‹ B. Sarrette et les origines du Conservatoire national de musique et de déclamationChapitre 145 sur 149 · OUVERTURE DU CONSERVATOIRE · texte numérisé non relu

OUVERTURE DU CONSERVATOIRE

(I er BRUMAIRE AN V-22 OCTOBRE 4796)

Discours prononcé par le Commissaire chargé de l’organisation

(Bernard Sarrette).

Citoyens, l’époque est arrivée où la musique, par la réunion des hommes qui la professent avec le plus de distinction, va se régénérer, en prenant avec énergie un essor digne de la puissance de la République française.

Sept ans de travaux et de persévérance sont enfin couronnés des plus heureux succès, puisque le Conservatoire de musique de France, la plus vaste école de ce genre qui ait été créée en Europe, s’ouvre aujourd’hui en conséquence d’un décret de la Convention nationale, et sous les auspices d’un Gouvernement protecteur des arts.

En décrétant la formation du Conservatoire, la Convention nationale a voulu, par ce grand établissement, donner à la musique l’asile honorable et l’existence polilique dont une ignorance barbare l’avait trop longtemps privée ; elle a voulu créer un foyer reproducteur pour toutes les parties dont se compose cette science; elle a voulu que, centre de l'étude de l’art, il renfermât

des moyens assez étendus et assez complets pour former les artistes nécessaires à la solennité des fêtes républicaines, au service militaire des nombreuses légions de la patrie, et surtout aux théâtres dont l’influence est si importante au progrès et à la direction du bon goût; enfin, en établissant le Conservatoire de musique, la Convention nationale a voulu, non seulement conserver des talens dignes d’illustrer la République, mais obtenir de leur rapprochement des dissertations utiles à l’agrandissement de l’Art et à la meilleure direction qu’il convient de donner à l’enseignement de ses parties.

La Convention nationale a voulu. .. Mais sa volonté resterait inexécutée si l’enseignement ne devait suivre une marche raisonnée, plus complète que celle employée par les anciennes écoles, et dégagée des erreurs et de l’habitude qui la dirigeaient 1 . Toutefois, avant d'entrer dans les détails d’un nouveau plan d'études, il faut retracer les vices principaux de celui qui était en pratique avant la Révolution; ses défauts reconnus produiront nécessairement des leçons utiles pour l’avenir.

Le chant, celte partie si essentielle de la musique, a toujours été mal enseigné en France : les maîtrises des cathédrales étaient les seules écoles qui existassent pour cette partie, sous l'ancien Gouvernement, et il parait que le but de ces établissemens, créés et entretenus pour le service du culte, dont le besoin principal était de remplir par des sons volumineux un immense vaisseau, faisait aux maîtres qui les dirigeaient un devoir de ne montrer à chanter qu’à pleine voix; méthode qui naturellement devait tendre à l'exclusion des nuances et de l’expression. On ne peut parler de la ci-devant école de chant et de déclamation, ses bornes étroites et sa mauvaise institution n'ayant pu permettre aux habiles professeurs qui la composaient aucune réforme sensible dans la manière de chanter.

Les théâtres, contraints de tirer leurs chanteurs des écoles des chapitres, furent toujours asservis au genre adopté pour le culte : et ce ne fut qu’après un travail opiniâtre, en frondant l’habitude et les mauvais principes, que les grands maîtres qui, depuis trente ans, ont orné la scène lyrique de leurs chefs-d’œuvre, parvinrent à les faire comprendre â ceux qui devaient les chanter.

Cependant, des artistes italiens vinrent en France; ils y firent entendre dans les productions des génies de l’école d’Italie une manière de chanter agréable et expressive : ce genre fit sensation parmi les artistes français et les amis de la mélodie; il fut admiré, et bientôt des chanteurs, ayant senti les vices de l’école française, crurent la régénérer en cherchant a imiter les Italiens : mais ils ne réussirent pas, parce que le sentiment est inimitable. Ils avaient entendu un chant orné, ils en outrèrent la manière; et le chant français fut surchargé d’agrémens dont le bon goût réprouvait l’abus, et qui n'offraient, dans notre langue, qu’une ridicule caricature de la grâce du chant italien.

1. Les anciennes écoles sont celles des chapitres et cathédrales, connues sous le nom de maîtrises ; elles ont produit de bons lecteurs, mais Renseignement de la musique était lent, celui du chant vicieux, celui de la composition borné, et celui des instrumens incomplet : cette partie ne comprenait que la basse, le basson et le serpent.

APPENDICE

A travers ces écueils néanmoins, et entièrement guidés par un goût exquis et le sentiment du vrai beau, des artistes justement célèbres ont su créer un genre indépendant et convenable à la langue française. Que ne doit-on pas espérer de 1 École qui s’établit, puisque le plus grand nombre de ces artistes sont chargés de renseignement de cette partie importante !

Le chant ne fut pas seul négligé : les instrumens à vent, poussés au plus haut degré de perfection par quelques artistes distingués, sont restés en général dans une médiocrité qu’on ne peut reprocher aux instrumens à cordes. Il semble que cette médiocrité vient moins des moyens employés au développement de leur mécanisme que de la mauvaise direction donnée à leur étude : les régimens de l’ancienne troupe de ligne (auxquels on doit en partie la naturalisation de ces instrumens, venus pour la plupart de l’Allemagne), afin de hâter leur jouissance, ne faisaient parcourir aux élèves qu’ils formaient qu’un petit cercle d’enseignement proportionné à leurs besoins : on n’exigeait pas, dans ces écoles, que les élèves fussent entièrement musiciens; on les portait avec précipitation vers l’exécution : des marches et autres morceaux militaires étaient le but auquel on les faisait tendre, et qu ils atteignaient ordinairement après quelques mois de travail : ensuite ils pratiquaient par métier. Si des élèves nés pour la musique cherchaient à sortir de ces pépinières d’ouvriers (et il en est qui sont devenus des modèles pour toutes les écoles); s’ils cherchaient à s’élever au niveau de l art, ils avaient a vaincre les obstacles que leur opposait l’absence entière d'ouvrages élémentaires et de bonnes pièces pour 1 étude de leurs instrumensL II n’en était pas de même des instrumens à cordes, lesquels, après avoir été guidés par d’excellentes méthodes, avaient pour exercice les productions des plus grands maîtres, soit sonates, duos, trios, quatuors, etc. Enfin, dans l’emploi qui leur était assigné dans les orchestres, les instrumens à cordes, chargés des parties principales de l’harmonie, trouvaient dans la lecture entière des ouvrages dramatiques les moyens de former leurs talens, pendant que les instrumens à vent, qui, par leur nature, ne pouvaient être employés que comme des accessoires brillafis, entraient dans l’exécution et en sortaient sans être initiés dans la marche générale de l’harmonie, et conséquemment sans pouvoir en suivre l’application aux passions, ainsi que les instrumens à cordes, qui exécutaient l’ouvrage dans son ensemble.

Mais les nouvelles institutions du Gouvernement républicain dans l’instruction publique font un devoir au Conservatoire de diriger ses soins vers la perfection et la multiplicité des instrumens à vent. En effet, la célébration des fêtes nationales devant se faire en plein air, ne laisse aucun doute sur l’importante utilité de ces instrumens : on sait que leur volume de son et la résistance qu’ils opposent à l’intempérie de l’air ne permettent aucune espèce de comparaison avec ceux à cordes. Chargés du service des fêtes publiques, les instrumens à vent ont une nouvelle carrière à parcourir; alors,

1. Les premiers bons ouvrages pour les instrumens à vent n ont paru que depuis peu d’années, et leur presque totalité a été produite par une partie des artistes qui composent le Conservatoire.

prenant la place des violons et des basses, soit dans les symphonies, soit dans raccompagnement des hymnes, leur partie devient entièrement principale. Ce nouvel emploi, et la nécessité de propager et d’étendre les moyens de ces instrumens (dont les excellens artistes que renferme le Conservatoire ont si souvent fait connaître et admirer le charme), réclament impérieusement un système d’enseignement beaucoup plus étendu que celui qui jusqu'ici fut pratiqué par les écoles de musique militaire. Mais, quel que soit le mode d’enseignement adopté pour cette partie, il est deux puissans moyens qui doivent être employés pour multiplier les grands artistes que la nation possède dans ce genre : le premier, c’est de donner aux instrumens à vent, arrivés à un certain degré de perfection, la pratique d'un instrument à cordes, afin que l’élève, introduit dans l'exécution des bons ouvrages consacrés à cette partie, puisse y prendre le sentiment de la bonne musique, et devenir lecteur à force d’occasions de lire; le second, d’inviter les harmonistes à écrire plus souvent qu’ils ne l’ont fait pour cette utile portion de leur art.

Après avoir jeté un coup d’œil rapide sur quelques défauts remarquables dans certaines branches de l’exécution, si on examine quels étaient les moyens d’études à la disposition des jeunes artistes qui se livraient à la composition, on voit qu’après avoir reçu les premiers élémens de l'harmonie, ces artistes n’avaient aucune espèce de facilité pour former leur talent d'après la comparaison des modèles créés par le génie des hommes qui ont ouvert ou prolongé la carrière de la science musicale. Les belles productions, si on en excepte celles des contemporains que le goût du public fixait alors au théâtre ou dans les concerts, leur étaient presque entièrement inconnues : non seulement ils ne pouvaient jouir de ces ouvrages par l’exécution, mais ils n’en trouvaient nulle part la réunion offerte à leurs méditations; et la faiblesse de leurs moyens pécuniaires a trop souvent été un obstacle à la possibilité de se procurer la porlion qui en avait été gravée.

Tel était l'état de la musique en France, qu’avec plus de cinq cents écoles, et environ dix millions de revenu annuel provenant de fondations faites pour former et entretenir des musiciens*, cet art, si convenable au goût et au caractère des Français, est cependant resté chez eux, dans quelques parties (si on en excepte néanmoins les hommes de génie, pour qui il n’est point d’entraves), à une très grande distance de la perfection, et surtout de la popularité qu'il a acquise chez les Allemands et les Italiens. Les causes de ce retard se trouvent toutes dans la coupable impéritie que l’ancien Gouvernement apportait à tout ce qui intéressait les progrès et la gloire de cet art. En effet, où sont les ouvrages élémentaires raisonnés, première et principale base d’un bon enseignement? Quels étaient les cncouragcmcns offerts aux savans qui auraient traité la théorie générale de l’art et ses rapports avec les autres sciences? Enfin, dans quels lieux les pères de la Musique se réu-

1. Les chapitres, les cathédrales, le plus grand nombre des abbayes, des paroisses et chapelles entretenaient des musiciens pour l’exercice du culte, et, dans des maîtrises, faisaient apprendre la musique à un certain nombre d’élèves, connus sous le nom d’enfans de chœur.

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