les drapeaux fleurdelisés y eût entrainé tous les hommes en état de porter les armes. Les sires de Roubaix et de la Viefville répondirent que quand le moment en serait venu le comte ferait ce qu’il avait à faire. En attendant ils s’efforcèrent de lui cacher toutes les nouvelles du dehors et de l’isoler complètement afin qu'il ne connût la bataille que le lendemain du jour où elle aurait été livrée ;
‘ Le chapelain de Henri V est le seul qui prétende que les bourgeois d'Eu rachetèrent les villages, dans lesquels l'armée anglaise avait passé la nuit, du pillage et de l'incendie qui étaient le paiement ordinaire de ces hospitalités forcées, en fournissant gratuitement à l'armée du pain et du vin.
2 « Les Anglais étaient tellement aux abois qu'ils maudirent plus d'une fois les traîtres de Français qui leur avaient conseillé de venir en France ». (Chron. du religieux de St.-Denis, t. V, p. 549).
mais Philippe était si pressant qu'il fallut bien lui dire la vérité, c'est-à-dire la défense que lui faisait son père de revêtir une armure et de combattre. Il pleura beaucoup, et se retira dans sa chambre pour s’y livrer à son chagrin tout à son aise ‘. En 1453, cinquante ans après, il n'était pas encore consolé de n'avoir pas été à Azincourt, pour y vivre ou pour y mourir ?.
Tous les chevaliers, bourguignons, artésiens et flamands n'obéirent pas à l'ordonnance de leur seigneur, et bon nombre d’entre eux se réunirent à la noblesse picarde qui avait répondu tout entière au second et pressant mandement de Charles VI *. Les ducs d'Orléans, de Berry, de Bourbon, d'Alençon et de Bar étaient arrivés avec leurs vassaux ; le duc de Bretagne, qui avait d'abord refusé de venir, se Haissa tenter par la cession de Saint-Malo, par une somme de cent mille francs, et se mit en marche à la tête de douze mille hommes pour rejoindre l’armée royale. Il arriva d'ailleurs un jour trop tard et les princes ne voulurent pas l’attendre pour engager la bataille +. Le comte de Richemond, qui guerroyait en Poitou, abandonna le siége de Parthenay dès qu'il eut reçu la lettre du roi et se hâta d’accourir avec cinq cents lances ‘. Le duc de Brabant et le comte de Nevers, frères de Jean-sans-Peur , avaient promis leur concours. La ville de Paris offrit à son tour six mille hommes armés de haches et de maillets de plomb, mais on refusa orgueilleusement, par le seul motif qu'il était composé de gens des communes, ce renfort qui n’eût pas été à dédaigner ‘. Le roi avait voulu commander
1 Cron. de Monstrelet, liv. J, ch. 158.
3 Chron. de Saint-Remy, ch. 59.
» Chron. de Monstrelet, Liv. I, ch. 151.
+ Hist. des ducs de Bretagne , par M. de Roujouzx, t. IV, p. 176. 5 Chron. de Guill. Gruel, p. 8,
6 Le religieux de Saint-Denis (t. V, p. 549) nous a conservé le nom du gentilhomme mal inspiré qui fut peut-être le cause de ce refus au moins maladroit. Ce fut un des
l'armée en personne ; mais le duc de Berry qui, dans le con avait été opposé à la bataille, s’y était formellement refusé : « I] mieux, disait-il, perdre la bataille que perdre le roi et la bata
et, cette fois, il sut faire prévaloir son avis. Le commandeme: chef fut alors confié au connétable Charles d’Albret qui partit si champ pour Abbeville, où il s'occupa de réunir toutes ses tro rappelant aussi de la Normandie les vingt mille hommes avec les
il n'avait pas pu délivrer Harfleur et jeter les Anglais à la Autour du quartier général et destinée à opérer sur la rive:
de la Somme était campée l’armée qui recevait journelleme nouveaux renforts et dont l'effectif fut bientôt porté au c imposant de soixante mille hommes. Là dessus on comptait c mille gentilshommes, chevaliers et écuyers , et vingt mille communaux de la Picardie, de l’Artois, de la Normandie et de la Champagne ; le reste était composé d'archers , d'arbalétriers, de valets et, enfin, de ces gens sans aveu « bandits, bâtards » qui suivaient les armées attirés par l'espoir du pillage, comme les oiseaux de proie sont attirés par les fétides exhalaisons des cadavres !. De fortes garnisons * occupaient les villes, villages et forteresses
chevaliers du duc de Berry, Jean de Beaumont, qui, en entendant le prince vanter fort la patriotique offre de Paris, s'écria : « le roi ne devrait pas accepter le secours de ces artisans, car alors nous serons trois fois plus nombreux que les Anglais. » Cette exclamation résumait, il faut l'avouer, l'opinion de la chevalerie teute entière. Ce que Jean de Beaumont eut la franchise de dire, tous le pensaient.
1 Hist. de France par M. Henri Martin, t. VI, p. 14.
4 Les historiens etles chroniqueurs ne sont pas d'accord sur le chiffre des Français. ll est aussi difficile de le préciser avec exactitude que celui de l’armée anglaise. — Otterbourne et les chroniqueurs anglais parlent de 60,000 hommes ; Hardyng et les records de Salisbury, de 100,000 ; sir William Bardoff, gouverneur de Calais, dans une lettre, et Monstrelet dans sa chronique, estiment l’armée française à 150,000 combattants; Saint-Remy à 50,000; Berry à 10,000 hommes d'armes, en faisant complète abstraction des archers et des communaux ; Pierre de Fénin se borne à dire que la disproportion entre les deux armées était considérable.
baignées par la Somme, c’est-à-dire Saint-Valery, le Crotoy, Noyelles, Mareuil, Epagne, Eaucourt, Pont-Remy, Picquigny, Hangest, etc. Tous les gués du fleuve avaient été fortifiés et rendus impraticables ; de nombreux partis de cavalerie sillonnaient les plateaux du Vimeu afin de donner la main à Boucicaut. Toutes les dispositions étaient prises enfin, pour resserrer les Anglais entre la Somme qu'ils ne devaient pas franchir et la Bresle qu'ils n’auraient pu repasser et pour les écraser dans le Vimeu, dont les plaines offraient au connétable le champ de bataille le plus favorable au développement de sa cavalerie.
Henri V avait campé pendant la nuit du 12 au 43 octobre sur la rive gauche de la Bresle, à la hauteur de Bouvincourt et de Saint- Pierre-en-Val. Le 13 au matin, il remonta la vallée à l'Est et passa la rivière aux moulins de Gousseauville ‘entre Beauchamp, à gauche, et Gamaches à droite. Boucicaut, Clignet de Brébant et le bâtard de Bourbon exécutèrent le même mouvement, franchirent la Bresle à Soreng et arrivèrent sur les hauteurs du Vimeu, entre Tilloy et Bouillancourt-en-Sery , au moment où les Anglais y débouchaient de leur côté, en face d'Embreville et de Buigny-lès-Gamaches. Mais là, le maréchal fut forcé de s’arrèter ; sa division s'était fondue dans de sanglantes et quotidiennes escarmouches et il y aurait eu désormais de l'imprudence à serrer l'ennemi de trop près. D'ailleurs il n'était plus douteux que le roi se portät sur l'embouchure de la Somme , et la mission de Boucicaut se trouvait presque remplie. I piqua donc droit à Abbeville et fit sa jonction avec le connétable *,
1 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 437. M. Mazas dit « la Dresle » pour la Bresle et « Gourenville » pour Gousseauville. Ce ne sont pas les seules inexactitudes que l’on puisse signaler dans le cours de son récit.
3 Dans Abbeville s'étaient déjà renfermés Jean, comte d'Harcourt, le duc d'Alençon, les sires d'Estouteville, de Hugueville, de Braquemont et de Guitry. (La Roque, Hist. de la maison d'Harcourt, t. 1, p. 406).
Méprisant les avis de quelques prisonniers qui Jui prédisaient une grande défaite sur les bords de la Somme, Henri poussa en avant et se dirigea vers le gué de Blanquetaque par Friville, Nibas, Saint- Blimond , Arrest et Catigny ‘. Il voulait suivre les errements d'Edouard III et arriver, en cotoyant le rivage de la mer, jusqu'à Calais dont la garnison serait venue à sa rencontre. Sir William Bardolf, gouverneur de cette ville, l’avait même attendu pendant quelque temps à une lieue au-dessous du gué, mais les Picards s'étaient rués sur son détachement et l'avaient refoulé au delà de l'Authie *. Le tout était donc de savoir si la fortune, qui s'était montrée si favorable à Edouard, le serait autant pour son descendant.
1 Hist. d'Abbeville et du comté de Ponthieu, par M. Lousudre, t. [, p. 276.
+ Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, & IV, p. 487. — Ce William Bardolf avait écrit peu de jours auparavant, le 7 octobre, au Régent d'Angleterre une très curieuse lettre qu'on nous saura gré, nous l'espérons, de reproduire ici toute entière :
« À très hault et très puissant Prince, et mon très honnuré et très- gracieux seigneur, le duc de Bedford, gardein d'Angleterre, etc... »
« Très hault et très puissant Prince, et mon très honnuré et très gracieux seigneur, aussi entièrement, affectueusement, et oubedeaument comme en aucune manere je mieulx scey ou pluis puisse, je me recommans à vostre haulte puissance, bonne et gracieux seignurie, en le remerciant bien humblement et très souvent, en tant comme je suy vaillant, et de ma partie propre, aussi et de la partie de tous mes compaignons en ces marches, de ce qu’il a pleu à vostre noblece avoir si chier et si tendrement prendre au cuer le bien, aisse et prosperité de nous tous, aussi et des dictes marches, comme de escripture, puis nagaires, par vos honurables et bien gracieuses lettres, semblablement et de faire venir, cestes parties, très honurés et bien sages escuiers, le viscount de Kent, le lieutenant du Chastel de Doverre et le vitailler de ceste ville, mesme en celle partie vos commissairs, mes très chiers et très bien amés compaignons s'emmoirmon, comme il fuist et en quel estat, la vérité de quoy je tieng au fort les avoir fait signifier et rapporter, devant ores, a vostre dicte noblece, selon ce que oubedeaument et en humble manere en les en avoit baïllé la cognoissance et par escript et aultrement; par la relacion des quelles escuiers bien entendu au vostre vouloir estre, que on fessit par descha la pluis forte guerre que on peust aux Fraunçois annemis du Roy nostre très redoubté souveraign seigneur à lencontre que ceulx de la frountiere ne les treisshent pas, ne transportasshent dempres la ou ils est
Le problètie ne tarda pas à être résolu par l'importantë capture d’un gentilhottime gascon de la compagnie du: connétable ! faite par les coureursdé l'avant-garde at pétit hameau de Drancourt,. ä-deuxlieues à peu près de-Blanquetaque. Ce chevalier, dbnt le nom! est: derheuté inconnu , déclära'au commandant de l’avant-garde à: qui on l’avait amené, que le gué était défendu par six mille hothmes dé
miesmes en parsonne, à quoi faire je rescéux ce mesme jour vostres lettres dé ‘prive’ seel, la contenu des quelles n'en domne le commandement, ce que, se Dieu plaiïst, sera fait et parfourny, de temps en temps, à trestous nos povoirs, diligences, et puissances, sans failler.
« D’aultre parte, très hault et très puissant Prince et mon très honuré et très gracieux seigneur, quant est des nouvelles cestes parties, plaisse à vostre dicte' seigneurie savoir que, par les entrevenans diverses et bonnes amis, repairans en ceste ville et marches, aussi bien hors des parties de Fraunce comme de Flandres, me soit dit et rapporté plainement que, sans faulte, le Roy, nostre dit Seigneur, ara bataille par ses adversairs au pluis tarde, deins quinsze jours prouchain venans ; et que ay estre, entre les aultres, le duc de Lorenne ait‘assembléie tout présentement, à ce que dient, bien cinquant mille hommes, et que, mes qu'ilz soient tous assemblées ilz ne seront meins de cent mitle ou pluis.
« Et si dient aussi certainement ung notable chivaler, accompaignié de V cens launces, estre ordenne d’attendre sur la frontière soubz la gouvernance du sire de la Biesville (Viefville), ou deffensse de les marches, pour la partie adverse. Et pour se, très hault et très puissant prince et mon très honuré et très gracieux seigneur, que me semble que je ne me acquittasse pas bien, si non que je certifiasse a vostre dicte haultece ce que m'en soit sourvenvu. Est il que j’escript présentement les choses dessuis dictes , afin que vostre noble discrécion en aie la congnoiseaunce et en ordeigne ce que bonnement se semblera à faire. Et nostre sire dieux, très haut et très puissant Prince*et mon très honuré et très gracieux Seigneur, vous veuille jades avoir en sa sainte guarde, et vous doigne très bonne joieuse vie et longe, parfaicte saancte de cuer et de corps, tout vos sohaits et désirs, pour sa bonne grace. »
« Escript à Caleis, le vi1 jour de ce mois d'octobre, vostre humble et obédient serviteur.
W: BäRoô£r, lieüténant à Caleis. »
(Rymer, t. IV, part. 11, p. 147).
4 Saint-Remy est le seul qui ait raconté cette anecdbte‘
pied et plusieurs grands seigneurs, que l’on avait planté dans la rivière de fortes palissades et que par conséquent on ne saurail franchir le passage. Le roi instruit de tout cela, voulut interroger luimême le prisonnier qui répéta avec assurance devant lui es mêmes détails, et ajouta, sur un doute élevé par Henri « seigneur, je le jure sur ma tête à couper ! »
L'armée s'arrêta, et le conseil réuni passa deux heures à délibérer. Henri était convaincu de la sincérité du gascon et il renonça à son premier projet. Il est permis de croire qu'il ne s’y décida pas avant de s'être assuré par lui-même de l'exactitude du rapport fait par un ennemi. La faible distance qui séparait son avant-garde de Blanquetaque viendrait à l'appui de cette supposition. Les écrivains qui ont également emprunté à Saint-Remy cette anecdote, l'ont interprétée de différentes manières : les uns ont voulu y voir un dévouement chevaleresque *, les autres au contraire ont prétendu que le duc de Bourgogne, jaloux de l'influence du duc d'Orléans et de sa présence à l'armée, avait choisi ce moyen dans l'espoir de ravir à son rival l'honneur de la victoire *. Tous sont unanimes sur ce point, que le chevalier inconnu s'était fait arrêter à dessein, et que ce n'était pas le hasard seul qui l'avait conduit sur le passage des Anglais. L'opinion la plus raisonnable est que le gascon avait été envoyé là pour détourner Henri d'une manœuvre qui l'eût soustrait aux coups du connétable, et si tel avait été le but de Charles d’Albret, il fut pleinement atteint. Tout ce que le prisonnier avait avancé était d’ailleurs rigoureusement vrai et il ne courait dans aucun cas le risque de payer son dévouement de sa vie, puisqu'en effet le gué était gardé par les milices d'Abbeville et de Montreuil,
1 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 438—Hist. de France par M. H. Martin, t, VI, p. 14.
$ Chron. de Saint-Remy, ch. 88,
soutenues d’un grand nombre d'archers et protégées par un triple rang de palissades ‘.
L'embarras du roi d'Angleterre était extrême. Il n'était plus libre de retourner sur ses pas et s'était trop avancé pour reculer. Il ne lui restait d'autre parti à prendre que de faire un long détour pour gagner Calais, mais ce détour était très-périlleux puisqu'il le conduisait justement en face de ses adversaires. Son chapelain assure que l'on espérait pouvoir traverser la Somme au-dessus ou au-dessous d'Abbeville, mais cette incroyable illusion, si Henri l'eut un instant, ne larda pas à être détruite. Lorsqu'après avoir fait pivoter son armée, et après avoir remonté pendant quelque temps le cours de la rivière il se fut assuré que tous les ponts étaient rompus, il passa la petite rivière de Maillefeu, s’écarta d'Abbeville et s'arrèla en finissant sa longue étape, à Bailleul où il campa et passa la nuit. Le lendemain 14, au point du jour, il redescendit dans la vallée à Fontaine, et reculant tout à coup, il se jeta brusquement sur Pont-Remy et fit une tentative pour s'en emparer ; mais là aussi les communications entre les deux rives étaient interceptées, et le sire de Waencourt etses deux fils « qui estoient chevaliers de haut courage et bien renommés *, » défendirent avec succès le château. Laissant encore quelques hommes sur le terrain, le roi prit la route d’Airaïnes, traversa Sorel et Wanel, puis se rabattit sur Hangest-sur-Somme, où il coucha ?. Le 15, il continua à longer la rive gauche de la Somme, séparé seulement par la largeur de la rivière de nombreux corps de cavalerie et d'infanterie françaises qui se mettaient eu bataille sur son passage et témoignaient par leur attitude de leur vif désir d'en
1 Reg. des argentiers d'Abbeville, hist. d’Abbeville et du comté de Ponthieu, par M. Louandre, t. I. p. 276.
3 Mém. de P. de Fénin, p. 60.
? Mém. de P. de Fénin, p. 60. — Chron, de Moustrelet, liv. T, ch. 182.
venir aux mains ‘. Henri commença dès lors à se venger sur le pays des difficultés qu'il y rencontrait et fit brüler les villages silués sur son chemin *, de sorte que si l'on avait momentanément perdu sa “trace, on l’eût bientôt retrouvée à la fumée des incendies qu'il allumait sur ses pas. Il tourna Picquigny, passa à Pont-de-Metz * évitant Amiens qu'il laissa à une lieue environ sur sa gauche à 4m traversa Dury et Saint-Fuscien et descendit dans Boves, après avoir décrit ainsi, depuis le Pont-de-Meiz, une courbe prononcée pour s’écarter de la puissante cité. |
Le château de Boves, dont les ruines imposantes se dressent encore au sommet d'une des collines qui bordent la vallée de l'Avre, appartenait alors au comte de Vaudémont”. Sa position, qui commandait à la fois la vallée et la plaine, ses vastes fortifications, son immense donjon, la forte garnison qui l'occupait en faisaient un obstacle redoutable et on ne comprend pas comment, ayant eu la ‘faculté de passer l’Avre soit au-dessous de Boves, à Cagny, soit audessus, à Fouencamps, le roi soit venu occuper le village de Boves qui se trouve immédiatement sous lé feu du château, et qu'il ait exposé son armée à de grandes pertes. Une négociation fut entamée avec le capitaine de la forteresse ; il promit de .ne pas inquiéter les Anglais qui, de leur côté, s'engagèrent à ne pas piller les maisons et à ne causer aucun dommage aux habitants, moyennant qu'on leur apporterait « huit corbeilles de pain, chacune portée par deux
1 Le chapelain anglais, témoin oculaire, ajoute que les deux rives de la Somme étant bordées de larges marais, il était encore plus difficile aux deux partis de se nuire réciproquement.
2 Cbron. de Monstrelet, liv. [, ch. 153.
3 Que Monstrelet appelle Pont-Audemer.
* Chron. anglaise mss. p. 155.
5 Chron. de Saint-Remy, ch. 58.
hommes !, » car ils commençaient à en manquer. Mais il y avait des vignes à Boves, et comme la précédente récolte avait été belle, les caves des paysans coatenaient de grosses pièces de vin dont la vue réjouit fort des soldats. Le roi, quand il le sut, permit « aux petits compagnons » d'emplir leur bouteille ; les « petits compagnons ne tinrent aucun compte de l'avertissement et « firent leur bouteille de leur ventre, » Henri en fut, avec raison, « moult dolent » : il craigaait que son armée s'enivrât et qu’à la faveur du désordre qui s'en serait suivi, on ne lui fit essuyer une grande défaite. Il en fut quitte pour la peur et cette pelite débauche eut cela de bon qu'elle guérit beaucoup d'hommes de la dyssenterie qui ne les avait pas quittés depuis Harfleur *.
Après avoir confié à la générosité du capitaine de Boves deux de ses chevaliers malades, en convenant de deux haquenées pour leur rançon ”, le roi continua son mouvement sur Corbie par Villers-Bretonneux et Marcelcave, et coucha à Harbonnières et Vauvillers *. À la hauteur de Corbie il fut attaqué (le 16) par la garnison commandée par Pierre de Lameth et Gauthier de Caulincourt, mais il l'obligea, après un engagement très-vif à rentrer dans ses murs. L’étendard de Guyenne, qui avait été pris par les Français, fut recouvré par John Bromley, écuyer, gentilhomme de la chambre du roi. Henri lui octroya cn récompense le mème élendard : de gueules au lion d’or, pour cimier de ses armoiries 5. Renonçant désormais à
1 Chron. de Saint-Remy, ch. 57.
2 Vies des Grands Capitaines, par M. Mazas, t. IV, p. 460.
# Chron. de Saint-Remy, ch. 57.
® Chroc. de Monstrelet, liv. I, ch. 159.
5 Peerage de Collins, t. VIII, p. 812. — Ce ne fut pas au reste la seule récompense qu'oblint le brave écuyer. L'aile de l’armée anglaise qui avait eté engagée était commandée par sir Hugh Stafford, Lord Bourchier, dont John Bromley, écuyer, de Bromley, Staffordshire, était le cousin. Stafford accorda à son parent, par charte du
suivre Îles nombreuses sinuosités que décrit la Somme depuis Corbie jusqu'à Sainte-Radegonde, et dans le but de dérober sa marche à l'ennemi, il prit tout-à-coup à l'Est ‘ et se dirigea vers Nesle qu'il atteignit dans la soirée du 48. Il n'entra pas dans la ville et fit dresser sa tente à quelque distance au milieu d'un hameau, peut-être de Manicourt, et il se borna à envoyer demander aux habitants de Nesle le passage et des vivres, sous peine de voir incendier leurs fermes sans pitié. On refusa et la terrible menace d'Henri fut rigoureusement mise à exécution.
Pendant ce temps et comme le roi se disposait peut-être à attaquer les fiers bourgeois de Nesle, qui avaient déployé sur leurs murailles de grandes draperies rouges, pareilles à l'oriflamme de France, exprimant par là leur attachement à la cause nationale ?, un paysan demanda à voir Henri et lui dévoila l'existence d’un gué au village de Béthencourt. Le gouverneur de Saint-Quentin, qui avait été chargé de le défendre, avait négligé ce soin important *. Sans s'’occuper davantage de Nesle, le roi se hâta de lever son camp et gagna Béthencourt où il trouva effectivement un gué praticable, puisque les fantassins avaient à peine de l’eau jusqu'aux épaules *. Il ordonna
10 mars 1417, une rente viagère de 40 livres « pro suo magno auxilio nobis impenso in oppugnatione contra Francos prope Le Corbie » (Hollinshed, cité par Harris- Nicholas, p. 167.)
1 M. Mazas prétend au contraire que les Anglais franchirent la Somme à Eclusier, village situé dans le canton et à peine à uue lieue de Bray-sur-Somme ; il s'appuie du dire de Fénin, mais il est inutile de s'arrêter à discuter une opinion contredite par Monstrelet, Saint-Remy, Wavrin, la Chronique manuscrite anglaise et tous les biographes d'Henri V.
3 Chron. de Saint-Remy, ch. 57.
8 Hist. de France par M. H. Martin, t. VI, p. 18. — Chron. anglaise mss. p. 163.
* Elmham (vita et gesta Henrici V) assure que ce gué fut découvert par hasard par des soldats et que les prisonniers affirmèrent que personne dans le pays n’en avait connaissance. Ceci eût lavé de tout soupçon de négligence le gouverneur de Saint-
de démolir les maisons et d'employer les matériaux à exhausser le fond de la rivière ‘. Ce travail demanda une partie de la journée pendant laquelle plusieurs archers qui, pour piller un moulin, s'étaient hasardés à passer sur l’autre rive, à un endroit où la rivière paraissait cependant très-profonde, découvrirent un second gué en amont du premier à quelques centaines de pas de Voyennes *. On se hâtait d'autant plus, que pour parvenir à Béthencourt on avait traversé un marais arrosé par un petit cours d’eau qui venait se jeter dans la Somme et que l'armée était précisément enfermée dans l'angle formé par les deux rivières. Si donc, el on le sentait bien, les Français avertis avaient choisi ce momeat pour engager la lutte, l'issue n’en aurait pu être longtemps douteuse.
Les paysans s'étaient contentés de rompre deux chaussées étroites qui conduisaient aux guës ; il fallut encore relier à l’aide de poutres et de fagots les deux tronçons de chemins. Quand tout fut terminé, John Cornwall et Gilbert d’Umfreville, chevaliers, passèrent les premiers, avec leurs bannières et un certain nombre d'archers et d'hommes d'armes et s’établirent sur l'autre rive pour protéger le défilé. L'opération, commencée à une heure de l'après-midi sur les deux points à la fois, les hommes d'armes tenant leurs chevaux par la bride * et les archers marchant trois de front à Béthencourt et les bagages à Voyennes, fut terminée une heure environ avant la chüte du jour ‘. Un parti de cavalerie s'était montré dans le lointain et
Quentin ; et, si cette version avait seulement été vraisemblable, il est hors de doute que les historiens français l’auraient tous adoptée : n'est-il pas plutôt probable qu'Elmbham a confondu avec le second gué qui fut effectivement découvert par quelques pillards ?
1 Chron. de Saint-Remy, ch. 57.
3 Chron. de Monstrelet, liv. 1, ch. 182.
® Chron. de Monstrelet, liv. I, ch. 159.
® La chrovique de Ruisseauville rapporte ainsi le fait si important du passage de la Somme : « Et tant cheminèrent les Englès que ils vinrent deviers Piérone à une
avait fait mine de s'opposer au passage ; mais, après avoir observé pendant quelque temps les Anglais, il avait disparu derrière les villages environnants.
Henri s'arrèla de sa personne à Monchy-Lagache et assit l'arméc entre ce village et celui d’Atbies. La joie d'avoir enfin franchi l’unique barrière qui, selon eux, s’opposät à leur retour à Calais, faisait oublier aux soldats toutes les fatigues et les misères que leur avait coûtées ce premier succès ‘. Bien qu'ils fussent encore, de leur propre aveu, à huit étapes du port où élait le salut, et qu'ils eussent contre eux toutes les chances pour en être coupés par Îles Français, la confiance était revenue au soldat et il ne venait à l'esprit de personne que la partie la moins périlleuse du voyage était seule accomplie et que le plus difficile restait à faire.
Quand le connétable avait vu l’armée anglaise remonter la Somme, cl quand cette manœuvre lui avait élé confirmée par les rapports de tous les capitaines échelonnés sur la rive droite, il avait aisément compris le projet du roi de lui dérober sa marche, mais Henri était toujours forcé de revenir sur Calais. Il s'agissait donc de lui barrer la route, car il était à peu près certain que le roi d'Angleterre finirait toujours, n'importe comment, par s'ouvrir sur la rive droite, soit par ruse, soit de vive force, ce passage tant désiré. Ralliant les ducs de Bourbon, d'Alençon, de Bar et le comte de Vendôme, qui
ville que on nome Doingtet là entour, et là passèrent le rivières bien paisieublement. » Doingt est un fort village, au-dessous et tout auprès de Péronne, sur la routo de Ham. Les Anglais n'auraient pu que s'arrêter à Doingt après avoir traversé la Somme, et ils ne pouvaient la traverser à Doingt, car ce village en est assez éloigné. C'eùt été à Sainte-Radegonde que dans ce cas ils auraient franchi la rivière, On ne cite d’ailleurs que pour mémoire cette nouvelle version qui ne peut détruire la nôtre, trop bien appuyée d'autorités respectables et assise sur des bases trop solides.
{ « Îs estoient moult travailliez de chevaulchier et d'aller à piet car il faisoit tres ait tems de pleuve et de veut. » :Chrou. de Ruisseauville).
étaient à Péronne, et les milices de Ghampagne et d'Artois, Charles d'Albret kes rejoignit près de Doullens. Son armée était alors au complet. Il ja déplaya. dans le triangle décrit par Saint-Pol, Doullens ‘et Hesdin,.et la partages .en ‘trois divisions qui occupaient -chacun de ces trois points ; le centre, qu'il commandaït , à Hesdin, l'aile gauche à Saint-Pol et la droite à Doullens; puis il attendit l'apparition de l'ennemi dont il n'avait plus aucune nouvelle.
.Si la joie des Anglais avait été sans mélange, elle ne fut pas de Jongue durée. Après une nuit passée toute entière en réjouissances et au moment où l'on s'apprètait au départ, on vit arriver trois hérauts envoyés par les ducs d'Orléans et de Beurhon et qui avaient eu quelque ‘peine à trouver le roi d'Angleterre ‘. Le duc d’Yorck les amena à Henri qui les reçut à cheval et entouré de sa noblesse *. Îls s'agenouillèrent pour s’acquitier de leur message : les princes affraient la bataille au roi, lui demandaient d'en fixer le jour et le lieu, <t d'indiquer la-‘roate qu'il comptait suivre. Henri répondit qu’il retournait en Angleterre par Calais, qu'il logerait tous les : jours aux champs, qu’il ne cherchait pas la bataille, car il avait horreur du sang, mais que si les Français voulaient lui’ barrer le passage il'saurait, avec l'aide de Dieu, les <a faire repentir * ; et il les renvoya ea leur remettant à chacun cent couronges d'or.
Après avoir adressé à l'armée quelques paroles d'encouragement, Je roi reprit la direction du Nerd et remonta sur Péronne où il trouva des traces encore fraiches du séjour récent d’un corps nombreux. Par sa ferme contenance il fit rentrer dans ses murs la garnison qui en était sortie pour harceler son aile gauche, coupa le route
1 Chron. de Saïint-Remy, ch. 59.
3 Chron. angl. mss. p. 168.
3 The battle of Agincourt, by Harris Nicholas, p. 822%. — Chron. de Saint-Remy, ch. 59. Harris Nicholas dit que le roi ne donna pas sa réponse aux hérauts mais qu'il l'envoya par deux de ses officiers.
de Bapaume , puis celle d'Albert ‘ et se logea dans les bois de Miraumont à une lieue Ouest de Bapaume. Le voisinage des Français, dont il ne pouvait plus douter , inspira à Henri une nouvelle précaution qui devait contribuer en une certaine mesure à sa prochaine victoire : il savait qu’à l'inverse des Anglais ils mettaient leur espoir dans la cavalerie noble, tandis qu’une longue expérience avait appris à ses prédécesseurs qu'il fallait avant tout compter sur leurs archers. Le plus important était dès lors, si le malheur voulait qu'il füt attaqué avant d’avoir pu choisir une position fortifiée, d'arrêter l'élan des hommes d'armes, et, en guise de fortification artificielle, il enjoignit à chaque archer de se munir d'un pieu long de six pieds et aiguisé par les deux bouts *. Une des extrémités devait ètre enfoncée dans le sol, l’autre menaçait le poitrail des chevaux et à l'abri de cette palissade portative qui rendait plus égale la lutte entre les flèches et les longues lances, les archers pouvaient combattre à l'aise et mettre tous leurs soins à diriger les carreaux aigus qui manquaient rarement leur but. Il s’arma aussi de toutes pièces et revélit sa cotte d'armes en exhortant ses chevaliers à limiter.
Le lendemain 21, devenu plus circonspect à mesure qu'il s'avançait dans un pays ennemi, Henri ralentit sa course qui, pendant les deux dernières étapes surtout, avait été très-rapide et très-pénible pour l'infanterie. Il poussa au Sud-Ouest sur Albert ? et dormit à Acheux et à Forceville, son avant-garde à Louvencourt *. A l'aube, au lieu de continuer son mouvement vers le Nord, comme on aurait pu Île supposer , il obliqua , laissa Doullens à une lieue sur sa gauche,
1 Alors nommé Ancre.
$ Chron. angl. Mes. p. 315.
3 Chron. de Monstrelet, liv. 1, ch. 154. — Chron. de Saint-Remy, ch. 60, — Chron. de Wawvrin, part. V, Liv. 1, ch. 9.
+ Mém. de P. de Fénin, p. 61.
traversa Lucheux et se rejetant franchement à l'Ouest se logea à Bonnières ‘ où devait s'arrêter l’avant-garde et où le roi se rendit par erreur car ses logements avaient été marqués dans un village plus bas. Quand on lui en fit l'observation, il répondit : « Ja, Dieu ne plaise , entendue que j'aie la cotte d’armes vestue, que je dois retourner arrière, » et refusa de revenir sur ses pas *. Le duc d'Yorck, qui devait coucher à Bonnières avec l'avant-garde , alla jusqu'à Frévent sur le bord de la Canche et les deux ailes se dispersèrent dans les villages voisins, Yvregny, Sus-St.-Léger, Villers-l'Hôpital et le Souich.
Pendant ce temps, le connétable, trompé par cette succession de marches habiles, avait gagné Aubigny en étendant outre mesure sa ligne, de sorte qu'Henri V était sur le point d'atteindre son but qui consislait à passer entre deux des divisions ennemies à une égale distance d’Hesdin et de St.-Pol, de gagner les Français de vitesse par celte manœuvre inattendue et d'épuiser le peu de forces qui restait à ses soldats dans une course désordonnée sur Calais, en droite ligne à travers l'Artois. Dans cette persuasion, après avoir franchi la Canche dès le point du jour (jeudi 24) et chassé quelques troupes qui, n'ayant pu défendre le pont s'efforçaient de le détruire *, le roi prit définitivement, — il le croyait du moins, — la direction de Calais. Par Flers, Humières et Esclimeux il descendit dans la vallée de la Ternoise à la hauteur de Blingel, remonta pendant un instant le cours de celte petite rivière rapide et encaissée et qui aurait pu être facilement défendue; sur l'assurance que l'on ne voyait nulle part d'ennemis, donnée par six gentilshommes qu'il
1 Bouvières-l'Escalon, selon Saint-Remy et Bonnières-Bestalon, suivant Fénin. 3 Chrou. de Saint-Remy, ch. 60.
# On concilie ainsi les deux versions de Titus Livius, biographe d'Henri, et &Elmham, chron. angl. mss. p. 174.
avait envoyés en éclaireurs après avoir eu soin de leur faire ôter leurs cottes d'armes et leurs armures dont l'éclat. et. les couleurs: auraient pu attirer l'attention, il traversa la rivière au: pont de Blangy ‘. Sans s'arrêter, Henri passa au milieu du bois de Blingel, et s’engagea dans un peiit vallon aboutissant par son extrémité. supérieure au village. de Maisoncelles. Il n'avait vu aucun Français. et commençait à concevoir l'espérance d'avoir fait tomber le connétable d’'Albret dans le piége qu'on lui avait tendu. Quelle ne: dut pas être sa surprise lorsque plusieurs hommes d'armes dont le duc d’Yorck faisait précéder son avant-garde accoururent. hors d'’haleine dire au roi qu'il fallait se préparer à combattre sur le champ, car on allait donner dans une armée innombrable dont on n'était plus séparé que par une faible distance ! Sans changer de visage, sans que sa contenance trahit la moindre émotion à une nouvelle aussi désastreuse, Henri fit arrêter sa division et gagna au galop de son cheval les rangs les plus avançés. Là, il poussa en personne une reconnaissance, revint prendre sa place en tête du corps de bataille et déboucha sur le plateau par Maisoncelles * ; il était midi.
1 Chron. de Saint-Remy, ch. 60. — Mém. de P. de Fênin, p. 64. 2 Chron. angl. mss. p. 174.